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Full text of "Vie de Saint Hugues, Chartreux Évêque de Lincoln (1140-1200)"

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I 




VIE 



DB 



SAINT HUGUES 



DÉCLARATION DE L'AUTEUR. 



Dans les qualifications données à des personnages qui 
n*ont pas été béatifiés ou canonisés, et dans les récits ou 
appréciations des faits extraordinaires qui n'ont pas été sou- 
mis au jugement de Saint-Siège, nous n'avons aucunement 
rintention de prévenir ce jugement, mais seulement de nous 
appuyer sur des témoignages d'une autorité purement pri- 
vée. Nous effaçons à l'avance toute proposition ou toute ex- 
pression qui serait désapprouvée par Notre Saint Père le 
Pape dont nous faisons profession de suivre avec une en- 
tière obéissance tous les enseignements infaillibles et toutes 
les décisions. 



o 



^V^IE 



DE 



SAINT HUGUES . 



CHARTREUX 
ÉVÊQUE DE LINCOLN 

(1140 — 1200) 

PAR UN RELIGIEUX 

DE 

LA GI\ANDE CHAI\TREUSE 




MONTREUIL 

TYPOGRAPHIE NOTRE-DAME DES PRÉS 
1890 



APR flOj 1899 

TYPIS MANDËTUR, 

Fr. Anselmos-Maria, Prior Cart. 

Nonis Junii, in solemn. C!orporis Christi, 1890. 

IMPRIMATUR. 

Car. Leleux, Vie. Gen. 

Atrebati, 15 Junii 1890. 

In festo SS. Cordis Jesu. 



PRÉFA CE 



Trois noms célèbres suffisent pour caractériser le 
temps où vécut le Saint dont nous essayons par obéissance 
d'écrire la vie. Il naquit au moment où saint Bernard 
remuait le monde chrétien par sa puissante éloquence ; 
il fut appelé en Angleterre quelques années après le 
martyre de saint Thomas de Cantorbéry^ et il mourut 
sous le pontificat d'Innocent III . Dans une sphère plus 
restreinte et avec moins de retentissement que ces trois 
héros du moyen-âge, ^aint Hugues de Lincoln a dé- 
ployé un courage et un zèle non moins remarquables. 
Il a été y lui aussi ^ au poste que la Providence lui a dé- 
signé, un grand moine, un grand évêque, un grand 
défenseur de l'Église et de la Papauté. 

Bien connu et très populaire en Angleterre où les 
protestants eux-mêmes publient ses louanges, il est 
peut-être trop oublié dans notre pays où il est né et où 
il a passé les deux premiers tiers de son existence. Les 
histoires générales de f Église et les recueils hagiogra- 
phiques lui ont, il est vrai, accordé une place qui sem- 
ble de plus en plus étendue; mais il y a loin de ces 
fragments à l'étude complète que réclame une telle 
mémoire et que facilite l'abondance des documents. 

Sir attention napas été davantage attirée de ce cô- 
té ^ on peut en partie l'attribuer, croyons-nous, soit aux 
habitudes silencieuses et réservées de l'Ordre dont no- 
tre Saint est l'une des gloires les plus éclatantes, soit 



— VI — 

aussi à ce simple fait que les Bollandistes nen sont pas 
encore arrivés dans leur immense travail à la date du 
i7 Novembre où ils auront à s'occuper de notre sujet. 

Nous aurions été heureux de nous aider de leurs 
lumières si justement estimées et de leurs recherches 
auxquelles il n est pas aisé de suppléer. A défaut de ce 
précieux concours, nous devons déclarer que nous avons 
eu celui de notre vénérable et savant confrère qui a écrit 
entre autres ouvrages, le livre intitulé : La Grande 
Chartreuse par un Chartreux. Un grand nombre des 
matériaux dont se compose notre biograp'iie, ont été 
recueillis ou vérifiés par lui ; et son érudition, dont 
nous n avons pa^ à faire Véloge, a très efficacement 
rassuré notre faiblesse et abrégé notre tache. 

Avant d indiquer les sources principales où notre 
récit est puisé, il est bon d'en faire ressortir f impor- 
tance au double point de vue de f histoire des Char- 
treux et de r histoire de r Église. Nous révélerons par 
là-même les leçons que Vévêque du mogen-dge donne à 
notre époque si agitée. 

I. 

Saint Hugues de Lincoln appartient au premier siè- 
cle de r Ordre des Charti^eux [1084-1184), et sa bio- 
graphie renferme des renseignements du plus haut 
intérêt sur les origines de la famille religieuse de saint 
Bruno. On peut s'en rendre compte en parcourant les 
Annales récemment imprimées de Dom Le Couteulx \ 

* Annales Ord'nis Cartusiensis, ab anno 1084 ad annum 
1429, auctore D. Carolo Le Couteulx, Cartusiano, nunc pri- 
mum a monachis ejusdem Ordinis in lucem editi. — Mon- 
strolii, typis Cartusiœ S. Mariœ de Praiis, 1887. 



VII — 



qui a su tirer un grand profit de ces informations. Le 
lecteur ne sera donc pas étonné de nous voir un peu 
joindre l'histoire de notre Saint à celle de son Ordre. 
Nous ne le ferons toutefois quavec réserve et sans en- 
trer dans beaucoup de développements y voulant avant 
tout mettre en relie f le portrait que nous avons à tracer. 
Ce porti^ait est, d'ailleurs, à lui seul, digne de fixer 
r attention de tous ceux qui désirent savoir ce que c'est 
qu'un moine, et un moine Chartreux. 

A l'heure actuelle, autant que jamais, les préjugés 
les plus absurdes sont répandus contre la vie religieuse 
et ceux qui en font profession, La meilleure réponse à 
ces calomnies consiste à placer en lumière une vraie 
figure de moine, comme celle de notre Saint. Entré au 
couvent dès son enfance, élevé par des religieux, épris 
de la vie du cloître au point de quitter les fonctions ojc- 
tives des chanoines réguliers pour la solitude austère 
des fils de saint Bruno, attaché jmquà la mort, et 
malgré son élévation à la dignité épiscopale, aux plus 
rigoureuses observances du désert, personne ne saurait 
mieux que lui rsprésenter l'état monastique et en dé- 
montrer la fécondité si méconnue de nos jours. Au 
lieu du sombre fantôme qu'évoque y dans une multitude 
d imaginations égarées j le seul nom de moine et sur- 
tout de moine du moyen-âge, nous sommes en face de 
la figure la plus souriante et la plus aimable. Toutes 
les beautés capables de conquérir l'admiration et l'af- 
fection s'y trouvent réunies : beautés d'une intelligence 
vive et pénétrante, dune sagesse qu'aucune difficulté 
ne déconcerte, dune parole spirituelle et franche qui 
abonde en heureuses reparties et en sentences mémo- 
rables ; beautés d'un caractère viril et énergique, dont 
la droiture ne fléchit ni devant les menaces des rois ni 



— VIII — 

devant la pression populaire, (Tune volonté toujours 
forte et sûre {Telle-même^ toujours tournée vers le de- 
voir et le dévouement; beautés d'un cœur à qui s'appli- 
que à juste titre la magnifique expression des saints 
Livres j splendidum cor el bonum [Eccli. 30), d'un 
cœur rayonnant de sérénité et de bonté , largement ou- 
vert à toutes les misères et à toutes les infortunes, d'un 
cœur qui est le foyer des plus charmantes inspirations, 
qui centuple les bienfaits de la charité et du zèle par 
ses e/f usions inimitables, d'un cœur qu'on sent encore 
palpiter à travers les siècles et vers lequel on est attiré 
comme les petits enfants et les pauvres qui se pres- 
saient autour de notre Saint. Un témoin oculaire qui 
avait subi cette attraction résumait sa pensée en ces ter- 
mes : « Une continuelle gaité de cœur et sécurité d'es^ 
pritj voilà ce qui le rend aimable. Quasi continua 
cordis hilaritate et mentis securitate jocundus^ » 
Tel apparaissait saint Hugues lorsqu'il avait à entrer 
en relations avec ses frères ; mais toutes ces qualités, 
il les acquérait ou les entretenait dans sa chère solitude 
qu'Une quittait qu'avec un extrême regret et à laquelle 
il revenait le plus souvent possible comme le poisson 
revient à l'eau. Sa vie entière rend donc témoignage à 
la fécondité du désert et de la règle de saint Bruno. 

Avec de telles vertus notre moine se trouvait armé 
de toutes pièces pour entrer dans la lutte si vivement 
engagée au XIP siècle entre le pouvoir civil et le pou- 
voir ecclésiastique. « Dieu n'aime rien tant que la li- 
berté de son Église, » disait saint Anselme, appelé à 
soutenir en Angleterre cette grande cause. Sa fière de- 

* Sylvestre Girald de Cambrie (ou Giraudle Gallois), Vi- 
la S. Remigii, c. xxix. 



— IX — 

vise est aussi celle de saint Thomas de Cantorbéry, 
dont on connaît les souffrances et le glorieux martyre. 
Saint Hugues de Lincoln est désigné par la Providence 
pour continuer le même combat , et il sait se montrer 
digne de ses devancijrs au point de mériter le surnom 
de marteau des rois. // se rencontre d'abord avec le 
persécuteur j^epentant mais encore redoutable de saint 
Thomas Becket. C'est Henri II lui-même qui, sur la 
renommée de notre Chartreux^ le demande à ses su- 
périeurs et le fait venir en Angleterre pour gouverner 
d'abord la Chartreuse de Witham et ensuite le vaste 
diocèse de Lincoln. Gagné par sa douceur et par sa 
fermeté^ le roi devient l'ami du saint^ mais quand il 
essaie d'exiger de lui des concessions serviles, il ren- 
contre en lui un évéque incapable de faiblesse^ et il se 
voit obligé de reculer. Pareil sort échoit à son fils, 
jRichard Cœur de Lion, le hércs de la troisième croi- 
sade, qui s'écrie un jour, après une entrevue avec saint 
Hugues : « Vraiment, si tous les évêques étaient com- 
me celui-là, aucun prince, aucun roi n'oserait lever la 
tête en leur présence. » 

// faut bien l'avouer, quelques prélats n étaient pa^ 
aussi courageux et aussi intègres : leur conduite obsé- 
quieuse préludait malheureusement de loin aux tristes 
défections qui consommèrent le schisme décrété par 
Henri VHL Si îiotre récit nous amène à réveiller ces 
regrettables souvenirs j il fera d'autant mieux ressortir 
la magnanimité de notre pontife, dont la mémoire doit 
être associée, non seulement à celle de ses devanciers, 
mais aussi à celle des martyrs du XV P siècle, honorés 
d'un culte qui a été approuvé par un r^écent décret du 
Saint-Siège. On n ignore pas que parmi ces martyrs, 
dix-huit Chartreux se sont montrés les vaillants hé- 



i 

ritiers de la foi et de la constance de revécue de Lin- 
coln, qui exposa plus d'une fois sa vie pour la défense 
du règne de Jésus-Christ, représenté sur la terre par 
le Souverain Pontife» 

Le Pape, voilà, en effet, le vrai chef de la lutte pour 
la liberté de VÉglise. Partout où son autorité est re- 
connue, les évêques se sentent protégés contre les enva- 
hissements du pouvoir civil, ils osent revendiquer avec 
intrépidité les droits des consciences et stigmatiser Vop- 
pression. Partout, au contraire, où l'on refuse d'obéir 
au Vicaire de Jésus-Christ, les ministres de la religion 
deviennent des fonctionnaires œ^servis au gouvernement 
qui change à son gré leurs croyances et leur culte. 
Saint Hugues de Lincoln a travaillé énergiquement 
pour sa part à retenir l'Angleterre dans la soumission 
au Saint-Siège, Honoré de la confiance des Papes qui 
se succédèrent, pendant son épiscopat, sur la chaire de 
saint Pierre, il représenta leur autorité dans les arai- 
res les plus difficiles, et la fit respecter par l'héroïsme 
de ses vertus et par l'éclat de ses miracles. Sa vie offre 
un puissant encouragement aux catholiques de nos 
jours, dont le premier devoir est de se rallier étroite- 
ment autour de leur Pasteur suprême, et de lui témoi- 
gner, au milieu de ses épreuves prolongées, la plus 
filiale obéissance et le plus profond attachement. 



II. 



Cette vie, d'un intérêt si élevé y a été écrite par plu- 
sieurs des contemporains de notre Saint. La plus con- 
sidérable de ces biographies est l'œuvre d'un moine 
anglais qui fut le chapelain du grand évêque de Lin- 



XI — 



coin pendant les trois dernières années de sa vie. Sous 
le titre de : Magna Vita S. Hugonis Episcopi Lincol- 
niensis, elle a été publiée avec beaucoup de soin à 
LondreSy en 1864, d'après des manuscrits de la biblio- 
thèque Bodléienne à Oxford et de la bibliothèque na- 
tionale à Pains, par un ministre anglican qui l'a enri- 
chie d'une Préface et de notes pleines d' érudition K Le 
docte éditeur parait cependant avoir ignoré le texte 
reproduit vers la fin du XV IP siècle par Dom Le 
Vasseur dans ses Éphémérides^ et par Dom Le Coû- 
te ulx dans ses Annales. Ce texte diffère peu de celui 
qui a été imprimé à Londres, mais il contient des pa- 
ges qui comblent les lacunes de l'édition anglaise par- 
ticulièrement en ce qui concerne les miracles opérés par 
l'intercession du Saint. 



^ Magna Vi(a S. Hugonis Ephcopi Lincolniensis, edited 
by the Rev. James. F. Dimock, M. A., rectorof Barnburgh, 
Yorskire — London, Longman, Green, Longman, Roborts, 
and Green, 1864. — Le même auteur avait édité précédem- 
ment une Vie du môme Saint composée en vers hexamètres 
(au nombre de 1308) vers l'année 1220. Voici le titre de cet 
ouvrage, accompagné aussi d'une Introduction et de notes 
en anglais ; Metrical Life of St, Hugh, Bishop of Lincoln, 
edited, with Introduction and Notes, by the Rev. J. F. Di- 
mock, M. A., Minorcanon of Southwell — Lincoln, printed 
by W. and B. Brooke, 1860. — Enfin, en 1877, M. Dimock 
a complété ses travaux antérieurs par la publication du 
VIP volume des Œuvres de Gérald de Cambrie (Giraldi 
Cambrensis Vita S. Remigii et Vita S. Hugonis^ edited by 
James F. Dimock, M. A. rector of Barnburgh, Yorkshire- 
London, Longmann, etc. — Ce qui est le travail person- 
nel du savant éditeur ne doit être lu par un catholiquequ'avec 
les précautions voulues et ne peut être approuvé sans réser- 
ves. Mais il est juste de dire qu'on y rencontre, avec des 
renseignements puisés aux meilleures sources, une sincère 
admiration pour le saint évéquede Lincoln. 



— XII — 

U auteur de cette précieuse biographie, que nous 
avons surtout suivi dans notre narration, est un Bé- 
nédictin anglais nommé Adam. Il écrivit son ouvrage 
à la prière des Chartreux de Witham, comme on le 
voit dans la dédicace quil leur en fit, et il le termina 
vers Vannée i^iS, mais en le complétant quelques an- 
nées après, à l'époque de la canonisation de saint Hu- 
gues, Il nous apprend lui-même quelles furent ses re- 
lations avec son héros : « Hugues, dit-il, était évéque 
de Lincoln depuis /2 ans et 53 jours, lorsqu'il plut à 
sa Sainteté de tirer ma misère des douceurs de la vie 
du cloître pour lui être de quelque secours et consola- 
tion au milieu de ses travaux et de ses peines. Depuis 
mon entrée à son service Jusqu'à sa mort, c'est-à-dire 
pendant l'espace de trois ans et cinq jours, jamais à 
l'exception d'une seule nuit, je n'ai quitté sa compa- 
gnie. Tout ce qu'on lira en ce récit, je l'ai, pendant ce 
laps de temps, ou bien vu de mes propres yeux ou bien 
appris des lèvres du Saint lui-même. J'ai su de lui, et 
de ceux qui se sont employés à le faire venir dans no- 
tre pays, la cause de son départ de la Grande-Char- 
treuse, la manière dont il construisit son monastère de 
Witham et le remplit de sujets excellents, et ce qui se 
passa lors de sa nomination à l'épiscopat ^ . » 

En lisant le long travail du chapelain, on voit qu'il 
a eu des informations aussi exactes sur toutes les pha- 
ses de la vie de son évéque. Il a visité ou habité les di- 
vers lieux qui en ont été le théâtre. Il a fait avec saint 
Hugues le voyage de la Grande-Chartreuse ; il l'a sui- 
vi au château d'Avalon, à Villard-Benoit, à Saint- 
Maximin, où s'étaient écoulées ses années d'enfance 

' Magna Vita. etc. 1. II, proœmium. 



— XIII — 

et de jeunesse. Surtout il a eu le bonheur d'être Vami 
et le confident intime du grand évêque qui^ avec son 
caractère tout spontané et plein d'abandon, ne lui mar- 
chandait pa^ les communications et les récits que lui 
seul pouvait faire. De là vient le grand charme de ces 
pages où revit la parole même de saint Hugues^ non 
pas toujours peut-être avec cet accent d* heureuse viva- 
cité que les périodes trop longues et trop embarrassées 
du narrateur nont pas bien conservé , mais du moins 
avec une incontestable fidélité qui offre à l'histoire la 
base la plus solide. 

Notre ancien biographe est aussi sincère que bien in- 
formé. Il suffit de parcourir son ouvrage pour s'assu- 
rer que l'admiration de son héros ne l'entraîne jamais 
à méconnaître les exigences d'une saine critique au 
profit d'un panégyrique exagéré. Lorsqu'il s'agit de 
faits extraordinaires y il est particulièrement attentif à 
ne rien affirmer de plus que ce qu'il sait, et il met en 
pratique les conseils qu'il donnait lui-même dans la 
cathédrale de Lincoln, le jour des funérailles de saint 
Hugues, à ceux qui s'empressaient d'annoncer un mi- 
racle opéré près de son corps : « Je dis, raconte le 
chapelain, qu'il fallait faire une enquête approfondie 
sur la vérité de ce fait et des autres prodiges qu'on ap- 
prendrait, car on devait publier seulement des miracles 
certains^. » Quand on rencontre un historien animé 
de ces dispositions, ce serait lui faire une injustice que 
de suspecter son témoignage même au sujet des événe- 
ments extraordinaires. 

La confiance que saint Hugues accorda à son cha- 
pelain en le choisissant pour l'inséparable compagnon 

* Voir plus loin, 1. IV, c. viii. 



XIV — 



de ses dernières années et aussi pour le directeur de sa 
conscience ^ est un éclatant hommage rendu à ses lu- 
mières et à Vintégrité de son caractère. On vit bien que 
cette confiance n avait pas été illusoire, lorsque, pen- 
dant Tinterdit jeté sur l'Angleterre par le pape Inno- 
cent III, le chapelain préféra l'exil à la rébellion com- 
mandée par Jean sans Terre. Proscrit pour une noble 
cause, il écrivit alors la vie du saint évêque qui lui 
avait donné V exemple de cette courageuse résistance à 
la tyrannie, La France y qui lui avait fourni un asile, 
était un séjour bien choisi pour tracer le portrait d'un 
Saint dont le cara4:tère est si français. 

Ce portrait peut éti^e comparé avec celui que nous ont 
laissé les autres biographes et historiens contemporains 
de saint Hugues. La Magna Vita est confirmée en 
beaucoup de points par Sylvestre Girald, par Fau- 
teur de la Vita.metrica, et par Etienne de Longotho- 
na, archidiacre de Lincoln ^. Elle est d'accord avec les 
chroniqueurs anglais de l'époque, à la tête desquels il 
faut placer Roger de Hoveden. Enfin elle a été repro- 
duite en partie ou abrégée diversement par les écrivains 
Chartreux^ par Su ri us, le célèbre précurseur des Bol- 
landistes, par Borland, par Pierre Sutor, par Tromby, 



' D. Le Couteulx pense qu'il porta aussi le titre d'archi- 
diacre, et Téditeur anglais de la Magna Vita nous apprend 
que dans la suite il fut nommé abbé d'Eynsham, et figura 
en cette qualité comme témoin dans Texamen des miracles 
de saint Hugues, à Tépoque de sa canonisation. 

3 Le manuscrit de cette biographie fut découvert par Dom 
Bohic, écrivain estimé, dans la bibliothèque de la Chartreuse 
du Parc près du Mans. Comme la Vita metrica, (nous dési- 
gnerons ainsi la Vie en vers dont il est question dans une 
Note précédente,) cet ouvrage a été composé à Tépoque de 
la canonisation de saint Hugues, et d'après le rapport des 



— XV — 

par Morocurtius *^ et par fauteur anonyme d'une Vie 
écrite en italien ^. 

Une mention spéciale est due à un abrégé du XIV 
siècle. Adam le Chartreux qui a laissé plusieurs ou- 
vrages estimés, entreprit de reproduire l'œuvre du cha- 
pelain de saint Hugues, en retranchant seulement les 
passages qui parais mient des hors-d* œuvre. Son tra- 
vail a été publié au XVII r siècle dans la bibliothèque 
ascétique de Pez, et de nos fours dans la Patrologie 
latine de Migne (tome CLIII.) Il est accompagné des 
notes savantes de Dom Widemann, vicaire de la Char- 
treuse de Gemnitz en Autriche. 

Sans négliger aucune des ?'essources mises à notre 
disposition, nous avons eu surtout sous les yeux le tex- 
te même de la Magna Vila, tel quil se trouve dans 
V édition de Londres et dans les Annales de Dom Le 
Couteulx. Nous avons tantôt abrégé, tantôt complété ^ 
tantôt ordonné, d'une manière qui nous a paru plus 

délégués du Souverain Pontife, rapport qui se trouve en 
partie au British Muséum. 

On trouve à la môme bibliothèque la « Légende de Saint 
Hugues » c'est-à-dire l*abrégé de sa vie et de ses miracles 
qui était lu chaque année, le jour de sa fête, dans la cathé- 
drale de Lincoln. Elle est tirée en partie, est-il dit « ex 
Adamo, auctore coœvo. d Elle a été reproduite à l'appendice 
du VII' volume des Œuvres de Girald de Cambrie. Remar- 
quons aussi qu'un certain nombre des faits contenus dans 
la Vie de Saint Hugues par Girald se retrouvent dans la 
Vita metrica qui parait s'être inspirée de cette biographie en 
môme temps que du procès de canonisation 

* Auteur d'un poème intitulé Hugonias, imprimé à Anvers 
en 1540, et daté de la Chartreuse de Valenciennes. 

' Vita di S. Ugone, Monaco Cartusiano, e Vescovo di 
Lincolne, nell' Inghilterra, descritta dal P. D. H. H. Monaco 
e Professo délia Certosa di Ferrara. 1720 — Manuscrit de 
la Grande-Chartreuse. 



— XVI — 

claire et plus opportune , la narration du chapelain de 
saint Hugues. Nous y avons joint, autant quil nous 
a été possible, le cadre historique que l* auteur du moy- 
engage supposait assez connu de ses lecteurs, et nous y 
avons entremêlé quelques courtes et sobres réflexions. 
Ainsi conçue, notre œuvre est avant tout une œuvre 
d'édification, destinée à nourrir la piété plutôt quà 
satisfaire la curiosité. 

Uauteur de la Magna Vila déclare avec insistance 
quil n'a pas prétendu élever le monument définitif 
dont son héros était digne ^ mais seulement en fournir 
les matériaux à des mains plus habiles. Nous avons 
beaucoup de raisons pour nous approprier cette pensée. 
D'autres, nom fespérons, auront l honneur de cons- 
truire ^ à la mémoire de saint Hugues, un édifice com- 
parable à la magnifique cathédrale de Notre-Dame de 
Lincoln. Notre essai, malgré ses défauts et ses lacunes, 
leur sera peut-être de quelque utilité, mais, en atten- 
dant, il rappellera plutôt le souvenir de Notre-Dame 
de CasalibuS; sanctuaire bien humble mais bien cher 
au cœur d'un Chartreux. Que la Reine du désert, sous 
la protection de laquelle ces pages ont été écrites, dai- 
gne en agréer le rustique hommage, quelle les anime 
de ses bénédictions et leur fa^se produire des fruits de 
sanctification et de salut. 



SAINT HUGUES 

ÉVÊQUE DE LINCOLN 

LIVRE PREMIER 

DEPUIS LA NAISSANCE DE SAINT HUGUES 
jusqu'à SON ÉLECTION AU SIÈGE DE LINCOLN 

H40 — H86 



CHAPITRE I. 

NAISSANCE ET PREMIÈRES ANNÉES DE SAINT HUGUES. 



Le château d'Avalon. — Deux héros dauphinois. — Caractère 
et vertus des parents de saint Hugues. — Première éducation. 
— Un foyer chrétien. — Échos du dehors : les croisés et les 
moines. — Anecdote locale. — Hugues commence ses études. — 
Il perd sa mère à huit ans. — Il suit son père au prieuré de 
Villard-Benolt. 



Vers les limites du Dauphiné et de la Savoie, la 
belle et riche vallée du Graisivaudan s'élargit et se 
termine, autour de Pontcharra et deSaint-Maximin, 
en offrant aux regards un spectacle ravissant. Soit 
que Ton parcoure les rives pittoresques de Tlsère, 
soit que Ton gravisse les coteaux chargés de vignes 
et superposés comme autant de degrés pour condui- 
re peu à peu vers les hauteurs, les tableaux les plus 
gracieux et les plus variés s'encadrent dans les 

1 



— 2 — 

grands et majestueux horizons formés par les ro- 
chers gigantesques et les sommets neigeux des Alpes. 

A l'intérêt du site s ajoute celui des souvenirs 
historiques, dont les ruines, parsemées çà et là au 
milieu de cette végétation florissante, conservent la 
trace à travers les âges. On remarque surtout les 
restes de deux châteaux, qui ont servi de berceaux à 
deux héros, nés à trois siècles de distance, et deve- 
nus, bien qu'à des titres divers, la gloire de leur 
pays. L'un déploya au service de l'Église un coura- 
ge non moins admirable que l'autre au service de la 
France. Si l'un d'eux est admiré à bon droit comme 
« le chevalier sans peur et sans reproche, » l'autre 
peut très justement aussi s'appeler « l'évêque sans 
peur et sans reproche, » ainsi que sa vie le montre- 
ra. Le nom de Bayard a une plus éclatante célébrité 
dans l'histoire profane qui s'occupe de préférence 
des exploits guerriers ; le nom de saint Hugues 
brille avec plus d'honneur dans l'histoire de l'Éghse, 
et il est entouré de cette auréole incomparable qui 
n'appartient qu'aux serviteurs de Dieu, placés sur les 
autels et entourés du culte de l'univers catholique. 

Le château d'Avalon * où s'écoulèrent les pre- 
mières années de notre Saint, était, au commence- 
ment du douzième siècle, la propriété d'une famille 
dont les armoiries attestaient l'antique noblesse. 
D'après Ch or ier, « elle portait d'or à l'aigle de l'Em- 
pire de sable. De telles armes montrent assez qu'el- 
le n'avait point une origine médiocre ^. » Le terri- 

' Le château d'Avalon est situé sur le territoire actuel 
de la commune de Saint-Maximin ; le château de Bayard, 
sur celui de la commune de Pontcharra. 

« Chorier, II, 74. 



— 3 — 

loire sur lequel s'étendait sa domination était relati- 
vement fort vaste, et comprenait même peut-être 
plusieurs autres châteaux feudataires, si Ton en ju- 
ge par les indications que donne le biographe con- 
temporain ^ et par celles que fournit le rapport 
des commissaires du Dauphin, envoyés en 1339 pour 
évaluer les possessions et les revenus du « mande- 
ment » d'Avalon^. 

Saint Hugues naquit en 1140^, de Guillaume 
d'Avalon et d'Anna, son épouse. Avant lui deux fils, 
Guillaume et Pierre, avaient déjà été les fruits de 
cette union. 

Le nom qu'il reçut au saint Baptême était alors 
fort répandu, mais il avait été récemment illustré 
par saint Hugues, évêque de Grenoble. Le généreux 
ami et défenseur de saint Bruno et de l'Ordre nais- 
sant des Chartreux, était mort le 1" avril 1132, vé- 
néré de tous ses diocésains, après cinquante-deux 
ans d'un épiscopat fécond en œuvres non moins qu'en 
tribulations. Deux ans seulement plus tard, il avait 
été canonisé par Innocent II, qui confirma ainsi le 
culte déjà populaire que lui avaient mérité sa sain- 
teté et ses miracles. L'évêque de Lincoln aimera 
dans la suite à louer les vertus de ce glorieux pa- 
tron et particuhèrement son angélique pureté. Il ne 
faut pas douter que la protection du saint évêque de 



* Magna Vita S. H.l. I. o. i, suis castellis et terris, — 
L. V, c, XIV, non modicam dominationem. 

' Cf. Crozet, Description topographique, etc., des cantons 
formant le département de FIsère, — Canton de Goucelin, 
p. 9 et 10. — Voir rappendicell. 

' Voir sur la chronologie de la vie de saint Hugues l'ap- 
pendice I. 



_ 4 — 

Grenoble n'ait puissamment aidé le nouveau baptisé 
à garder intacte la robe de son innocence. 

Ses parents étaient dignes de travailler à préser- 
ver son âme du mal et à Télever en conformité avec 
les hautes destinées que la Providence lui réservait. 
A la noblesse du sang ils joignaient celle d'une vertu 
peu commune et inspirée par une foi ardente. 

Guillaume d'Avalon avait un cœur profondément 
religieux en même temps qu'un caractère vraiment 
chevaleresque. Pendant sa jeunesse, il avait eu la pen- 
sée de quitter le monde pour entrer dans un monas- 
tère, et il n'avait pas cessé de regretter cette vie su- 
périeure et d'y aspirer secrètement au milieu des 
obstacles que les circonstances lui avaient suscités. Le 
tumulte des camps ne l'empêchait pas de garder le 
souci de la perfection, et il domptait sa chair par des 
chaînes de fer cachées sous ses vêtements et par des 
jeûnes souvent réitérés ^ Tout en devenant un intré- 
pide guerrier, renommé pour sa bravoure au milieu 
des preux de son âge, il avait conquis par ses quali- 
tés l'afTection unanime de tous ceux qui l'appro- 
chaient. On se disputait le plaisir de jouir de sa so- 
ciété. On admirait la modestie charmante qui re- 
haussait ses belles actions, la douceur et la courtoisie 
qui tempéraient son mâle courage, la bonté et l'affa- 
bilité qui lui gagnaient tous les cœurs, particuHère- 
ment ceux de ses compagnons d'armes. Ce qu'on ne 
savait pas assez, c'était le travail secret et perpétuel 
au prix duquel avait été conquis cet aimable ascen- 
dant. La piété qui est « utile à tout » avait produit 
là une de ses œuvres de choix, et, passée en hérita- 

' Giraldus Carobrensis, Vita S. Hugonis, Distinc. I, c. i. 



ge, elle devait modeler le fils à Timage du père, 
non sans faire fructifier largement le capital ainsi 
transmis. 

Si le seigneur d'Avalon pouvait être regardé com- 
me « la fleur de la chevalerie, /7o5 miliiiœ ^ » son 
épouse Anna était « Thonneur des dames de son 
temps, matronale decus 2. » Il y avait entre ces 
deux âmes une étroite conformité de sentiments. 
Pleine de mansuétude et de tendresse, la noble châ- 
telaine s'était vouée à Texercice de la charité chré- 
tienne dans ce qu'elle a de plus pénible et de plus 
méritoire. Elle secourait et consolait les pauvres 
avec empressement ; elle allait jusqu'à soigner les 
lépreux et à leur laver les pieds, sans redouter pour 
elle ni pour ses enfants le contact de ces infortunés. 
Nous verrons comment saint Hugues sut mettre à 
profit plus tard l'exemple de sa mère. C'était le di- 
vin Sauveur qu'Anna vénérait ainsi dans ses mem- 
bres souffrants^ et qu'elle habituait ses fils à voir ei^ 
toutes leurs actions et à servir sans félonie. Sa gran- 
de maxime d'éducation, nous n'en doutons pas, était 
celle que Blanche de Castille ^ exprimait plus tard 
dans ces paroles adressées à saint Louis : « Mon 
fils, j'aimerais mieux vous voir mourir que de vous 
voir commettre un péché mortel. » 

Qu'un langage semblable ait souvent trouvé place 
dans les entretiens des parents de saint Hugues, 
nous en avons pour preuve non seulement la magna- 

' Vita met. v. 45. 

• Ibid. V. 46. 

^ Saint Hugues eut une entrevue avec Blanche de Castil- 
le pendant son dernier voyage en France. — Voir plus loin 
1. IV, c. 11. 



— 6 — 

nimité de Tévêque de Lincoln, mais celle de ses 
frères qui, pénétrés des mêmes leçons que lui, ne 
cessèrent de Tencourager dans sa résistance à Top- 
pression. Ils disaient souvent « qu'ils aimeraient 
mieux qu'il ne fût pas né, s'il devait faillir un instant 
dans la défense de la liberté de l'Église *. » 

Il n'est pas nécessaire d'avoir des renseignements 
plus précis pour se représenter la pure et fortifiante 
atmosphère au sein de laquelle s'éveillèrent le cœur 
et l'intelligence du petit Hugues d'Avalon. Sa mère 
étudiait avec un tendre intérêt les premières mani- 
festations de la grâce dans son enfant consacré à 
Dieu par le caractère baptismal, et, vivement péné- 
trée des enseignements de la foi au sujet de la digni- 
té du chrétien, elle méritait qu'on lui appliquât l'éloge 
décerné par saint Jean Chrysostôme à la mère de 
Samuel. « Anne, dit le saint Docteur, ne voyait pas 
seulement en Samuel un enfant, mais un être consa- 
cré au Seigneur ; et elle l'entourait d'une double 
tendresse, l'une inspirée par la grâce, l'autre par 
la nature. Pour moi, il me semble la voir pénétrée 
de respect pour son enfant. Elle avait bien raison. 
Les personnes qui se proposent d'offrir à Dieu 
quelques vases ou coupes d'or, se gardent de les 
employer à des usages profanes, lorsqu'on les leur 
a remis et qu'elles ont à les conserver chez elles avant 
le jour de la consécration : elles les considèrent 
comme des objets marqués d'un caractère de sainte- 
té, et elles n'oseraient aucunement les manier avec 
indifférence comme des vases ordinaires. Tels étaient 
les sentiments d'Anne à l'égard de son enfant, avant 

* Magna Vita, I. V, c. xiv. 



— 7 — 

même qu'elle Teût introduit dans le temple. Elle 
Taimait plus qu'on aime un enfant, elle le vénérait 
comme la propriété du Seigneur : il était pour elle 
un principe de sainteté, et en effet sa maison était 
vraiment un temple, puisqu'elle renfermait un pro- 
phète et un prêtre ^ » 

La mère de notre Saint avait-elle, comme celle de 
Samuel, consacré spécialement, de concert avec son 
époux, son nouveau-né au service de Dieu? Nous 
l'ignorons, mais il est à croire qu'elle s'aperçut 
bientôt avec joie des dispositions qui laissaient entre- 
voir l'avenir du petit Hugues. Si la consécration opé- 
rée aux fonts baptismaux suffisait pour exciter en elle 
les sentiments les plus élevés à Tégard de son enfant, 
elle pouvait aussi penser à une consécration plus 
spéciale et préparer à l'Église un digne ministre. 

Quoi qu'il en soit, c'était bien un vase d'élection 
qui se façonnait entre ses pieuses mains, et il fut 
éloigné avec soin de tout ce qui pouvait le profaner, 
ou seulement diminuer sa beauté. Saint Hugues ai- 
mait à remarquer plus tard jusqu'à quel degré 
d'austérité avaient été poussées les précautions prises 
pour sauvegarder son enfance. « En vérité, disait- 
il, je n'ai jamais touché aux joies de ce monde, je 
n'ai jamais appris aucun jeu, et je n'en ai senti aucun 
désir. » Si ses parents respectèrent ainsi la gravité 
précoce qu'ils apercevaient en lui, et ne songèrent 
pas à réagir contre le dégoût que lui inspiraient les 
délassements vulgaires, c'était assurément afin de 
seconder les vues de la Providence qui appelait leur 
fils à une haute sainteté. 

* Discours sur Anne, 3. 



— 8 — 

Après le temps de plus en plus long donné à la 
prière, après les entretiens sur les vérités de la reli- 
gion et sur les vertus chrétiennes, les exercices de 
charité envers les pauvres étaient les récréations 
dont le petit Hugues ne se lassait pas. 

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'un grand cou- 
rant de sacrifice et d'héroïsme traversait alors le 
monde et soulevait puissamment les âmes. Les sou- 
venirs de la première croisade, étaient encore très 
vivants : ils faisaient l'objet de mille récits attachants 
qui n'éveillaient pas moins l'attention des enfants 
que des personnes plus âgées. Leur conclusion pra- 
tique était facile à tirer : elle se résumait dans ce cri 
de fidélité qui doit se répéter souvent lorsque re- 
tentissent les appels de la conscience, aussi bien que 
lorsqu'on prêchait la guerre sainte : « Dieu le 
veut I » Les chrétiens qui ne pouvaient se croiser 
étaient aussi fortement invités à contribuer par leurs 
prières et leurs pénitences à la délivrance des Saints- 
Lieux. Les grands résultats obtenus, la conquête de 
Jérusalem et du Saint-Sépulcre, la fondation d'un 
royaume latin en Palestine, n'avaient pas mis fin à 
la lutte contre le croissant, et des nouvelles alar- 
mantes arrivées d'Orient remuaient déjà l'Europe 
que la voix ardente de saint Bernard allait entraîner 
bientôt* à une seconde croisade. 

La vie elle-même du saint abbé de Clairvaux et 
celle des moines fervents des divers Ordres qui mar- 
chaient avec lui dans la voie étroite du renoncement, 
étaient une exhortation non moins éloquente dont 
le petit Hugues pouvait de plus en plus profiter. Il 
était facile de lui montrer les énormes murailles de 
rocher derrière lesquelles se cachaient les solitaires 



— 9 — 

de la Grande-Chartreuse, ces imitateurs déjà renom- 
més des Pères du désert, que saint Bernard étaitvenu 
voir avec vénération. Sans essayer encore d'accom- 
plir ce même pèlerinage, il avait tout près du do- 
maine de son père, à Villard-Benoît, le voisinage 
d'un prieuré de chanoines réguliers qui, sous une. 
règle moins austère que celle des Chartreux, édi- 
fiaient beaucoup la contrée environnante, et atti- 
raient spécialement à eux le seigneur d'Avalon. 

A côté du bien qui s'affirmait si hautement, le mal 
ne laissait pas à cette époque d'avoir sa place tou- 
jours trop large ; mais dans le sanctuaire domestique 
où vivait notre saint enfant, les exemples pernicieux 
n'avaient pas d'entrée, ou bien si parfois le récit en 
était toléré, avec les précautions désirables, c'était 
pour inspirer l'horreur la plus profonde, et avec des 
explications qui mettaient en lumière la justice di- 
vine, attentive à sévir tôt ou tard contre les crimi- 
nels. 

Un fait de ce genre était resté gravé dans la mé- 
moire de saint Hugues, et il aimait à le raconter, 
même devant les personnages les plus distingués. 

Lorsqu'il était enfant, il avait connu particulière- 
ment un marchand qui demeurait sur l'un des do- 
maines de son père. Ce marchand faisait de fréquents 
voyages pour son commerce qui consistait surtout 
à vendre les produits des pays éloignés. Pendant 
son absence, le seigneur d'Avalon se chargeait avec 
bonté de veiller sur sa famille ; et à son retour, le 
vassal ainsi protégé se hâtait d'aller trouver son 
châtelain pour le remercier de sa bienveillante cha- 
rité, et pour lui offrir en présent quelques objets 
rares. D'un caractère gracieux et libéral, il avait 



— 10 — 

facilement conquis rafTection de son bienfaiteur, tou- 
jours prêt à ouvrir son cœur à ceux qui le voyaient. 

Or la nouvelle de son retour arriva un jour au 
château sans qu'on le vît paraître lui-même, selon 
sa coutume. Plein d'inquiétude, le seigneur d'Avalon 
se rendit avec une escorte armée à la demeure du 
marchand. La femme de celui-ci se présenta au- 
devant de lui et se plaignit du départ subit de son 
mari qui, à Tenlendre, ne serait resté qu'une nuit 
au logis, et aurait entrepris immédiatement une 
nouvelle excursion dont le terme était incertain. 

Après un moment d'hésitation, ne voyant aucun 
indice manifestement contraire à cette déclaration, 
le chevalier reprit avec ses hommes d armes le 
chemin du château. Mais aussitôt le chien du mar- 
chand s'attacha à ses pas et fit tant de cris et de 
signes insolites qu'il l'obligea à revenir jusqu'à un 
champ fraîchement labouré. Là le fidèle animal se 
mit à creuser l'un des sillons : on poursuivit alors 
ce travail et l'on vit apparaître le corps de l'infor- 
tuné marchand, qui avait été étranglé par sa propre 
femme avec l'aide d'un complice des désordres de 
cette misérable créature. Le crime fut bientôt prouvé 
et put recevoir le châtiment qu'il mérilail. 

L'éducation du petit Hugues se poursuivait donc 
depuis son berceau, à travers les événements, d'un 
intérêt général ou local, que savaient heureusement 
commenter ses parents, quand arriva le moment 
de commencer son instruction proprement dite. 
Selon les usages de l'époque, c'était vers l'âge de 
sept ans que l'enfant était remis entre les mains 
d'un précepteur ou envoyé à une école pour com- 
mencer ses études. L^n trait que nous recueillons 



— H — 

dans l'histoire des derniers jours de notre Saint, 
nous servira à comprendre Timportance qu'on atta- 
chait alors à cette première initiation aux connais- 
sances humaines. 

Le chapelain-biographe du saint évoque de Lin- 
coln a soin de consigner dans son récit qu'il eut 
Fhonneur de donner une première leçon de lecture 
au jeune neveu du prélat. Ce début n'eut rien de 
vulgaire. L'élève, âgé de sept ans, et nommé Jean, 
avait suivi son oncle à Belley. C'est dans la cathé- 
drale de cette ville, sur l'autel dédié à saint Jean- 
Baptiste, que l'alphabet fut déposé et montré pour 
la première fois à cet enfant K 

En ce siècle ^e foi, on savait estimer hautement 
la culture de l'intelligence, mais on prouvait cette 
estime en mettant à la base comme au couronne- 
ment des travaux de l'esprit l'invocation du Père 
des lumières qu'il s'agissait avant tout d'appren- 
dre à connaître et à aimer. Assurément les pre- 
mières études du jeune Hugues furent pénétrées de 
cette forte sève religieuse qui, loin, de nuire à ses 
progrès, fit croître rapidement et mûrir ses talents 
naturels. On remarqua bientôt en lui une apphca- 
tion et une attention supérieures à son âge, en même 
temps qu'une prompte ouverture de l'entendement 
et une grande facilité à s'assimiler l'enseignement 
qu'il recevait. 11 recueillait déjà les fruits de son 
éloignement des dissipations mondaines. Son âme, 
dégagée de ce que la sainte Écriture appelle « la 
fascination des bagatelles 2, » s'élançait avec joie 
vers tout ce qui pouvait l'élever et l'éclairer. 

* Magna Vita, 1. V, c. xiv. 
' Sap. IV, 12. 



— 12 — 

Dieu le préparait par là à comprendre la leçon 
terrible mais salutaire que la mort allait bientôt 
lui donner. Il n'avait que huit ans lorsqu'il perdit sa 
mère. L'impression qu'il reçut alors acheva de tour- 
ner son cœur vers le ciel et de le fermer pour tou- 
jours aux séductions terrestres. 

Il lui restait un père qui, au lieu de disputer sou 
fils à la grâce, eut l'inspiration de le diriger lui-mê- 
me vers la vie religieuse, et sut accomplir ce dessein 
avec une admirable délicatesse. Soutenu par l'inter- 
cession de la noble épouse qu'il venait de perdre, il 
prit le parti d'exécuter l'ancien projet qu'il avait eu 
de se consacrer à Dieu, et voulut associer son plus 
jeune enfant à ce grand acte. Il ne tarda pas à ma- 
nifester ses intentions en faisant le partage de ses 
biens. Après avoir assigné à ses fils Guillaume et 
Pierre l'héritage qui leur revenait, il annonça que 
la portion d'Hugues allait être remise aux chanoines 
réguliers de Villard-Benolt, chez qui il était résolu 
de se retirer avec son dernier fils. Il n'eut pas de 
peine à persuader celui-ci de le suivre. Son propre 
exemple confirmait assez ses. paroles qui n'étaient 
d'ailleurs qu'une conclusion de Téducation antérieu- 
re qu'il avait donnée à son enfant. Celui-ci, racon- 
tant plus tard ce qui s'était passé alors, faisait re- 
marquer ce que son père avait sacrifié pour entrer 
au couvent : « Il renonça complètement, disait-il, à 
tout ce qu'il avait au monde pour s'enrôler dans la 
milice de Jésus-Christ, et ne craignit pas de devenir 
tout à coup jeune soldat dans les camps du ciel, 
lui qui était un vétéran des armées de la terre. Il 
aurait pu se reposer avec honneur comme les che- 
. valiers de son âge ; mais il ne tenait pas à ce repos 



— 13 — 

qui est loin (le garantir celui de l'autre vie. Il prit 
donc riiabit religieux, lui qui était animé depuis long- 
temps de l'esprit religieux. Comme il regrettait pro- 
fondément de n'avoir pas quitté le monde au moment 
d'y entrer, il voulut, du moins, que j'eusse ce bon- 
heur : il me persuada facilement d'abandonner des 
plaisirs que j'ignorais, et me prit pour compagnon 
d'armes dans la milice spirituelle*. » 

Hugues, comme on le voit, était déjà capable, mal- 
gré son jeune âge, de comprendre, sinon les biens 
du monde qu'il laissait, du moins ceux de la vie reli- 
gieuse qu'il allait embrasser. Ce fut volontairement 
qu'il accéda aux vues et aux conseils de son père. 

Ceux qui s'étonneraient de la conduite du seigneur 
d'Avalon et qui songeraient à l'accuser d'avoir violé 
la liberté de conscience, n'auraient qu'à réfléchir un 
peu pour échapper aux préjugés rationalistes. Que 
penseraient-ils si le père du jeune Hugues avait voué 
d'aussi bonne heure son fils à la carrière des armes 
et lavait fait entrer en qualité de page à la cour de 
quelque prince ? Ils n'auraient certainement aucun 
reproche à lui adresser. Pourquoi donc ne pas ad- 
mettre qu'il avait le droit d'agir de même, lorsqu'il 
était question de la carrière monastique, où l'on fait 
profession de servir et d'entourer le Roi des rois ? 
Envisagée à ce point de vue, qui est le seul vrai, et 
qui était celui de Guillaume d'Avalon et de ses con- 
temporains, la vocation religieuse est le plus grand 
honneur qu'un père puisse procurer à ses enfants, 
et s'il ne doit pas les y pousser malgré eux, il est 
obligé non seulement de ne pas les en détourner, 

* Magna Vita, 1. 1. c. i. 



— 14 — 

mais de leur donner les plus sincères et les plus effi- 
caces encouragements, dès qu*il s'aperçoit de Tappel 
de Dieu. 

Au moment fixé pour répondre à cet appel, Hu- 
gues s'éloigna avec son père du château d'Avalon, et 
prit le chemin du prieuré où les chanoines atten- 
daient avec émotion ces deux nouveaux frères, Tun 
rajeuni par son sacrifice, Tautre portant sur son 
front le rayonnement d'une sagesse déjà avancée, 
tous deux unis non moins par les liens de la divine 
charité que par ceux du sang, ravis de ne pas se sé- 
parer en disant adieu au monde, prêts à se signaler 
dans le bon combat et à marcher vaillamment à la 
conquête de la perfection. 



CHAPITRE II. 

HUGUES AU PRIEURÉ DE VILLARD-BENOIT. 



Les chanoines réguliers de Vil lard-Benoit. — L*aurore de la vie 
d*un saint. — L'obiation du petit Hagues. — Une école monas- 
tique aa xn« siècle : son maître, ses élèves, son programme 
d^études, son esprit chrétien. — Vertus du jeune chanoine. — Il 
est chargé de soigner son père. — Bénédictions qui récompen- 
sent son dévouement filial. 



<i II y a dans le territoire de Grenoble une église 
desservie par des clercs appartenant à Tordre des 
chanoines réguliers, et réunis au moins au nombre 
de sept. Ce lieu dépend, avec ses habitants, de l'é- 
glise mère et cathédrale de Grenoble, oîi se trouve 
aussi une communauté du même ordre. 

« Mon père eut toujours une afîection spéciale 
pour ce prieuré qui était situé sur les limites de ses 
châteaux et de ses terres ; en fils dévoué, il honorait 
l'église mère dans celle qui en était issue^ » 

C'est ainsi que Villard-Benott nous est décrit par 
saint Hugues lui-même. 

Sans avoir la prétention de résoudre tous les pro- 
blèmes historiques soulevés par ces quelques lignes, 
et sans rechercher la première origine des chanoines 
réguliers, nous nous contenterons de constater que 
cet ordre dut ses principaux développements à une 
grande pensée qui eut pour propagateurs saint Chro- 

* Magna Vita, 1. I, c. r. 



— 16 — 

degand, évêque de Metz, puis saint Pierre Damien, 
le B. Yves de Chartres, saint Norbert, et qui fut sanc- 
tionnée à plusieurs reprises par Tautorité des Souve- 
rains Pontifes. 11 s'agissait de réformer le clergé en 
commençant par ses membres les plus distingués 
après les évêques, c'est-à-dire par les chanoines. Au 
commencement du XIP siècle, il se fit un efTort plus 
général pour atteindre ce but, et les communautés 
de chanoines réguliers, fondées sur la règle de saint 
Augustin, s'établirent dans beaucoup de diocèses, 
pendant que quelques-unes d'entre elles, comme 
celle de Saint-Victor et surtout celle des Prémontrés, 
fils de saint Norbert, prenaient assez d'extension 
pour devenir de florissantes congrégations. 

Saint Hugues, évêque de Grenoble, n'avait pu 
rester étranger à ce mouvement de réforme, qui ré- 
pondait à ses plus ardents désirs. Il avait introduit 
la vie commune dans son chapitre, mais ce fut son 
successeur, appelé aussi Hugues^ et religieux de 
la Grande-Chartreuse, qui acheva cette transforma- 
tion, approuvée par une bulle du pape Innocent II, 
datée de Pise, le 31 Mai 1136^ 

Les chanoines de Villard-Benott étaient devenus, 
comme ceux de la cathédrale de Grenoble auxquels 
ils se rattachaient, des religieux pleins de ferveur 
et animés du désir de faire honorer le sacerdoce par 
leurs œuvres. Au moment où ils reçurent Guillaume 
d'Avalon et son fils, ils avaient encore leur première 
flamme et pratiquaient leur règle avec cette fidélité qui 

* Voir sur ce prélat, qui devint archevêque de Vienne, la 
Notice publiée à la suite de la vie de saint Hugues de Gre- 
noble, par M. Albert de Boys. 

'^ D.LeCouteulx,Ann.Ord.Car.t.adan.ll36,vol.I,p. 398. 



— 17 — 

distingue les communautés naissantes. Pour récom- 
penser et stimuler leurs efforts vers la sainteté, la 
Providence les fit assister à l'aurore de la vie d'un 
saint, spectacle ravissant dont on ne peut se faire 
une juste idée qu'en se rappelant ces paroles de 
l'Évangile : « Jésus croissait en sagesse, en âge et 
en grâce devant Dieu et devant les hommes (Luc, 
II, 52). » 

N'est-ce pas, en effet, Jésus-Christ lui-même, qui 
se plait à se faire admirer dans ses saints, qui gran- 
dit en eux, et qui éclaire progressivement de sa lu- 
mière les sommets et les profondeurs de leurs âmes? 
N'est-ce pas un reflet de la divine beauté de son en- 
fance et de sa jeunesse que nous contemplons dans 
l'adolescence de ses amis de prédilection? 

Une gracieuse cérémonie mit en scène le jeune 
Hugues peu après son arrivée à Villard-Benoît. Son 
père l'offrit à la communauté, tout en s'offrant lui- 
même avec lui. Voici, d'après un recueil du moyen- 
âge, comment s'accomplissait cette oblation, qui était 
unie à celle des saints mystères. Le petit récipien- 
daire, après qu'on lui avait fait la couronne mona- 
cale, portait en ses mains une hostie et un calice 
dans lequel il y avait du vin. Après l'Évangile, ses 
parents l'offraient au prêtre qui célébrait la Messe. 
Ils enveloppaient la main de leur enfant dans la 
nappe de l'autel, et l'abbé ou le prieur le recevait. 
Les parents promettaient qu'ils ne porteraient jamais 
l'enfant à quitter l'Ordre et qu'ils ne lui donne- 
rait jamais rien qui pût l'engagera sa perte. Cette 
promesse étant écrite en présence de témoins, ils de- 
vaient la lire tout haut et la mettre ensuite sur l'au- 
tel. Après cela, le supérieur faisait habiller l'enfant 

2 



— 18 — 

d'après la coutume de TOrdre^ Les chanoines de Vil- 
lard-Benoit portaient la soutane blanche et le surplis ; 
au chœur, ils avaient une chape noire en hiver et 
Taumusse en été. 

La promesse faite par le père de saint Hugues fut 
probablement rédigée dans les mêmes termes que 
celle dont nous trouvons la teneur au Cartulaire de 
Domène, avec la signature de Romestang d'Avalon, 
appelé comme témoin 2. Ce seigneur était, croyons- 
nous, le grand-père de notre saint. 

Il y avait parmi les chanoines présents à Tobla- 
tion du petit novice un spectateur plus attentif et 
plus attendri que les autres. C'était le vénérable re- 
ligieux auquel devait être confiée l'éducation mo- 
nastique du jeune Hugues, et la préparation à Té- 
mission des vœux qui ne pouvaient se prononcer, 
d'après la discipline alors en vigueur, avant l'âge de 
quatorze ans accomplis. 

Laissons l'élève peindre lui-même son mattre et 
nous donner un aperçu de la mâle et tendre afTec- 
tion qu'il trouva en lui. a Au nombre de ces chanoi- 
nes, dit-il, se trouvait un vieillard qui se distinguait 

* Statuts de Lanfranc, archevêque de Cantorbéry. — Voir 
Hélyot, Hist. des Ordres monastiques. 

^ Caria Richardi Esmerudis de decimo de Tedesio, 

Sciant omnes quodego Richardus Esmerudis obtuli filium 
meum nomine Oddonem Domino Deo et sanctis apostolis 
ejus Petro et Paulo, necnon et sancto Bénédicte ad locum 
Cluniacensem, scilicet ad suscipiendum habitum religionis, 
et dedimus pro eo et uxor mea Aldegardis, et filius meus 
Morardus, et alii filii mei duodecimam partem decimarum 
ecclesiœ de Tedesio et plus aliquid : 

S. Pontii Aynapdi, et fratris sui ; S. Ëustachii qui hoc do- 
num laudavit; Romestagni de Avalone^ Pétri Bruni. 

Cartulaire de Domina, n"* 171. 



— 19 — 

entre ses confrères par sa vertu et par sa science. 
Les gentilshommes du voisinage lui confiaient avec 
empressement leurs fils pour leur enseigner les let- 
tres profanes et ecclésiastiques^ et pour les former 
aux bonnes mœurs. Il ne manqua pas de m 'inspirer 
surtout le goût des saintes Lettres, même pendant 
mes études rudimentaires. Il s'efforçait par ses ca- 
resses paternelles et par ses avis d'enflammer mon 
jeune cœur de Famour de la doctrine la plus solide 
et la plus élevée. Pour détourner mon attention des 
jeux et des puérilités, il s'ingéniait à me tenir occu- 
pé par des exercices variés. Tandis que les enfants 
de mon âge qui m'entouraient se livraient fréquem- 
ment à leurs amusements, il m'adressait avec une 
douceur paternelle des exhortations comme celle- 
ci : « Mon bien cher fils, ne vous abandonnez pas 
« à la folle et inconstante légèreté de vos compa- 
« gnons ; laissez-les faire ; leurs goûts ne sont pas 
« ceux qui conviennent à votre vocation, » Puis il 
ajoutait : — « Mon cher petit Hugues, mon cher 
« petit Hugues, c'est pour Jésus-Christ que je vous 
« élève, le jeu n'est pas votre affaire *. » 

Grâce à ces précieuses indications, nous pouvons 
entrevoir l'école monastique de Villard-Benoît, avec 
son maître vénérable, ses élèves, son programme 
d'études, et son esprit profondément chrétien. 

Le maître était de la race de ces moines qui joi- 
gnaient à leurs pratiques de pénitence et de piété 
une étude assidue et infatigable, et qui ont rendu 
de si grands services à la science. Content de se dé- 

* Hugonete, Hugonete ; ego te Christo nutrio ; jocari non 
est tuum. — Magna Vita, loc. cit. 



— 20 — 

vouer aux enfants qui lui étaient confiés, il travail- 
lait pour eux avec la conscience de remplir un noble 
ministère, et sans se soucier des succès plus bril- 
lants qu'il aurait peut-être obtenus dans le monde. 
Tels étaient, à la même époque, ces nombreux pro- 
fesseurs qui honoraient partout les écoles monasti- 
ques si florissantes. « Le bienfait de l'instruction, dit 
M. de Montalembert, fut à peu près exclusivement ré- 
pandu par leurs soins, depuis le neuvième jusqu'au 
quatorzième siècle, c'est-à-dire pendant l'époque de 
la plus grande splendeur et de la plus grande puis- 
sance de l'Église K » Ils ne faisaient, d'ailleurs, que 
sutvre la tradition de leurs ancêtres, tradition qui 
remontait jusqu'aux solitaires de la Thébaïde, et qui 
est attestée par un livre éloquent de saint Jean Chry- 
sostome en faveur de ces généreux instituteurs déjà 
calomniés et persécutés -. 

Les élèves qui fréquentaient les écoles monasti- 
ques se divisaient en deux classes : il y avait les no- 
vices ou les petits oblats, destinés à la vie claustrale^ 
et les écoliers laïques, qui devaient rentrer dans le 
siècle. Les plus nobles seigneurs envoyaient leurs 
fils à ces institutions, où étaient élevés parfois des 
enfants royaux tels que ceux qui devinrent, sur le 
trône de France, Robert le Pieux et Louis le Gros, 
Si le contact de ces deux catégories d'étudiants avait 
de grands avantages pour les jeunes laïques, il n'é- 
tait pas sans dangers pour les jeunes religieux, et il 
y avait eu même au concile d'Aix-la-Chapelle, en 

' Les Moines d'Occident, t. Vï, 1. XVIII, c. iir. 
* S. J. Chrys... Adversus oppugnatores vi(œ moncLSticx, 
1. IIL 



— 21 — 

817, une décision prise contre cet usage. Mais l'at- 
traction exercée par les écoles monastiques était 
trop puissante pour qu'une semblable prohibition 
fût respectée, et il fallut s'en tenir à des précautions 
pareilles à celles que nous voyons pratiquées à Vil- 
lard-Benott. Notre petit chanoine avait bien avec ses 
condisciples laïques certains rapports indispensa- 
bles, mais son mattre veillait soigneusement à le 
séparer d'eux au moment des récréations. Les di- 
vertissements bruyants qu'on était obligé d'accorder 
à de futurs chevaliers, ne convenaient pas à la for- 
mation d'un novice. Hugues, nous le savons, n'avait 
jamais eu d'attrait pour les jeux, et il suivit, par con- 
séquent, sans aucune peine, la direction austère du 
bon religieux, qui n'épargnait rien pour lui procurer 
les distractions compatibles avec la vie du cloître. 
De petits travaux manuels aussi variés que possible, 
des entreliens familiers^ des promenades intéressan- 
tes^ tels étaient sans doute les exercices qui supplé- 
aient aux autres délassements. 

Mais l'étude elle-même était pour le jeune Hu- 
gues le plus doux des délassements. Le programme 
qu'on suivait dans les écoles monastiques était plus 
riche et plus étendu qu'on ne le supposerait à pre- 
mière vue : il offrait à l'intelligence des aliments 
très solides el très attrayants. Pour s'en convaincre, 
il n'y a qu'à parcourir le Traité des Études de l'épo- 
que (Eruditionis didasccUkœ libri septem,) ouvrage 
composé par un célèbre chanoine régulier, Hugues 
de Saint-Victor, mort en H42. Nous ignorons si l'on 
enseignait àV^illard-Benotttoute l'encyclopédie résu- 
mée dans ces pages remarquables et plus vaste que 
celle des sept arts libéraux ; mais nous ne doutons 



— 22 — 

pas du tact avec lequel furent choisies de préférence 
les connaissances les plus propres à former ce qu'un 
penseur illustre nomme « une tête bien faite plutôt 
que bien pleine. » Les lettres profanes n'étaient pas 
bannies ; elles avaient leur place à côté mais au- 
dessous des lettres sacrées et ecclésiastiques. On ne 
méconnaissait ni leur utilité ni leurs dangers, et on 
se tenait à égale distance d'un enthousiasme sem- 
blable à celui qui signala plus tard la Renaissance, 
et de cette défiance excessive qui avait porté certains 
esprits à repousser complètement les auteurs païens 
des écoles chrétiennes. La règle pratique que l'Égli- 
se a toujours approuvée est celle que saint Pierre 
Damien formule ainsi^ après d'autres Pères de l'É- 
glise, en parlant des études mêmes que saint Gré- 
goire Vil avait faites sur les anciens : « C'est enle- 
ver aux Égyptiens leurs trésors, dit-il, pour en 
construire un tabernacle à Dieu, que d'étudier les 
poètes et les philosophes, afin de se faire un esprit 
plus pénétrant et plus propre à méditer les mystè- 
res de la parole divine *. » 

Hugues pouvait donc lire les chefs-d'œuvre de 
l'antiquité païenne, mais avec les précautions vou- 
lues, que son maître lui faisait prendre, et surtout 
avec le soin de préférer à toutes les beautés littérai- 
res la sublime doctrine contenue dans l'Écriture 
sainte et dans les Pères de l'Église. 

L'enseignement qu'il recevait, avait pour mérite 
principal, d'être animé par un esprit profondément 
chrétien. Rien ne caractérise mieux cet esprit que 
la belle parole du vieux chanoine à son élève : 

* OpUSC. XXXII, C. IX. 



— 23 — 

« Ckristo te nutrio. — C'est pour Jésus-Christ que je 
vous élève. » Diriger vers le divin Maître toutes les 
pensées et les affections ; remonter de toute clarté 
vers le Père des lumières ; transformer chaque pro- 
grès de Tintelligence en progrès de la volonté ; s ap- 
pliquer à voir de plus en plus resplendir Tidéal du 
chrétien, qui doit être un autre Jésus-Christ; tra- 
vailler avec tout Télan de la jeunesse à se rapprocher 
constamment de cet idéal ; s'élever au-dessus de la 
science qui enfle pour arriver à la charité qui édi- 
fie : tel était le but proposé aux efforts de l'étudiant 
qui ne devait pas oublier qu'il était en même temps 
novice. Si son maître le lui rappelait avec une insis- 
tance particulière, ce n'était pas qu'il négligeât de 
faire entrer dans la même vole ses autres élèves, 
mais c'était parce qu'il voyait dans son cher Hugues 
un religieux, c'est-à-dire un chrétien plus parfait à 
former et à conduire vers les sommets de la sain- 
teté. Il savait ennoblir et adoucir par les mêmes 
pensées les corrections, parfois assez rudes, qu'il 
croyait utiles pour réprimer certaines petites sail- 
lies ou vivacités de son élève. Si celui-ci se mettait 
à pleurer, lui-même fondait aussitôt en larmes, et 
consolait l'enfant avec une tendresse paternelle. 
« Mon fils, lui disait-il, ne pleurez pas et ne faites 
pas pleurer un vieillard. » Puis il le félicitait de ses 
belles qualités et lui répétait sous diverses formes sa 
maxime de prédilection : « C'est vers Dieu que je 
dirige vos pas ; soyez-en certain, vous irez à Dieu*. » 



* Girald. Cambrens. De Vita S. Hugonis, D. I, c. i. — 
« Ad Deum enim desuper te mitto ; et ad Deum ibis sine 
dubio. » 



— 24 — 

Le jeune chanoine fut fidèle à se pénétrer de cet 
esprit, et marcha à grands pas dans la carrière qui 
lui était ouverte. N'oublions pas qu'il y trouva pour 
guide le divin Pasteur lui-même, avec lequel le met- 
taient en relation directe la prière et les sacrements. 
Pendant l'office canonial comme pendant la sainte 
Messe, dans le secret de l'oraison privée comme 
dans les exercices publics de piétés il s'unissait à son 
Dieu, dont il se nourrissait réellement au banquet 
eucharistique. Quiconque a la foi et réfléchit à cette 
éducation surnaturelle donnée par Jésus-Christ lui- 
même, ne s'étonnera pas des fruits merveilleux qu'el- 
le produit dans une âme bien disposée. 

Le plus beau et le plus doux de ces fruits, c'est la 
charité, cet amour pur et profond qui va de Dieu 
aux hommes, pour revenir des hommes à Dieu. Hu- 
gues ne négligea rien pour pratiquer cette grande 
vertu dans toute sa féconde expansion. S'il se fit re- 
marquer par sa régularité constante et par son ap- 
plication au culte divin, s'il s'attacha à ne rien refu- 
ser à Jésus-Christ et à devancer même ses désirs, il 
n'eut pas moins de soin à ne rien omettre de ce qui 
pouvait être agréable à ses frères en religion. En 
rendant à Dieu ce qu'il devait à Dieu, il n'était ja- 
mais en retard pour rendre au prochain tous les 
services dont il était capable, se faisant un devoir de 
soulager et de consoler chacun de ceux qui l'entou- 
raient. Son amabilité n'avait d'ailleurs aucune res- 
semblance avec celle du monde qui cache sous des 
sourires et des empressements affectés tant de re- 
tours égoïstes : elle avait pour compagnes une simpli- 
cité ennemie de toute dissimulation, une franchise 
et une loyauté qui s'unissaient à une remarquable 



— 25 — 

prudence, prompte à discerner la limite où la con- 
descendance devient faiblesse et respect humain. 

Ces qualités brillèrent de plus en plus, surtout 
lorsqu'arrivé à sa quinzième année, Hugues put 
faire ses vœux de religion * et vivre complètement 
avec ses confrères, non plus sous le régime de l'é- 
cole mais sous celui du cloître. 

Une occasion lui fut ménagée délicatement par la 
Providence, pour faire ressortir et en même temps 
pour développer tout ce que son cœur renfermait 
déjà de dévouement et de tendresse. 

Son père, heureux témoin de sa vertu croissante, 
devait en bénéficier particulièrement, grâce à la 
chaude aflection qu'il avait su conquérir lui-même 
au prieuré, comme autrefois dans le monde. Par- 
venu à une vieillesse avancée, et accablé par les 
infirmités de cet âge, il inspirait aux autres cha- 
noines le plus vif intérêt. Le prieur, voulant l'as- 
sister comme il le méritait, eut la touchante atten- 
tion de lui donner son propre fils comme infirmier : 
«Vous ne sauriez, dit-il au jeune Hugues, nous faire 
un plus grand plaisir, à nos confrères et à moi, 
qu'en soignant avec tous les égards imaginables vo- 
tre père pour qui nous avons tant d'estime. Person- 
ne parmi nous n'a un dévouement plus actif, une 
humilité plus profonde, une dextérité plus prompte 
que vous n'en avez montré : c'est donc à vous que 
doit être confiée une charge aussi importante.» Hu- 
gues reçut avec joie et accomplit avec empresse- 

* Depuis le concile de Trente, la profession religieuse ne 
peut être validement faite avant l'âge de çeize anç accom- 
plis. 



— sè- 
ment Tordre de son père spirituel qui le fixait au- 
près de son père selon la chair. Il vénérait et aimait 
celui-ci doublement ; à cause des liens que la nature 
avait formés, et à cause de ceux que la grâce avait 
surajoutés. Guillaume d'Avalon en effet, était aussi 
un père spirituel pour son fils qu'il avait enfanté à la 
vie religieuse, bienfait dont Hugues lui était plus 
reconnaissant que de celui de Texistence terrestre. 

Le pauvre vieillard eut donc tous les soins qu'il 
pouvait désirer. Son fils ne le quitta point jusqu'à 
sa mort : il lui servait de guide lorsque le malade 
avait encore la force de faire quelques pas, il le 
portait au besoin, il lui préparait ses aliments, et 
l'aidait à les prendre. Surtout il mettait tout son cœur 
et toute sa piété filiale dans chacun de ces services 
qu'il se rappelait plus tard avec un grand plaisir. Il 
savait témoigner de mille manières à son vieux père 
cette affection qui était le meilleur des remèdes et 
la consolation la plus précieuse. 

Sa récompense était de recevoir en retour de cha- 
cun de ses services la bénédiction paternelle, faveur 
qu'il estimait et désirait toujours avec ardeur. Sem- 
blable au patriarche Isaac, Guillaume d'Avalon res- 
pirait à l'approche de son fils comme « l'odeur d'un 
champ couvert de fleurs, sur lequel s'est répandue 
la bénédiction de Dieu (Gen. xxvii, 27.)» Son cœur 
de père s'ouvrait alors et se fondait en bénédictions, 
qui ne devaient pas être moins exaucées que celles 
du père de Jacob. 

Hugues, à cette école de la charité, prit des en- 
trailles de miséricorde , des entrailles paternelles 
pour les âmes qu'il eut dans la suite à diriger. Tout 
en achevant et complétant ses études aux mo- 



— 27 — 

ments libres que lui laissaient ses fonctions d'infir- 
mier, il s'initiait pratiquement au ministère de con- 
solation qu'il allait remplir avec tant de succès. 
Lorsque son père mourut entre ses bras, il sentit son 
cœur se briser sans doute, mais en même temps se 
dilater sans mesure. Riche des bénédictions sans 
nombre qu'il avait reçues, il se prépara à les trans- 
mettre autour de lui, et à être le digne représentant 
de la bonté infinie de Dieu. 



CHAPITRE III. 

PRÉDICATION ET MINISTÈRE PAROISSIAL. 



Hugues est ordonné diacre. — Il prêche dans l*église de Villard- 
Benoit. — L'éloquence sacrée, d'après saint Augustin. — Succès 
du jeune prédicateur, qui devient ensuite prieur et curé de 
Saint-Maximin. — Heureux résultats de son administration et de 
son ministère. — Il fait cesser un grand scandale. — 11 se sent 
attiré vers une vie plus parfaite. — La solitude, d*après saint 
Bruno. — Hugues obtient de visiter avec son prieur la Grande- 
Chartreuse. 



Lorsqu'il fut entré dans sa dix-neuvième année, 
Hugues reçut de ses confrères un éclatant témoigna- 
ge d'estime. Les chanoines de Villard-Benolt deman- 
dèrent unanimement à Tévêque de Grenoble, Geof- 
froy ou Gaufrid^ de Tordonner diacre. Une telle 
dignité était alors assez appréciée pour que beaucoup 
de personnages vénérables, à Texemple des diacres 
des premiers siècles de rEglise,n*en voulussent pas 
d'autre pendant leur vie tout entière. Pierre de Blois, 
écrivain du XIP siècle, qui atteste cet usage de son 
temps, en rapporte un exemple remarquable. Il avait 
appris de la bouche même de Célestin III, que ce 



^ Ce prélat était Chartreux, et ami de saint Anthelme. 
Sous le prieur Basile, il confirma les dispositions du premier 
Chapitre général de TOrdre. 



— 29 — 

pape, avant de monter sur le trône pontifical, était 
resté soixante-cinq ans dans Tordre lévi tique *. 

Hugues eut bien conscience de l'honneur qu'on 
faisait à sa vertu, et il en fut effrayé. 

Il désirait avec ardeur, comme nous le verrons 
plus tard, le sacerdoce et par conséquent le diaco- 
nat, mais il se trouvait alors trop jeune et trop peu 
préparé pour approcher si près de Tautel. Cepen- 
dant il eut beau manifester les répugnances de son 
humilité, on n'en tint pas compte, et Ton se fit une 
joie de lui voir exercer, après son ordination, les 
fonctions de diacre avec une dévotion angélique. On 
n'hésita pas même à le faire prêcher, et l'on s'aper- 
çut vite qu'il était mûr pour ce grand ministère. 

Saint Augustin, que les chanoines réguliers regar- 
daient comme leur patriarche et leur législateur, lui 
offrait à la fois les meilleurs modèles et les préceptes 
les plus solides de l'éloquence sacrée. D'après le 
saint Docteur, « avant d'entreprendre d'instruire, de 
plaire, ou d'émouvoir, un orateur chrétien doit plus 
recourir à Dieu dans la prière qu'aux artifices de la 
parole, afin que gémissant aux pieds du Seigneur 
pour lui-même et pour ceux qui l'entendront, il 
n'exerce le ministère de prédicateur qu'après avoir 
fait celui de suppliant. L'heure étant venue de par- 
ler, qu'il élève à Dieu son âme altérée des eaux de la 
sagesse, pour les répandre après les avoir reçues, et 
faire part aux autres des biens dont il est rempli... 
Si la beauté du langage se présente à lui, il s'en sert 
non par recherche des ornements, mais pour suivre 

* Petrus Blesens. epist. 123. — Célestin III fut élu pape 
à Tàge de 85 ans et gouverna PÉglise de 1191 à 1198. 



— so- 
le mouvement de la pensée qui lentralne... Ainsi un 
homme qui combat très courageusement avec une 
épée enrichie d'or et de pierreries, emploie cette 
arme parce qu'elle est propre au combat, sans son- 
ger à son prix... L'orateur véritable ne dépend point 
des paroles, mais les paroles de lui K » 

Hugues, avec son noble caractère, ne pouvait 
comprendre autrement son devoir de prédicateur. 
D'un esprit naturellement vif et ouvert, d'un cœur 
accessible à toutes les saintes émotions, il lui sufli- 
sait d'aimer les âmes pour les remuer et les gagner 
à Dieu. Sa parole véhémente était un glaive auquel 
rien ne résistait. Soit qu'il s'efforçât de réveiller la 
torpeur des indifférents, soit qu'il dénonçât avec 
intrépidité les désordres des pécheurs scandaleux, 
soit qu'il distribuât sous des formes variées la science 
du salut à ses auditeurs, personne n'était tenté de 
« mépriser sa jeunesse », mais il apparaissait à 
tous comme a le modèle des fidèles (I Tim. iv, 
12), » comme un autre Etienne, <( plein de grâce et 
de force. (Act. vi, 8). » 

Le succès du jeune prédicateur soutint victorieu- 
sement l'épreuve du temps, qui est souvent fatale 
pour l'orateur obligé de s'adresser au même audi- 
toire. Les jours et les mois s'écoulèrent sans lasser 
l'admiration de ses confrères et du peuple rassem- 
blé dans l'église de Villard-Benolt. Celui qui s'en 
réjouissait le plus vivement c'était le bon et véné- 
rable chanoine qui avait formé Hugues à la vie reli- 
gieuse et à la science. Devenu prieur, il n'avait pas 
cessé d'aimer son élève avec tendresse. Quelle con- 

* De Doctrina christiana^ 1. IV, passim. 



— 31 — 

solation pour lui de voir ses efforts si bien récom- 
pensés, et de n'avoir qu'à encourager ce fils de son 
âme, qui s'élevait de jour en jour vers une perfection 
plus haute ! 

Le moment vint où il lui fut permis de montrer 
toute la confiance qu'il avait en son cher Hugues, en 
lui donnant l'administration de la Celle de Saint- 
Maxime (aujourd'hui Saint-Maximin). C'était un 
prieuré dépendant de celui de Villard-Benolt, et 
auquel était jointe une petite paroisse. Les chanoines 
réguliers pouvaient devenir curés, tout en restant fi- 
dèles à l'esprit de leur vocation apostolique : le con- 
cile de Poitiers, tenu en HOQ, sous la présidence des 
légats de Pascal II, leur avait reconnu expressément 
ce privilège, sans vouloir encore l'étendre aux au- 
tres moines • . Mais il fallait choisir pour ces fonc- 
tions, selon la recommandation du B. Yves de 
Chartres ^, ceux dont la conduite et la doctrine 
étaient les plus estimées, attendu que « personne ne 
doit être constitué le gardien de la vie d'autrui, s'il 
n'a su d'abord être le gardien de sa propre vie. » 

L'obéissance seule décida le jeune chanoine à se 
charger du fardeau honorable qu'on lui imposait. 
Lorsqu'il s*installa dans son petit prieuré, situé non 
loin du château d'Avalon, il le trouva dépourvu 
même du nécessaire. Loin de se décourager à la 
vue de ce dénuement que faisait ressortir le voisi- 
nage de l'opulente demeure de ses ancêtres, il se 
félicita de mieux pratiquer la pauvreté et mit toute 
sa confiance en la Providence divine. A peine si les 

' Thomassin, Discipline de TÉglise, I. III, c. xxii. 
* Lettre 93, 



— 32 — 

faibles revenus du prieuré suffisaient pour Tenlre- 
tien d'un seul chanoine et de la petite famille des 
serviteurs qui devaient habiter avec lui. Hugues 
n'en voulut pas moins avoir auprès de lui un de ses 
confrères qui, étant prêtre, pût célébrer Toffice di- 
vin et administrer les sacrements à ses paroissiens, 
pendant qu'il se chargerait lui-môme des autres 
labeurs du ministère pastoral. Il eut l'attention de 
choisir et de demander pour compagnon un cha- 
noine âgé et plein de gravité, préférant les solides 
avantages de sa société aux agréments qu'aurait pu 
lui procurer un confrère plus jeune. 

Quant aux terres et aux vignes du prieuré, il en 
confia le soin à d'honnêtes paysans cultivateurs qui 
ne lardèrent pas à leur faire rendre beaucoup plus 
qu'auparavant. Pour le jeune curé, il se mit peu en 
peine du lendemain, mais il s'appliqua à faire chaque 
jour ce que Dieu désirait de lui, en jetant dans son 
sein toutes les préoccupations de l'avenir. L'oraison 
et les études ecclésiastiques remplissaient son temps, 
en dehors des moihents que lui prenait son ministère 
paroissial. On vit bientôt le prieuré changer de face. 
Tandis que ses revenus s'augmentaient, les tenan- 
ciers voyaient aussi leur avoir s'accroître, et surtout 
ils profitaient des exemples de leur pasteur pour 
mener une vie pleine de sobriété, de piété et de 
justice. Les pauvres trouvaient auprès d'eux d'abon- 
dants secours, et les riches se félicitaient de leur 
respectueux accueil. Leur bonne renommée s'étendit 
au loin, et attira de nombreux visiteurs à Saint-Maxi- 
min. 

Hugues profita du concours qui se formait pour 
répandre plus largement la semence évangélique. Il 



— 33 — 

prêchait assidûment dans sa petite église, et chacun 
de ses auditeurs recevait de lui les conseils les plus 
propres à le maintenir dans la pureté de la foi ca- 
tholique et dans Tintégrité des mœurs ^ 

Si Ton se rappelle que Pierre de Bruys avait com- 
mencé par le Dauphiné sa propagande manichéenne, 
poursuivie après sa mort tragique, en H47, jusqu'à 
nécessiter au siècle suivant la croisade contre les 
Alhigeois, on sentira mieux les périls qui pouvaient 
menacer le troupeau du jeune pasteur et qui en- 
flammaient son éloquence. 

Hugues ne se contentait pa3 de la parole publi- 
que : il veillait attentivement sur ses brebis, malgré 
leur excellente réputation, et ne négligeait aucun 
moyen « de chercher celles qui étaient égarées, de 
relever celles qui étaient tombées, de panser celles 
qui étaient blessées, de fortifier celles qui étaient 
faibles, de conserver celles qui étaient robustes et 
fortes, et de les conduire toutes dans les pâturages 
de la justice (Ez. xxxiv, 16). » En un mot, il se 
montrait non seulement prédicateur, mais pasteur, 
aussi versé dans Tart de régir les âmes que dans 
celui de les instruire et de les toucher. 

Un fait nous montrera qu'il avait raison d'être 
vigilant, et avec quelle prudence et quelle énergie il 
savait agir lorsqu'il se trouvait en face des plus 
graves difficultés. Hugues, devenu évêque de Lincoln, 
le raconta un jour au milieu d'une assemblée d'élite 
où les avis étaient partagés sur l'interprétation de 
ces paroles du divin Sauveur à Pierre : « Si votre 
frère a péché contre vous, allez lui représenter sa 

* Magna Vita, 1. I, c. vu 



— 34 — 

faute en particulier^ seul à seul. S'il vous écoute, 
vous aurez gagné votre frère. S'il ne vous écoute 
pas, prenez avec vous une ou deux personnes, afin 
que tout soit confirmé par l'autorité de deux ou 
trois témoins. Que s'il ne les écoute pas non plus, 
dites-le à l'Église ; et s'il n'écoute pas même l'Église, 
qu'il soit à votre égard comme un païen et un publi- 
cain (Matth. xvm, 15-18). » 

Après avoir laissé chacun émettre son opinion sur 
la manière d'exercer la correction fraternelle con- 
formément à ce précepte évangélique, Hugues se 
prononça en dernier lieu et confirma sa décision 
par l'exemple suivant : 

<i Pendant ma jeunesse, dit-il, alors que, simple 
diacre, j'étais chargé de l'administration d'une pa- 
roisse, aidé par un prêtre qui remplissait les fonc- 
tions de son ministère, il arriva qu'un de mes pa- 
roissiens fut accusé, et, ce qui est pire, fut réelle- 
ment souillé du crime d'adultère. Cette triste nou- 
velle m'affligea beaucoup, et je me mis à faire une 
sérieuse enquête à ce sujet. Ayant découvert la 
vérité du fait, voici comment, à l'aide de la grâce 
de Notre-Seigneur, j'en obtins la réparation. Je fis 
d'abord appeler le coupable, et j'eus avec lui, seul 
à seul, un entretien tel que l'exigeaient les circons- 
tances. Mais loin d'avouer son crime, il se mit à le 
nier obstinément ; il s'emporta même, et, dans l'en- 
durcissement de son âme aveuglée, il alla jusqu'à 
proférer contre moi des injures et des menaces ; 
après quoi, il se retira me laissant profondément 
attristé de le voir ainsi incorrigible. Je me souvins 
alors du précepte évangélique dont vous parlez, et 
en présence de deux, puis de trois témoins qui con- 



— 35 — 

naissaient Faffaire, je fis une nouvelle correction, 
employant encore la persuasion et promettant le 
pardon à mon paroissien pourvu qu'il s'amendât et 
qu'il fit pénitence. Mais il ne voulut encore s'engager 
à rien ; il ne consentit même pas à écarter de lui la 
cause des légitimes soupçons qu'il inspirait. Enfin, 
un jour de solennité je le dénonçai à tous en pleine 
église, et je flétris l'infamie de sa conduite. Puis je 
le menaçai, s'il ne venait au plus tôt à résipiscence, 
de le livrer à Satan pour châtier son corps, in inte^ 
ritum carnis K Alors le coupable, terrifié et couvert 
de confusion, accourut au milieu des assistants, et 
déplora son péché avec beaucoup de gémissements 
et de larmes. Après qu'il en eut fait pénitence, il fut 
admis au pardon et à la réconciliation ^. » 

Hugues s'exerçait ainsi à ne pas se laisser vaincre 
par le mal, mais à vaincre le mal par le bien. Il ne 
songeait cependant point aux luttes semblables mais 
plus glorieuses que l'avenir lui réservait. Loin de 
penser à l'épiscopat, il aspirait à une vie plus reti- 
rée, où débarrassé de tout autre souci, il pourrait 
rechercher uniquement l'unique nécessaire. La soli- 
tude relative dont il jouissait dans son prieuré ne lui 
suffisait plus : il sentait le besoin de se séparer plus 
complètement du monde et de faire à Dieu un nou- 



^ C'est la formule d'excommunication employée par saint 
Paul(I, Cop. V, 5). Le droit coutumier du XIP siècle accor- 
dait aux curés des pouvoirs qui leur ont été retirés dans la 
suite. Néanmoins, ils ne devaient excommunier personne 
sans Tapprobation formelle ou tacite de leur évèque, appro- 
bation dont saint Hugues s*était sans doute assuré avant de 
menacer ainsi le pécheur scandaleux. 

* Magna Vita, 1. I,.c. vi. 



— 36 — 

veau et plus méritoire sacrifice. Il ne croyait pas 
pour cela abandonner les âmes auxquelles il s'inté- 
ressait. Le zèle, il le savait, n'est pas seulement le 
partage de la vie active ; il trouve aussi dans la vie 
contemplative son aliment et sa fécondité. Se sanc- 
tifier pour sanctifier ses frères, prêcher l'Évangile 
en le pratiquant dans ce qu'il a de plus austère et de 
plus pénible à la nature, s'appliquer jour et nuit à 
l'apostolat de la prière, marcher autant que pos- 
sible sur les traces des grands anachorètes, si puis- 
sants pour convertir les pécheurs par le seul spec- 
tacle de leurs vertus ; sauver les âmes en leur 
montrant le chemin du salut, en travaillant de toutes 
ses forces à se sauver soi-même ; rien ne paraissait 
à notre chanoine plus digne d'ambition, plus capable 
de satisfaire l'énergie virile de son âge et les ardeurs 
surnaturelles dont il était dévoré. 

A la fin du siècle précédent, de semblables aspi- 
rations avaient détaché du monde un chanoine de 
Reims, qui était sur le point de monter aux pre- 
mières dignités de l'Église, et qui devint, en récom- 
pense de son immolation, le patriarche de l'Ordre 
des Chartreux. Saint Bruno nous a décrit lui-même 
la solitude telle qu'il lavait cherchée et trouvée pour 
lui et pour sa longue postérité. Dans sa lettre à son 
amiRaoulleVerd, prévôt et plus tard archevêque de 
Reims, nous lisons ces paroles qui méritent bien 
d'être méditées : « Quant aux biens et aux douceurs 
que la solitude et le silence du désert procurent à 
ceux qui en ont fait leur partage, il faut en avoir 
l'expérience pour les connaître. Là des hommes 
généreux peuvent rentrer en eux-mêmes, autant 
qu'ils le souhaitent, habiter avec eux-mêmes, cultiver 



— 37 — 

activement en leurs âmes les germes des vertus, et 
jouir à l'avance des fruits du paradis. Là s'acquiert 
cette pureté et cette sérénité du regard, qui blessent 
le cœur de l'Époux divin, ce pur amour qui con- 
temple Dieu. Là le repos s'unit au travail, et l'ac- 
tion ne nuit pas à la tranquillité. Là en retour de 
leurs laborieux combats Dieu accorde à ses athlètes 
la récompense qu'ils désirent, à savoir, la paix que 
le monde ignore, et la joie du Saint-Esprit. Là se 
trouve la belle Rachel, qui se fait plus aimer de 
Jacob que Lia, malgré la fécondité plus grande de 
celle-ci. Je veux parler de la vie contemplative dont 
les fils, moins nombreux que ceux de la vie ac- 
tive, sont, comme Joseph et Benjamin, plus chers à 
leur Père. Là est la meilleure part, que Marie a 
choisie et qui ne lui sera pas enlevée... Fuyez donc, 
mon frère, fuyez les tracas et les misères du monde, 
laissez les orages du siècle pour venir vous abriter 
et vous reposer dans ce port du salut. Vous savez ce 
que nous dit la Sagesse : Si quelqu'un ne renonce 
à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon disciple. 
— N'est-il pas beau, utile et doux de se mettre à 
l'école de la Sagesse, sous la discipline du Saint- 
Esprit, pour acquérir la divine philosophie, qui 
seule peut donner la vraie béatitude ? » 

Les enfants de saint Bruno continuaient à faire 
entendre autour d'eux l'éloquent appel de leur père, 
en suivant ses exemples et en montrant par leur 
sainteté les avantages de la vie solitaire. Hugues 
pensait souvent à eux, et prenait plaisir à entendre 
les récits de ceux qui avaient visité la Grande-Char- 
treuse. Son prieur de Villard-Benoît profitait lui-mê- 
me de la proximité de ce saint désert pour y retrem- 



— 38 — 

per de temps en temps sa ferveur. Les impressions 
qu'il en rapportait et qu'il communiquait à ses cha- 
noines contribuèrent sans doute à exciter de plus 
en plus les désirs du jeune curé, qui se sentait attiré 
vers ces moines si unanimement vénérés. 

L'heure arriva où la crise salutaire, qui s'était dé- 
clarée dans l'âme de notre Saint, dut avoir son dé- 
nouement. Hugues voulut à tout prix se rendre 
compte par lui-même de la solitude qu'il jugeait di- 
gne de tant d'estime. Il demanda et obtint d'accom- 
pagner à la Grande-Chartreuse son prieur, qui était 
loin de soupçonner ses intentions, et de prévoir la 
vocation nouvelle que ce voyage allait mettre au 
grand jour. 



CHAPITRE IV. 



LA GRANDE-CHARTREUSE. 



Le déserl de Chartreuse et ses solitaires. — Hugues est ravi 
de ce spectacle. — Il visite le monastère. — Il en admire la 
riche bibliothèque. — Esprit des Chartreux. — Le prieur dom 
Basile. — Réponse faite au postulant. — Hugues persiste dans 
son dessein. — Opposition du prieur de Vil lard-Benoît. — Ser- 
ment demandé et prêté. — Angoisses du jeune chanoine. — La 
grâce réclaire et il repart pour la Chartreuse. — Ses sentiments à 
regard de ceux dont il se sépare. 



En tête du récit où le biographe contemporain de 
saint Hugues le suit au désert, on trouve ce titre 
plein d'expression : « Il visite la Chartreuse, et dès 
qu'il la voit, il se prend aussi à Taimer *. » Noble 
et sainte passion qui sera comprise des âmes éclai- 
rées par Dieu d'une semblable lumière en présence 
du double spectacle otfert par la célèbre solitude et 
par ses habitants. On nous permettra de nous arrê- 
ter un instant pour essayer de pénétrer avec notre 
Saint le secret de celte séduction mystérieuse, ou du 
moins pour participer en quelque manière à des 
émotions qu'il est plus facile de sentir que de dé- 
crire. 

A la vue du désert de Chartreuse, séparé du reste 

^ Ubi cum priore suo Cartusiam inviserit, et visam di- 
lexerit. — Magna Vita, 1. I. c. l 



— 40 — 

du monde par une enceinte de montagnes escarpées 
et sauvages, jonché des débris des avalanches, cou- 
vert de neige et de glace à peu près les deux tiers 
de Tannée, semé de précipices et de sombres forêts, 
deux impressions différentes se déclarent et se ré- 
vèlent spécialement dans les descriptions nombreu- 
ses que ce séjour a inspirées. « C'est effrayant ! » 
disent les uns. « C'est sublime ! » disent les autres. 
Ils sont moins en opposition qu'il ne semble tout d'a- 
bord. Le sublime, en effet, n'a-t-il pas, de sa na- 
ture, un côté effrayant pour notre petitesse et notre 
impuissance ? Il s'agit de savoir si l'âme est assez 
forte pour sortir d'elle-même, oublier ses terreurs, 
et s'élancer vers la beauté infinie qui se manifeste 
avec éclat dans ce spectacle grandiose. Dès que ce 
pas est franchi, le désert prend un autre aspect et 
ses charmes l'emportent sur ceux des plaines les 
plus riantes. Son hiver lui-même, si rude et si long, 
réserve de ravissantes surprises à ceux qui en bra- 
vent les rigueurs. Rien ne saurait faire oublier la 
splendeur du désert, complètement recouvert de 
neige, lorsque le soleil fait étinceler sous un ciel 
d'azur les sapins chargés de fleurs d'une . blancheur 
éblouissante, et les rochers ornés de mille cristaux 
limpides. 

Ce qui se passe en présence de la solitude, se re- 
produit aussi en face des solitaires. 

Au dehors, la vie de ceux-ci n'est pas moins étran- 
ge que leur séjour : leurs vêtements pauvres et 
grossiers, leur silence profond, leur abstinence per- 
pétuelle, leurs jeûnes et leurs macérations, leurs 
cellules isolées qui entourent un cimetière ; tout re-. 
bute les regards qui sont habitués aux délices du 



— 41 — 

siècle. Mais que la grâce divine vienne à saisir le 
cœur et à éclairer ce spectacle, tout change d aspect, 
et au lieu de dire : « Quelle triste vie ! » ou bien : 
« Quelle folie ! » on reconnaît la sublime folie de la 
Croix, et l'on s'écrie : « Il fait bon rester ici ! » 

Ainsi envisagé à son point de vue le plus complet 
et le plus élevé, le désert de Chartreuse, peut être 
comparé, selon la pensée du R. P. D. Le Masson*, 
à un amphithéâtre magnifique, dont les montagnes 
forment les murailles et les gradins ; dont les prai- 
ries et les bois composent la décoration et les ten- 
tures ; dont Tarène inclinée et accidentée remonte 
de hauteurs en hauteurs depuis le torrent rapide 
qui en arrose la pente inférieure jusqu'au monas- 
tère où se groupent les athlètes du Christ, et jus- 
qu'au roc perdu dans la forêt, du haut duquel saint 
Bruno paraît encore diriger, comme un général 
toujours consulté et obéi, la lutte pacifique mais 
infatigable dont il a donné le signal. 11 est bien per- 
mis d'appliquer à la Grande-Chartreuse ces paroles 
si éloquentes de la Sainte-Écriture : « Les monta- 
gnes l'environnent de toutes parts, et le Seigneur 
lui-même entoure son peuple de sa protection (Ps. 
cxxiv) ... Il l'a trouvé dans une terre déserte, ce 
peuple chéri, dans une vaste et effrayante solitude. Il 
l'a conduit et instruit ; il l'a gardé comme la pupille 
de son œil. De même que l'aigle, qui provoque ses 
petits à prendre leur vol, et qui voltige doucement au- 
dessus d'eux, il a étendu ses ailes, et l'a pris avec lui, 
il l'a porté sur ses épaules. (Deut. 32). » C'est à l'un 
de ces divins coups d'aile que le chanoine Hugues 

^ Annales, p. 1. 1, c. it. 



— 42 — 

d'Avalon dut de s'élever sans retard à la hauteur 
du grand spectacle qu'il avait sous les yeux, et de 
s'attacher aussitôt pour toujours à la vie solitaire. 

Après s'être pénétré d'admiration pour le désert, 
« si près du ciel et si loin des agitations de la terre, » 
il visita le monastère, construit dès lors sur l'empla- 
cement actuel. L'ermitage de saint Bruno et de ses 
premiers compagnons avait été réduit presque com- 
plètement en ruines en H 32 par une terrible ava- 
lanche qui coûta la vie à sept religieux. Dom Gui- 
gues, qui était alors prieur, le transporta plus bas, 
pour le mettre à l'abri d'une semblable catastrophe. 
Ses travaux, complétés après lui par son successeixr 
saint Anthelme, portaient ce cachet de simplicité 
qui convenait à une maison de solitaires, mais sans 
exclure ce que réclamait l'honneur dû au culte divin 
ni ce que conseillait l'esprit de modération et de 
discrétion. 

Le cloître et les cellules n'étaient encore qu'en 
bois, mais celles-ci étaient déjà spacieuses et aména- 
gées de manière à rendre la solitude fort supporta- 
ble. Au milieu de ces constructions rustiques, la 
petite église bâtie en pierres, ne manquait pas d'art 
ni d'élégance. Elle avait un autel formé d'un seul 
bloc de belle pierre, qui n'avait pu être amené sur 
la montagne sans des efforts prodigieux*. 

11 y avait aussi dans le monastère, une riche bi- 
bliothèque sur laquelle se porta particulièrement 
l'attention de notre visiteur. « Il voyait dans cette 
grande abondance délivres (praedives librorum abun* 
dantia) un puissant secours pour arriver à s'entrete- 

* D. Le Masson, Annales^ p. 295. 



— 43 — 

nir avec Dieu seuP . » Avant lui, Guibert, abbé de 
Nogent, avait fait en 1 104 la même remarque, et il 
écrivait des premiers Chartreux : « Bien qu'ils soient 
pauvres, ils ont cependant une très riche bibliothè- 
que, de telle sorte qu'ils semblent travailler avec 
d'autant plus d'ardeur à acquérir la nourriture qui 
ne périt point, qu'ils ont moins de celle qui est péris- 
sable. Le comte de Nevers étant allé les visiter par 
dévotion, eut pitié de leur pauvreté, et leur envoya 
à son retour de l'argenterie d'un grand prix, maisils 
la lui renvoyèrent, et le comte, édifié de ce refus, 
leur fit donner des cuirs et des parchemins qu'il sa- 
vait leur être tout à fait nécessaires pour transcrire 
et relier des Hvres -. 

Hugues ne se contenta pas de cette vue du monas- 
tère, il s'appliqua surtout à examiner l'esprit des 
Chartreux, et il le trouva tel qu'il le souhaitait. « Les 
habitants lui plaisaient plus encore que l'habitation ; 
il voyait en eux la mortification de la chair, la séré- 
nité du cœur, la liberté de l'esprit, un front toujours 
gai et une conversation sans reproche. Leurs Statuts 
leur recommandent la solitude, mais non pas la sin- 
gularité ; si leurs cellules sont séparées, leurs cœurs 
sont unis. Chacun habite à part, et personne n'a 
rien à part, ne fait rien de lui-même. Tous vivent 
isolément, et chacun néanmoins, agit de concert 
avec la communauté. On est seul, et l'on évite ainsi 
les inconvénients de la société ; mais on vit assez en 
commun pour n'être point privé des avantages et du 
soulagement que procure la charité fraternelle. Sur- 



* Magna Vita, loc. cit. 

^ Guibert de Nogent, de Vita sua, 1. 1, c. xi. 



_ 44 — 

tout on est protégé par le sûr rempart de Tobéis- 
sance, en dehors de laquelle beaucoup de solitaires, 
livrés à eux-mêmes, sont exposés aux plus grands 
périls. Voilà ce qui charmait Hugues, ce qui le ra- 
vissait, ce qui le mettait comme hors de lui-même, 
tellement il se sentait captivé par ce genre de 
vie* ». 

Hugues voulut confier ses aspirations au succes- 
seur de saint Bruno, qui était alors, depuis il51, 
Dom Basile, le huitième prieur de Chartreuse. Ce vé- 
nérable religieux, qui avait eu un grand nom dans 
le monde, et qui était regardé comme un saint ^, 
suivait les traditions de saint Anthelme qu'il avait 
remplacé et de ses autres prédécesseurs. Aussi l'Or- 
dre des Chartreux se fortifia et se développa de plus 
en plus sous son administration. Le Chapitre géné- 
ral, qui s'était déjà rassemblé auparavant, com- 
mença pendant son gouvernement à se réunir cha- 
que année : Dom Basile eut la principale part dans 
cette importante ordonnance dont l'exécution a main- 
tenu les Chartreux depuis plus de sept siècles dans 
la régularité primitive. Ami de Pierre-le-Vénérable 
et de Pierre de Celle, auteur de plusieurs traités es- 
timés, spécialement de celui qui a pour titre : Eloge 
de la vie solitaire, le saint prieur joignit à tous ces 
mérites celui que rappellent ordinairement les au- 

* Magna Vita, loc. cit. 

^ Basile est appelé par Tauteur contemporain de la Vie de 
saint Anthelme, vir mirœ sanctitalis et devotionis. — Saus- 
sayedit au supplément de son Martyrologe gallican : Pridie 
nonas Junii in Cart. M. depositio Sti Basilii confes. ejusdem 
ordinis generalis, cujus sacris institutionibus et exemplis 
idem ordo mirifice floruit. — Les Bollandistes font mention 
de Basile, inter prœtermissos, au 4 et 14 juin. 



— 45 — 

leurs chartreux qui traitent de lui : « Ce fut lui, di- 
sent-ils, qui reçut dansTOrdre saint Hugues, évêque 
de Lincoln. » 

Lorsqu'il vit arriver le jeune chanoine et qu'il l'en- 
tendit demander avec larmes, la faveur d'entrer au 
plus tôt dans la solitude, il voulut d'abord éprouver 
sa vocation. Le postulant était noble, d'apparence 
délicate, et peu avancé en âge : ne pouvait-on pas 
mettre en doute sa persévérance ? D'ailleurs, les 
Coutumes de Dom Guignes^ , qui étaient les Statuts 
de l'Ordre, commandaient formellement de présen- 
ter aux aspirants la vie du cloître sous son aspect le 
plus rigide. Dom Basile exécuta cette prescription 
sans chercher à en atténuer la force, et avec l'accent 
des anciens solitaires qui faisaient subir de si rudes 
épreuves à leurs novices : « Mon cher enfant, dit-il, 
comment une telle pensée vous est-elle venue ? Les 
religieux qui vivent au milieu de ces rochers doi- 
vent être plus durs que les rochers eux-mêmes. Ils 
ne savent point s'épargner ni épargner les autres. 
Ce pays est affreux à voir, et notre règle est des plus 
austères. Notre cilice seul vous écorcherait jusqu'aux 
os, et vous êtes tellement délicat que les rigueurs 
de notre règle vous épuiseraient tout à fait. » 

Hugues s'attendait à une autre réponse. Il ne fut 
pas déconcerté cependant par les considérations ef- 
frayantes qu'on lui opposait. Avec saint Laurent, 
notre diacre pouvait répéter à l'annonce des peines 
que la nature redoute mais que la grâce rend légè- 
res et aimables : « J'ai toujours souhaité ce festin. » 
Les obstacles ne faisaient qu'enflammer ses saints 

* C.22, DeNovitio, 



— 46 — 

désirs, semblables à un foyer incandescent dont l'eau 
elle-même n'éteint pas, mais active Tardeur. 

Il s adressa à quelques autres moines et leur con- 
fia les angoisses de son cœur. Ceux-ci, qui n'avaient 
pas comme leur prieur à sonder les vocations, se 
firent une joie de l'encourager, de l'exhorter à la 
persévérance, et de lui promettre leur appui pour la 
réalisation de son dessein. Hugues se réjouit beau- 
coup de leur accueil et comprit le sens véritable des 
paroles de Dom Basile. L'obstacle n'était pas de ce 
côté, mais du côté du bon prieur de Villard-Benott. 

En vain, Hugues s'était-il efforcé de cacher ses dé- 
marches à ce dernier, et avait-il prié les Chartreux 
de garder le silence sur son projet ; le vieux chanoine 
avait tout compris, son cœur de père lui avait révélé le 
grand coup qui le menaçait et auquel il ne sut pas se 
résigner. 

Il se hâta de repartir avec ce cher fils qu'il ne 
voulait pas laisser au désert, et, de retour à Villard- 
Benott il eut avec lui un entretien entrecoupé 
par des larmes abondantes. « mon enfant bien- 
aimé, lui dit-il, je le vois bien, c'est pour mon 
malheur et pour celui de mon église, que je vous ai 
conduit à la Chartreuse. Cette solitude vous a ravi, 
elle s'est emparée de vous. C'est à peine si nous pos- 
sédons encore votre corps parmi nous ; votre âme est 
ailleurs. Bientôt, je le crains, le corps suivra l'âme, 
et le bâton de ma vieillesse me fera défaut, hélas I au 
moment où j'en aurai le plus besoin. Est-il possible 
qu'après m'avoir donné tant de consolation, vous me 
causiez une telle amertume, et que vous abandon- 
niez votre père dont vous étiez la gloire ? Ayez pitié 
de moi, mon fils ; ayez pitié de mes cheveux blancs, 



— 47 — 

pendant le peu de jours que j'ai encore à vivre. 
Vous avez trop de cœur pour me laisser. Si vous 
n'êtes pas arrêté par l'amour de notre église qui 
vous a engendré à Dieu, ni par l'attachement de 
vos confrères , accordez au moins à votre vieux 
père la faveur de vous garder jusqu'à son dernier 
soupir ! » 

Ce langage était dicté par une affection trop hu- 
maine, qui n'était plus en harmonie avec la belle 
parole autrefois adressée au jeune Hugues par son 
mattre : « Je vous élève pour Jésus-Christ. » Il est 
vrai qu'il s'agissait seulement d'un délai à obtenir 
et non pas absolument de l'anéantissement du pro- 
jet conçu par Hugues : mais quand l'appel de Dieu a 
retenti, il faut le suivre sans délai, et ne pas man- 
quer l'heure de la grâce. Il est vrai encore que le 
vieux prieur considérait son cher diacre comme né- 
cessaire à son église, à sa communauté, et à la pa- 
roisse de Saint-Maximin : mais il aurait dû se rap- 
peler que Dieu seul est l'Être nécessaire, et que la 
Providence ménage d'amples compensations à toute 
famille, à toute société qui fait généreusement le sa- 
crifice d'un de ses membres. 

L'affliction qui l'accablait lui fit perdre de vue 
ces considérations supérieures à toutes les réclama- 
tions de la nature. Dans l'excès de sa tristesse, voy- 
ant que le jeune chanoine pleurait avec lui, il profita 
de son émotion pour lui faire une demande ou plu- 
tôt un ordre que sa douleur ne saurait excuser : 
(i Mon fils bien-aimé est si bon qu'il m'a déjà exau- 
cé, j'en ai la confiance. Qu'il fasse donc, au nom du 
Seigneur son Dieu, le serment de ne jamais m'aban- 
donner, tant que je vivrai, pour s'enrôler parmi les 



— 48 — 

Chartreux. Autrement l'affreuse crainte qui déchire 
mes entrailles ne me laissera plus de repos. » 

A ces mots Hugues est profondément troublé. Il 
se voit dans Talternative de désobéir à la voix inté- 
rieure de Dieu qui Tappelle à une vie plus parfaite, 
ou de désobéir à la voix de son supérieur qu'il s'est 
habitué depuis si longtemps à écouter sans réplique 
comme la voix même de Dieu. Sa vocation est-elle 
assez évidente pour lui imposer une résistance qui 
coûtera si cher à son bon prieur? Il n'en aurait 
peut-être pas douté dans un moment de calme, mais 
sous l'empire de l'émotion, il croit pouvoir céder à 
une injonction dont il ne voit pas clairement l'injus- 
tice, et il prête le serment demandé. 

Nous n'hésiterions pas à reconnaître là une dé- 
faillance coupable, si notre Saint, qui n'était pas et 
ne se croyait pas impeccable, s'en était lui-même ac- 
cusé, et si son historien et confident ne nous affir- 
mait pas, au contraire, « qu'il agit de bonne foi et 
avec une entière pureté d'intention, sous les regards 
de Dieu de qui il attendait l'heureuse solution de 
cette crise. » 

Il n'en fut pas moins agité, et, malgré les témoi- 
gnages d'ardente affection que lui prodiguèrent son 
prieur et ses confrères, il ne put retrouver la paix 
dans ses fonctions antérieures. Sans cesse il songeait 
aux profits spirituels qu'il perdait en ne suivant pas 
sa nouvelle vocation, dont l'évidence était redevenue 
irrésistible. Mais pour échanger son prieuré contre 
la cellule qu'il souhaitait, il fallait manquer à ce ser- 
ment fatal dont le souvenir Tobsédait. Le pouvait-il? 
Qui l'en assurerait ? A qui confierait-il ses angoisses, 
sinon à Dieu, témoin de la droiture de sa volonté? ^ 



r 



— 49 — 

Dieu n'abandonna pas, en effet, son serviteur, et 
après avoir permis qu'il achetât par une cruelle 
épreuve la grâce de la vie solitaire, il dissipa enfin 
tous ses doutes. Sa conscience, éclairée d'une vive 
lumière, se rassura et fut pleinement convaincue de 
la nullité d'un serment « qui lui avait été arraché 
par surprise, au détriment de sa perfection et de 
son salut * . » 

Aussitôt qu'il vit son devoir nettement tracé, il ne 
pensa qu'à l'accomplir. Il mit ordre aux affaires de 
son prieuré, et reprit secrètement, sans que per- 
sonne s'en doutât, le chemin de la Chartreuse. Loin 
de se repentir de cet acte viril, il s'en félicitait tou- 
jours et répondait à son confident qui l'interrogeait 
sur cette apparente transgression d'un serment : 
« Jamais je ne m'en suis fait scrupule, ou plutôt je 
m'en suis réjoui, puisque j'en ai retiré un si grand 
profit. » 

Il ne put cependant dire adieu à Villard-Benolt, 
à Saint-Maximin et au château d'Avalon sans res- 
sentir vivement le sacrifice qu'il faisait de son passé 
si heureux et si honorable pour un avenir d'abnéga- 
tion et de pénitence. Lorsque plus tard il devint 



* Sacramentum non esse observandum, inconsideratius 
extortum contra utilitatem animœ aut in detrimentum verœ 
salutis. — Magna Vita, 1. I. c. viii. — L'auteur de la Vita 
metrica, attribue le départ de saint Hugues à une grande 
tentation, dont Fauteur de la Magna Vita ne dit absolument 
rien. D'après le premier de ces biographes (v. 147-281), le 
jeune chanoine, sollicité au mal avec une perfidie et une 
impudence diaboliques, remporta une héroïque victoire, 
mais résolut définitivement de mettre sa vertu à l'abri de 
toutes les occasions dangereuses dans la paix et le silence 
du désert. 



— 50 — 

prieur de la Chartreuse de Witham, puis évêque de 
Lincoln, il voulut revoir ces lieux chéris qui lui rap- 
pelaient de si doux souvenirs, et, comme nous le di- 
rons, il prouva la constante affection qu'il avait gar- 
dée pour la famille religieuse où son enfance et sa 
jeunesse avaient trouvé tant d'édification et de sym- 
pathie. Quand Dieu appelle une âme à une vie plus 
austère, il ne lui ordonne pas de renier les bienfaits 
qu'il lui a accordés dans une institution moins par- 
faite, ni de cesser d'avoir en grande estime les ver- 
tus qu'elle y a vu pratiquer. 

Nous regrettons d'ignorer le nom du vénérable 
prieur de Villard-Benoît, et de n'avoir aucun ren- 
seignement sur sa mort ; mais nous ne doutons pas 
qu'il n'ait largement réparé son excès momentané 
de tendresse, en bénissant la nouvelle vocation de 
son cher Hugues, vocation à laquelle^ avant de l'en 
détourner un instant, il 1 avait si bien préparé lui- 
même par ses leçons et par ses exemples. 



CHAPITRE V. 

DIX ANS DE CELLULE. 

1163-1173. 



Hugues est admis comme noYice à la Grande-Chartreuse. — As- 
pect de sa cellule. — Son genre de vie. —La prière mentale et 
vocale : TOffice divin. — La mortification réglée par l'obéissan- 
ce. — Le travail intellectuel et manuel : transcription des li- 
vres. — Tentations et consolations du solitaire. — Profession : 
Vœux de stabilité, d^obéissance et de conversion des mœurs. 



Hugues, de retour à la Grande-Chartreuse, y trou- 
va un accueil plein de joie et de bienveillance. Sa 
vocation venait d'être éprouvée aussi fortement 
que possible, et ne pouvait plus paraître dou- 
teuse à personne. Dom Basile fit succéder à son ap- 
parente froideur les témoignages d'une tendresse pa- 
ternelle qui ne fut pas inférieure à celle du prieur 
de Villard-Benolt. Il se hâta d'admettre le jeune cha- 
noine à faire son noviciat et de l'introduire dans sa 
cellule avec les cérémonies en usage. 

Nous ne relèverons qu'un détail de ces touchantes 
cérémonies. Alors comme aujourd'hui, le postulant, 
au moment de faire sa demande publique, se pros- 
ternait devant toute la communauté assemblée au 
chapitre. « Que demandez-vous, » disait le prieur. 
— Miséricorde! » répondait le récipiendaire. Hugues 



— 52 — 

était profondément pénétré des sentiments d'humi- 
lité et de reconnaissance qu'exprime cette parole. 
Il s'estimait très heureux d'être accepté, comme le 
dernier serviteur de tous, au nombre de ces moines 
qu'il avait en si grande vénération. Il regardait com- 
me un insigne bienfait de Dieu cette initiation à une 
vie nouvelle, et, oubliant les efforts constants qu'il 
avait faits pour parvenir à la sainteté, il ne songeait 
qii'à commencer enfin à répondre à la grâce. Ainsi 
se réalisait en lui cette sentence des saints Livres : 
« Lorsque l'homme aura atteint une perfection con- 
sommée, alors il recommencera (Eccli. 18). » 

D'après D. Le Couteulx \ le Chapitre général de 
1163 rendit une ordonnance qui paraît se rapporter 
à l'admission de saint Hugues. Il y est dit : « Quand 
un chanoine régulier est reçu dans notre Ordre, on 
lui laisse son habit jusqu'au jour de sa profession ; 
tandis que pour les autres moines, ils sont revêtus 
de notre cucuUe dès qu'ils sont reçus. » On peut con- 
clure de là que notre Saint fit son noviciat avec Tha- 
bit blanc et le surplis de chanoine, ce qui ne l'em- 
pêchait pas de porter le cilice. 

Une vieille tradition montre encore, au fond du 
cloître gothique de la Grande-Chartreuse, la cellu- 
le qui aurait été habitée par l'homme de Dieu ^. A 
part les murailles qui ont remplacé la solide char- 

« Annal, ad an. 1163. 

' C'est la cellule qui porte la lettre F, et à l'entrée de la- 
quelle on lit ce texte évangélique, dont la vie de notre Saint 
est Téloquent commentaire : « Beati qui esuriunt et sitiunt 
justitiam quoniam ipsi saturabuntur. — Bienheureux ceux 
qui ont faim et soif de la justice parce qu'ils seront rassa- 
siés (Matth. V.) ». 



- 53 — 

pente du douzième siècle, et sauf quelques modifi- 
cations peu importantes, Faspect actuel de cette 
cellule est celui qu'elle pouvait présenter aux re- 
gards de saint Hugues. 

Du cloître on arrive dans un couloir qui sert de 
promenoir et par lequel on entre dans le petit jar- 
din, ou, un peu plus loin, dans le bûcher et Tatelier 
destiné aux travaux manuels, tels que les ouvrages 
de tour et de menuiserie. Au fond du couloir un pe- 
tit escalier conduit d'abord à une pièce qui servait 
de cuisine au temps de notre Saint, puis à la cham- 
bre principale où se trouvent d'un côté l'oratoire 
garni d'une stalle et d'un prie-Dieu, de l'autre côté 
le lit, en forme d'armoire, qui contient seulement 
une paillasse avec des couvertures de laine. Une pe- 
tite table, adaptée à l'embrasure de la fenêtre, sert 
à prendre les repas solitaires. Un crucifix et quel- 
ques images de piété forment l'orneitaentation de 
cette pièce, à laquelle se joint un petit cabinet de 
travail, avec quelques rayons qui portent les livres 
mis à la disposition du religieux. 

Du petit jardin de la cellule, on aperçoit, au-des- 
sus de l'enclos, dans un cadre restreint, tout ce qui 
fait la beauté sauvage du désert. Les forêts de sapins 
dont la verdure éternelle est nuancée par le feuilla- 
ge des hêtres, conduisent le regard jusqu'aux murail- 
les colossales de rochers qui servent de contre-forts au 
Grand-Som. La cime elle-même de celte montagne 
apparaît, en haut de ce tableau, dominant à peu 
près à pic, d'une hauteur de plus de mille mètres, 
le solitaire et son petit ermitage. 11 y a là, aux 
moments de relâche, nécessaires aux Chartreux 
comme au reste des humains, une source inépuisa- 



— 54 — 

ble d'impressions élevées et de purfis jouissances. 
L'âme habituée à remonter sans cesse de la créa- 
ture AU Oéatenr, n'a pas de peine, en face de ce 
spectacle, à s'élancer vers Celui « qui fait jaillir une 
admirable lumière du sommet des montagnes éter- 
nelles (Ps. Lxxv). » 

Il est plus facile de donner une idée de ce séjour 
que de révéler la vie qu'on y mène, et au sujet de 
laquelle tant d'illusions sont possibles. Nous ne sau- 
rions cependant laisser sans réponse cette question : 
Que faisait saint Hugues dans sa solitude, pendant 
les dix ans qu'il y demeura, jusqu'à ce qu'il fût nom- 
mé procureur ? En trois mots que nous essayerons 
d'expliquer, nous dirons simplement : il priait, il se 
mortifiait, il travaillait. 

La prière est la principale occupation du Char- 
treux, qui s'efforce de pratiquer spécialement cette 
parole de l'Évangile : « II faut toujours prier, et ne 
jamais s'en lasser (Luc, 18). » S'il se renferme dans 
la solitude, ce n'est pas pour s'y livrer à de vagues 
rêveries ni pour employer son temps selon les mo- 
biles attraits de la nature, c'est pour chercher inces- 
samment cette union à Dieu, dont le grand moyen 
est la prière, soit mentale soit vocale. 

Tout est organisé dans la vie cartusienne en vue 
de porter le religieux au recueillement, à la médi- 
tation, et, si la grâce l'y appelle, à cette oraison 
supérieure que la théologie mystique nomme la con- 
templation, et dans laquelle l'âme prélude mystérieu- 
sement à la vision des bienheureux. Dom Guignes, en 
terminant son Uvre des Coutumes de l'Ordre, attire 
l'attention de ses lecteurs vers cette fin suprême des 
institutions qu'il leur transmet, et leur demande de 



— 55 — 

se rappeler à ce sujet les exemples des Paul, des 
Antoine, des Hilarion, des Benoit et des autres ana- 
chorètes. « Voyez, dit-il, les progrès qu'ils ont faits 
dans la solitude, et vous reconnaîtrez que nul séjour 
n'est plus favorable aux psalmodies pleines de sua- 
vité, aux lectures approfondies, aux oraisons ferven- 
tes, aux méditations élevées, aux saints excès des 
contemplations, aux baptêmes des larmes K » 

Remarquons-le toutefois, la vie contemplative ne 
confère pas nécessairement et n'exige pas le don de 
la contemplation proprement dite : elle y dispose 
ceux que Dieu choisit, et fait tendre vers le même 
but ceux qui doivent l'atteindre seulement dans le 
ciel. Aux uns et aux autres elle offre la Psalmodie 
de rOlfice divin comme le substantiel et délicieux 
aliment de l'esprit de prière. 

L'Office canonial introduit une heureuse variété 
dans la vie du solitaire qui, sans parler des change- 
ments d'exercices qu'imposent les fêtes et les solen- 
nités, voit se dérouler successivement devant lui les 
drames et les enseignements de l'année liturgique, 
les mystères de l'Homme-Dieu et les vertus des 
saints. Pour exprimer ses sentiments en présence de 
ces merveilles de la grâce, et pour se pénétrer des 
dispositions qui doivent l'unir à son Sauveur, il trouve 
un trésor inépuisable dans le Psautier, ce livre d'une 
poésie et d'une profondeur divines, que Bossuet 
appelle « un Évangile de Jésus-Christ tourné en 
chant, en affection, en actions de grâces, en pieux 
désirs. » Des cérémonies graves et simples, soutien- 
nent son attention non seulement au chœur où il se 

* Consuetud. c. lxxx. 



— 36 — 

retrouve chaque jour avec ses confrères, mais en- 
core en cellule, où il doit se comporter pendant 
l'Office comme s'il était à Téglise. 

S'il a besoin d'exciter sa ferveur, la Mère du pur 
et noble amour vient l'encourager par son doux sou- 
rire. L'Office de la Sainte Vierge qu'il récite quoti- 
diennement, loin d'être pour lui une surcharge 
fatigante, lui réserve d'ineflables consolations. Rien 
ne repose et ne fortifie le Chartreux comme ce com- 
merce intime avec Marie, la Reine de la solitude, 
comme cette continuelle participation à son oraison 
sublime, à son ravissement si bien exprimé dans le 
Magnificat. 

L'Office des Morts, souvent joint aux deux précé- 
dents dans la liturgie cartusienne, est aussi un vif 
stimulant pour la piété en même temps qu'un acte 
de charité envers les âmes du purgatoire. En réveil- 
lant la pensée de la mort, et celle de la pureté 
parfaite qui est exigée pour entrer au ciel, il met 
Tâme dans la nécessité de se préparer, à chaque 
instant, à l'arrivée de l'Époux, et d'entretenir soi- 
gneusement sa lampe avec l'huile de la charité. 

Hugues, dès son entrée en cellule, apprit à réciter 
ces divers Offices et à observer les prescriptions 
liturgiques de l'Ordre, sous la direction d'un ancien 
religieux, qui remplissait le rôle de maître des 
novices, sans préjudice des visites fréquentes que le 
prieur devait faire à son nouveau solitaire ^ » Il 
profita si rapidement de ses leçons qu'il pouvait 
plus tard dire à ses clercs surpris en défaut de ponc- 
tualité ou d'exactitude : « Depuis que j'ai été admis 

* Consuetud. c. xxii. 



— 57 — 

en Chartreuse, je ne me souviens pas d'avoir été une 
seule fois en retard pour accomplir les fonctions qui 
m'incombaient. » Il s'agissait des offices célébrés 
au chœur et des charges qu'un religieux doit y rem- 
plir, par exemple comme lecteur ou comme chantre. 
Mais il est aisé de juger par là avec quelle parfaite 
régularité et avec quelle ardeur de zèle notre Saint 
s'acquittait de tous les exercices de piété commandés 
ou conseillés dans sa communauté. 

Les pratiques de mortification ne lui étaient pas 
moins chères, et servaient d'assaisonnement à ses 
prières et à sa contemplation. Si la solitude parait 
fade et insipide à tant de personnes qui pourraient 
jusqu'à un certain point en jouir même au milieu du 
monde, c'est qu'il leur manque ce condiment, ce sel 
de l'austérité et de la pénitence.' Des veilles prolon- 
gées, des jeûnes si fréquents qu'ils devenaient le 
régime ordinaire, l'abstinence continuelle des ali- 
ments gras, les flagellations rigoureuses de la disci- 
pline, le cilice constamment porté, même pendant 
le repos de la nuit : telles étaient avec la solitude et le 
silence les principales mortifications imposées par la 
règle. Hugues ne voulait aucun adoucissement et ne 
reculait pas devant les plus dures privations. « Cha- 
que semaine du Carême, dit son historien, il jeûnait 
trois jours au pain et à l'eau, et la Semaine-Sainte, 
il passait en plus le samedi dans les mêmes condi- 
tions; ce qu'il observa fidèlement sans tenir compte 
de ses infirmités, jusqu'à son épiscopat *. » Ce jeûne 
rigoureux, connu dans l'Ordre sous le nom d'absti- 
nencej est encore prescrit par la règle un jour par 

« M. V., 1. 1, c. XII. 



— 58 — 

semaine, à moins d'une dispense qui doit être re- 
nouvelée chaque fois. Dans ses Coutumes (c. xxxiii), 
Dom Guignes dit qu'il était pratiqué tous les lundis, 
mercredis et vendredis ; mais d'après ce que faisait 
saint Hugues « conformément à la règle et aux 
exemples des anciens * », on voit que la triple abs- 
tinence avait bientôt été réservée pour les temps 
spécialement consacrés à la pénitence. Cet adou- 
cissement, d'ailleurs, fut compensé par d'autres 
charges, notamment par l'introduction du chant qui 
fut substitué à la simple psalmodie, sous l'adminis- 
trationduR.P.DomBasile,etquirenditlesveillesplus 
longues et plus pénibles. L'obéissance, cette mortifi- 
cation de la volonté propre, sans laquelle toutes les 
macérations corporelles sont inutiles, guidait notre 
solitaire et lui expliquait suffisamment les modifica- 
tions accessoires du règlement. L'auteur des Cou- 
tumes avait eu soin lui-même de mettre au-dessus de 
toutes les observances cette vertu capitale du reli- 
gieux. Après avoir dit qu'il n'est pas permis au 
Chartreux de faire aucune pénitence extraordinaire 
sans l'autorisation du prieur, il ajoute : « Bien plus, 
si le prieur veut qu'un de ses religieux prenne plus 
de nourriture ou de sommeil, ou bien, au contraire, 
s'il lui impose des obligations plus lourdes à porter, 
il ne nous est pas licite de lui résister, de peur de 
désobéir non pas seulement à lui, mais à Dieu dont il 
tient la place à notre égard. Nos observances si nom- 
breuses et si variées n'auraient aucun fruit sans le 



* Ibid. Voir D. Le Couteulx, ad an. 1120, et D. Le Masson, 
Ann., f. 68. 



— 59 — 

mérite de Tobéissance, qui seule, nous fait espérer 
la récompense de nos actions ^ » 

Plein de cet esprit, Hugues, tout en châtiant son 
corps, n'oubliait pas de plier sa volonté et de se 
soumettre en tout aux conseils de ses supérieurs, qui 
le tinrent à égale distance des excès de rigueur et 
des excès de modération. Il obtint de faire quelques 
pénitences, en dehors de celles de la règle, comme 
de prolonger ses prières à genoux ou prosterné ; il 
put aller jusqu'au bout mais pas au delà de ses forces, 
et il fut maintenu dans les limites de cette parfaite 
discrétion dont saint Antoine faisait un si grand 
éloge, et dont l'Ordre des Chartreux a toujours eu à 
cœur de ne pas s'éloigner. 

C'est encore l'obéissance qui marquait à notre 
solitaire les heures du travail et l'emploi qu'il en 
devait faire. Une partie de ce temps devait être 
donnée à la lecture et à l'élude, l'autre partie aux 
ouvrages manuels parmi lesquels se plaçait au pre- 
mier rang la transcription des manuscrits, qui occu- 
pait à la fois l'esprit et le corps, mettait le religieux 
en rapports constants avec les meilleurs auteurs de 
l'antiquité, suppléait à l'absence de l'imprimerie 
pour enrichir les bibliothèques et conserver à la 
postérité les plus précieux trésors des lettres sacrées 
et même profanes. Dom Guignes énumère soigneu- 
sement, en parlant du petit mobilier de la cellule, 
les instruments nécessaires à cet art si merveilleuse- 
ment perfectionné dans les cloîtres du moyen-âge. Il 
fait ensuite mention des livres prêtés à chaque soli- 
taire, et conservés avec le plus grand soin. « Nous 

* Consuetud. c. xxxv. 



— 60 — 

voulons, dit-il, que les livres, cet impérissable ali^ 
ment de nos âmes, soient gardés avec toutes les 
précautions possibles, et copiés avec le zèle le plus 
actif, afin que nos mains, à défaut de notre langue, 
servent à prêcher la parole de Dieu. Autant de livres 
nous écrivons, autant de prédicateurs de la vérité 
nous faisons surgir; et nous espérons que le Seigneur 
nous récompensera du bien opéré par eux, soit qu'ils 
dissipent les erreurs, soit qu'ils propagent la vérité 
catholique, soit qu'ils excitent le repentir et la com- 
ponction, soit qu'ils tournent les désirs vers la patrie 
céleste K » Dom Guignes avait lui-même donné une 
forte impulsion à ce travail si bien approprié à la 
vie des Chartreux. Loin de le borner à un exercice 
de simple calligraphie, il encouragea Tintelligenle 
révision des textes, et publia une édition savante des 
Lettres de saint Jérôme. Il ne s'interdit pas non plus 
de composer quelques ouvrages, spécialement les 
Méditations sur la Vérité, h l'exemple de saint Bruno, 
qui a laissé de pieux et solides commentaires sur 
les Psaumes et les Épîtres de saint Paul. 

Une telle tradition ne pouvait que sourire à notre 
nouveau Chartreux dont nous connaissons l'esprit 
cultivé et dont nous avons raconté les impressions à 
la vue de la bibliothèque du monastère. Il travailla 
donc avec ardeur à enrichir à son tour le trésor 
amassé par ses devanciers, et, s'il ne composa aucun 
écrit qui soit parvenu jusqu'à nous, il orna de plus 
en plus son intelligence de ces connaissances sûres 
et variées qui devaient faire Tadmiration de ses dio- 
césains et des savants de son siècle. 

* Consuetud. c. xxviii. 



— 61 — 

La prière, la mortification et le travail qui rem- 
plissaient sa vie, furent aussi ses armes puissantes 
dans les luttes intérieures qu'il eut à soutenir dès son 
entrée en cellule. 

Ces luttes furent terribles. Le démon mit aussitôt 
en œuvre toutes ses inventions perfides pour trou- 
bler la paix d'une âme si chère à Dieu, et pour la 
dégoûter de la solitude. Il lui suscita mille tenta- 
tions mais surtout il se servit de l'aiguillon de la chair 
et en fit l'instrument du plus affreux supplice. Jour 
et nuit Hugues eut à subir, comme autrefois l'apôtre 
saint Paul, les soufflets de Satan. En vain il résistait 
de tout son pouvoir, multipliant ses prières et ses 
gémissements, fondant en larmes et se meurtrissant 
de coups, la tentation continuait à le torturer jusqu'à 
ce que le Dieu de toute consolation vint apporter 
quelque trêve à cette lutte déchirante. Il s'étonnait 
alors, comme il le raconta lui-même à son confi- 
dent S de voir avec quelle promptitude le calme re- 
naissait dans son cœur, et, sans pouvoir comprendre 
ces états si contraires, il passait en un instant du 
sein des ténèbres au jour serein de la lumière divine. 
« mon Dieu, s'écriait-il à ce souvenir, pendant 
que je maudissais le vice, et que je m'humiliais à 
vos pieds, pendant que je me regardais comme cendre 
et poussière, tout à coup vous preniez en pitié votre 
serviteur, et vous éclairiez ses yeux pour qu'il pût 
contempler les merveilles de votre loi. De temps en 
temps, au milieu des peines qui me fatiguaient et m'ac- 
cablaient, vous m'accordiez de goûter un peu de la 
manne cachée de vos consolations. Ce peu que j'en 

* M. V., 1. I, c. IX. 



— 62 — 

pouvais savourer était si délicieux et d'un tel prix qu'il 
m'était facile pour l'obtenir de mépriser tout ce que 
le monde appelle doux ou amer, agréable ou pénible. 
Mais ces moments étaient bien rares et bien courts. 
De nouveau il fallait lutter, de nouveau il fallait 
soutenir les assauts de l'enfer. Jamais pourtant, 
malgré mon indignité, la tendre bonté de mon Ré- 
dempteur ne m'a délaissé ; toujours sa voix se faisait 
entendre d'une certaine manière au fond de mon 
cœur pour m'instruire et me consoler; toujours sa 
main était avec moi, pour m'arracher au mal et me 
fortifier * ! » 

Dieu a ses desseins miséricordieux quand il laisse 
ainsi tenter ses élus : il les humilie pour les élever, 
il leur montre leur néant pour les faire sortir d'eux- 
mêmes et entrer dans ses secrets. Hugues, appelé, 
comme nous venons de le voir, à une contemplation 
d'autant plus haute que ses afflictions avaient été 
plus profondes, vit se confirmer sa vocation à la vie 
solitaire, et s'empressa, après l'année de son novi- 
ciat, de solliciter la faveur de prononcer ses vœux, 
selon le cérémonial encore usité maintenant en 
Chartreuse. 

Au jour fixé, pendant l'Offertoire de la Messe con- 
ventuelle, le Novice s'avance au pied de l'autel pour 
unir son immolation à celle de l'adorable Victime. 
Le Psalmiste lui fournit cet acte d'offrande et de 
confiance qu'il chante par trois fois : « Suscipe 
me. Domine, secundiim eloquium tuum et vivam, et 
non con/undas me ab expectatione mea. — Seigneur, 
recevez-moi selon votre parole, et je vivrai : ne per- 



Ibid. 



— 63 — 

mettez pas que mon attente soit confondue (Ps. 
cxviu). » Le chœur fait écho à sa voix et répète aussi 
à trois reprises les paroles sacrées dont les anciens 
du cloître peuvent attester la pleine réalisation. Ils 
ont fait une longue expérience de cette vie que Dieu 
leur a donnée en échange de leur oblation, et ils 
savent qu'ils n'ont pas été trompés dans leur espoir, 
et qu'au sein de leur solitude se trouve la source de 
l'eau jaillissante jusqu'à la vie éternelle. Plein de 
vénération pour ces serviteurs de Dieu dont il va 
devenir le frère, le Novice vient se prosterner tour 
à tour devant chacun d'eux, en disant : « Priez pour 
moi, mon Père. » Il retourne ensuite à l'entrée du 
sanctuaire où le Prieur le revêt de la cucuUe qu'il 
vient de bénir « comme un symbole d'innocence et 
d'humilité. » Vient alors le moment solennel de la 
profession dont la formule signée d'une simple croix, 
est ainsi rédigée : a Moi, frère Hugues d'Avalon, je 
promets stabilité, obéissance et conversion de mes 
mœurs^ devant Dieu et ses Saints et les Reliques 
de cet ermitage qui est construit en l'honneur de 
Dieu, de la bienheureuse Marie toujours Vierge, et 
de saint Jean-Baptiste, en présence de Dom Basile, 
prieur. » Après avoir chanté cette formule, le nou- 
veau profès la dépose sur l'autel qu'il a baisé aupa- 
ravant, puis il se prosterne pour recevoir la béné- 
diction du célébrant qui supplie Jésus-Christ, la 
seule Voie qui mène au Père céleste, « de conduire 
dans le chemin de la discipline monastique le Reli- 
gieux qui a renoncé aux jouissances du monde ^ » 

* D. Guigues. Gonsuetud. c. xxiii, xxiv, xxv. —-Voir la 
Grande-Chartreuse ^r un Chartreux, c. iv. 



— 64 — 

Hugues se relève alors ne songeant plus qu'à celle 
grâce si ardemment désirée dont il remercie avec 
effusion le Père des miséricordes et dont il veut se 
montrer digne. Il est Chartreux, et c'est pour tou- 
jours. Nul autre titre ne lui fera oublier ce nom que 
sa vie contribuera puissamment à rendre de plus en 
plus vénérable. Fidèle à son vœu de stabilité, il ne 
sollicitera que le bonheur de rester dans sa chère cel- 
lule, et ne s'en éloignera qu'avec la plus grande 
peine ; fidèle à son vœu d'obéissance, il n'agira que 
par l'ordre de ses supérieurs, même pour accepter 
l'épiscopat, et il observera toujours, et partout, au- 
tant qu'il lui sera possible, les prescriptions de sa 
règle ; fidèle à son vœu de conversion des mœurs, il 
ne s'arrêtera jamais dans sa marche ascendante 
vers la perfection, et par l'expansion de sa sainteté 
croissante il répandra au loin les parfums de la soli- 
tude. 



CHAPITRE VI. 

HUGUES EST ORDONNÉ PRÊTRE. — SES RAPPORTS AVEC 
SAINT PIERRE DE TARENTAISE. 



Les enlretiens des Chartreux. -— Hugues y fait remarquer sa cha- 
rité. — Il est chargé de soigner un vieux moine. — Celui-ci 
éprouve son infirmier à rapproche de Tordination sacerdotale, 
puis il lui prédit qu'il sera évêque. — La consécration du prê- 
tre et la consécration du religieux. — Deux cérémonies cartu- 
siennes. - Ferveur du nouveau Célébrant. — Saint Pierre, ar- 
chevêque de Tarentaise. — Son amitié pour les Chartreux qui 
défendent avec lui la cause du pape Alexandre III. — Pendant 
son séjour à la Grande-Chartreuse, il est entouré des soins de 
saint Hugues. 



Après sa profession, Hugues put voir de plus près 
ses confrères du cloître avec lesquels la règle lui ac- 
cordait un entretien les dimanches, les jours de fête 
et au passage de visiteurs honorables, admis par le 
prieur à jouir de la conversation des religieux. Si la 
nature trouvait dans ces occasions un soulagement 
légitime, et un préservatif contre les dangers d'une 
réclusion absolue, la piété ne savait pas moins y 
faire de nombreux profits. Les trésors de charité et 
de ferveur accumulés en cellule étaient alors mis en 
commun, et sans ombre d'affectation les âmes se 
révélaient à leur insu, même dans les plus simples 
paroles. Ce qu'étaient cefe âmes et leurs saints épan- 
chements, nous l'apprenons de notre biographe 
qui nous dit : « Il y avait dans cette asseniblée de 
justes, des hommes d'une sainteté et d'une gravité 

5 



— 66 — 

admirables, au point de leur attirer la vénération 
des plus grands princes et des prélats ecclésiastiques. 
Le prieur de la maison, dont le nom était Basile, à 
cause de Téminence de ses mérites et de la perfec- 
tion de ses vertus, n'était pas autrement appelé que 
le saint par tous ceux qui le connaissaient. Ses moi- 
nes le suivaient de près sur les sommets de la vie re- 
ligieuse, et il n'était pas facile de distinguer parmi 
eux le plus fervent ou le plus parfait... Tous s'appli- 
quaient avec zèle à garder une stricte pauvreté, enne- 
mie du superflu, et économe du nécessaire ; à oublier 
ce qui passe pour désirer ce qui est éternel ; à pra- 
tiquer l'humilité et la contrition du cœur ; à s'a- 
baisser eux-mêmes et à mettre au-dessus d'eux leurs 
confrères ^ » 

Hugues rendit avec usure à ses pieux interlocuteurs 
Tédification qu'il en recevait. Il savait témoigner à 
tous, à ses supérieurs, à ses égaux, et même à ses 
inférieurs, une grande déférence et une vive charité^. 
Aussi voulut-on, comme à Villard-Benoît, lui donner 
le moyen de dépenser plus souvent les richesses de 
son âme. On le fit infirmier d'un religieux avancé 
en âge, homme de grande vertu, que son état d'in- 
firmité ne laissait plus sortir de sa cellule. Hugues 
allait réciter Toffice avec lui, et lui rendait tous les 
services possibles, comme il Tavait fait autrefois à 
son propre père. Il révérait en lui le divin Sauveur ; 
fortifié par cette pensée ainsi que par l'admirable 
patience de son malade, il ne donnait point de bor- 
nes à son dévouement. 

» M. V. 1. 1. c. X. 
" Ibid. c. XI. 



— 67 — 

Soit qu'il en eût été expressément chargé, soit que 
son zèle lui en eût seul inspiré le dessein, le saint 
vieillard s'occupait de préparer son infirmier à la 
grande grâce du sacerdoce, et lui payait en bienfaits 
spirituels sa dette de reconnaissance, devenant ainsi 
c( le maître de celui qui le soignait comme une mère 
soigne son enfant *. » 

Nous pensons que ce fut vers sa trentième année 
que notre Saint reçut la prêtrise. Son biographe nous 
dit, en effet, qu'il avait déjà passé quelques années 
en Chartreuse, et nous savons d'ailleurs, que tel était 
l'âge anciennement requis par les canons. 

Lorsque le jour de l'ordination approcha, l'homme 
de Dieu que servait Hugues voulut l'éprouver : « Mon 
fils, lui dit-il, voici le moment où vous pouvez deve- 
nir prêtre, si vous le voulez. 11 vous suffit d'y consen- 
tir, pour être bientôt promu à cette dignité. » Hugues 
tressaillit à cette annonce : il n'avait pas de joie plus 
douce que celle de servir à l'autel et de se nourrir 
des divins mystères. Comment n'aurait-il pas aspiré 
à célébrer lui-même le saint sacrifice, et à entrer 
ainsi en rapports plus fréquents et plus intimes avec 
l'Agneau de Dieu ? Il ne cacha pas ses sentiments et 
dit avec simplicité et candeur : « Quant à moi, mon 
Père, il n'est rien ici-bas que je désire davantage. » 
— « Que venez-vous de dire ? reprit le vieillard ? Y 
songez-vous? Qui aurait pu vous croire capable d'une 
telle hardiesse? Quoi de plus étonnant! Vous avez 
lu souvent cette parole : Celui qui ne refuse pas le 
sacerdoce, n'est pas digne de le recevoir. Et vous, 
loin de le refuser, vous ne craignez pas, comme 

* Hugonis pariter inslitutor et alumnus. 



— 68 — 

vous Tavouez vous-même , de le rechercher avec 
passion I » 

Épouvanté et comme foudroyé par ces reproches, 
Hugues se prosterne aux pieds du vieux moine, et 
fondant en larmes, il demande humblement pardon 
de sa présomption. A cette vue, le vénérable malade 
est touché jusqu'au fond de l'âme, et, après avoir 
contemplé un instant cet acte de profonde humilité, 
il reprend la parole en pleurant à son tour : « Levez- 
vous, dit-il, levez-vous. » Hugues se lève. L'homme 
de Dieu le fait asseoir et, rempli de l'Esprit des pro- 
phètes,* lui adresse ces paroles mémorables : « Ne 
vous troublez point, vous que je ne veux plus appeler 
mon fils, mais mon seigneur. Je sais, oui, je sais quel 
esprit vous a fait tenir votre langage de tout à l'heu- 
re. Je vous le dis donc en toute vérité, bientôt vous 
serez prêtre, et, au jour fixé par Dieu, vous serez 
même évêque. » 

Hugues, pleinement rassuré, se prépara sainte- 
ment à son ordination. Quant à l'épiscopat qui ve- 
nait de lui être annoncé, loin de le désirer comme 
le sacerdoce, il le redoutait tellement qu'il fit tous 
ses efforts plus tard pour empêcher l'accomplisse- 
ment de la prophétie. D'après la parole citée par le 
vieux moine, « il sut s'en montrer digne en le refu- 
sant. » 

Il est assez aisé de comprendre que la prêtrise ne 
lui ait pas inspiré les mêmes craintes et qu'elle ait 
pu être l'objet de ses plus ardents désirs. 

Sans cesser de rendre hommage à l'admirable hu- 
milité qui éloigna de cette dignité tant d'illustres 
solitaires, il est permis de reconnaître que la consé- 
cration sacerdotale complète merveilleusement la 



— 69 — 

consécration religieuse. Privé de celle-ci, le prêtre 
est moins disposé à comprendre et à pratiquer ce so- 
lennel avertissement du Pontifical : « Sachez ce que 
vous faites, imitez ce que vous touchez ; et puisque 
c'est la mort du Seigneur que vous célébrez à Tautel, 
ayez soin de mortifier votre propre corps. » Mais 
aussi sansle sacerdoce, le religieux n'a pas les mêmes 
ressources pour donner à son immolation toute la 
portée dont elle est capable, toute la fécondité et 
toute la puissance qu'elle peut déployer pour le salut 
des âmes. De même que le prêtre doit se faire victi- 
me, et trouve à cet effet des grâces abondantes dans 
Tétat religieux, de même la victime du sacrifice mo- 
nastique gagne beaucoup à devenir prêtre, et à res- 
sembler ainsi plus parfaitement au divin Crucifié, à 
la fois Prêtre et Victime, qui continue de s'offrir sur 
Taulel. 

Deux cérémonies caractéristiques de la liturgie 
cartusienne symbolisent cette double transforma- 
tion. 

Avant de commencer la sainte iMesse, le Chartreux 
se prosterne sur le côté, au pied de l'autel. Â le voir 
ainsi, la tête à demi inclinée comme pour reposer 
sur le sein de Jésus, et à demi relevée comme pour 
mieux écouter la céleste parole, on reconnaît la vic- 
time sanctifiée par la vie contemplative, le religieux 
uni par son oblation volontaire à l'Agneau divin. 
Mais voilà que le prosterné se lève et revêt les or- 
nements sacerdotaux. Il commence le sacrifice eucha- 
ristique, et, pendant la plus grande partie du canon, 
il étend les bras en croix comme pour embrasser le 
monde, à l'exemple du Pontife éternel selon l'ordre 
de Melchisédech. Alors ce n'est plus seulement le 



— 70 — 

religieux, c'est le prêtre qui a conscience de pouvoir 
soulever Tunivers en portant le Créateur même de 
Tunivers ; c'est le sacrificateur qui du haut de Tautel 
où il renouvelle sa propre immolation avec celle de 
THomme-Dieu, découvre clairement la grandeur de 
son rôle de victime, et se sent dévoré d'un nouveau 
désir de souffrir pour tant d'âmes à relever et à ré- 
générer. 

Tel fut saint Hugues lorsqu'il eut reçu la consécra- 
tion sacerdotale et qu'il put offrir le divin sacrifice. 
Autant que l'obéissance lui en laissa la liberté, il re- 
doubla ses mortifications de tout genre. Rien ne lui 
coûtait à la pensée du grand acte qu'il allait accom- 
plir à l'autel. Sa foi vive, après avoir rendu sa prépa- 
ration si fervente, éclatait aux regards de tous ceux 
qui assistaient à sa messe. On aurait dit qu'il voyait 
de ses yeux le divin Sauveur caché sous l'hostie et 
peut-être, en effet, jouissait-il déjà, de temps en 
temps, delà vision que nous aurons à raconter plus 
tard. Cette ardente dévotion au mystère de l'autel 
se soutint sans affaiblissement et sans interruption 
dans l'âme du nouveau prêtre, qui aurait pu dire à 
chaque instant : « Je me dispose à célébrer la sainte 
Messe ; » ou bien : « Je continue mon action de 
grâces. » 

Pour le confirmer dans cet esprit vraiment sacer- 
dotal, et pour le préparera en recevoir la plénitude, 
avec la consécration épiscopale, la divine Providence 
le rapprocha d'un saint archevêque dont nous de- 
vons tracer rapidement le portrait. 

Saint Pierre (1 1 02-1 174) était le fondateur et le pre- 
mier abbé du couvent cistercien de Tanné, lorsqu'il 
devint archevêque de Tarentaise . 11 fallut les instances 



— 71 — 

des abbés de son Ordre et particulièrement de saint 
Bernard pour vaincre son humilité et le forcer à re- 
cevoir cette dignité. Son diocèse ne fut pas seul à 
jouir de son zèle et de sa charité : TÉglise entière le 
connut et l'admira comme un grand thaumaturge 
et Tun des plus ardents défenseurs de la Papauté. 

Les populations qu'il visitait s'empressaient d'ac- 
courir autour de lui, et voyaient leur foi récompensée 
par de nombreux prodiges. A Saint-Claude, où l'en- 
thousiasme des pèlerins le retint assez longtemps, 
la foule était si pressée qu'il dut se retirer dans la 
lourde l'église dont les deux escaliers servirent à ré- 
gulariser le passage des malades et des autres visi- 
teurs. Effrayé d'une renommée qu'il voyait croître 
de plus en plus, le saint archevêque s'enfuit et alla 
se cacher dans un couvent de l'Allemagne. Il y fut 
bientôt découvert, et on le ramena en triomphe 
dans son diocèse. Peu après, en H59, éclatait le 
schisme d'Octavien. Les partisans de l'empereur 
Frédéric Barberousse opposèrent au pape Alexan- 
dre 111 qui venait d'être intronisé, le cardinal Octa- 
vien, décoré du nom de Victor IV. Malgré le manifeste 
impérial qui menaçait de bannissement les évoques 
fidèles à leur devoir, saint Pierre de Tarentaise n'hé- 
sita pas à prendre hautement la défense du pontife 
légitime. Il parcourut l'Alsace, la Bourgogne, la Lor- 
raine, l'Italie, pour défendre la liberté de l'Église 
et faire cesser le schisme qui la désolait. Il eut mê- 
me le courage d'aller trouver le puissant protecteur 
de l'antipape et de lui dire : « Cessez de persécuter 
l'Église et son chef, les prêtres et les religieux, les 
peuples et les cités qui se montrent favorables au pape 
légitime. Il est un Roi qui gouverne les rois eux-mê- 



— 72 — 

mes et à qui vous rendrez un compte rigoureux de 
votre conduite. » 

Frédéric reçut avec respect les remontrances de 
l'homme de Dieu dont les miracles confirmaient lau- 
torité. A ceux qui s'étonnaient de cette condescen- 
dance, il répondit : « Je m'oppose aux hommes, il 
est vrai, parce qu'ils le méritent; mais voulez-vous 
que je me déclare ouvertement contre Dieu * ? » 

Ce saint pontife avait pour les Chartreux une affec- 
tion particulière qu'il tenait de ses parents, et le 
schisme n'avait fait que le rapprocher davantage de 
ces religieux, devenus aussi les défenseurs d'Alexan- 
dre III. 

Fidèle, en eff^et, à l'esprit de son fondateur, qui 
avait sacrifié même sa solitude pour assister le B. Ur- 
bain II, l'Ordre des Chartreux n'avait pas cessé de té- 
moigner sonattachementauchefde l'Église. Landuin, 
le premier successeur de saint Bruno à la Grande- 
Chartreuse, était mort, victime des mauvais traite- 
ments que lui avaient infligés les sicaires d'un anti- 
pape. Plus tard, l'adhésion des Chartreux à la cause 
d'Innocent II, avait été citée par saint Bernard 
comme un argument décisif en faveur de ce pontife ; 
et le R. P. Dom Guigues écrivit au même pape une 
belle lettre où il proclame « la constance de la chaire 
apostolique, qui doit, non seulement ne jamais fail- 
lir, mais encore confirmer les autres, d'après la pré- 
diction de Celui qui l'a établie, prédiction qui empor- 
tait avec elle la force nécessaire à cet effet 2. » 

^ Les Bollandistes, Acta Sanctorum, 8 Mai. — Voir aussi la 
vie de saint Pierre de Tarentaise, par M. l'abbé Chevray. 

* Ëpist. Guigonis. — Œuvres de saint Bernard, t. VII, p. 
591. Traduction des abbés Dion et Charpentier. 



— 73 — 

Saint Ânthelme ne fit que maintenir cette noble 
tradition, en déployant tous ses efforts pour faire re- 
connaître Alexandre III par les maisons de son Ordre. 
Bien qu'il eût déjà donné sa démission de Général 
des Chartreux, il atteignit facilement son but, avec 
laide d'un autre saint religieux, appelé Dom Geof- 
froy, ancien prieur du Mont-Dieu*. Aussi eut-il Thon- 
neur d'être frappé par l'antipape d'une dérisoire 
sentence d'excommunication. 

Saint Pierre de Tarentaise fit pour l'Ordre de Cl- 
leaux ce que saint Anthelme avait fait pour l'Ordre 
des Chartreux, et ce fut à cette noble coalition que 
la cause d'Alexandre III dut surtout son triomphe. 

Il n'est donc pas étonnant que le saint archevêque, 
surtout vers la fin de son illustre carrière, ait multi- 
plié ses visites à la Grande-Chartreuse, oîi, renfermé 
dans une cellule, il passait jusqu'à plusieurs mois. 
Il était heureux de trouver là, en compagnie des re- 
ligieux qui partageaient tous ses sentiments, un 
repos bien précieux au milieu des fatigues et des 
soucis de son ministère. Il traitait Dom Basile com- 
me son ami, et le consultait au besoin ainsi que ses 
religieux sur les affaires dont il était chargé. 

Nous avons de lui une Charte, écrite à la Grande- 
Chartreuse, vers l'année II 70, dans laquelle l'arche- 
vêque de Tarentaise règle les partages qu'il fait en- 
tre les chanoines de son église, « ayant pris sa 
décision, dit-il, d'après les conseils des Chartreux. » 

* D. Le Couteulx. Annales Ord. Cartus. II* vol. p. 189, 
ad an. 1159. Voir banale même auteur ce que firent pour la 
cessation du schisme saint Artaud, alors prieur d'Arvières, 
fad^m. 1165), et un frère convers Chartreux, ami ou parent 
de Tempereur Frédéric (ad^n. 1168.) 



— 74 — 

L'acte a été lu dans le cloître de la Grande-Char- 
treuse, en présence du prieur et de ses moines : il 
a été approuvé par Amédée, procureur de Char- 
treuse, et par Guillaume, son neveu, Tun et l'autre 
anciens chanoines de Tarentaise*. 

A la même époque, sinon déjà auparavant, Hugues 
fut choisi pour entourer des soins les plus délicats 
le saint archevêque, dont la vieillesse avancée et 
les austérités continuelles avaient ruiné les forces. 
Exercé, comme nous le savons, à ce service chari- 
table, notre Chartreux se trouvait digne d'entrer 
dans l'intimité de ce glorieux pontife. C'étaient deux 
saints qui se rencontraient pour s'édifier et s'encou- 
rager. 

Le religieux lavait humblement les pieds de l'ar- 
chevêque et les aurait baisés avec respect si la per- 
mission ne lui en avait été refusée par celui-ci, qui, 
d'ailleurs, aimait à reconnaître le grand soulage- 
ment apporté à ses infirmités par cette simple ablu- 
tion. 

Hugues ne négligeait aucun des services qui pou- 
vaient marquer sa vénération ou être agréables au 
saint vieillard. Grâce à son érudition, il faisait 
succéder aux soins du corps les satisfactions procu- 
rées à l'intelligence. « Fallait-il faire une lecture ou 
chercher un texte dans l'immense bibliothèque du 
couvent, il était toujours prêt, et ses recherches n'é- 
taient jamais inutiles. Qu'il fût question de l'Ancien 
ou du Nouveau Testament, des Vies des saints ou 



' Bes8on, Mémoires pour Thistoire ecclésiastique des dio- 
cèses de Genève, Tarentaise et Maurienne. — Nouvelle édi- 
tion, p. 353-355. 



— 75 — 

des Traités des Pères, rien ne lui était inconnu. 
Quand il écoutaitle saintarchevêque, c'était avec la 
plus charmante docilité ; quand il devait parler à son 
tour, c'était avec une vive intelligence, et une con- 
venance admirable ... Chaque jour il recevait la bé- 
nédiction et l'absolution du pontife, qui se plaisait à 
lui faire part de ses richesses spirituelles n'omettant 
aucun des avis ou des enseignements propres à le 
sanctifier et par lui à sanctifier un grand nombre 
d'âmes ^ » 

Ces pieux entretiens pouvaient parfois se prolon- 
ger à l'extérieur du monastère, dans les promena- 
des que saint Pierre de Tarentaise faisait en des- 
cendant à la maison des Convers, appelée plus tard 
la Correrie. 

Longtemps après, on montrait le siège rustique 
où il se reposait, lorsqu'il remontait au couvent. C'é- 
tait une simple planche placée entre deux sapins 
élevés et très rapprochés l'un de l'autre. 

Les journées ainsi remplies passaient vite et se 
terminaient saintement. Saint Hugues racontait dans 
la suite comment, lorsqu'il aidait saint Pierre à se 
mettre au lit, et qu'il arrangeait ses couvertures, il 
l'entendait toujours réciter cette oraison : « Accor- 
dez-nous, Seigneur, nous vous en supplions, en re- 
tour des actions de grâces que nous vous offrons 
pour vos bienfaits, une plus abondante eilusion de 
vos faveurs. » 

Saint Pierre de Tarentaise mourut en H74, en 
venant de travailler, sur l'ordre du pape, à la récon- 
ciliation des rois de France et d'Angleterre. Lors- 

* M.V.l. I, c. XIII. 



— 76 — 

qu'il fut canonisé par Célestin m, en H 91, saint 
Hugues mettait en pratique sur un siège épiscopal 
les leçons du saint pontife. Comme lui, il savait se 
faire écouter et respecter des princes ; et il luttait 
victorieusement pour la liberté de l'Église. 



CHAPITRE VU. 

IL DEVIBNT PROCUREUR DE L\ GRANDE-CHARTREUSE. 

H73-H80. • 



Hugues est nommé Procureur par Guigues H. — Les Frères Gon- 
vers. — Éloges que leur adressait saint Bruno. — Le Frère Ay- 
nard. — Un exemple de discipline. — Qualités et vertus de 
saint Hugues dans ses rapports avec les Frères, avec les visi- 
teurs, avec les pauvres. — Il ne perd pas son recueillement. — 
11 éprouve une nouvelle et terrible tentation. — Il en est délivré 
par une apparition de Dom Basile. — II est demandé par le roi 
d'Angleterre pour prieur de la Chartreuse de Witham. 



Après les sorties momentanées que lui imposait 
lobéissance, Hugues était heureux de reprendre sa 
vie de cellule. Partagés entre la lecture, la médita- 
tion et la prière, ses jours s'écoulaient avec une ra- 
pidité qu'il eût voulu ralentira II y avait environ dix 
ans qu'il était entré en Chartreuse lorsqu'il lui fallut 
sacrifier ce repos si bien rempli et accepter la charge 
importante de procureur. Cette charge avait été con- 
fiée pendant les dernières années de l'administration 
de Dom Basile, à un saint religieux appelé Guigues, qui 
futélu prieur lorsque Dom Basile donna sa démission 
(1173) sans doute afin de mieux se préparer à la 
mort dans la solitude. Guigues II (qu'il faut ainsi dé- 

* M. V. 1. 1, c. X, 



— 78 — 

signer pour le distinguer de Tauteur des Coutumes)^ 
choisit saint Hugues pour exercer les fonctions de 
procureur. Celte nomination fut agréable à toute la 
communauté qui avait apprécié le mérite de notre 
Chartreux, et la confiance sans bornes que le nouveau 
prieur témoigna à son procureur fut pour celui-ci 
un honneur dont nous devons relever le prix. 

Guignes II, surnommé TAnge, à cause de son émi- 
nente piété, était digne de succéder à Dom Basile et 
de donner à ses religieux si fervents l'exemple de la 
perfection. 11 s'occupait le moins possible des affai- 
res du monde, et s'adonnait assidûment à la contem- 
plation. Aussi voulut-il se démettre de sa charge de 
Général, en H80. Il vécut encore huit ans après, 
pour l'édification de ses confrères, et mourut comme 
un saint en 1 188. Les miracles opérés à son tombeau 
attirèrent tant de malades que la solitude du Monas- 
tère en était troublée. On raconte qu'alors son suc- 
cesseur Dom Jancelin lui ordonna de ne plus faire 
de prodiges, commandement qui fut aussitôt exé- 
cuté. 

Avec une si haute vertu, Guignes II n'avait pu se 
déterminer à choisir Hugues pour procureur, sans 
avoir conçu la plus grande estime de sa sainteté, 
qu'il mettait bien au-dessus de ses qualités naturelles 
et de ses remarquables talents. Telle fut aussi la rai- 
son de l'affection qu'il lui voua et dont nous aurons 
à parler plus tard. 

Après sa nomination, Hugues dut habiter la mai- 
son basse, qui servait de couvent aux Frères Convers 
dont sa charge lui donnait la direction. 

Dès son origine, l'Ordre des Chartreux avait comp- 
té dans son sein des clercs et des laïques, ou selon 



— 79 — 

une autre dénomination, des moines et des frères 
convers. Parmi les six premiers compagnons de saint 
Bruno, se trouvaient deux laïques, André et Guérin, 
auxquels s'adjoignirent bientôt d'autres frères, ap- 
pelés à une vie moins contemplative que les religieux 
du chœur. Ils rendirent de grands services à ceux-ci 
en prenant soin des terres et des troupeaux qui com- 
posaient les ressources de la communauté. Sous une 
règle adaptée à leurs occupations extérieures, ils 
partageaient autant que possible les austérités et la 
solitude des moines proprement dits. Leur régularité 
et leur piété sont constatées dans une lettre adressée 
par saint Bruno, alors retiré en Calabre, aux soli- 
taires de la Grande-Chartreuse. Après avoir adressé 
des félicitations générales à toute la communauté, le 
saint patriarche ajoute : « Voici maintenant ce que 
j'ai à vous dire, mes bien-aimés Frères laïques. Mon 
âme glorifie le Seigneur quand je considère l'im- 
mensité de sa miséricorde envers vous, qui êtes les 
dignes imitateurs de votre prieur. Ce père très ai- 
mant est heureux de pouvoir faire de vous un grand 
éloge. Avec lui réjouissons-nous donc de ce que, sans 
avoir été initiés à la connaissance des lettres, vos 
cœurs possèdent, gravés par le doigt du Dieu tout- 
puissant, non seulement l'amour, mais l'intelligence 
de sa loi sainte. Vos œuvres, en effet, démontrent ce 
que vous aimez et ce que vous connaissez. Vous gar- 
dez l'obéissance avec le plus grand soin et le zèle le 
plus ardent. Or, l'obéissance, qui est l'accomplisse- 
ment des ordres de Dieu, est la clef et le sceau de 
toute la discipline religieuse ; elle ne se sépare ja- 
mais d'une profonde humilité et d'une inaltérable 
patience ; elle est toujours accompagnée de l'amour 



— 80 — 

du Seigneur et de la vraie charité. Puisque vous pra- 
tiquez cette vertu, il est évident que vous savez re- 
cueillir le fruit le plus doux et le plus utile de la sainte 
Écriture. » 

Parmi ceux à qui s'adressaient de si précieux élo- 
ges, se trouvait peut-être un jeune Frère qui survé- 
cut plus d'un siècle à saint Bruno, et ne mourut que 
vers l'an 1204. Le biographe de saint Hugues en 
parle assez longuement à cause des rapports qu'il eut 
avec notre Saint, soit à la Grande-Chartreuse, soit à 
la Chartreuse de Witham. Nous résumons ici ce 
qu'il en dit. Rien ne saurait fournir un aperçu plus 
vivant des premières générations des Convers Char- 
treux. 

Le Frère Aynard * , — tel était le nom de ce véné- 
rable religieux, — eut une part très active dans la 
fondation de plusieurs Chartreuses, et fit admirer 
en divers royaumes son zèle et son courage en même 
temps que sa foi et sa charité. Un trait suffira pour 
en juger. Lorsqu'il était occupé en Espagne à éta- 
blir la Chartreuse de Scala Dei (diocèse de Tarra- 
gone), il avait pris en grande affection deux ermites 
du voisinage. Survint une invasion subite des Sarra- 
sins qui, après un affreux carnage, firent beaucoup 
de captifs, au nombre desquels se trouvèrent les deux 
amis du frère Aynard. Celui-ci ne se donna pas de 
repos avant d'avoir obtenu, à force d'instances et de 
larmes, la permission d'aller en Afrique à la recher- 
che de ses ermites. Il les découvrit enfin, et sut telle- 



* Le Cartulaire de Domina contient de nombreux rensei- 
gnements sur la noble famille des Aynard, qui s'est perpétuée 
jusqu'à nos jours sous le nom 'de Monteynard. 




\ 




— 81 — 

ment s'emparer de Tesprit de leur maître, homme 
riche et puissant, qu'il en obtint sans rançon la li- 
berté des deux religieux espagnols. Pendant le séjour 
qu'il fit alors au milieu des Musulmans, il ne craignit 
pas de confondre leur erreur, et d'annoncer autour 
de lui la doctrine catholique, a II le faisait avec tant 
d'autorité, que personne n'osait le mépriser, et que, 
dès ses premières paroles, il voyait ses auditeurs 
saisis de crainte et de respect. Ses cheveux blancs, 
sa voix forte, ses yeux qui étincelaient d'un feu divin, 
ses accents terribles lorsqu'il faisait éclater son in- 
dignation, son affabilité et sa douceur dans les autres 
occasions S » tout contribuait à le faire vénérer, 
même des ennemis de sa foi. 

Vers l'époque oîi saint Hugues fut nommé procu- 
reur, le frère Aynard se trouvait à la Grande-Char- 
treuse, heureux de se reposer des fatigues de ses 
nombreux voyages. Il était déjà presque centenaire, 
mais sa vigueur s'était si bien conservée qu'il fut 
encore désigné, vers l'an 1174, pour aller en Dane- 
mark travailler à l'affermissement de la Chartreuse 
de Lunden ^. C'est alors qu'arriva le fait suivant, - 
bien propre à caractériser la rigoureuse discipline 
sous laquelle vivaient les fils de saint Bruno. 

L'ordre de départ fut notifié en plein Chapitre au 
frère Aynard, qui, nous ignorons pourquoi, s'était 
fait une affreuse idée de la barbarie des Danois. 
Consterné par ce commandement imprévu, le vieil- 
lard se jeta aux pieds du Prieur et des autres moines 



« M.V., 1. IV, c. xiii. 

' D. Le Couteulx, Annales Ord. Cartus. ad an. 1174. — 
II* vol., p. 401. 





— 82 — 

pour obtenir de rester avec eux. Son concours pa- 
raissait tellement nécessaire à la Chartreuse de 
Lunden qu'il ne put être exaucé. Il eut alors un mo- 
ment de faiblesse et préféra résister à l'obéissance 
plutôt que de surmonter ses répugnances si vives. 
Bien qu'il accompagnât son refus de l'expression de 
ses regrets, il n'en fut pas moins considéré comme 
rebelle, et, à ce titre, malgré son grand âge et ses 
innombrables services, il fut impitoyablement ex- 
pulsé du monastère. Pour rentrer en grâce, il lui 
fallut braver les rigueurs de la saison, et aller de 
Chartreuse en Chartreuse quêter des lettres de re- 
commandation auprès des Prieurs de l'Ordre. Il dut 
néanmoins à son retour faire la pénitence qui lui 
était imposée, et quelque temps après partir, non 
plus pour le Danemark, mais pour l'Angleterre, où 
nous le retrouverons à la Chartreuse de Witham '. 

Cet incident n'empêcha pas saint Hugues d'avoir 
une respectueuse vénération pour le frère Aynard 
qu'il appelait même son père, et dont il se considé- 
rait comme l'élève, ainsi que nous le lui entendrons 
dire dans la suite. Une faute si bien réparée servit à 
la sanctification de celui qui l'avait commise, et à 
l'édification de sa communauté. 

Le nouveau procureur put s'en servir pour ac- 
croître son autorité au milieu de ses Convers, dont 
un certain nombre, sortis des rangs de la noblesse, 
avaient à lutter contre eux-mêmes pour se soumettre 
au lieu de commander. Il avait pris pour maxime 
d'administration ce qui est dit de saint Honorât, ar- 
chevêque d'Arles : « D'un côté, il forçait les tièdes à 

* M. V.,loc.cit. 



— 83 — 

secouer leur torpeur ; de Tautre, il obligeait les fer- 
vents à se tenir en paix. » C'était d'ailleurs dans cette 
dernière catégorie que se rangeaient ses religieux. 
« Ils marchaient sur les traces des solitaires du 
cloître, et savaient profiter de leurs exemples. Sans 
avoir de connaissances littéraires, ils arrivaient ce- 
pendant à saisir le sens des leçons de roffice...La 
plupart possédaient si bien TAncien et le Nouveau 
Testament que si le lecteur venait à se tromper, ils 
s'en apercevaient aussitôt et l'indiquaient à leur 
manière par l'un des signes qu'ils croyaient pouvoir 
employer ^ » 

Tout en regrettant beaucoup le calme de sa cel- 
lule qu'il n'avait quittée que par obéissance, saint 
Hugues appliqua tous ses soins à l'accomplissement 
de ses fonctions. Ayant souvent à traiter des affaires 
temporelles, il le faisait avec une rare prudence, et 
une sûreté de jugement qui faisait rechercher ses 
conseils. Il découvrait vite ce qu'il y avait de plus 
opportun, et ceux qui le consultaient ne se repen- 
taient pas de suivre son avis. Mais il avait soin de 
parler des affaires de l'éternité après avoir traité de 
celles du temps. En quelques paroles sorties de son 
âme, il élevait ses interlocuteurs des intérêts de la 
terre à ceux du ciel. 

Il mettait fidèlement en pratique les recomman- 
dations adressées au procureur par les Coutumes de 
Dom Guignes. « Bien qu'à l'exemple de Marthe dont 
ilareçula charge, le procureur soit partagé entre des 
soucis multiples, il se garde cependant de renoncer 
complètement au silence et au repos de la cellule. 

* M. V.,1. 1, c. X. 



— 84 — 

Au contraire, c'est là, autant que les affaires de la 
maison le lui permettent, qu'il revient comme dans 
un refuge sûr et paisible, pour lire, prier, méditer, 
mettre fin à l'agitation des occupations extérieures, 
et aussi préparer dans le secret de son cœur les con- 
seils salutaires qu'il doit donner avec douceur et 
sagesse aux Frères assemblés au Chapitre *. » 

Parmi les devanciers de saint Hugues dans les 
fonctions de procureur, saint Anthelme lui offrait 
particulièrement le modèle de cette union de la vie 
active et de la vie contemplative, union qu'il avait 
su maintenir ensuite lorsqu'il était devenu Général 
de l'Ordre, et plus tard évêque de Belley. La Provi- 
dence préparait le futur évêque de Lincoln comme 
elle avait préparé auparavant saint Anthelme : et 
pendant que celui-ci achevait saintement sa carrière 
(il mourut en 1178), celui-là révélait de plus en plus 
les qualités qui le rendaient digne des mêmes hon- 
neurs. 

Outre le soin des Frères convers et des serviteurs 
du couvent, le Père procureur avait encore la charge 
d'accueillir les visiteurs, déjà nombreux, qui se pré- 
sentaient d'abord à la Maison-basse. C'était à lui 
d'aller à leur rencontre, de les saluer, et de leur 
donner une place à l'hôtellerie, à moins qu'il ne les 
jugeât dignes d'être logés au monastère, faveur qui 
fut longtemps réservée aux évêques et aux religieux. 
Les étrangers recevaient la meilleure impression de 
sa courtoisie et de sa bonté dont la réputation se 
répandit ainsi au loin. Mais, plein de l'esprit évan- 
gélique, il avait une prédilection touchante pour les 

* Consuetud. Guig., c. xvi. 



— 85 — 

pauvres qui, dès lors, connaissaient bien le chemin 
de la Grande-Chartreuse. Il leur distribuait avec 
joie les aumônes que la règle lui permettait de faire, 
et lorsqu'il ne pouvait subvenir à tous leurs besoins, 
il savait trouver un langage si ému et si consolant, 
qu'on voyait se vérifier cette sentence des saints 
Livres : « La rosée ne rafraîchit-elle pas les ardeurs 
de la température? Ainsi la parole douce vaut mieux 
que le don (Eccli. xviii, 16). » La bonté de saint 
Hugues se manifestait même envers les oiseaux et les 
écureuils de la forêt. Il savait les apprivoiser par sa 
douceur et prenait plaisir à leur offrir de sa main 
quelque nourriture et à les voir autour de lui pen- 
dant ses repas. Ce ne fut pas sans quelque peine 
qu'il renonça à cet usage, lorsqu'il en reçut l'ordre 
de son Prieur, attentif à ne tolérer aucune distrac- 
tion quelque peu contraire à l'esprit de solitude K 

Malgré ses occupations multiples et son expan- 
sion au dehors, notre saint Procureur savait telle- 
ment se dominer qu'il rentrait à volonté dans le 
plus profond recueillement. Lorsqu'il remontait de 
la Maison-basse au monastère pour les . offices des 
Dimanches et des principales Fêtes, il ôtait sa chape 
avant d'entrer au chœur, et, comme s'il eût déposé 
en même temps toutes ses préoccupations, il leur 
disait agréablement : « Restez ici avec mon man- 
teau : après l'office je vous reprendrai ^. » 

Il aurait bien voulu être déchargé de ses fonctions 
afin de reprendre la vie de cellule, mais il avait trop 
de succès pour obtenir cette grâce. Tous s'accor- 



« Girald, II, 1. — Vita Metrica, v. 344-351. 
^ Sutor, De Vita Cartusiana, l. II, tr. m, c. v. 



— 86 — 

daient à proclamer ses mérites éminents. Le R. Père 
Dom Guigues II se félicitait constamment d avoir un 
tel collaborateur, et se déchargeait sur lui d'une 
grande partie de son administration. Les moines et 
les convers se réjouissaient d'entendre ses instruc- 
tions pleines de feu, d'onction et d'à-propos. Les 
riches visiteurs redisaient partout ses louanges : les 
pauvres le nommaientassidûment dans leurs prières, 
que saint Hugues mettait bien au-dessus de l'estime 
du monde ^ 

L'homme de Dieu avait passé ainsi environ sept 
ans dans la charge de procureur, et il avait à peu 
près quarante ans, lorsqu'il fut éprouvé de nouveau 
par la tentation qui l'avait tourmenté pendant son 
noviciat. L'enfer lui livra des assauts encore plus 
terribles qu'auparavant. Son âge déjà mûr, son corps 
dompté par la mortification, son cœur sanctifié par 
une prière continuelle, ne prêtaient aucune ouver- 
ture à ces violentes révoltes de la chair. L'action du 
démon fut alors entièrement visible. Notre Saint eut 
tellement à souffrir de cette persécution diabolique 
qu'il faillit en mourir. Néanmoins il ne perdit pas 
confiance, et s'appuya sur la grâce pour résister 
virilement aux attaques redoublées de la tentation. 
Il implorait avec larmes le secours du ciel, il multi- 
pliait ses confessions et ses flagellations, il ne négli- 
geait aucun moyen d'obtenir la délivrance qu'il 
souhaitait si ardemment et que Dieu lui accorda enfin 
de la manière suivante. 

Une nuit, saint Hugues, retiré dans sa cellule, 
n'avait presque pas eu un instant de sommeil. En 

« M. V. 1. 1.,c. XIV. 



— 87 — 

lutte avec Tange des ténèbres, il faisait tous ses 
efforts pour ne pas tomber dans Tabime que son 
ennemi ouvrait devant lui. L'horrible vertige persis- 
tait toujours, lorsqu'à Tapproche de Taurore, il jeta 
ce cri de détresse : « Seigneur, je vous en conjure, 
par votre Passion, par votre Croix, par votre Mort, 
délivrez-moi ! » Puis il se prosterna sur le sol de la 
cellule en disant : « Mon âme est couchée à terre, 
rendez-moi la vie selon votre parole, vous, ô Sei- 
gneur qui êtes mort pour moi. » A ces mots, épuisé 
de fatigue, mais non vaincu, il s'endort d'un som- 
meil léger. Aussitôt il voit apparaître son ancien 
prieur Dom Basile, qui était mort peu de jours aupa- 
ravant. Le saint religieux a l'aspect et l'éclat radieux 
d'un ange * ; d'une voix douce il dit à Hugues : 
« Mon fils bien-aimé, que faites-vous là prosterné à 
terre? Levez-vous, et dites-moi avec confiance ce 
que vous désirez. » — « bon Père, répond notre 
Saint, ô vous qui m'avez élevé avec tant d'afl'ection, 
voyez, la loi du péché qui est dans mes membres 
m'afflige jusqu'à me faire mourir ; si vous ne venez 
pas à mon secours selon votre habitude, votre enfant 
va expirer ! » — Oui, dit le glorieux défunt, oui je 
vais vous secourir. » Alors, sous l'action de ce mé- 
decin envoyé du ciel, saint Hugues sent que son mal 
disparaît. Lorsqu'il se réveille, il se trouve guéri : 



• Vidit vipum Dei... sanctum quondam priorem Cartusiœ 
Basilium, vultu et amictu angelico radiantem astitisse sibi. 
M. V. 1. II, c. 11. — Dom Le Couteulx rapporte, d'après 
Dorland, qu'un Chartreux, qui était probablement Dom Ba- 
sile, se vit entouré en célébrant la sainte messe d'une mul- 
titude d*anges, au moment de l'élévation. — Annales 
Cartus., ad an. 1179, II« vol., p. 466. 



— 88 — 

un apaisement merveilleux s'est opéré dans son 
cœur et dans son corps ; il est désormais délivré de 
ces affreuses obsessions dont il avait tant souffert^ et 
la chair ne lui fera plus éprouver, comme il le dira 
à son confident, que des tentations très légères 
« aussi faciles à mépriser qu'à comprimer ^ » 

Peu de jours après cette crise si heureusement 
terminée, on vit arriver à la Grande-Chartreuse de 
nobles ambassadeurs conduits par Tévêque de Bath, 
auquel s'était joint Tévêque de Grenoble. Ils étaient 
porteurs des lettres d'Henri II, roi d'Angleterre, qui 
demandait notre Saint pour prieur de la Chartreuse 
de Witham. 

Dieu n'avait humilié son serviteur que pour l'exal- 
ter : il l'avait convaincu de son néant, afin d'en 
faire l'instrument de ses miséricordes. « Heureux 
l'homme qui supporte la tentation; car lorsqu'il 
aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie. 
(Jac. I, 12). » 

* M. V. 1. II, c. II. — Le chapelain de saint Hugues rap- 
pelle à la fin de ce récit que d'autres écrivains ont attribué 
la même guérison miraculeuse à une apparition de la sainte 
Vierge. Mais il afïîrme qu'il a entendu le saint évéque de 
Lincoln lui raconter longuement à lui-même tous les détails 
qu'il a donnés et qu'il a le devoir de maintenir comme con- 
formes à l'exacte vérité. Quœ ab ore illius de curatione et 
curatore ejus audivi^ verissime expressi. 



CHAPITRE VIII. 



fiBNRI H, ROI D ANGLETERRE, FONDE LA CHARTREUSE 
DE WITHAM. 



Les Chartreux se font les défenseurs de saint Thomas Becket. — 
Lettre qu'ils écrivent à Henri IL — Alexandre III choisit deux 
d'entre eux pour négociateurs auprès du roi d'Angleterre. — 
Mort du saint martyr. — Henri II fait pénitence, et, ne pouvant 
aller en Terre-Sainte, fonde les Chartreuses de Liget etdeWitham. 
— Charte royale de fondation. — Souffrances des premiers 
Chartreux envoyés en Angleterre. — Départ du prieur et mort 
de son successeur. — Un seigneur de Maurienne engage Henri II 
à demander saint Hugues pour prieur de Witham. — Le roi met 
ce conseil à exécution. 



La Providence, qui s'était déjà manifestée de di- 
verses manières dans la fondation de plus de trente 
Chartreuses en France, en Italie, en Suisse, en Es- 
pagne, en Autriche, en Danemark, choisit, pour 
introduire l'Ordre de saint Bruno en Angleterre, le 
monarque persécuteur de saint Thomas Becket. La 
fondation de Witham se rattache, comme nous allons 
le voir, à la mort du grand martyr de la liberté de 
l'Église, qui suscita ainsi, par la puissante interces- 
sion de son sang, des héritiers de son sacrifice et 
de son inviolable attachement à la cause de Jésus- 
Christ. 

Tandis qu'il luttait avec un courage héroïque 
contre les prétentions de son royal adversaire, le 



— 90 — 

saint archevêque de Cantorbéry vit se déclarer ou- 
vertement pour lui rOrdre des Chartreux, peu sou- 
cieux de se ménager la protection des princes dès 
qu'il s'agissait de défendre la vérité et le droit op- 
primé. Le Rév. Père Dom Basile écrivit en son nom 
et au nom de ses religieux, parmi lesquels se trouvait 
saint Hugues, la Lettre suivante qui mérite d'être 
recueillie par l'histoire : 

« A Henri, roi d'Angleterre, les Frères de Char- 
treuse. 

« Au très excellent et très vaillant roi des Anglais 
qu'ils désirent embrasser dans les entrailles du 
Christ, les Frères de Chartreuse, qui aspirent à être 
des pauvres en esprit, souhaitent de régner de telle 
sorte en ce monde qu'ils puissent obtenir la couronne 
éternelle. 

« Le saint homme Job, tout en siégeant comme 
un roi au milieu de son armée, se faisait néanmoins 
le consolateur des affligés. Pour vous, ô prince, le 
Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs a ouvert 
sa main et a multiphé vos possessions. Il faut donc 
que vous ayez toujours devant les yeux cette terrible 
menace de l'Écriture Sainte : Les puissants seront 
puissamment tourmentés, et les plus forts subiront 
un plus fort châtiment (Sap. vi^ 7). Gloire au Dieu 
terrible, s'écrie le Psalmiste, gloire à Celui qui ren- 
verse l'esprit des princes, au Dieu terrible pour les 
rois de la terre (Ps. lxxv, 13) ! 

« La renommée publie, de l'Orient à l'Occident, 
que vous faites peser un joug intolérable sur les 
Églises de votre royaume, et que vous exigez d'elles 
des choses inouïes, sans précédent, ou du moins telles 
que les Rois vos prédécesseurs n'auraient jamais dû 



— 91 -. 

y prétendre, si de fait ils les ont parfois réclamées ^ 
Il peut se faire aussi^ que, de votre temps, à cause 
de la grande sagesse que Dieu vous a donnée, une 
si désolante affliction puisse jusqu'à un certain point 
être tempérée, mais peut-être qu'après votre mort 
vous aurez des successeurs qui dévoreront l'Église à 
pleine bouche, et qui s'endurciront avec Pharaon 
en disant : Nous ne connaissons pas le Seigneur et 
nous ne laisserons point partir Israël. 

« Épargnez, nous vous en supplions, épargnez 
votre dignité, épargnez votre noblesse, épargnez 
votre race, épargnez la gloire de votre nom. Vous 
à qui rien ne fait défaut et dont la puissance est si 
vaste, ne laissez pas à vos descendants l'exemple de 
la tyrannie; regardez d'un œil attendri la douleur et 
la tristesse de la sainte Église, qui est presque par- 
tout foulée aux pieds, et consolez-la en roi, ne ces- 
sant de la défendre et de la protéger. » 

Ce noble langage et cette généreuse démarche 
rappellent le zèle des premiers solitaires qui, à Tan- 
nonce des persécutions infligées aux catholiques, se 
hâtaient de quitter leurs déserts pour prendre la 
défense de la vérité et faire aux empereurs eux- 
mêmes d'éloquentes et fortes remontrances. 

Ceux qui savaient ainsi écrire furent jugés dignes 
de plaider de vive voix devant le roi d'Angleterre la 
cause de son illu«^tre proscrit. Alexandre III, après 
avoir envoyé inutilement deux cardinaux pour apai- 

' Ecclesias regni vestri intolerabiliter affligitis, et exigitis 
ab eis inaudita quaedam et inconsueta, quœ, si quœsierunt, 
quœrere tamen non debuissent antiqui Reges.^ Inter Epist. 
S. Thom. Cantuap., 1. II, ep. 70. ^ Les griefs de saint 
Thomas Becket sont très bien résumés dans ces lignes. 



— 92 — 

ser la colère du monarque, crut qu'il ferait mieux 
d'essayer une autre sorte de médiation, fondée 
principalement sur la sainteté reconnue des négo- 
ciateurs. Il s'adressa donc à saint Anthelme, alors 
évêque de Belley, et au Général des Chartreux, 
Dom Basile, et leur confia la mission de remettre 
à Henri II deux lettres dont l'une était conçue 
en termes plus indulgents, tandis que l'autre con- 
tenait la menace formelle de laisser l'archevêque 
de Cantorbéry user de toutes les peines canoniques 
contre le roi et ses complices. Cette dernière lettre 
ne devait être donnée que dans le cas où la première 
resterait sans effet. 

Toutefois le Souverain Pontife, craignant que cette 
députation ne fût relardée ou empêchée par les 
circonstances, fit parvenir les mêmes lettres et les 
mêmes instructions à deux autres Chartreux, Dom 
Simon, prieur du Mont-Dieu *, et Dom Engelbert, 
prieur de Val-Saint-Pierre ^. Ce furent ces deux 
religieux, dont le premier surtout s'attira la plus 
grande vénération, qui exécutèrent les ordres du 
Pape, avec autant de fermeté que de prudence. Us 
informèrent Alexandre III du résultat de leurs efforts, 
dans une lettre où nous lisons : « Conformément aux 
ordres de Votre Sainteté, nous avons remis vos 
lettres d'admonition à l'illustre roi d'Angleterre, 



* Chartreuse située sur la rivière de Bar, au diocèse de 
Reims. — Saint Thomas de Cantorbéry y passa quelque 
temps avant ces négociations et y connut le prieur Dom 
Simon. — Voir la Chartreuse du Mont-Dieu, par Fabbô J. 
Gillet, p. 150. — Reims, 1889. 

^ Chartreuse bâtie dans la forêt de Thiérache, au diocèse 
de Soissons. 



— 93 — 

rengageant de toutes nos forces à se conformer à 
vos instructions, à recevoir dans ses bonnes grâces 
Tarchevêque de Cantorbéry, à lui rendre son siège 
avec la paix, et à lui laisser le libre gouvernement 
de son Église. Nous avons longtemps attendu avec 
espérance, priant Dieu de toucher son cœur. Cette 
attente restant vaine, nous avons exécuté vos ordres, 
et dans une entrevue des deux monarques ^ , nous 
avons présenté à celui d'Angleterre vos lettres com- 
minatoires ^. » Henri II ne fit que des réponses éva- 
sivesaux instances des envoyés du Saint-Siège, mais 
il ne s'offensa point de leur courageuse attitude et 
prit en haute estime TOrdre auquel ils appar- 
tenaient. 

On connaît le sanglant dénouement de ces débats. 
Saint Thomas Becket obtint enfin du roi la permis- 
sion de revenir en Angleterre, après sept ans d'exil. 
Mais à la nouvelle des premières mesures énergi- 
ques du grand archevêque, Henri II, saisi d'un de 
ces accès de fureur qui lui étaient trop habituels, 
s'écria en présence de ses courtisans : « Honte et 
malheur à ces lâches valets que j'ai gardés autour de 
moi et qui m'ont laissé si longtemps exposé à l'in- 
solence d'un prêtre, sans entreprendre de m'en dé- 
livrer ! » Sur ces paroles quatre chevaliers de la cour 
se décidèrent aussitôt à satisfaire ce qu'ils croyaient 
le désir du prince, et quelques jours après, le soir 
du 29 Décembre 1 i 70, le saint archevêque de Can- 
torbéry tombait sous leurs coups, après avoir dit : 
a Je suis prêt à mourir pour le Seigneur; puisse 



* Le roi de France et le roi d'Angleterre. 

* S. Thomœ Cantuar. Epist. 1. IV, ep. 10. 



% — 94 — 

mon sang donner à T Eglise la liberté et la paix ! » 
Le tombeau du martyr devint si glorieux par les 
nombreux miracles qui s'y opérèrent, et la réproba- 
tion de TEurope se manifesta si hautement contre 
les meurtriers, que le roi d'Angleterre n'eut pas de 
repos avant d'avoir fait en personne une solennelle 
amende honorable devant le corps de l'illustre vic- 
time. L'évêque de Londres, qui parla en son nom, 
protesta devant la foule assemblée que le monarque 
n'avait pas voulu la mort du martyr, mais qu'il en 
avait donné l'occasion par ses paroles violentes et 
imprudentes. On vit ensuite le roi pénitent recevoir 
publiquement la discipline des mains des évoques 
et des moines présents (1 1 juillet 1 1 74). 

Avant cet acte spontané, les légats du Pape 
avaient exigé plusieurs conditions pour réconcilier 
le roi d'Angleterre avec Dieu et avec l'Église. 
Henri II avait eu surtout à révoquer les trop fameu- 
ses Constitutions ou Coutumes de Clarendon, qui 
avaient été l'objet principal de sa querelle avec saint 
Thomas Becket. Mais il s'était obligé aussi à prendre 
la croix pour trois années. Voyant qu'il ne pouvait 
tenir cette dernière promesse, il la fit commuer et 
fonda, pour suppléera l'expédition en Terre-Sainte, 
les deux Chartreuses de Liget, en Touraine, et de 
Witham, en Angleterre *. 

Le domaine de Witham, situé sur le territoire du 
diocèse de Bath, dans le comté de Somerset, avait 
des dépendances assez étendues. Il fut octroyé aux 
-Chartreux, selon le choix qu'ils avaient fait eux- 



* D. Le Couteulx, Annales Cartus., ad an. 1170 et 1178. 
IV vol., p. 325, 449 et seqq. 



— 95 — 

tnèmes, avec ses terres et ses forêts, ses pâturages 
et ses viviers, ses possessions et ses privilèges de 
toute espèce. Nous avons encore la Charte royale 
qui énumère ces dons et qui affranchit le monastère 
de toute redevance payable au souverain, et de toute 
intervention des Forestiers ou de leurs gardes. 
Henri II y déclare que « pour le bien de son âme, et 
pour celui de ses prédécesseurs et de ses successeurs, 
il construit dans son domaine de Witham une mai- 
son de rOrdre des Chartreux, en Thonneur de la 
Bienheureuse Vierge Marie, du bienheureux Jean- 
Baptiste et de Tous les Saints *. » Ce dernier vocable 
fut celui qui distingua le nouveau monastère des 
Chartreuses déjà fondées. 

Sur la demande du roi d'Angleterre, la Grande- 
Chartreuse lui envoya en H78 une première colonie 
de religieux qui avait à sa tête Dom Norbert, et qui 
comprenait le Frère Aynard et le Frère Gérard, de 
Nevers. 

De rudes souffrances les attendaient à Witham, où 
rien n'avait été préparé pour les recevoir et leur 
faciliter la tâche si laborieuse qui leur incombait. Us 
eurent mille privations inattendues qui aggravaient 
considérablement les austérités de leur règle. Pour 

* Voir cette pièce à T Appendice IV. — Le sceau de la 
Chartreuse de Witham représentait le divin Sauveur en 
croix entre la Sainte Vierge et sainte Madeleine. Un riche 
dais se voyait au-dessus de ces personnages ; et au bas appa- 
raissait dans une niche un abbé avec sa crosse. La légende 
était celle-ci : S. COE-DOMUS BE. MARIEE D'WITHAM 
ORDINIS. CARTHUS. — Sur Witham, voir : Monasticon 
Anglicanum, 1. 1, 959; — Pandectœ monasteriorum Angliœ : 
•^ Pitsœus et Balœus, de Scriptoribus Britanniœ, Cent. 2, 
cap. LXiii. 



— 96 — 

comble de malheur, ils se virent accueillis avec une 
sourde malveillance par les voisins de leurs posses- 
sions qui craignaient de leur part des empiétements 
fâcheux. L'emplacement même, où devait se cons- 
truire le monastère avec ses dépendances, était occu- 
pé par les maisons des serfs ou tenanciers, chargés 
d'exploiter le domaine royal. Aucune mesure n'avait 
été prise pour les indemniser et les congédier. Les 
solitaires, pour trouver un peu de silence et de calme, 
se bâtirent dans la forêt des cabanes en bois qu'ils 
entourèrent d'une simple palissade de planches. 
Cette installation trop provisoire dura longtemps 
sans qu'on pût songer à entreprendre sérieusement 
les constructions nécessaires. 

A toutes ces difficultés se joignait celle des rela- 
tions avec des gens d'une nation étrangère, dont les 
habitudes choquaient en beaucoup de points les nou- 
veaux venus, et dont les préventions intéressées aveu- 
glaient le jugement. 

Dom Norbert, accoutumé au repos de la cellule, 
fut accablé par tant de tracas et d'ennuis. Il retourna 
bientôt à la Grande-Chartreuse, d'après l'avis de ses 
religieux qui espéraient le voir revenir plein d'un 
courage nouveau, du moins le faire remplacer par 
un prieur plus capable d'une telle entreprise. Ce fut 
à ce dernier parti que se rangèrent les moines de la 
Grande-Chartreuse. Tandis que Dom Norbert était 
destiné à gouverner une autre maison de l'Ordre, un 
autre prieur vint en Angleterre pour continuer son 
œuvre, mais il eut les mêmes déboires, et au bout de 
peu de temps il fit une sainte mort qui mit un heu- 
reux terme à sestravaux mais qui laissa la Chartreuse 
naissante de William dans la plus grande désolation.^ 



— 97 — 

Le roi d'Angleterre en fut informé, et ressentit un 
vif chagrin de voir sa fondation ainsi compromise. 
Il craignait d'être obligé d'abandonner honteuse- 
ment une œuvre que d'autres princes avaient su me- 
ner abonne (in. Un conseil inattendu vint alors le 
tirer d'embarras. 

Se trouvant dans ses possessions continentales, il 
eut l'occasion de s'entretenir avec un seigneur de 
Maurienne^ qu'il interrogea longuement sur les 
Chartreux, et sur les moyens de poursuivre la fonda- 
tion entreprise en leur faveur. « Seigneur Roi, 
répondîtle gentilhomme, il n'y a qu'un seul moyen, 
mais il sera certainement efficace. A la Grande- 
Chartreuse il réside un moine de noble famille, mais 
d'un caractère encore plus noble que sa nais- 
sance : il se nomme Hugues d'Avalon. Orné de tou- 
tes sortes de vertus, il se fait aimer de tous ceux qui 
le connaissent, et il suffit de le voir pour s'attacher 
à lui. Quand on aie bonheur de l'entretenir, on re- 
cueille ses paroles comme si elles venaient de Dieu 
ou des Anges. Voilà celui qui doit cultiver et garder 
l'arbre naissant de votre fondation, celui qui le fera 
bientôt grandir et fructifier. Toute l'Église d'Angle- 
terre, j'en suis certain, s'honorera de la sainteté de 
ce religieux. Mais, je vous en préviens, ses confrères 
le laisseront difficilement partir, et lui-même n'y 



' En 1173, Humbert III, comte de Maurienne, fut choisi 
comme arbitre entre Henri II et le comte de Saint-Gilles, 
frère de Raymond de Toulouse. A cette occasion, fut négocié 
un mariage entre Jean-Sans-Terre et Agnès, fille d'Hum- 
bert, mais celle-ci mourut en 1174. Il n*est pas étonnant, à 
la suite de ces faits, de voir des seigneurs de Maurienne ve- 
nir à la cour du roi d'Angleterre. 

7 



— 98 — 

consentira que malgré lui et contraint par robéig* 
sance. 11 faut donc envoyer des négociateurs habiles 
et énergiques, il faut user des plus pressantes ins** 
tances pour obtenir ce moine qui vous délivrera des 
soucis dont vous me parlez, qui propagera son saint 
Ordre dans votre royaume, et augmentera ainsi la 
gloire de Votre Excellence. Vous trouverez en lui à 
un rare degré la longanimité et la douceur, la mà- 
.gnanimité et la bonté. Personne ne se plaindra de 
ravoir pour voisin ; personne ne l'évitera comme 
un étranger; mais chacun le traitera comme un 
compatriote, comme un parent, comme un frère, 
comme un ami intime. Lui-même, en effet, porte tout 
le genre humain dans les entrailles de sa charité ; il 
embrasse tous les hommes dans son ardente et gé- 
néreuse affection*. » 

Ainsi parla le seigneur de Maurienne. Le roi entra 
tout à fait dans ses vues et le remercia vivement. 
Sans perdre de temps, il mit à exécution le conseil 
qu'il avait reçu, et il envoya à la Grande-Chartreuse 
Renaud, surnommé le Lombard, évêque de Bath ^, 
avec plusieurs autres personnages honorables, d'une 
fermeté et d'une prudence éprouvées. 



* M. V. 1. II, c. I. 

* Renaud fut nommé évoque en 1173, et sacré Tannée sui- 
vante par Richard, archevêque de Cantorbéry, en présence 
de saint Pierre, archevêque de Tarentaise, dans l'église de 
Saint-Jean-de-Maurienne (Raoul de Diceto, De episcopis An- 
gliœ). Il était surnommé le Lombard, parce qu'il avait été 
élevé dans son enfance en Lombardie. Il fut en 1178 légat 
du pape contre les hérétiques de Toulouse, et mourut en 
1192, au moment où il venait d'être élu archevêque de Can- 
torbéry. 



CHAPITRE IX. 

SAINT HUGUES EST NOMMÉ PRIEUR DE WITHAM. 
1180. 



Les ambassadeurs anglais à la Grande-Chartreuse. — Délibération 
capitulaire. — Refus du prieur. — Opinion de Dom Bovon. — 
Hugues décline l'honneur qu'on veut lui faire. — Le prieur re- 
met la décision de Taffaire à l'évêque de Grenoblo. — Paroles 
du prélat, qui donne Tordre du départ. — Hugues est obligé de 
consentir, et de prendre le chemin de Witham. 



Les députés du roi d'Angleterre eurent soin de 
s'assurer le concours du vénérable évêque de Gre- 
noble, Jean de Sassenage, qui appartenait à l'Ordre 
desChartreux^ Ils lui persuadèrent de les accompa- 
gner à la Grande-Chartreuse et d appuyer la deman- 
de qu'ils étaient chargés de faire. 

Arrivés au monastère, ils présentent au prieur et 
à ses religieux les lettres royales qui sollicitent le 
départ de saint Hugues pour l'Angleterre. A la lec- 
ture de ce message, ils ajoutent les paroles les plus 
persuasives et les plus fortes. Mais malgré leur élo- 
quence, ils s'aperçoivent que leur requête plonge 

* D'après D. Le Couteulx (Annales Ord. Cartus. III* vol. p. 
436), Jean de Sassenage fut nommé évèque verall56et mou- 
rut en 1219. Il se montra toujours plein de cette piété, de cet 
esprit religieux, etdecette douceur, que loue en lui le biogra- 
phe de saint Hugues. Erat piissimus, et monachus vnlde ho' 
nestus et mansuetus. M. V. 1. II, c. iv. 



— 100 — 

toute la communauté dans la tristesse. Le prieur 
surtout est tout à fait troublé, il demande du temps 
pour réfléchir à ce qu'il doit répondre. 

Alors s'ouvre une délibération capitulaire où l'a- 
vis de chacun est demandé. Le prieur, Dom Guignes, 
qui parle le premier, s'oppose formellement à l'ac- 
complissement de la requête royale. Quant aux moi- 
nes, ils se partagent en sens divers ; les uns ne veu- 
lent pas qu'on envoie au loin un homme de ce mé- 
rite, qui peut être si utile à l'Ordre tout entier ; les 
autres affirment que la demande du roi a été inspirée 
par Dieu, et qu'il n'est pas prudent de l'accueillir 
par un refus. Au nombre de ces derniers se trouve 
Dom Bovon, qui succédera plus tard à saint Hugues 
dans la charge de prieur de Witham, et qui fournira 
tous ces renseignements au biographe de l'évêque 
de Lincoln*. 

« Vous ne voyez donc pas, disait-il, que la Provi- 
dence dispose ainsi toutes choses pour faire éclater 
jusqu'aux extrémités du monde, en la personne de 
notre confrère, lasainteté de notre Ordre. D'ailleurs, 
ne pensez pas qu'il soit possible de le tenir encore 
longtemps caché sous le boisseau de notre obscurité. 
Croyez-moi, sous peu vous apprendrez qu'il est placé 
sur le chandelier et qu'il brille parmi les plus lu- 
mineux flambeaux de la sainte Église. Les vertus de 
Dom Hugues m'ont habitué depuis longtemps à voir 
en lui un évêque encore plus qu'un moine. » 

* Dom Bovon fut prieur de Witham jusqu'en 1200. Il se 
retira ensuite à la Grande-Chartreuse, et y mourut peu après, 
le 10 décembre. Il vécut plus de cinquante ans dans TOrdre. 
Son nom figure dans une pièce signée à Tépoque où saint 
Anthelme était Général des Chartreux. 



— 101 — 

Hugues lui-même est enfin interrogé et mis en de- 
meure de donner son avis. Il le fait en ces termes : 
« J'ai appris à renoncer à ma volonté, et à n'en te- 
nir aucun compte ; mais puisque vous désirez savoir 
ce que je pense, je le dirai franchement. Depuis que 
je suis dans cette sainte maison, où vos avertisse- 
ments et vos exemples me sont d'un si grand secours, 
je n'ai pas su, même un seul jour, gouverner mon 
âme. Je m'étonne donc beaucoup lorsque des hom- 
mes sages forment le dessein de m'envoyer au loin 
gouverner d'autres âmes. Comment pourrais-je fon- 
der une nouvelle Chartreuse, moi qui n'ai pas su 
garder les préceptes de nos pères? Si vous me per- 
mettez* de le dire avec tout le respect que je vous 
dois, un tel projet n'offre absolument rien de sé- 
rieux, rien qui motive une délibération aussi pro- 
longée. Qu'il n'en soit plus question. Ne songez qu'à 
terminer heureusement cette affaire urgente et à 
empêcher que l'entreprise du roi d'Angleterre ne 
reste encore en souffrance, au détriment des âmes 
et de l'honneur de notre saint Ordre. Choisissez 
parmi vous, ou parmi nos confrères des autres mai- 
sons, un homme capable d'accomplir l'œuvre pro- 
posée, et envoyez-le avec les ambassadeurs. Faites 
une sage réponse à ces envoyés pleins de sagesse ; 
dites-leur que vous voulez leur accorder plus qu'ils 
demandent. Au lieu de celui qu'ils désignent par er- 
reur, offrez-leur celui qu'ils souhaitent réellement, 
et qu'ils s'efforceraient d'obtenir s'ils le connais- 
saient. Leurs vœux seront ainsi exaucés, et ils se 
réjouiront de cet échange. » 

Cette humble réponse, loin d'atteindre son but, 
ne fait que mettre en relief le mérite de notre Saint. 



— i02 — 

Les deux évêques et leurs conseillers redoublent 
leurs instances, et parviennent enfin à persuader 
tous les religieux, à l'exception du prieur. 

On presse vivement Hugues de consentir à la de- 
mande du roi d'Angleterre. Le serviteur de Dieu n'a 
plus qu'un moyen de se dérober à tant de sollicita- 
tions : il s'abandonne à la décision de son prieur, 
qui l'aime d'une si tendre affection et qu'il sait tout 
à fait opposé à son départ. L'évèque de Grenoble 
prie alors Dom Guignes de donner l'ordre désiré 
par les ambassadeurs anglais et par la communauté 
elle-même. « Dieu en est témoin, répond le prieur, 
jamais semblable parole ne sortira de mes lèvres, 
jamais je ne commanderai à Dom Hugues d'aban- 
donner ma vieillesse, et de plonger la Chartreuse 
dans le deuil en la privant de sa présence si agréable 
et si nécessaire! » A la fin, cependant, accablé par 
les réclamations unanimes de l'assemblée, il a re- 
cours à l'évèque de Grenoble et lui dit : « Ce que j'ai 
affirmé, je le maintiens : jamais je n'éloignerai Hu- 
gues de moi. Mais je vous remets la décision de cette 
affaire. Vous êtes notre évêque, vous êtes notre père 
et notre frère. Si vous lui commandez de partir, je 
ne résiste plus. » Il ne peut en dire davantage : les 
larmes étouffent sa voix et témoignent sa profonde 
angoisse. 

Tous les assistants sont gagnés par la même émo- 
tion ; des pleurs jaillissent de tous les yeux. Mais il 
faut en finir, et l'on supplie l'évèque de Grenoble 
d'user du pouvoir que le prieur vient de lui trans- 
mettre. « Frères bien-aimés, dit le vénérable prélat, 
ce n'est pas à nous, qui nous sentons si inférieurs à 
votre sainteté, de vous apprendre les voies de Dieu, 



M- 



— 103 — 

ni de vous exhorter à conformer vos actes à vos lu- 
mières. Toute votre vie démontre que vous ne cher- 
chez pas vos intérêts, mais ceux de Jésus-Christ. Je 
veux seulement rappeler au souvenir de Dom prieur 
et de toute la communauté, un fait qui met en évi- 
dence la pratique de vos devanciers dans les cas 
semblables à celui que nous agitons. Le bienheureux 
Bertichramn, évêque du Mans, ayant obtenu que 
saint Benoît lui envoyât son disciple chéri saint Maur, 
pour fonder un monastère, il se produisit à cette oc- 
casion une affliction semblable à celle dont nous 
sommes les témoins. Mais saint Benoît apaisa cette 
émotion en remontrant à ses frères qu'il ne conve- 
nait pas à des serviteurs de Dieu de s'attrister au 
sujet de ce qu'ordonnait la volonté du Maître. — 
Prenons garde, dit-il, qu'en nous affligeant ainsi, ^l 
nous n'ayons le malheur de nous opposer à Dieu 
lui-même*. 

« Pour vous, Hugues, mon frère bien-aimé, le 
moment est venu d'imiter Celui que vous avez tou- 
jours suivi avec amour. Le Fils unique du Père éter- 
nel a quitté la profonde retraite dont il jouissait au 
sein de sa divinité, et il s'est revêtu de la nature hu- 
maine pour le salut du monde. Vous aussi, vous de- 
vez laisser pour un temps vos frères du cloître, et 
vous arracher au silence et au repos de la solitude. 
N'hésitez pas à faire ce sacrifice pour Jésus Notre- 
Seigneur ; il vous en récompensera après cet exil, 
dans le royaume de la parfaite béatitude. C'est en 
son nom, que moi, son indigne représentant, je vous 
donne cet ordre, pour la rémission de vos péchés, 

* Cf. Boll. Acta Sanctorum, 15 janvier. 



— 104 — 

et pour votre félicité éternelle. En vertu de la sainte 
obéissance, je vous commande formellement d'ac- 
cepter la charge qui vous est offerte. Allez donc en 
paix avec les vénérables ambassadeurs qui sont ve- 
nus vous chercher ; allez en Angleterre, construire 
et gouverner la maison de Witham. » 

Hugues, voyant que l'arrêt de l'évêque était irré- 
vocable, ne put refuser son consentement. 11 se re- 
commanda aux prières de tous ceux qui étaient pré- 
sents à cette scène, il embrassa ses frères, et se mit 
à la disposition des ambassadeurs anglais. 

Quelques jours après il était présenté au roi d'An- 
gleterre qui l'accueillit avec la plus grande faveur, 
et le fit conduire avec honneur à Witham. Là, 
son arrivée combla de joie les religieux qui reçu- 
rent leur nouveau prieur comme un Ange envoyé de 
Dieu. Dès lors, Witham, d'après la remarque du bio- 
graphe contemporain, allait être tout à fait ce que 
désignait son nom, « la demeure de la sagesse. » 
Celui qui en prenait la direction était en effet « un 
vrai sage chrétien, et il devait y attirer de tous les 
côtés d'autres sages dont les désirs seraient unique- 
ment tournés vers le ciel ^ » 

« M. V. I. II, c. v. 



CHAPITRE X. 



CONSTRUCTION DELA NOUVELLE CHARTREUSE. 



Hugues rend compte au roi de ce qu'il a vu à Witham. — Il ob- 
tient d'abondantes indemnités pour les tenanciers qui doivent 
être congédiés.— Ingénieux stratagème de sa charité. — La cons- 
truction est entreprise mais reste inachevée, faute de secours pro- 
mis par le roi. — Découragement des religieux. — Paroles du 
frère Gérard de Nevers à son prieur. — Il accompagne saint Hu- 
gues à la cour, et fait entendre de vifs reproches au monarque. 
— La douceur du Saint lui gagne le cœur du roi. — Le monas- 
tère est enfin achevé. 



Le prieur de Witham avait d'abord à construire 
son monastère, en surmontant les obstacles qui 
avaient arrêté ses deux prédécesseurs. Non seule- 
ment les travaux n'étaient pas commencés, mais le 
plan même n'en avait pas encore été fixé. On ne sa- 
vait où s'élèveraient les deux églises, la maison haute 
avec le cloître et les cellules des moines, la maison 
basse avec le logement des frères et Thôtellerie des 
visiteurs, en un mot, les divers bâtiments nécessaires 
pour reproduire, autant que possible, le modèle de 
la Grande-Chartreuse . 

Hugues étudia attentivement le pays et ses habi- 
tants, il se rendit compte de toutes les dispositions à 
prendre et, avec cette sûreté de coup d'oeil qui le 
distinguait, il dressa son plan qu'il alla soumettre, 
comme il avait été convenu, à l'approbation du royal 



— 106 — 

fondateur. Henri H admira sa prudence et sa mo- 
destie, il adopta ses projets et lui accorda gracieuse- 
ment tout ce qu'il demandait. 

Avant tout, le saint prieur fit rassembler les te- 
nanciers des terrains dont les Chartreux avaient be- 
soin soit pour élever leurs constructions, soit pour 
mettre leur solitude à Tabri de tout ce qui pourrait 
en troubler le silence et le repos. De la part du roi, 
on offrit à ceux qu'il fallait congédier le choix entre 
deux compensations : ou bien ils retrouveraient, dans 
d'autres domaines de la couronne, des possessions 
semblables à celles dont ils jouissaient à Witham ; 
ou bien ils seraient affranchis de toute servitude et 
libres de s'établir où bon leur semblerait. Les uns 
demandèrent d'autres terrains, les autres choisirent 
la liberté. 

Hugues voulut les faire indemniser plus complète- 
ment, afin de ne leur laisser aucun sujet de plainte. 
« Seigneur Roi, dit-il à Henri H, il reste encore à 
payer à ces pauvres gens les dépenses qu'ils ont faites 
et les travaux qu'ils ont exécutés, pour construire 
ou entretenir leurs demeures et leurs autres petits 
bâtiments, ainsi que pour fertiliser leurs terres. Il 
faut qu'ils n'aient absolument aucun dommage à su- 
bir à notre occasion. Alors ils partiront contents, et 
nous pourrons les remplacer avec plaisir. » 

Le roi commença à soulever des difficultés, maisson 
interlocuteur ne se laissa pas intimider, et fit preuve 
d'une fermeté égale à sa douceur. « Monseigneur, 
dit-il, je vous l'assure, tant qu'on n'aura pas soldé 
jusqu'à la dernière obole de ces indemnités néces- 
saires, nous ne pourrons pas prendre possession de 
Witham. » Le roi se rendit, bien que peu charmé 



— i07 — 

d'acheter des chaumières ou des granges qui ne de- 
vaient être d'aucune utilité pour augmenter ses re- 
venus.Quant à ceux qui bénéficiaient de cette vente, 
DU devine leur joie et les bénédictions dont ils com- 
blaient leur souverain et son conseiller. 

Hugues, cependant, n'était pas encore satisfait. 
C'était peu pour lui d'avoir fait triompher la justice, 
son cœur avait besoin de donner une preuve éclatante 
de bonté. Un innocent stratagème lui valut une nou- 
velle victoire. — « Eh bien ! Seigneur Roi, dit-il en 
plaisantant, voilà que je vous enrichis, tout étranger 
et pauvre que je suis. Grâce à moi, vous avez acquis 
beaucoup de maisons dans votre propre domaine. » 
— « C'est vrai, répond le roi en souriant, mais je ne 
tenais guère àm'enrichir de cette manière. De telles 
richesses m'ont beaucoup appauvri, et je ne sais trop 
à quoi elles peuvent m'ètre utiles. » — « Allons, re- 
prend Hugues, je vois bien que vous estimez assez 
peu votre achat. Que votre Grandeur en fasse donc 
un usage qui l'honore, et qu'il lui plaise de me don- 
ner ces maisons, à moi, qui n'ai rien pour reposer 
ma tête. » Plein d'étonnement, le roi fixe ses re- 
gards sur le solliciteur. — « Quel singulier person- 
nage j'ai devant moi ! s'écrie-t-il. Pensez-vous que 
nous ne puissions pas vous faire construire des bâ- 
timents tout neufs? Dites-moi donc à quoi vous des- 
tinez ces masures. » — « Un grand roi, répond le 
prieur, ne sauraitconvenablements'abaisser à d'aussi 
petits détails. C'est la première demande que je vous 
fais pour moi ; elle est assez modérée ; comment se 
fait-il que vous ne l'exauciez pas sans retard? » — 
a Quel homme ! dit alors le monarque. Vraiment cet 
étranger me fait violence. Il lui suffit de parler pour 



— 108 — 

m'arracher ce qu'il veut. Que serait-ce s'il usait de 
toutes ses forces? Faisons ce qu'il exige, de peur d'a- 
voir à subir des conditions encore plus dures. » 

Notre saint diplomate s'applaudit de son succès. 
Aussitôt qu'il eut obtenu les maisons de Witham^ il 
les rendit à leurs premiers possesseurs, qui en avaient 
déjà reçu le prix et qui purent les revendre ou en 
utiliser les matériaux . Il était difficile d'avoir pour eux 
une charité plus ingénieuse et plus délicate, comme 
aussi d'écarter plus efficacement les préventions qui 
avaient fait obstacle à l'établissement des Chartreux. 

La construction du monastère fut donc enfin en- 
treprise et poursuivie avec activité. Déjà les princi- 
paux bâtiments étaient convenablement terminés, et 
ilne restait plus qu'aies compléter par d'autres moins 
importants mais cependant indispensables, quand 
les ressources manquèrent de nouveau. L'attention 
du souverain s'était portée ailleurs, et les affaires 
de son règne toujours plus ou moins agité lui faisaient 
oublier l'achèvement de son œuvre. L'argent manquait 
à Witham pour payer les ouvriers qui fatiguaient le 
prieur et ses religieux de leurs plaintes multipliées. 

Hugues envoya quelques-uns de ses frères infor- 
mer le roi de cette situation critique, et solliciter 
des secours. Henri H promit de s'occuper de la Char- 
treuse de Witham, et de fournir bientôt tout ce qui 
serait nécessaire pour l'achever. Mais les religieux 
revinrent au monastère sans rapporter autre chose 
que des paroles. Comme les secours attendus n'ar- 
rivèrent pas, ilfallut tout àfait suspendre les travaux. 

Le saint prieur garda quelque temps le silence, 
espérant que le roi retrouverait de lui-même le sou- 
venir de sa promesse et qu'il la mettrait enfin à exé- 



f 



— 109 — 

culioQ. Puis il envoya une nouvelle députation de 
Chartreux qui reçurent du roi le même accueil et la 
même réponse que les premiers, mais rien de plus. 

Alors le découragement s'empara des religieux, 
comme aux débuts de la fondation de Witham. 
Quelques-uns d'entre eux s'en prirent même à leur 
prieur du retard qui les faisait souffrir. Ils Taccusè- 
renten termes assez vifs de négligence et d'apathie, 
et lui reprochèrent de ne pas être allé lui-même, 
malgré la longueur du voyage, parler au roi d'une 
affaire si urgente. 

Le plus hardi de ces censeurs était le frère Gérard 
de Nevers, homme d'une grande austérité, et reli- 
gieux très fervent, qui ne craignait pas de parler 
librement aux puissants de la terre, mais qui ne sa- 
vait pas assez modérer son langage et son zèle. Il 
s'était persuadé que le roi d'Angleterre, bien connu 
pour manquer facilement à sa parole, n'accorderait 
rien sans des réclamations énergiques. Il était prêt, 
d'ailleurs, à se charger lui-même de les faire en- 
tendre au monarque. 

On s'étonnera moins de ces dispositions, si l'on se 
rappelle le noble sang qui coulait dans les veines de 
ce religieux. L'un de ses parents, Guillaume II, 
comte de Nevers, avait été l'oracle de la cour du roi 
de France, Louis VII, avant de mourir sous l'habit de 
Convers à la Grande-Chartreuse. Un trait, que saint 
Hugues aimait à raconter, nous donnera la mesure 
de l'influence qu'exerçait sa haute vertu. Louis VII 
suivait un jour avec attention une partie d'échecs, 
lorsqu'on annonça l'arrivée du comte de Nevers. 
Aussitôt le roi fit enlever le jeu pour échapper à la 
réprimande qu'il craignait. Mais c'était trop tard. 



— ilO — 

Guillaume s'était aperçu de tout, et il dit à son sou- 
verain : « Comment un grand prince, chargé de 
pourvoir aux besoins du peuple de Dieu, peut-il ainsi 
énerver son âme royale par de telles inepties ? Tan- 
dis que tous les moments de votre vie vous suffisent à 
peine pour réfléchir à ce qu'exige le bien de votre 
royaume, comment perdez-vous le temps à ces vai- 
nes combinaisons du jeu, comment n'avez-vous pas 
honte d'y dépenser la vigueur de votre esprit?» 
Louis VII ne s'ofTensa pas de cette verte leçon. 11 
était subjugué par la sainteté de ce digne conseiller, 
qui ne craignait pas de se mettre en prières à ses 
heures accoutumées, devant tous les courtisans. 
Lorsqu'il partit pour la Terre-Sainte, il le désigna 
comme régent du royaume avec l'illustre abbé Su- 
ger, mais Guillaume de Ne vers préféra à ces hon- 
neurs les abaissements de la vie monastique, et vint 
s'enfermer dans le désert de la Grande-Chartreuse. 
C'est là que son fils aîné, Guillaume III, le vit descen- 
dre des hauteurs de Bovinant, la tête chargée de la 
laine des brebis, et le corps dévoré par une fourmi- 
lière d'insectes. Comme il s'empressait de délivrer 
son père d'un tel supplice, l'humble et austère Con- 
vers l'en empêcha : « Laissez, dit-il, mon cher fils, 
laissez ces vers s'emparer de leur proie et l'enlever 
au ver qui ne meurt pas. Leur morsure m'est agréa- 
ble, car, je l'espère de la miséricorde divine, elle 
me préservera des tourments de l'enfer ' . » 



* M. V. 1. IV, c. XII. — Le biographe de saint Hugues, oui 
nous a transmis ces détails, fait une erreur quand il appelle 
Gérard le conseiller de Louis VIL Son nom est Guillaume, 
et il faut le distinguer avec soin de son fils Guillaume, et 
de Gérard qui, d*après une opinion, serait son dernier fils. 



— m — 

Le frère Gérard de Nevers était de la famille de 
cet héroïque chrétien. A son exemple, il avait 
renoncé aux grandeurs du monde pour les austérités 
de la vie religieuse. Ses vertus exemplaires l'avaient 
fait choisir avec un autre Chartreux de race noble^ 
le frère Aymon, pour assister saint Anthelme, spé- 
cialement dans sa dernière maladie. Les deux 
Convers avaient procuré à Tévêque de Belley une 
suprême consolation en lui amenant le comte de 
Maurienne, Humbert III, pleinement désabusé de 
ses prétentions, grâce à leurs instances, et offrant 
tous les témoignages d'un humble et durable re- 
pentir. Après la mort de saint Anthelme (H78), le 
frère Gérard de Nevers avait été envoyé en Angle- 
terre où il souffrait beaucoup, comme nous l'avons 
dit, de l'interruption des travaux de la nouvelle 
Chartreuse. 

Ses doléances, que son caractère excuse jusqu'à 
un certain point, s'exhalaient en termes assez amers. 
«Maiseniîn, disait-il àsaint Hugues, jusques à quand, 
Dom prieur, voulez-vous ménager le roi ? Pourquoi 
ne pas lui déclarer ouvertement que s'il diffère en- 
core d'achever notre monastère avec tout ce qu'ex- 
ige notre règle, nous nous hâterons de retourner 
dans notre patrie ? Ne remarquez-vous pas que la 
réputation de notre Ordre est en jeu, et que nous 
devenons un sujet de dérision pour tous ceux qui 
nous entourent, et qui voient l'impuissance où nous 
sommes, après un si long séjour, de terminer nos 
modestes constructions? Si votre timidité naturelle 
vous empêche de dire à cet homme ce qu'il doit en- 
tendre, prenez-moi avec vous, et il vous suffira d'é- 
couler les paroles que je lui adresserai. » 



1 



— U2 — 

Le bon prieur, connaissant les excellentes inten- 
tions cachées sous cette rude apostrophe, la reçut 
avec calme et convoqua tous ses religieux pour tenir 
conseil. 11 fut résolu à l'unanimité que le frère Gé- 
rad accompagnerait saint Hugues chez le roi. « Puis- 
que tel est votre avis, dit notre Saint, je l'adopte 
volontiers. Mais faites attention, frère Gérard ; si 
vous parlez franchement, n'oubliez pas la modéra- 
tion nécessaire dans votre discours. Le roi, comme 
j'en ai fait l'expérience, a un esprit très pénétrant, 
et il n'est pas facile de savoir ce qu'il pense. Peut- 
être veut-il nous éprouver, en différant d'exaucer 
nos désirs. 11 sait fort bien que notre profession 
nous oblige à mettre spécialement en pratique cette 
recommandation du divin Sauveur : a C'est par la 
patience que vous posséderez vos âmes (Luc xxi) ; » 
et cette parole du bienheureux Paul : « Montrons de 
toutes manières que nous sommes les ministres de 
Dieu, montrons-le par une grande patience (lil Cor. 
6).» Or c'est en supportant longtemps et paisiblement 
beaucoup de contrariétés et d'adversités qu'on fait 
preuve de cette vertu. Sans longanimité la patience 
n'est pas grande, mais petite et courte ; sans dou- 
ceur, elle ne peut exister. » 

Hugues partit donc avec le frère Gérard auquel il 
adjoignit le frère Aynard, toujours plein de coura- 
ge malgré son extrême vieillesse. Le monarque an- 
glais reçut les trois religieux comme des anges venus 
du ciel ; il les combla de témoignages de vénération, 
et lorsqu'il fut question de Wilham, il donna les 
meilleures assurances, s'excusant de son retard et 
promettant de faire promptement achever le mo- 
nastère. Mais il oublia encore de remettre immé- 



— as — 

diatement les subsides nécessaires; il ne fixa pas 
même avec précision l'époque où ils seraient en- 
voyés. 

Le frère Gérard ne peut alors contenir son indi- 
gnation, a Seigneur Roi, dit-il, faites désormais ce 
que bon vous semblera : abandonnez ou terminez 
votre fondation ; pour moi, je vous laisse votre royau- 
me et je vous dis adieu. Je vais retourner au désert 
de Chartreuse. Croyez- vous peut-être nous faire une 
grâce en nous faisant partager votre pain dont nous 
n'avons certes aucun besoin. Vraiment il vaut beau- 
coup mieux que nous reprenions le chemin de nos 
rochers des Alpes, et que nous laissions un homme 
qui regarde comme perdu tout ce que Ton fait pour 
le salut de son âme. Qu'il garde cet argent auquel 
il est si attaché, jusqu'à ce qu'il le perde et le lègue 
à je ne sais quel ingrat : ni Jésus-Christ ni ses ser- 
viteurs ne daigneront y toucher. » 

Voilà les compliments que le frère Gérard offre à 
un souverain aussi puissant qu'Henri II. Pendant 
qu'il parle avec tant d'audace, Hugues cherche vai- 
nement à le rappeler à la modération ou à lui im- 
poser silence. L'ancien gentilhomme, fort de la sain- 
teté de sa cause, se laisse aller à toute l'impétuosité 
de son caractère, et redouble ses reproches au lieu 
de les adoucir. Plein de confusion, le saint prieur 
éprouve une angoisse extrême, dont il ne pourra se 
souvenir longtemps après sans frémir. Quant au roi, 
il reste complètement impassible, ne réplique rien, 
et écoute tranquillement la dure leçon qui lui est 
donnée, jusqu'à ce qu'elle soit complètement termi- 
née. Le frère Gérard s'arrête enfin. Un silence gla- 
cial s'établit et dure quelques moments, pendant 

8 



— 114 — 

lesquels Henri II observe le saint prieur qui baisse la 
tête et n'ose prendre la parole. Puis il dit : — « El 
vous, saint homme, à quoi pensez-vous ? Voulez-vous 
aussi vous éloigner et me laisser mon royaume ? » 
— « Non, Seigneur, répond Hugues, non, je ne dé- 
sespère pas de vous. Je compatis plutôt à vos peines. 
Vous avez tant de soucis, tant d'aflfaires qui vous em- 
pêchent de réaliser les pieux desseins de votre âme. 
D'autres occupations vous absorbent ; mais quand 
le Seigneur vous en donnera le loisir, vous mènerez 
à bonne fin ce que vous avez commencé. » — « Par 
le salut de mon âme, dit le roi en embrassant le 
prieur, je jure que vous ne quitterez jamais mon 
royaume, tant que j'aurai un souffle de vie. C'est de 
vous que je veux recevoir les conseils utiles à mon 
salut, c'est avec vous que je prendrai les résolutions 
dont mon âme a besoin. » 

A l'instant même, le monarque fait remettre les 
secours nécessaires, et ordonne de compléter avec 
la plus grande promptitude les constructions du mo- 
nastère. 

La douceur de saint Hugues avait ainsi remporté 
une victoire d'autant plus signalée que le roi, na- 
turellement irritable, avait été provoqué avec plus 
de véhémence par le zèle du frère Gérard. Lorsqu'il 
s'agira, non pas de solliciter des secours, mais de 
défendre les droits de l'Église, nous verrons notre 
Saint prendre une autre attitude, et, sans man- 
quer de modération, déployer une indomptable fer- 
meté. 

Le monastère de Witham fut donc enfin achevé et 
les Chartreux purent jouir en paix d'une solitude 
semblable à celle qu'ils avaient quittée en partant 



— il5 — 

pour r Angleterre. Il reste aujourd'hui peu de vesti- 
ges de cette Chartreuse. Cependant, Téglise actuelle 
du bourg de Witham paraît bien être Tune des deux 
églises bâties par saint Hugues. Elle est petite, de 
forme oblongue, d'un style sévère et sans orne- 
ments ^ tel qu'il convenait à des solitaires. L'abside 
est du côté de l'orient, et la voûte est en pierres. 
Près de cette église se trouvaient encore au siècle 
dernier des bâtiments conservés par les premiers 
possesseurs du monastère, après la spoliation or- 
donnée par Henri VIll *. On en retrouve quelques 
restes dans les murs de la ferme située sur cet em- 
placement. Les ruines abattues en 1 764 permettaient 
de constater combien le monastère était considéra- 
ble et d'apprécier en même temps que l'œuvre de 
saint Hugues, celle du roi schismatique, du XVl* 
siècle qui n'eut pas honte de détruire ce qu'avait 
fondé l'un de ses prédécesseurs. 

* C'est le style de transition de l'époque (1176-118G.) 
Comme la Vita metrica (v. 448) parle de colonnes, on peut 
en conclure que Téglise principale, celle des moines, avait 
des bas-côtés et que, par conséquent, c'est l'église des Con- 
vers qui a été conservée. La Vita metrica parle aussi de la 
voûte en pierre que fit élever saint Hugues. 

Nam testudo riget sursum, pariesque deorsum 
Non putrescibili ligne, sed perpeti saxo. 

* Monasticon anglic. u, 3. — Préface de l'édition anglaise 
de \^ Magna Vita, p. xxrr. 



CHAPITRE XI. 



CONFIANCE QUE SAINT HUGUES INSPIRE A HENRI II. 



Hugues devient le conseiller de prédilection du roi. — Causes de 
cette faveur. —Conseils donnés à Henri II. — Réclamations con- 
tre les atteintes portées à la liberté de l'Église. — Résultats ob- 
tenus par le prieur de Witham. — Les forestiers reçoivent une 
sévère leçon; — Malheurs d*Henri II. — Le roi, sur le point de 
faire naufrage^ se recommande ci Dieu par Tintercession de saint 
Hugues. — Trait analogue de Philippe-Auguste. — La prière des 
moines protège et sauve la société. 



« Les possessions de Henri II étaient fort étendues, 
dit le biographe de saint Hugues ; il avait sous sa 
puissance, outre l'Angleterre et la plus grande par- 
tie de rirlande, la Normandie, l'Anjou, l'Aquitaine 
et de nombreux domaines autour de ces contrées. 
Or, sur tout cet immense territoire, il n'y avait per- 
sonne qu'il écoutât avec plus de faveur que le prieur 
de Witham*. » 

Le roi d'Angleterre avait tenu sa parole en don- 
nant toute sa confiance à saint Hugues. Depuis l'en- 
trevue où il lui avait déclaré qu'il le prenait pour 
son conseiller de prédilection, il voulut jouir fré- 
quemment de son entretien, et profiter de ses lu- 
mières. Il lui faisait part de ses secrets avec tant 
d'abandon, et il lui témoignait une affection si par- 
ticulière que les courtisans en étaient stupéfaits. Ne 

*M. V. 1:11,0. VII. 



— H7 — 

sachant comment s'expliquer cette conduite, ils al- 
lèrent jusqu'à répandre les bruits les plus absurdes. 
D'après quelques- unsd'entre eux, le prieur deWitham 
était Tun des enrants que le roi avait eus en dehors 
du mariage. Longtemps après, à la mort de Richard 
Cœur-de-Lion, le chapelain de saint Hugues était 
encore obligé de désabuser à ce sujet les visiteurs de 
son évêque. Nous ignorons si le serviteur de Dieu 
prit lui-même la peine de réfuter cette invention, 
mais nous verrons dans la suite comment il sut mon- 
trer les sentiments qu'une telle naissance lui inspi- 
rait, et l'horreur qu'il avait pour les vices des rois 
comme pour ceux des autres hommes. 

La confiance d'Henri H avait une cause bien plus 
noble que celle dont les courtisans avaient eu la pen* 
sée. Instruit par la triste expérience de ses démêlés 
avec saint Thomas de Cantorbéry, averti par l'âge 
de sa fin qui approchait, désireux de trouver des 
consolations et des conseils au milieu des épreuves 
qu'il avait à subir surtout de la part de ses fils pres- 
que toujours en révolte, le roi songeait sérieuse- 
ment au salut de son âme. S'il avait été persécuteur, 
il n'était pas incrédule, et, à certaines heures sur- 
tout, il sentait le besoin d'avoir auprès de lui un 
homme de Dieu, capable de lui montrer et de lui 
faire aimer son devoir. Voilà pourquoi il recher- 
chait les entretiens de saint Hugues*. 11 n'y trou- 
vait point les flatteries et les adulations dont le 
rassasiaient ses courtisans, mais il y goûtait le char- 

* La chartreuse de Witham était située près de la forét 
de Selwood, où Henri II venait souvent chasser. On s'ex- 
plique ainsi les fréquentes entrevues de notre Saint avec le 
monarque. 



— as — 

me d'une parole élevée, pleine de sens et de droi- 
ture, habile non pas à déguiser mais à faire resplen- 
dir la vérité. Le prieur de Wilham ne se lassait 
pas d'offrir au monarque les conseils les plus sages, 
et de leur donner la forme la plus propre à les ren- 
dre acceptables. Il lui parlait de son âme, de sa fa- 
mille, de ses sujets, de tout ce qui pouvait tourner 
à la gloire de Dieu, au bonheur des peuples, au main- 
tien ou au rétablissement de la paix. Il savait choi- 
sir le moment opportun pour obtenir une décision 
salutaire, « il pressait, il priait, il reprenait en toute 
patience et sagesse (II Tim. 4). » Tantôt il dévelop- 
pait avec force les raisons de la détermination qu'il 
suggérait, tantôt il s'appuyait sur les exemples des 
hommes célèbres, tantôt il usait d'une modeste cir- 
conspection, tantôt il devenait incisif et véhément. 
Le roi avait beau se défendre contre son éloquence, 
il devait s'avouer vaincu. 

Hugues ne profitait pas de son influence pour se 
mêler des questions étrangères à la mission qu'il 
avait acceptée. Se tenant à l'écart des intrigues po- 
litiques, il abandonnait aux esprits terrestres le sou- 
ci des intérêts de la terre, mais il n'était indifférent 
h rien de ce qui tendait à l'oppression de l'Église ou 
des pauvres. 

Les abus qui avaient excité les intrépides récla- 
mations de saint Thomas Becket, n'avaient pas entiè- 
rement disparu. Si l'Église d'Angleterre jouissait 
de quelque paix, selon le vœu de l'illustre martyr, 
elle était loin d'avoir recouvré toute sa liberté. Les 
funestes coutumes de Clarendon avaient bien été 
désavouées solennellement par Henri II, mais elles 
étaient encore trop souvent mises en pratique. 



— Ii9 — 

Deux criants excès de pouvoir affligeaient surtout 
le saint prieur de Witham. Le roi continuait à mettre 
la main sur les évêchés et les autres bénéfices vacants, 
il les gardait longtemps et les spoliait indignement 
par les mains de ses officiers. Après avoir ainsi prolon- 
gé et aggravé le veuvage de ces églises, il s arrogeait le 
pouvoir de leur nommer des pasteurs, contrairement 
au droit des élections canoniques. Hugues s'élevait 
fortement contre cette usurpation, et prouvait qu'elle 
ne se justifiait aucunement par la conduite semblable 
des prédécesseurs d'Henri II. Il en faisait aussi res- 
sortir les désastreuses conséquences et affirmait que 
tous les maux du peuple de Dieu avaient presque pour 
unique source le choix des pasteurs indignes qui 
trop souvent bénéficiaient des nominations royales. 
Il parlait des châtiments terribles que la ven- 
geance du ciel réservait aux auteurs de ces promo- 
tions criminelles. « prince, disait-il, vous qui avez 
tant de sagesse, comment se fait-il que pour accor- 
der une vaine faveur à un sujet sans mérite, vous 
n'hésitiez pas à devenir le meurtrier de tant d'âmes, 
rachetées par Jésus-Christ, à outrager si gravement 
la majesté divine, et avons attirer des supplices si 
épouvantables dans l'enfer ? Pour échapper à cet 
abtmede maux, il faut laisser libres les élections ec- 
-désiastiqties, selon la teneur des canons. Votre in- 
tervention doit se borner à soutenir et à défendre 
les droits de celui qui a été légitimement élu. » 

Si le monarque anglais n'avait pas eu d'autres 
conseillers, il est permis de croire qu'il aurait totale- 
ment fait disparaître les déplorables abus qui lui 
étaient reprochés. Mais au saint religieux succédaient 
dans le cabinet du roi les courtisans intéressés au 



— 120 — 

maintien des spoliations et des nominations sacri- 
lèges, comme aussi des autres décrets tyranniques 
contre lesquels Hugues avait fait entendre ses ré- 
clamations. La bonne semence était souvent piétinée' 
et étouffée par ces odieux flatteurs ; mais cependant 
elle germait d'autres fois, malgré tous les obstacles, 
et apparaissait dans les actes de réparation, de 
générosité ou de clémence qu'Henri H accomplissait 
sous rinspiration de notre Saint. Beaucoup d'églises 
ou de monastères reçurent ainsi les secours qui leur 
manquaient ; beaucoup d'ennemis du roi obtinrent 
leur pardon ; beaucoup de mesures violentes furent 
heureusement écartées. Si l'on tient compte de la ru- 
desse des mœurs de l'époque, si l'on se souvient des pas- 
sions funestes qui dominaient ordinairement le mo- 
narque et paralysaient ses qualités, on se fera une 
idée plus juste de la valeur de ces résultats, et l'on 
s'étonnera moins de ce qu'ils eurent d'incomplet. 

Lorsque le prieur de Witham ne pouvait obtenir 
les réformes qu'il désirait, il ne laissait pas échapper 
l'occasion de protester contre le mal. Comme il 
joignait l'amour du peuple à celui de la sainte Église, 
il était vivement indigné des vexations infligées aux 
pauvres habitants de la campagne. Il manifestait 
l'horreur qu'il avait pour les lois forestières et pour 
les cruautés des forestiers, dont nous aurons à parler 
plus tard. « Forestier, disait-il, cela signifie rester 
Ae\iOv%[for€stariuSyfo7nsstaj'€): oui c'est bien leur nom, 
car ces gens-là resteront hors du royaume de Dieu. » 
Ce jeu de mots ne déplut pas au roi. Un jour que le 
saint prieur s'était rendu au palais, il trouva dans 
l'antichambre quelques forestiers à qui l'on venait 
de refuser audience. Ils en étaient furieux, et par- 



— 121 — 

laienl de leur maître avec une insolence extrême. 
— « Qui êles-vous donc ? » leur demanda Hugues, 
lout surpris d'un tel langage. — « Nous sommes 
forestiers, » répondirent-ils. — « Donc, reprit 
Thomme de Dieu, restez dehors. » Henri II entendit 
cette spirituelle réplique, se prit à rire, et sortit 
de son cabinet pour aller au-devant de Tintrépide 
Chartreux qui lui dit aussitôt : « Ce que vous venez 
d'entendre vous concerne aussi vous-même. Les pau- 
vres que torturent ces gardes de vos forêts entreront 
au ciel, et vous avec vos forestiers vous resterez 
dehors*. » Il fallait bien tout Tespritde saint Hugues 
avec tout l'ascendant de sa vertu pour faire accepter 
d'aussi sévères leçons. 

La Providence, il est vrai, les confirmait en livrant 
le vieux monarque à de cruelles tribulations. On 
peut en juger par le triste spectacle que donnèrent 
spécialement en 1183 les fils d'Henri U. L'aîné de 
ces princes, appelé aussi Henri, et associé à la cou- 
ronne, mourut au milieu de la guerre qu'il avait 
déclarée à son père. Voyant approcher ses derniers 
moments, il envoya un messager à Henri II pour lui 
demander pardon et solliciter la faveur de le revoir. 
Le roi craignit un piège, et se contenta de faire 
porter au mourant une bague qu'il avait à son doigt. 
Il apprit bientôt que son fils était mort en témoignant 
un sincère repentir et après avoir reçu les sacre- 
ments sur un lit de cendres-. Une telle fin devait 
nécessairement ramener aux pensées sérieusement 
chrétiennes le roi si cruellement éprouvé. Il n'est 



* VValter Mapes, de Nugis Curialium (Cainden Soc), p. 7. 
- Lingard, H. d'Angleterre, c. xii. 



— 122 — 

pas douteux que saint Hugues n'ait su profiler de 
celte occasion et de toutes les circonstances sem- 
blables pour faire entendre, avec les consolations 
désirables, les vérités qui se dégageaient de ces dou- 
loureux événements. 

Le monarque attachait le plus grand prix à ses 
prières non moins qu'à ses conseils, et il était per- 
suadé que son intercession le délivrait de mille périls 
et lui obtenait d'être traité avec plus de miséricorde 
par le Tout-Puissant. Celte confiance se manifesta 
surtout pendapl une nuit terrible où Henri U se vit 
en danger de faire naufrage. 

 la tête d'une flotte assez considérable, il s'était 
mis en mer pour revenir de Normandie en Angle- 
terre, malgré les observations des marins qui crai- 
gnaient une tempête. Dès la première veille de la 
nuit, un vent furieux soulève la mer, les vaisseaux 
deviennent le jouet des vagues, les passagers essaient 
en vain de lutter contre les éléments déchaînés et 
d'échapper à une mort imminente. Il n'y a plus d'es- 
poir qu'en l'intervention de la Providence. Telle est 
l'horreur de la tourmente que les plus braves sont 
en proie à une angoisse suprême. Les uns font leur 
confession et se préparent à périr; les^rti'es implo- 
rent à grands cris l'assistance du ciel et la protecttoa 
des saints les plus vénérés. 

Au milieu de ce tumulte, le roi s'écrie tout à coup : 
« Oh ! si mon chartreux Hugues veillait maintenant, 
s'il priait dans sa cellule ou s'il assistait avec ses 
frères à roffîce divin^ Dieu ne m'oublierait pas si 
longtemps ! » Puis il ajoute en gémissant : « Dieu 
que le prieur de William sert en toute sincérité, 
ayez égard à son intercession et à ses mérites, prenez 



— 123 — 

pitié de notre détresse malgré les péchés qui nous 
attirent ce fléau, et faites-nous miséricorde ! » D'après 
le récit de quelques-uns, il fait aussi le vœu de pro- 
curer le plus tôt possible la dignité épiscopale au 
saint religieux, s'il obtient d'arriver au port. 

A l'instant le calme succède à la tempête, le vent 
tombe, la mer s'apaise, et tous les vaisseaux peuvent 
gagner le rivage désiré. Tandis que retentissent de 
tous côtés les actions de grâces adressées à Dieu par 
les passagers échappés à la mort, le roi se confirme 
dans la confiance qu'il a en saint Hugues et qu'il 
vient de voir si merveilleusement justifiée*. 

On trouve dans l'histoire de Philippe-Auguste un 
trait analogue, qu'il est bon de rappeler ici. Le roi 
de France voguait vers la Terre-Sainte quand il fut 
surpris par une horrible tempête. 11 ranima la con- 
fiance des matelots en leur disant : « Il est minuit ; 
c'est l'heure où la communauté de Clairvaux se lève 
pour chanter Matines. Ces saints moines ne nous 
oublient jamais. Ils vont apaiser le Christ; ils vont 
prier pour nous, et leurs prières nous arracheront 
au péril. » Aussitôt, en eiïet, la tempête se calma, 
et le ciel devint si pur qu'on vit briller la lune et les 
étoiles^. 

Dans ces deux scènes émouvantes apparaît la foi 
vive du moyen-âge qui, au milieu de ses crises et de 
ses tribulations, appelait à son secours la prière des 
moines. On comprenait alors ces paroles de saint 
Jean-Chrysostome : « La bienfaisance du moine est 
plus que royale : le roi, s'il est bon, peut soulager 



» M. V. 1. II, c. VIII. — Cf. Vita metrica, v, 611-668. 
^ Guillelm. Bretonis Philippidos, IV, 44. 



— i24 — 

Tindigence du corps ; mais le moine par ses prières 
affraochitles âmes de la tyrannie du démon. L'homme 
atteint d'une douleur morale passe devant un roi 
comme devant un corps sans vie, et court à la de- 
meure des moines, comme le paysan effrayé par la 
vue d'un loup se réfugie auprès du veneur armé du 
glaive. Ce qu'est le glaive pour le veneur, la prière 
l'est pour le moine... Et ce n'est pas nous seulement 
qui cherchons ce refuge dans nos besoins, les rois 
eux-mêmes les invoquent dans leurs dangers, tout 
comme les mendiants courent dans les temps de 
famine aux maisons des riches* ». 

Les générations qui méprisent ou repoussent celte 
planche de salut, s'exposent aux plus terribles nau- 
frages. Elles ont beau vanter l'habileté de leurs pi- 
lotes : vient la tempête qui déconcerte leur sagesse 
et bouleverse tous les soutiens fragiles sur lesquels 
s'appuyait leur espoir. Puissent-elles alors se tourner 
enfin du côté de Dieu et de ses serviteurs ! 

« Je crois, écrivait un illustre penseur de notre 
siècle, je crois que ceux qui prient font plus pour le 
monde que ceux qui combattent, et que si le monde 
va de mal en pis, c'est qu'il y a plus de batailles que 
de prières. Si nous pouvions pénétrer dans les se- 
crets de Dieu et de Thistoire, je tiens pour certain 
que nous serions saisis d'admiration devant les pro- 
digieux effets de la prière, même dans les choses 
humaines. Pour que la société soit en repos, il faut 
qu'il y ait un certain équilibre, que Dieu seul connaît, 
entre les prières et les actions, entre la vie contem- 
plative et la vie active. Je crois, tant ma conviction 

' Comparatio régis et monachiy c. iv. 



— 125 — 

sur ce point est forte, que s'il y avait une seule heure 
d un seul jour où la terre n'envoyât aucune prière 
au ciel, ce jour et cette heure seraient le dernier 
jour et la dernière heure de l'univers*, » 

* Donoso Certes, t. II, p. 124. 



CHAPITRE XII. 

LE PRIEUR DE WITHâM A l'iNTÉRIEUR DE SA CHARTREUSE. 



Sainl Hugues fait fleurir la régularité dans son monastère. — Il 
en donne le modèle. — Gomment il sanctifie son sommeil. — Son 
amour pour la lecture. — Belle parole sur les livres. — Il res- 
titue aux moines de Saint-Swithun une Bible qu'Henri II leur 
avait demandée pour la donner aux Chartreux. — Il attire à 
Witham des religieux savants et vertueux. — Sa conduite à 
regard de deux moines qui veulent quitter le clottre. — Lettre 
de Pierre de Blois à Tun de ces moines. — Saint Hugues a 
pour maxime de ne pas recevoir de nouveau les transfuges de 
son Ordre. 



Tout en rendant au roi d'Angleterre les services 
que son zèle lui inspirait, saint Hugues ne négligeait 
pas la direction de ses religieux. Arrivé, à force de 
constance et d'activité, à terminer l'édifice matériel 
de son monastère, il s'appliquait à en élever chaque 
jour plus haut Tédifice spirituel, et à reproduire aussi 
sous ce dernier rapport ce qu'il avait vu à la Grande- 
Chartreuse. Il mit tous ses soins à faire fleurir la 
régularité, et il en donna lui-même l'exemple non 
moins que le précepte. Faire ponctuellement ce que 
prescrit à chaque instant la volonté de Dieu, dont la 
règle est l'organe ; ne se passionner que pour être 
fidèle à cette obéissance simple et aveugle ; ne né- 
gliger aucune des prescriptions de l'Ordre, même 
les moins importantes ou les plus étrangères en ap- 
parence au travail de la perfection : tel était l'esprit 



— 127 — 

que le saint prieur ne cessait d'inculquer à ses soli- 
taires. Lui-même s'était fait une telle habitude de 
cette vie régulière, qu'elle était devenue vraiment 
en lui une seconde nature. 

Ainsi, dès qu'il se mettait au lit à l'heure fixée, il 
s'endormait immédiatement, et s'il était réveillé à 
contre-temps, ou bien il se levait pour prier, ou bien 
il retrouvait aussitôt son sommeil. Il est vrai qu'il 
avait admirablement préparé ce repos et qu'à l'exem- 
ple de l'Epouse des Cantiques, il aurait pu dire : 
« Quand je dors, mon cœur reste éveillé (Gant, v, 
2). » Ceux- qui approchaient de lui à ce moment 
Tentendaient redire souvent : Amen, Amen, Cette 
parole, la seule qui sortit de sa bouche pendant son 
sommeil, paraissait être la conclusion de ses prières 
que rien ne pouvait interrompre. Il est permis d'y 
voir aussi la disposition habituelle de son âme, tou- 
jours prête à dire Amen aux manifestations de la 
volonté divine, toujours pleine de cette foi vivante 
et énergique dont VAmen est la solennelle affirma- 
tion. Dieu se plaisait à lui révéler ses secrets dans 
des songes dont le biographe de notre Saint obtint 
plus tard le récit : « En recueillant ces confidences, 
dit le pieux historien, nous pensions qu'il fallait ap- 
pliquer à l'homme de Dieu ces paroles liturgiques 
qu'il chantait lui-même avec une grande attention 
dans son Office : 

Exuta sensu lubrico 

Te cordis alta somnient* ! 

* « mon Dieu, que délivré de toute impression dan- 
gereuse, notre cœur se plonge en vous, et ne voie que vous 
dans ses songes. » Breviarium Carlusiensey Hymne des 
Vêpres du Dimanche. 



— i28 — 

Il ne faut pas s'étonner si pendant son sommeil il 
jouissait de celle sérénité intérieure, de celte clarté 
intime, de cette sainte suavité, lui qui, lorsqu'il était 
éveillé, ne se laissait jamais captiver par les charmes 
de la vanité, de la curiosité et de la volupté^ » 

Tout le temps que saint Hugues ne laissait pas à 
un sommeil si fécond, il le consacrait à la prière, à 
la méditation, à la lecture ou aux entretiens spiri- 
tuels. Pendant qu'il prenait la nourriture du corps, 
il avait soin de fournir à son âme les aliments qui 
lui convenaient. Les dimanches et les jours de fête, 
il allait au réfectoire, comme le voulait la règle, et 
dès qu'il y était entré, il observait ce qu'il enseignait 
à ses rehgieux : « il avait les yeux baissés vers la 
table, les mains à son écuelle, les oreilles à la lecture 
et le cœur tout à Dieu ^. » Lorsqu'il mangeait seul 
en cellule, il avait sur sa petite table un livre ouvert. 
La parole de Dieu servait d'assaisonnement délicieux 
à ses austères repas qui souvent ne se composaient 
que de pain et d'eau. Il ne cherchait pas alors à 
satisfaire son goût pour l'étude, mais d'un regard 
rapide il s'appropriait ce qui pouvait ahmenter ses 
réflexions et son recueillement. 

Personne n'avait plus d'estime que lui pour les 
livres. Il voulait que son monastère comme celui de 
la Grande-Chartreuse possédât au sein de sa pauvreté 
une riche bibliothèque, et il s'efforçait d'arriver à ce 
but en faisant transcrire, ou en acquérant de nom- 
breux manuscrits. Rien ne lui paraissait plus néces- 
saire pour répandre dans le cloître un souffle puissant 



* M. V. 1. II, c. IX. 

* Ibid. 



— 129 — 

d'édification et de vie religieuse. « Lorsque nous 
sommes en paix, disait-il, les livres sont nos trésors 
et nos délices ; lorsque nous combattons, ils sont nos 
armes ; lorsque nous avons faim, ils nous servent de 
nourriture; lorsque nous sommes malades, ils sont 
nos remèdes. Tous les religieux doivent user de ce 
secours ; mais ceux qui en ont le plus besoin, ce sont 
ceux qui vivent dans la solitude^ » 

Un trait assez curieux nous montrera comment il 
aimait les livres et comment il préférait à tout les 
délicatesses de la charité fraternelle. 

Un jour qu'il avait un entretien familier avec le 
roi Henri II, il parla de Tindigence de sa biblio- 
thèque. — « Il faut, dit le prince, vous adresser à 
des copistes qui transcriront les livres dont vous 
avez besoin. — Mais ce sont les parchemins qui me 
manquent, reprit le saint prieur. — Combien vous 
faudrait-il, poursuivit le monarque, pour faire cette 
acquisition? — Un marc d'argent, répondit saint Hu- 
gues, suffira pour longtemps. » — Le roi sourit : 
tt Comme vous êtes exigeant! » dit-il. Puis il ordonna 
de remettre immédiatement dix marcs d'argent au 
frère qui accompagnait le prieur de Witham. De 
plus, il promit de faire don au monastère d'une Bible 
complète renfermant l'Ancien et le Nouveau Testa- 
ment. Il n'oublia pas sa promesse et fît des recher- 
ches pour l'accomplir. On lui apprit que les moines 
de Saint-Swithun *, dont la résidence était à Win- 
chester, venaient d'achever une très belle Bible qui 



* M. V. 1. II, c. XIII. 

^ Ce saint est honoré le îi ou le 15 juillet. — Voir les 
Bollandistes et Mabillon, Annal, tom. III, p. 98. 

9 



— 130 — 

était destinée à leur réfectoire. Aussitôt il fît venir 
le prieur de ce monastère, et obtint de lui la cession 
de ce chef-d'œuvre de calligraphie, non sans faire 
espérer une ample compensation. Le présent royal 
ainsi trouvé fut envoyé à Witham. Les solitaires, qui 
en ignoraient la première origine, se réjouirent beau- 
coup d'un tel don. Ils admiraient à la fois l'élégante 
main du copiste et l'intelligente révision du correc- 
teur qui s'étaient réunies pour la perfection de ce 
travail. 

Quelque temps après, un moine de Winchester vint 
à Witham pour s'édifier. Selon sa coutume, Hugues 
le reçut avec la plus grande affabilité. Dans le cours 
de l'entretien, son hôte lui apprit comment le roi 
s'était procuré la Bible dont il avait enrichi les Char- 
treux. « Nous nous félicitons, ajouta le visiteur, de 
ce que votre monastère a reçu ce livre. Puisse-t-il 
vous convenir de tout point ! S'il n'est pas distribué 
d'après vos usages, nous en ferons un autre sur vos 
indications. » Plein d'étonnement, le saint prieur 
répondit : « Comment le Seigneur Roi a-t-il privé 
votre maison d'un ouvrage qui lui était si nécessaire? 
Croyez-moi, mon cher Frère, votre Bible va vous 
être restituée à l'instant.'Veuillez présenter nos ex- 
cuses à votre communauté : qu'elle nous pardonne 
le dommage qu'elle a éprouvé à notre occasion, bien 
qu'à notre insu. » Le moine fut effrayé de cette pro- 
position et conjura saint Hugues de ne pas donner 
suite à son projet, qui exposerait son couvent à per- 
dre les bonnes grâces du roi. « Est-il bien vrai, 
reprit l'homme de Dieu, que vous pouvez compter 
sur la faveur royale plus que par le passé ; et ne re- 
grellez-vous pas d'avoir ainsi acheté cet avantage?» 



— 131 — 

Le religieux affirma que tous ses confrères se ré- 
jouissaient de ce qui était arrivé. « Eh bien ! con- 
clut saint Hugues, pour rendre votre joie entière- 
ment durable, il faut tenir secrète la restitution que 
je veux vous faire de votre précieux travail. Prenez 
votre Bible, sinon je la renverrai à celui qui me Ta 
envoyée. Emportez-la maintenant, et soyez sûr que 
nous ne lui en dirons rien. » La Bible revint donc 
à ses premiers possesseurs qui la reçurent comme 
un présent du prieur de Witham : s'ils furent heureux 
de recouvrer leur beau manuscrit, ils furent encore 
plus sensibles à la charité si gracieuse qui leur pro- 
curait ce bonheur. 

A dater de ce jour, des relations affectueuses s'é- 
tablirent entre les cénobites de Saint-Swithun et 
les ermites de Witham. Dans la suite on vit deux 
religieux de Winchester entrer dans la Chartreuse 
anglaise et devenir d'excellents solitaires : c'étaient 
Robert, prieur de la cathédrale, et Raoul, sacristain, 
qui racontèrent au biographe de saint Hugues le fait 
dont nous venons de parler. 

Ce ne furent pas les seules recrues qu'attira 
l'homme de Dieu. Sa réputation de bonté et de sain- 
teté s'était promptement répandue dans toute l'Angle- 
terre, et beaucoup de visiteurs distingués venaient 
à Witham chercher des conseils ou des consolations 
qui ne leur faisaient jamais défaut. Parmi eux des 
hommes de grande science, et pourvus de riches 
bénéfices, se laissèrent totalement captiver par le 
spectacle de tant de vertus. Ils renoncèrent à la gloire 
du siècle pour se faire les humbles disciples de cette 
école d'abnégation. 

Saint Hugues, toujours prudent et circonspect, 



— 132 — 

n'ouvrait pas facilement les portes du cloître. Il 
examinait attentivement les motifs qui amenaient les 
postulants, et savait faire preuve d'une sage sévé- 
rité non moins que d'une inépuisable douceur. Maïs, 
après de sérieuses épreuves il était heureux d'intro- 
duire dans la solitude ceux qui avaient persévéré à 
solliciter cette faveur. Un Chartreux de plus, n'est-ce 
pas une bénédiction de plus pour l' Église et pour les 
âmes? 

Il est vrai que sans la ferveur la vie du cloître ne 
porte plus ses fruits de salut, et que sans des efforts 
constamment renouvelés la ferveur n*est possible 
nulle part. Le saint prieur, qui en était bien persuadé, 
ne se contentait pas de diriger les premiers essais de 
ses nouveaux religieux, il les suivait et les stimulait 
toujours autant que la discrétion le lui permettait. 
Le plus grand nombre répondaient à ses soins, mais 
il faut avouer qu'il y avait des exceptions, et que saint 
Hugues eut cruellement à souffrir surtout au sujet 
de deux de ses religieux. 

Est-il nécessaire de faire remarquer ici que Ton ne 
saurait' justement imputer à toute une société les 
fautes de quelques-uns de ses membres? Si l'Ordre 
de saint Bruno n'a jamais eu besoin de réforme, il 
ne faut pas en conclure que tous les Chartreux ont 
joui du même privilège. C'est au contraire parce que 
les branches infirmes ont été soigneusement émon- 
dées ou retranchées que l'arbre s'est conservé dans 
son ensemble plein de vigueur et de sève. 

Saint Hugues n'avait pas d'ailleurs à déplorer les 
désordres les plus scandaleux, mais il se voyait aux 
prises avec ce mal insaisissable et trop souvent incu- 
rable qui s'appelle l'inconstance. Les deux moines 



— 133 — 

qui en étaient atteints, André, ancien religieux et 
sacristain du couvent de Mucheiney *, et Alexandre 
de Lewes, ancien chanoine séculier, jouissaient d'une 
assez bonne réputation, et avaient fait un sérieux sa- 
crifice en entrant dans le cloître. Mais ils se mirent 
à regretter leur démarche et prirent en dégoût leur 
solitude. Ils s'emportèrent devant le saint prieur en 
murmures et en plaintes contre lui et contre l'Ordre 
qu'il représentait. Le premier y mettait une certaine 
retenue ; mais le second, fier delà science qu'il avait 
acquise dans le monde, donnait libre carrière à ses 
invectives.il reprochait à l'homme de Dieu de l'avoir 
séduit et trompé en le faisant rester dans un séjour 
si austère, où il fallait subir la privation de toute con- 
solation humaine, et vivre ordinairement séparé de 
la présence même des religieux. Saint Hugues s'ef- 
forçait avec une inépuisable douceur de calmer ces 
esprits inquiets, et de leur montrer les avantages et 
l'excellence de leur profession. Mais il eut la dou- 
leur de voir toutes ses exhortations rejetées, et de 
ne pouvoir empêcher le malheur qui le menaçait. 
Les deux religieux infidèles avaient en effet résolu 
de quitter leur monastère. Leur projet ne tarda pas 
à être connu de leurs confrères et même des per- 
sonnes du dehors. C'était une grande occasion de 
trouble pour la communauté, et particulièrement 
pour les solitaires entrés récemment dans le cloître. 
Hugues en fut extrêmement affligé : son cœur se 
déchirait en voyant ainsi compromises la paix de sa 
Chartreuse et la persévérance de ses religieux. Il eut 

* MichemienseouMicelniense. ou Muchelneia. — Monast. 
Anglic. t. I, p. 194, 197. 



— 134 — 

pourtant la consolation de trouver un auxiliaire très 
honorable qui donna à son Ordre un précieux témoi- 
gnage d'estime et d'admiration. 

Pierre de Blois, archidiacre de Bath, c'est-à-dire 
du diocèse où était située la Chartreuse de Witham, 
écrivain ecclésiastique dont la science et la vertu 
étaient très appréciées en France et en Angleterre, 
avait eu le moine Alexandre pour condisciple dans 
Tétude du droit. 11 apprit son funeste projet, et il 
voulut Ten dissuader dans une longue lettre où nous 
relevons les lignes suivantes : « Pourquoi déshonorer 
par une telle prévarication le saint Ordre des Char- 
treux, dont la gloire est si bien établie? N'y a-t-il 
donc plus de résine en Galaad, et n'y trouve-t-on 
point de médecin? Là vous aviez trouvé l'asile de 
pénitence, la solitude cachée, la paix de l'âme, le 
sanctuaire de la contemplation, la joie du Saint- 
Esprit, le don du salut, et le traitement efficace de 
vos maladies. Mais vous rejetez avec dégoût la manne 
céleste pour rechercher les festins de chair, vous 
songez à entrer dans une maison où le régime est 
plus délicat et plus indulgent... Réfléchissez bien à 
ce que vous quittez et à ce que vous cherchez. Vous 
abandonnez Jérusalem pour Babylone, la terre pro- 
mise pour l'Egypte, la patrie pour l'exil, le ciel pour 
l'enfer, le repos et la paix pour l'agitation et le mal- 
heur. Si le monastère des Chartreux est situé au 
milieu des montagnes et des rochers, c'est qu'il est 
l'habitation des anges plutôt que des hommes, et 
qu'il doit retentir des louanges du Très-Haut. Car 
il est écrit (Ps. cm) : C'est dans ces lieux que les 
oiseaux du ciel feront leur demeure, et leurs concerts 
résonneront au milieu des rochers. La colombe aussi 



— 135 — 

fait son nid dans les trous de la pierre, et Thomme 
prudent bâtit sa maison sur la pierre, où il ne re- 
doute ni les flots de la mer, ni Timpétuosité du vent, 
ni rinondation et le débordement de la pluie. V^rai- 
ment ce lieu est terrible, ce n'est pas autre chose que 
la Maison de Dieu et la porte du ciel. Bien que cet 
Ordre habite au sein de la plus grande solitude, son 
nom est connu au loin à cause de ses vertus reli- 
gieuses. Sa renommée par la grâce de Dieu s'est ré- 
pandue par toute la terre, avec une odeur de sua- 
vité. Dieu a planté lui-même cette vigne, qui est celle 
du Seigneur des armées. Aussi elle a pris déjà un 
étonnant accroissement, et elle a multiplié ses 
fruits. Voyez si son ombre n'a pas déjà couvert les 
montagnes, et si elle n'a pas étendu ses rameaux 
jusqu'à la mer, puisqu'elle a pris racine en Angle- 
terre'. » 

Pierre de Blois reprochait ensuite à son an- 
cien condisciple d'avoir abusé de la charité et de 
l'indulgence du prieur de William, puis il termi- 
nait en l'exhortant instamment à renoncer à son 
dessein. 

Le moine Alexandre ne céda pas à cette éloquente 
admonestation. Son parti était pris, et rien ne put 
le retenir. Tandis qu'André, le complice de sa ré- 
volte, se retirait à son premier monastère, l'ancien 
chanoine entra dans l'abbaye de Reading, qui appar- 
tenait aux moines de Cluny. 11 y obtint la faveur de 
l'abbé qui s'appelait Hugues et qui, grâce à sa ré- 
putation de science, l'admit à sa table et dans son 
entourage intime. Mais l'abbé de Reading ayant été 

• Pétri Blesens. Epist. 86. 



LIVRE DEUXIÈME 

PREMIÈRES ANNÉES d'ÉPISCOPAT 

H86-H89 



CHAPITRE I. 

SAINT HUGUES EST ÉLU ÉVÊQUE DE LINCOLN. 
1186. 



Longue vacance de Tévéché de Lincoln. — Assemblée d*Eynsham. 

— Les chanoines de Lincoln viennent élire leur pasteur. — Ils 
se partagent d*abord, mais ensuite ils choisissent à Tunanimité 
saint Hugues, qui est aussi le candidat du roi et du primat. 

— Première députation à Witham. — Hugues refuse de regarder 
l'élection comme libre et canonique. — l\ est élu une seconde 
fois dans la cathédrale de Lincoln. — Deuxième députation. 

— Le prieur ne consentira que sur Tordre du Général des Char- 
treux. — Des chanoines se rendent à la Grande-Chartreuse et 
obtiennent cet ordre. — Troisième députation qui reçoit le 
consentement de Télu. — Grande leçon donnée au sujet de la 
fuite des honneurs ecclésiastiques. 



Au nombre des évêchés qui avaient eu le plus à 
souffrir des abus de pouvoir si justement reprochés 
à Henri II par saint Hugues, se trouvait celui de 
Lincoln, l'un des plus vastes et des plus populeux 



— 140 — 

de r Angle terre. L'attention de saint Thomas de Can- 
torbéry s'était déjà portée sur la situation de ce dio- 
cèse laissé vacant depuis la mort de son quatrième 
pasteur, Robert de Chesney(il67) ; et le grand arche- 
vêque avait fait remarquer, dans une de ses lettres, ce 
triste veuvage qui devait se prolonger fort longtemps* . 

En il73, c'est-à-dire après six ans de vacance, 
Henri II avait bien fait nommer un évêque de Lin- 
coln ; mais c'était son fils naturel, Geoffroy, homme 
de guerre, peu façonné à la vie ecclésiastique, et qui 
ne reçut la consécration épiscopale qu'après la 
mort de son père, lorsqu'il fut élu archevêque d'York. 
On comprend que le diocèse de Lincoln recueillit 
peu de secours de cette nomination. Il fallut même 
que le pape intervint en H8I pour obliger Geoffroy 
à recevoir les ordres, ou à résigner son siège. Celui-ci 
s'étanl rangé à ce dernier parti, Gauthier de Cou- 
tances fut enfin consacré évêque de Lincoln en juil- 
let 1183, mais en février 1185 il fut intronisé sur le 
siège archiépiscopal de Rouen, vacant par la mort 
de Rotrou ^. 

Le court passage de ce prélat à Lincoln, fut à peine 
une interruption du veuvage de cette Église, qui se 
prolongeait ainsi depuis près de dix-huit ans, lorsque 
l'élection de saint Hugues y mit un heureux terme. 

Au mois de mai 1186, Henri II, pendant près de 
huit jours consécutifs, réunit à Tabbaye d'Eynsham, 
près d'Oxford, un certain nombre d'évêques et des 
principaux seigneurs dWnglelerre, pour délibérer 

' S. Thom. Cantuar. Epist. tom. I, p. 120, éd. J.-A. Giles. 

* Voir la Chronique de Rouen, publiée par Labbe, au 
tome I" de la Bibliot. nouvelle, p. 369; — Martène, tome 
III, Anecd.; — R. de Diceto, 615, 69^ et 726. 



— 141 — 

sur lesaflaires du royaume. Baudoin, alors arche- 
vêque de Cantorbéry, avec plusieurs de ses suffra- 
ganls, avait reçu l'hospitalité dans le monastère 
même, tandis que le roi s'y rendait chaque matin de 
son palais de Woodstock, où il retournait après les 
séances de l'assemblée. Alors se flrent quelques élec- 
tions d'évèques et d'abbés. Les chanoines de Lincoln 
se transportèrent auprès du roi pour se choisir un 
pasteur. Malgré la présence des évoques qui for- 
maient une sorte de concile, on voyait encore l'ap- 
plication d'un des articles les plus abusifs de Cla- 
rendon. « Quand il faudra pourvoir à l'église vacante, 
était-il dit à l'article 12, le roi en fera venir les prin- 
cipales personnes, et l'élection aura lieu dans sa cha- 
pelle, de son consentement, et par le conseil des 
personnes qu'il y aura mandées. » 

Les candidats ne manquaient pas pour le siège de 
Lincoln. Parmi les chanoines de ce diocèse, se trou- 
vaient des personnages distingués qui avaient place 
au conseil du roi, ou qui exerçaient des emplois 
dans son palais. On estimait beaucoup leur science, 
et leurs riches revenus ne leur attiraient pas moins 
de considération. Bien qu'ils n'eussent pas à espérer 
un accroissement de fortune dans les fonctions épis- 
copales, ils n'auraient pas tous refusé la mitre si on 
les avait sollicités de l'accepter. Mais Dieu avait son 
candidat, et il avait disposé en sa faveur le roi, vi- 
vement intéressé à réparer autant que possible les 
maux occasionnés par la longue vacance du siège de 
Lincoln. Ce candidat providentiel était le saint prieur 
de Witham. L'archevêque de Cantorbéry s'associa 
pleinement sur ce point aux désirs du monarque : et 
l'évêque de Bath, Renaud, qui avait cherché Hugues 



— H2 — 

à la Grande-Chartreuse et qui avait été le témoin de 
ses vertus et de ses succès à Witham, faisait les plus 
vives instances pour aiïermir Henri II dans son choix. 

Les électeurs en vinrent aux voix, mais ne purent 
s'accorder à cause des vues intéressées d'un certain 
nombre d'entre eux. C'est alors qu'on leur parla du 
prieur de Witham, dont la sainteté, la prudence et 
la bonté étaient bien connues. On leur dit que per- 
sonne n'était plus digne de Tépiscopat et de leurs 
suffrages. 

Une telle proposition jeta d'abord un grand effroi 
dans l'âme de ceux qui cherchaient moins les intérêts 
de Dieu que les leurs. Ils essayèrent d'écarter cette 
nomination en prétendant que notre Saint ignorait 
la langue et les usages du pays et que sa vie solitaire 
l'avait peu disposé à l'administration d'un diocèse. 
Mais on n'eut pas de peine à réfuter leurs objections 
qu'ils abandonnèrent tout à coup pour se ranger du 
côté de celui qu'ils avaient combattu. La pensée du 
roi mieux connue et plus clairement affirmée fut as- 
surément l'un des motifs de ce changement, mais 
on peut croire aussi que le mérite du saint candidat, 
défendu avec chaleur par ses partisans, brilla enfin 
avec une telle force qu'il fut victorieux de toute 
opposition. Le prieur de Witham fut élu à l'unani- 
mité évèque de Lincoln, à la grande joie du monar- 
que anglais et de sa cour. L'archevêque de Cantor- 
béry confirma l'élection, etse hâta de la faire notifier 
au saint prieur qui, retiré dans sa solitude, ne se 
doutait nullement du bruit fait autour de son nom K 



^ M. V. 1. III, c. 1. — Cf. Godwin, p. 345; — Raoul de 
Diceto, p. 631 ; — Roger de Hoveden, p. 63. 



— 143 — 

Quelques-uns des électeurs se présentèrent à 
Witham de la part du primat. Ils remirent à Hugues 
ses lettres avec celles du roi, et ils l'informèrent de 
tout ce qui s'était passé à Eynsham. Sans perdre son 
calme, le prieur ouvrit les lettres. Il y lut l'invita- 
tion pressante qui lui était adressée de se rendre au 
plus tôt auprès du roi et de l'archevêque, afin de 
fixer le jour de sa consécration. 

Il y avait de quoi éblouir Une âme moins déta- 
chée des honneurs. L'âge même où l'élu était arrivé 
ne le préservait pas nécessairement des séductions 
d'un tel avenir. L'ambition n'est pas seulement le 
partage des jeunes gens ; elle exerce surtout son 
empire sur l'âge mûr et parfois sur la vieillesse. Au 
<léclin de la vie, outre le besoin qu'on ressent de 
communiquer autour de soi les fruits d'une longue 
expérience, il est facile de s'apercevoir qu'on risque 
de n'être bientôt plus compté pour rien, à moins 
d'être compté pour beaucoup et de jouir d'une au- 
torité à laquelle s'attache une grande considération, 
telle que lautorité épiscopale. Au moyen-âge spé- 
cialement les prérogatives temporelles les plus re- 
cherchées étaient accordées aux pontifes de l'Église : 
en Angleterre, ils marchaient de pair avec les pre- 
miers seigneurs et avaient fréquemment les plus 
hautes charges du royaume. L'amour-propre si dé- 
licieusement captivé par un pareil appât ne man- 
que pas, dans ces occasions, de spécieux prétextes 
pour se déguiser sous l'apparence du désir du bien. 
Ne faut-il pas employer les talents donnés par Dieu 
au lieu de les enfouir? La carrière épiscopale n'est- 
elle pas le dénouement logique d'une vie exemplaire, 
et n'offre-t-elle pas au zèle sacerdotal le champ 



— U4 — 

le plus vaste et les plus abondantes satisfactions? 

Toutes ces considérations purent bien traverser 
comme un éclair Tesprit de saint Hugues, mais elles 
ne firent aucune impression sur lui. Il entrevit sans 
doute que la prophétie du vieux Chartreux dont il 
avait été Tinfirmier, allait recevoir son accomplisse- 
ment, mais il résolut immédiatement de retarder par 
tous lesmoyens Tévènement qu'il redoutait. 

La réponse qu'il fit aux chanoines de Lincoln est 
vraiment digne d'un fils de saint Bruno, qui se 
souvient comment le fondateur de son Ordre s'est 
retiré au désert pour fuir les honneurs ecclésiasti- 
ques. « Il n'est pas étonnant, dit-il, que le seigneur 
archevêque, et le seigneur roi lui-même me voient 
avec plaisir promu à une charge dont je suis indigne. 
Pour le roi, c'est tout naturel : il est heureux de ce 
témoignage d'estime donné aux religieux qu'il a 
fait venir de si loin ; quant au seigneur archevêque, 
il voit bien peu de ses collègues et coadjuteurs revê- 
tus comme lui de l'habit religieux ' : il n'est donc 
pas surprenant qu'il désire en augmenter le nombre, 
et s'associer des prélats élevés sous la discipUne 
monastique. Mais vous ne devez pas vous régler 
d'après ces désirs. A vous seuls appartient le droit 
d'élire librement le pasteur dont vous aurez à suivre 
la direction. D'ailleurs, ce n'est pas dans le palais 
du roi, ni même dans un concile d'évêques, mais 
dans le chapitre de la cathédrale de chaque diocèse 



* Baudoin était Cistercien^ il avait été abbé de Ford, dans 
le Devonshire. Il y avait aussi à ce moment dans Tépiscopat 
anglais Gilbert, abbé de Glocester, évoque d'Hereford^ puis 
de Londres ; Jean, de Tordre de Clteaux, évéque de Nor-< 
wich ; et peut-être d'autres encore. 




lJU 



^ 145 — 

que doit être faite régulièrement Télection d'un 
pontife. Pour agir autrement, il faut qu'il y ait un 
schisme déclaré, ou d'autres obstacles de cette gra- 
vité. Voici donc mon humble sentiment sur ce qui 
s'est passé. Tout ce qui a été fait dans cette élection, 
je le tiens pour nul et non avenu. Croyez-moi, n'y 
attachez pas plus d'importance et, avec la bénédic- 
tion de Dieu, retournez à votre église. Là faites une 
élection vraiment canonique, en appelant à votre 
secours les lumières de l'Esprit-Saint. Ne consultez 
point pour cela la volonté du roi, ni celle de l'ar- 
chevêque ou de quelque autre personnage humain, 
mais celle du Dieu tout-puissant. Voilà tout ce que 
je puis vous dire. Que l'Ange du Seigneur vous 
accompagne dans votre retour à Lincoln ! » 

Fort édifiés, mais peu satisfaits de cette réponse, 
les chanoines employèrent toute leur éloquence pour 
persuader au prieur de Wilham de se présenter au 
moins devant le roi ou devant l'archevêque. Ils 
échouèrent complètement, et retournèrent en hâte 
auprès de ceux qui les avaient envoyés. Le récit de 
leur entrevue avec saint Hugues excita l'admiration 
de tous leurs confrères qui se félicitèrent d'ap- 
prendre ainsi à connaître leur nouveau pasteur. Ils 
louaient à l'envi sa franchise, sa discrétion, sa sa- 
gesse, son zèle pour la liberté de l'Église, toutes les 
vertus dont saint Hugues venait de leur donner le 
gage. Les restes des anciens préjugés de quelques- 
uns d'entre eux disparurent tout à fait. Le chapitre 
de Lincoln, conformément aux avis de notre Saint, 
s'assembla dans l'église cathédrale, et l'élut de nou- 
veau à l'unanimité. 

Une nouvelle députation se rendit à la Chartreuse 

10 



— U6 — 

de Witham. Elle était munie des lettres du chapitre 
qui suppliait le saint prieur d'accepter le siège 
épiscopal. Le roi et l'archevêque renouvelaient aussi 
leurs instances. Il semblait que cette fois nulle ré- 
sistance n'était possible, et ce fut avec une joie 
pleine d'assurance, que les députés, plus nombreux 
que les premiers, s'acquittèrent de leur mandat. 
Hugues les écoula tranquillement, après avoir lu les 
lettres qu'ils lui apportaient ; puis il leur parla en 
ces termes : a II est surprenant que des hommes 
aussi sages et aussi cultivés que vous l'êtes, portent 
leur choix sur un ignorant et un sauvage comme 
moi. Pourquoi vouloir m'arracher à la solitude qui 
m'est si douce et si chère depuis mon enfance ? 
Pourquoi me jeter au milieu des assemblées publi- 
ques et dans le dédale des affaires qui me sont tout 
à fait étrangères et inconnues ? Mais je vois bien que 
mes raisons ne vous persuadent point. Sachez donc 
qu'il n'est pas en mon pouvoir de consentir à ce que 
vous me proposez. Je suis moine, et je dois obéis- 
sance jusqu'à la mort au prieur qui m'a envoyé dans 
ce royaume. C'est lui qui m'a confié cette maison : 
il ne m'est pas permis de l'abandonner pour un au- 
tre séjour. Je sais que le seigneur archevêque de 
Cantorbéry est le primat de l'Église d'Angleterre 
sous l'autorité du souverain Pontife ; mais en cette 
affaire, il y a un autre supérieur auquel je suis sou- 
mis. 11 vous faut donc renoncer à votre projet, ou 
bien entreprendre le long voyage de la Grande-Char- 
treuse. Sans l'ordre de mon prieur, personne ne char* 
géra mes épaules du fardeau si lourd de l'épiscopat. » 
Les députés durent donc encore s'en retourner 
sans le consentement désiré, mais ils emportèrent 



— 147 — 

une estime croissante des vertus de leur futur pas- 
teur. Sur leur rapport, quelques membres notables 
du chapitre de Lincoln furent envoyés à la Grande- 
Chartreuse, où ils présentèrent la requête des cha- 
noines, appuyée par les prières du roi et par les 
instances du primat. 

C'était alors le R. P. Dom Jancelyn qui gouvernait 
rOrdre des Chartreux. Il avait connu le prieur de 
William avant son départ, et il Tavait revu depuis à 
l'occasion du Chapitre général *. Il n'ignorait pas les 
rares aptitudes dont notre Saint était doué pour les 
fonctions épiscopales, la faveur que lui témoignait 
Henri II, et le grand bien qui pouvait résulter du 
sacrifice demandé aux Chartreux. Ce sacrifice était 
loin d'être sans précédent. Malgré son attachement 
pour la vie solitaire, l'Ordre de saint Bruno avait 
déjà cédé un certain nombre de ses religieux aux 
Églises qui désiraient se placer sous leur houlette 
pastorale. Pendant plus d'un siècle (H 32-1 248), 
tous les évêques qui se succédèrent sur le siège de 
Grenoble furent tirés du cloître des Chartreux ; et à 
la mort de saint Hugues, on comptera un cardinal 
et trente-deux archevêques ou évêques, sortis de la 
même retraite. Ces religieux ne cessaient pas de 
vivre en Chartreux autant que le permettaient leur 
nouveau ministère : ils continuaient donc à honorer 
leur Ordre et pouvaient même efficacement contri- 
buer à sa propagation. Ce dernier motif devait par- 
ticulièrement sourire à Dom Jancelyn, sous l'admi- 
nistration et sous l'impulsion duquel la famille de 
saint Bruno prit un grand accroissement. 

^M.V.l. III, c.xiv. 



— 148 — 

On comprend dès lors que les chanoines anglais 
aient eu plus de succès à la Grande-Charlreuse qu'à 
William. Ils furent accueillis avec honneur et eurent 
bientôt obtenu ce qu'ils souhaitaient. C'était l'ordre 
adressé à Hugues^ par son Général et ses anciens 
confrères, d'obéir sans hésitation à l'archevêque de 
Cantorbéry et. d'accepter une charge qui s'offrait à 
lui comme le joug du Seigneur. Les députés se hâ- 
tèrent de retourner en Angleterre et de présenter 
cet ordre à leur élu qui n'eut plus qu'à se soumettre 
et à se préparer à la consécration épiscopale. 

L'humble résistance de notre Saint, comparée à 
l'avide empressement de quelques-uns de ses con- 
temporains, inspire à son biographe des accents 
pleins de noblesse et d'éloquence. « Quelle leçon, 
s'écrie-t-il, pour ceux qui veulent à tout prix arriver 
à l'épiscopat, qui par des chemins tortueux veulent 
s'élever au faîte des honneurs ecclésiastiques I Ah 1 
qu'ils examinent donc s'ils valent mieux que ce saint 
homme, s'ils ont plus de vertus, s'ils sont plus riches 
en sainteté, plus ornés de mérites ! Il était parfai- 
tement versé dans l'art de se préserver des atteintes 
du péché et d'en guérir les autres ; il possédait avec 
la plus grande abondance la doctrine du salut ; et 
pourtant il ne savait que s'appliquer ces paroles du 
prophète (Jérém. 3) : Je ne suis pas médecin, et je 
n'ai pas de pain dans ma maison ; gardez-vous de 
m'établir prince du peuple. — Mais plus il considé- 
rait son néant et son impuissance, plus il méritait la 
plénitude de l'esprit de Dieu^ » 

« M. V. 1. III, c. IV. 



CHAPITRE II. 

SACRE ET INTRONISATION, 
il 86. 



Préparation providentielle à répîscopat. — Hugues y ajoute une 
préparation prochaine. — Il part pour Londres avec les dépu- 
tés. — Son bagage de Chartreux*. — Sacre à Westminster. — 
L'évéque, d'après la liturgie. — Un songe prophétique. — Intro- 
nisation à Lincoln. — Refus du présent demandé par Tarchidia- 
cre de Cantorbéry. — Naïve prodigalité. 



Le divin Pontife, selon Tordre de Melchisédech 
s'était chargé lui-même de préparer son serviteur 
à Tonclion épiscopale. S'il l'avait fait naître dans 
une famille non moins distinguée par sa foi et sa 
piété que par la noblesse du sang, c'était pour lui 
donner cette élévation de pensées et de sentiments 
qui doit caractériser un prince de l'Église. S'il l'avait 
dès son enfance retiré du monde et caché dans le 
paisible prieuré de Villard-Benoît, c'était pour le 
soustraire à tous les dangers qui auraient compromis 
son innocence et pour l'initier auprès des chanoines 
réguliers à la vie cléricale, puis au ministère ecclé- 
siastique. S'il l'avait détaché de ses fonctions pasto- 
rales à Saint-Maximin en l'envoyant dans le désert 
de la Grande-Chartreuse, ce n'était pas pour stériliser 
les talents qu'il lui avait confiés, mais pour les fé- 
conder et les multiplier ; c'était pour le faire prélu- 



— 150 — 

der, par la recherche de la plus haute perfection, 
à la sainteté nécessaire aux pontifes. Enfin s'il l'avait 
éprouvé par diverses tentations, s'il avait déjà exigé 
de lui le sacrifice d'une partie de la vie solitaire en 
l'appelant aux charges extérieures de son Ordre, 
c'était pour le disposer peu à peu aux luttes et aux 
agitations au milieu desquelles devait s'écouler son 
épiscopat. 

En jetant derrière lui un regard attentif, saint 
Hugues ne pouvait se dissimuler cette préparation 
providentielle^ mais il ne s'en croyait pas moins 
obligé à des efforts nouveaux dans l'attente d'une vie 
si nouvelle et si pleine de périls. « Pendant les divers 
voyages des députés du chapitre de Lincoln, dit son 
biographe, Hugues était loin de rester oisif. Avec 
toute l'énergie dont il était capable, il travaillait 
nuit et jour à faire des progrès dans la componction 
du cœur et dans la pureté qui est le fruit d'une 
prière incessante. Il faisait ainsi ses préparatifs, non 
point en se procurant des vêtements précieux ou des 
vases splendides, mais en disposant son âme à la 
tentation. A la pensée de son prochain changement 
d'existence, il avait les mêmes impressions que le 
matelot à l'approche de la tempête, ou le guerrier 
au signal du combat. Il s'occupait d'amasser avec 
l'aide de Dieu les ressources nécessaires pour le jour 
où il devait être oint d'une huile de joie, ne songeant 
pas au festin extérieur qu'il aurait à présider, mais 
au banquet qui devait rassasier son âme. Rien ne 
lui paraissait plus misérable qu'un évêque qui aurait 
été tout inondé au dehors, pendant son sacre, de 
l'huile sacramentelle, et tout desséché à l'intérieur 
par les plaies de sa conscience. Pour prévenir cet 



— 151 — 

immense malheur que son humilité lui faisait redou- 
ter, il préparait son âme comme s'il n'avait encore 
rien fait pour la sanctifier. Au lieu de se représenter 
les honneurs dont il allait être entouré, il songeait 
à la solitude qu'il allait perdre, au calme de Toraison 
qu'il lui fallait abandonner. Ainsi qu'il nous le ra- 
contait souvent en gémissant, personne ne saurait 
exprimer l'angoisse qui lui mordait le cœur, à la vue 
de cette cellule si paisible qu'il lui faudrait bientôt 
quitter pour un palais rempli du tumulte des affaires. 
La psalmodie allait donc céder le pas aux procès, 
les études sacrées aux vaines rumeurs ; ce qui lui 
faisait craindre de voir aussi les fantômes de l'enfer 
succéder à la contemplation des choses célestes. 
Enfin, lorsqu'il apprit le retour des députés, qu'il 
aurait mieux aimé savoir encore au commencement 
de leur voyage, il ne cessait de fortifier ses religieux 
par ses exhortations paternelles, et, leur faisant 
part de son angoisse, il se recommandait vivement 
à leurs prières * . » 

Le jour du départ arriva. On vit alors sortir de 
Wilham, dans la direction de Londres, une troupe 
de cavaliers montés sur des chevaux magnifiques, 
aux harnais dorés. Un seul d'entre eux avait une 
monture sans ornements, et même surchargée d'un 
ballot de forme singulière. Celui qu'on aurait pu 
prendre aisément pour le valet des autres, était ce- 
pendant leur chef et leur seigneur : c'était l'évêque 
élu de Lincoln au milieu de ses chanoines. Au mo- 
ment où il montait en dignité, il ne voulait pas 
abandonner l'humiHté de sa vie antérieure, et il 

M. V.,1. III, c. IV. 



— 152 — 

s'efforçait de mettre en pratique ce conseil du Sage : 
« Plus vous êtes appelé aux grandeurs, plus vous 
devez vous humilier (Eccli. lu, 20). » Il se plaisait 
donc à se distinguer de son brillant cortège par le 
plus simple appareil. Il ne rougissait pas même de 
porter, attachées à sa selle, les peaux et pelisses 
dont il se servait selon Tusage des Chartreux de son 
temps. Ses compagnons de voyage s'empressèrent 
de lui offrir de se charger eux-mêmes de ce pauvre 
et volumineux bagage. Ni leurs observations ni leurs 
plaisanteries ne purent ébranler la résolution que 
notre Saint avait prise de ne rien changer à ses 
usages monastiques avant son sacre. Ils étaient tout 
confus d'une telle simplicité, qui faisait trop con- 
traste avec leur riche équipement. 

Comme on approchait de Winchester, leur em- 
barras s'accrut à la nouvelle que plusieurs membres 
de la famille royale et une grande foule de peuple 
devaient se porter à la rencontre du nouvel élu. 
Alors l'un des clercs de la suite n'y tint plus : il coupa 
secrètement les courroies qui serraient ces fâcheuses 
peaux de mouton , et s'en empara sans la permission 
de l'homme de Dieu, absorbé dans ses saintes pen- 
sées. Cela n'empêcha pas notre Chartreux de s'hu- 
milier au milieu des ovations que lui firent décerner 
ses vertus. 

Avant son sacre, il fut appelé à siéger au concile 
de Marlborough (14 septembre), où se trouvait avec 
le roi l'archevêque de Cantorbéry ^ Henri II l'ac- 
cueillit avec une grande joie et lui prodigua ses pré- 
sents avec une munificence vraiment royale. 11 lui 

•Benedict. Abbas, p. 453. 



— 153 — 

donna des vases précieux en or et en argent : il lui 
fournit les divers objets nécessaires à son service, et 
voulut même se charger de la majeure partie des 
frais du sacre. 

L'imposante cérémonie eut lieu le 21 septem- 
bre 1186, jour de la fête de saint Matthieu, dans 
l'une des chapelles de Westminster, à Londres ^ 
Ce fut l'archevêque de Cantorbéry, Baudoin, moine 
et successeur du moine italien, saint Augustin, qui 
donna l'onction épiscopale à notre saint prieur, dans 
la célèbre abbaye où se faisait le couronnement des 
rois et où reposaient les restes de saint Edouard le 
Confesseur ^. Les ornements pontificaux dont se 
servit le nouvel évêque pendant son sacre étaient 
fort simples et sans luxe, depuis les sandales jusqu'à 
la mitre. Saint Hugues les avait choisis ainsi par 
humilité et les destinait à revêtir son corps au jour 
de ses funérailles^. Cette grande pensée de la mort 
dominait son âme au milieu des splendeurs liturgi- 
ques qui l'entouraient. N'était-ce pas le meilleur 
moyen d'envisager l'épiscopat, non comme un hon- 
neur séduisant, mais comme une charge redoutable 
dont il faudrait bientôt rendre compte? N'était-ce 
pas le secret de se pénétrer profondément de toutes 
les admirables leçons qui sont adressées à l'évêque 
pendant sa consécration, et de sentir ruisseler, non 
seulement au dehors, mais surtout au centre le plus 
intime du cœur, l'onction de l' Esprit-Saint? 

Quelle que fût la perfection antérieure de notre 

• Ibid. 

* En même temps que Tèvèque de Lincoln fut sacré Guil- 
laume de Horehalle, évoque de Wopcester. 

' M. V., 1. V, c. XVI. 



— 154 — 

Saint, une transformation nouvelle s'opéra en lui en 
ce moment solennel où il devint Pontife. Quand il 
reçut l'imposition des mains, ce fut avec la ferme 
résolution de ressusciter sans cesse en lui cette 
grâce insigne, et d'être tout à fait un apôtre. Quand 
l'huile sainte coula sur sa tête et sur ses mains, une 
effusion abondante de la charité divine élargit son 
âme et lui donna des entrailles paternelles pour le 
troupeau confié à ses soins. Quand il prit la crosse, 
il se sentit la force de la porter avec une invincible 
fermeté, et de faire au besoin courber devant elle le 
sceptre des plus fiers monarques. Quand l'anneau 
pastoral lui fut mis au doigt, il s'éprit d'une indisso- 
luble affection pour l'Église avec laquelle il contrac- 
tait alliance au nom de TÉpoux divin. Quand la mitre 
ceignit sa tête, il prit la plus haute idée de la ma- 
jesté pontificale, et des vertus sublimes qui doivent 
en former la couronne. Vers la fin de la cérémonie, 
quand revêtu de tous ses ornements, il donna sa 
première bénédiction épiscopale, on pouvait lui 
appliquer déjà ces paroles de l'Écriture et de la Li- 
turgie qui se chantent maintenant en son honneur : 
« Voici le grand prêtre, qui a plu à Dieu, et qui s'est 
trouvé juste... Dieu Ta fait grandir pour le mettre à 
la tête de son peuple. 11 lui a confié le pouvoir de 
bénir toutes les nations, et il a confirmé son alliance 
sur sa tête. Il l'a entouré de ses bénédictions, il Ta 
fortifié dans sa miséricorde ; il l'a exalté en pré- 
sence des rois, et il lui a donné une couronne de 
gloire * . » 

Après sa consécration, l'évêque de Lincoln se mit 

^ Commun des Confesseurs Pontifes, Épitre. 



— 155 — 

en route sans tarder pour se rendre dans son diocèse 
et se faire installer dans sa cathédrale. Il était d'u- 
sage * que le nouveau prélat, 4a veille de son entrée 
solennelle, se retirât dans le prieuré de Sainte-Ca- 
therine-lès-Lincoln pour y passer la nuit, Hugues 
fut heureux de se préparer dans le silence et la 
prière à la prise de possession de son siège. Il pro- 
longeait son oraison, même après TOfTice de xMatines, 
lorsque le sommeil le gagna. C'est alors qu'il enten- 
dit en songe une voix céleste qui lui adressait ces 
paroles du prophète : « Tu es en marche pour sau- 
ver ton peuple, pour le sauver avec Taide de ton 
Christ^. » Le saint évêque se réveilla aussitôt et se 
réjouit de Tencouragement mystérieux qui venait de 
lui être accordé par le Dieu tout-puissant, dont 
rÉcrituredécritaumêmeendroit Téternel triomphe. 
Le jour venu, il se rendit à pied à la cathédrale, 
au milieu des habitants de Lincoln, empressés de 
voir et de bénir celui qui venait à eux au nom du 
Seigneur. La bonté paternelle qui se manifestait sur 
le visage du nouvel évêque lui gagna tous les cœurs, 
mais on vit bientôt que la fermeté la plus énergique 
ne lui ferait pas défaut dès qu'il verrait un abus à 
réprimer. L'archidiacre de Cantorbéry, chargé de 
rintroniser de la part du primat, fut le premier à 
en faire l'expérience. Il s'attendait, d'après la cou- 
tume, à recevoir un présent assez considérable^. 



* On le voit dans un Consuetudmarium conservé à la bi- 
bliothèque de Tévèchéde Lincoln. 

^ Egressus es in saiutem populi tui, in salutem, cum Chrisio 
tuo. Habacuc, m, 13. — Vita meirica, v. 714-724. 

* Antiquités de Cantorbéry, par Sommer et Battely. Ap- 
pendice XXVIII. 



— 156 — 

Lorsqu'il en fit la demande, il reçut celte brève 
réponse : « Je donnerai pour le trône ce que j'ai 
donné pour la mitre, rien de plus. » L'archidiacre, 
tout confus, dut se contenter de l'honneur d'avoir 
installé un évêque aussi intègre, et de la leçon qu'il 
reçut, leçon qui valait plus qu'un riche présent. 

Ceux qui auraient pu être tentés, en cette circons- 
tance, d'accuser notre Saint d'avarice ou de mes- 
quine parcimonie, furent le même jour témoins de 
sa grande libéralité. Comme on préparait un festin 
solennel à l'occasion de son entrée à Lincoln, le 
majordome que le roi avait voulu lui choisir lui- 
même, vint prendre les ordres de son maître. Il fit 
remarquer qu'il était convenable de tuer quelques- 
uns des daims enfermés dans le parc de l'évêché, et 
il ajouta que c'était au seigneur évêque à en fixer le 
nombre. « Mais, dit notre Saint, vous pouvez .en 
prendre trois cents ; et si ce n'est pas assez, ajoutez 
ce qu'il faudra. » Cette naïve prodigalité vint aux 
oreilles du roi et des courtisans qui étaient habitués 
à faire plus de cas d'un tel gibier. Ils s'en égayèrent 
beaucoup, et les daims de l'évêque de Lincoln pas- 
sèrent en proverbe. 

Un autre fait plus poétique et plus mémorable, 
mais non moins authentique, appela l'attention sur 
les débuts de l'épiscopat de notre Saint, et se pro- 
longea ensuite jusqu'à la fin de ses jours. On nous 
permettra d'en relever la haute signification, et de 
l'exposer avec les détails donnés par les témoins 
contemporains. Nous expliquerons ainsi l'impression 
qu'il a produite dans la mémoire du peuple ; nous 
montrerons pour quelle raison saint Hugues est 
ordinairement représenté avec un cygne à ses pieds. 



CHAPITRE III. 



LE CYGNE DE SAINT HUGUES. 

La poésie divine dans les Vies des Saints. — Relations merveilleu- 
ses des animaux, des oiseaux en particulier, avec les serviteurs 
de Dieu. — Les hirondelles de saint Guthlac. — Les plongeons 
de saint Martin. — L'oie sauvage du prieur de Witham. — Le 
cygne de saint Hugues. — Son arrivée à Slow. — Son attache- 
ment au saint évéque qu'il défend contre tous. — Sa joie au 
retour de son maître. — Sa tristesse la dernière fois qu'il le 
voit. — Signification de ces rapports. — Le cygne représenté 
à c6té de saint Hugues. 



Sans rien perdre de leur valeur historique, les 
Vies des Saints forment dans leur ensemble un poè- 
me aussi varié que ravissant, écrit par la grâce dans 
les actions des serviteurs de Dieu, avant d'être tra- 
duit plus ou moins imparfaitement par la main des 
hommes. Les pages les plus gracieuses de ce chef- 
d'œuvre sont celles qui nous décrivent les rapports 
des créatures inférieures avec ces âmes régénérées 
auxquelles fut souvent accordée une partie des pri- 
vilèges de nos premiers parents dans Tétat d'inno- 
cence. Il faudrait plaindre ceux qui, à la lecture de 
tels récits, se renfermeraient froidement dans un 
scepticisme moqueur. On pourrait leur rappeler à 
bon droit la sentence, pleine de profondeur, de saint 
Cadoc, moine et barde anglais du VP siècle. « Nul 
n'est fils de la science, disait-il, s'il n'est fils de la 
poésie. » C'est mutiler l'histoire, en effet, que d'en 



— 158 — 

retrancher sans examen les faits qui portent le ca- 
chet du merveilleux et du surnaturel, faute de sa- 
voir s'élever à la connaissance de cette poésie divine 
dont les règles sont en dehors des lois ordinaires de 
la nature. « Il ne faut pas s'étonner, écrivait le vé- 
nérable Bède, si celui qui obéit loyalement et fidè- 
lement au Créateur de l'univers, voit à son tour les 
créatures obéir à ses ordres et à ses désirs *. » 

C'est ce que nous remarquons dans la vie d*une 
foule de saints et en particulier dans celle de saint 
François d'Assise, qui à l'époque où nous a conduit 
notre récit, était encore dans sa première enfance •. 

Les oiseaux, qui jouent un beau rôle dans son 
histoire, avaient eu avant lui des rapports non moins 
gracieux avec d'autres ascètes. On se rappelle le 
corbeau qui apportait chaque jour un demi-pain à 
saint Paul l'ermite, et qui ne manqua pas de four- 
nir un pain entier lors de la visite de saint Antoine. 
Un autre corbeau venait, au contraire, à Subiaco, 
demander à saint Benoît une part dans chacun de ses 
repas. A ces faits attestés l'un par saint Jérôme et 
l'autre par saint Grégoire le Grand, joignons ce qui 
est dit de saint Guthlac, ermite anglais mort au 
commencement du WIW siècle. Les hirondelles ve- 
naient en gazouillant se poser sur ses épaules ou sur 
ses genoux, sur sa tête ou sur sa poitrine ; et lui, de 
son côté, leur bâtissait de ses propres mains des nids 
dans de petites corbelles de joncs et de brins de 
paille, qu'il posait sous le chaume de sa cellule, où 
chaque année ses aimables hôtesses venaient retrou- 

* Vita S. Cuthberti, c. xiii. 
^ Il naquit en 1182. 



— 159 — 

ver leur gîte accoutumé. « mon père, lui disait un 
visiteur étonné, comment avez-vous inspiré tant de 
confiance à ces filles de la solitude ? — Ne savez-vous 
pas, répondit Termite, que celui qui s'unit à Dieu 
dans la pureté de son cœur voit à son tour les êtres 
de la création s'unir à lui ? Les oiseaux du ciel com- 
me les anges peuvent fréquenter ceux qui ne fréquen- 
tent pas la société des hommes *. » 

Qu'on nous permette de citer encore ce que Sul- 
pice Sévère raconte de saint iMartin de Tours. Le 
grand évêqueduIV* siècle, visitant son diocèse et 
marchant sur les bords de la Loire, suivi d'une foule 
nombreuse, y aperçut des oiseaux aquatiques, nom- 
mésplonffeonSy qui poursuivaient et avalaient le pois- 
son. « Voilà, dit-il, voilà l'image du démon : voilà 
comment il tend ses pièges aux imprudents, comment 
il les dévore et comment il n'est jamais rassasié. » 
Et aussitôt il ordonne à ces oiseaux aquatiques de 
quitter les eaux où ils nageaient, et d'aller demeurer 
désormais audésert. A sa voix, dit l'histoire, et à la 
grande admiration de la multitude, les oiseaux pour 
lui obéir, sortirent du fleuve et gagnèrent en troupe 
les coteaux et les forêts voisines *. 

Le saint évêque de Lincoln, qui avait beaucoup de 
dévotion pour le thaumaturge des Gaules, jouit, bien 
que sous une autre forme, d'un pouvoir semblable. 

* Vita5. Guthlaci — Moines d'Occident, t. V, p, 124. 

*Sulp. Sev. Epist. IIL — Moines d'Occident, 1. VI, c. v. 
— M. de Montalembert à qui nous avons emprunté la tra- 
duction de ce récit, et qui cite au même endroit d'autres traits 
semblables mais moins certains, croit que le nom deMartins- 
pêcheurs, donné aux plongeons^ a son origine dans ce qui 
vient d'être rapporté. 



— 160 — 

Nous savons déjà qu'à la Grande-Charireuse, il 
captivait par sa douceur les oiseaux et les écureuils. 
A Witham, il avait conservé le même empire, et 
Ton avait vu pendant trois ans une harnache (bumeta 
ou bemeca), sorte d'oie sauvage, fréquenter avec con- 
fiance la cellule du bon prieur et manger dans sa main 
lesmiettesqu'illui présentait. Elle nequittaitrhomme 
de Dieu qu'au moment de la couvée, et elle reparais- 
sait ensuite suivie de ses petits ^ Son souvenir, tou- 
tefois, est resté beaucoup moins vivant que celui du 
cygne dont nous avons à retracer les relations avec 
notre saint évêque. 

Il fit sa première apparition, le jour même ou le 
lendemain de l'intronisation du Saint, dans l'un des 
domaines épiscopaux, appelé Stow, situé à huit milles 
environ de la ville de Lincoln, et agréablement en- 
touré de forêts et d'étangs. Il fit preuve d'abord de 
l'humeur la plus sauvage en exterminant les oiseaux 
de son espèce qui nageaient en grand nombre au- 
tour de lui. Beaucoup plus grand qu'eux, il les dé- 
passait en force et en prestance, « autant qu'un 
cygne ordinaire l'emporte sur une oie. » Lorsque 
saint Hugues vint pour la première fois dans cette 
résidence, on voulut lui amener le noble oiseau. Au 
lieu de résister, comme on s'y attendait, le cygne se 
laissa aussitôt prendre et conduire dans la chambre 
de l'évêque ; il prit immédiatement et mangea le pain 
que lui offrait notre Saint dans sa main ; et dès lors 
comme l'animal le plus doux et le plus apprivoisé, 



* Girald, i, ci i. - Vita metric, v, 604-610. — La harna- 
che est appelée aussi oie nonette. Voir Du Cange, à Tarti- 
cle Bernaca. 



— 161 — 

il s attacha à lui, ne craignant pas de se laisser cares- 
ser par lui, et ne redoutant pas auprès de lui le 
bruit et la présence des nombreux visiteurs qui sur- 
venaient. Bien plus, on le voyait parfois plonger sa 
tête et son long cou dans les larges manches de Té- 
vêque, comme dans une eau limpide, et s'y baigner 
pour ainsi dire en manifestant son contentement par 
le son de sa voix. Il prévoyait et annonçait trois ou 
quatre jours à l'avance le retour de saint Hugues : 
il s'agitait alors, frappait l'eau de ses ailes, voltigeait 
en poussant des cris joyeux ; puis, sortant de son lac, 
comme pour s'élancer à la rencontre de son maître, 
il parcourait à grands pas la cour intérieure ou se ren- 
dait jusqu'à la première porte. Au reste, personne 
autre n'obtenait la familiarité de ce cygne, qui 
même cherchait à défendre le saint évêque contre 
ses visiteurs ou les clercs de sa suite, allant jusqu'à 
les menacer de son bec et de ses ailes. 

L'un des écrivains estimés de ce temps, Girald de 
Cambrie, qui passa plusieurs années à Lincoln sous 
l'épiscopat de saint Hugues, fut témoin oculaire de 
ces faits, et les consigna du vivant même de notre 
Saint dans son ouvrage intitulé : Yita S. Remigii 
(c. xxfx). En observateur éclairé il examina attenti- 
vement le cygne, et la description qu'il en a laissée 
répond à peu près à celle que les naturalistes don- 
nent du cygne sauvage dont le bec, la tête et le cou 
sont nuancés de jaune *. 

* Voici cette description : « Olor novus et nunquarin antea 
ibi visus advolavit. Qui, infra paucos dies, oignes quos ibidem 
reperit plures mole suœ magnitudinis omnés oppressit et in- 
teremit ; uno tamen feminei sexus, ad societatis solatium; 
non fecunditatis augmentum, reservato. Erat enim tanto 

11 



— 162 — 

Le chapelain de saint Hugues, qui a recueilli 
ce témoignage dans son récit, y ajoute les détails 
fournis par sa propre expérience. « Nous avons cons- 
taté par nous-même, dit-il, qu'en présence du cy- 
gne, il n'était pas possible de s'approcher de l'évê- 
que, sans être attaqué par le fier oiseau. Lorsqu*il 
veillait près du lit où dormait son maître, il nous 
mettait souvent dans un grand embarras. Si l'on 
avait besoin de passer devant le lit, on voyait aussi- 
tôt se dresser le cygne qui s'opposait avec acharne- 
ment à celte démarche. Essayait-on de l'intimider 
et d'employer la force, il poussait aussitôt des cris 
affreux. II fallait bien céder, sous peine de troubler 
le repos de l'évêque. Ni flatteries, ni caresses ne pou- 
vaient fléchir son zèle qui lui faisait poursuivre tous 
les hommes qu'il voyait pour la défense d'un seul. 

« Pendant l'absence du prélat, le gardien du ma- 
noir lui portait sa nourriture : le cygne daignait 
alors avancer vers le bord de son élang ; mais aus- 



fere cigno robustior, quanto cignus ansere major ; cigno 
tamen in omnibus, et prœcipue in colore et candore simiili- 
mus. Prœter quantitatem etiam hoc distante, quod tumorem 
in rostro atque nigredinem more cignorum non prœferebat ; 
quinimo locum eumdem rostri planum, croceoque decenter 
colore, una cum capite et colli parte superiore distinctum 
habebat. » — Sylvestre Girald, archidiacre de Menewith 
ou Saint-David, dont les travaux historiques sont sou- 
vent cités par les annalistes de l'Angleterre, vint habiter 
Lincoln en 1192, et y resta jusqu'au 30 juin 1199. Il par- 
le d'une de ses visites à Stow dans une lettre adressée à 
saint Hugues au sujet d'un bénéfice que Técrivain gallois 
possédait alors dans le diocèse de Lincoln. Cette lettre fait 
partie du recueil intitulé Symbolum Electorum (Ep. xxii) et 
publié dans le tome P' (p. 259) de la nouveUe édition des Œu- 
vres de Girald. 



— 163 — 

sitôt qu'il s'était rassasié, il se retirait en pleine 
eau. Dès que l'évêque était de retour, le serviteur 
n'était pas traité plus doucement que ses compa- 
gnons par l'oiseau qui le repoussait comme s'il ne 
l'avait jamais vu. Il n'oubliait pas ainsi son maître. 
Lorsque celui-ci restait près de deux ans sans revenir 
à Stow, le cygne allait au-devant de lui avec de si 
vivesdémoostrationsde joie qu'il rendait évidente son 
impatience de le revoir. D'après le témoignage des 
serviteurs et des voisins, nous savons qu'il annonçait 
par ses gestes et ses cris l'arrivée de l'évoque au 
moment où personne ne s'y attendait, il fallait le 
voir aussitôt que les voitures approchaient. Dès qu'il 
entendait la voix de son maître, il jetait un grand 
cri, et, les ailes étendues, s'élançait vers lui. Il le 
suivait sous le péristyle, dans le cloître intérieur *, 
montait les escaliers avec lui, et entrait dans sa 
chambre à coucher, d'où il ne s'écartait plus que si 
on l'en chassait. Hugues le nourrissait lui-même de sa 
main : il lui donnait en quantité des tranches de pain 
de la longueur et de la grosseur du doigt. 

« Un jour cependant le cygne ne se montra pas à 
l'arrivée de l'évêque. Il ne voulait même aucunement 
se laisser conduire vers lui, mais il restait morne et 
triste dans son étang, et il s'enfuit lorsqu^on s'ap- 
procha pour le prendre. Dès qu'on put le saisir, après 
une chasse qui ne dura pas moins de trois jours, on 
l'emporta malgré lui dans la chambre de son maître. 
A la grande stupéfaction des assistants, le cygne 



* Stow ou Marie-Stow était un ancien couvent, restauré 
par Tévèque Rémy, et transféré par Robert, son successeur, 
à Eynsham. Monast. anglic, tom. I, p. 2G^. 



— 164 — 

resta la tête pendante, ne donnant que des signes 
d'abattement et d'affliction. Six mois après, Hugues 
était mort, sans être revenu à Stow. On comprit 
alors le chagrin du cygne qui faisait ses derniers 
adieux à son maître bien-aimé, et qui lui survécut 
ensuite assez longtemps *. » 

Les contemporains de notre évêque n'hésitèrent 
pas à reconnaître dans ces faits le doigt de Dieu qui 
voulait manifester la sainteté de son serviteur. Le 
poète du commencement du XIIT siècle, qui a écrit 
en vers une Vie abrégée de saint Hugues, a exprimé 
ainsi la signification qu'on attachait à cette mysté- 
rieuse amitié du cygne pour Tévêque de Lincoln : 

Haec avis, in vita candens, in funere canlans, 
Sancli ponlificis vitam mortemque figurât; 
Gandens dum vivit, notât hune vixisse pudicum ; 
Gantans dum moritur, notât hune décédera tutum. 

« Cet oiseau par la blancheur de son plumage, et 
par la beauté de son chant suprême, figure la vie et 
la mort du saint pontife. La blancheur symbolise la 
pureté de sa vie ; le chant du cygne représente la 
tranquillité de sa mort'. » 

Nous comprenons maintenant pourquoi les pein- 
tres et les sculpteurs, qui aiment à caractériser les 
saints par quelque emblème spécial, n'ont pas man- 
qué de placer le cygne de saint Hugues à côté de 
son maître. Nulle inscription, nulle devise n'aurait 

' M. V. 1. III, c. v. 

3 Vita melrica, v. 1132-1135. Tout en admettant l'arrêt 
contradictoire de la science qui rejette Topinion des anciens 
rappelée par notre poète, on ne continue pas moins à dési- 
gner sous le nom de chant du cygne le dernier effort ou le 
dernier chef-d'œuvre d'un héros ou d'un génie. 



— 165 — 

valu ce rapprochement qui résume de la manière la 
plus sensible et la plus populaire les grands souvenirs 
de Tépiscopat dont nous avons à retracer les œuvres, 
et dont toute la fécondité doit être attribuée à la 
sainteté si bien exprimée par ce gracieux et véridique 
symbole, emprunté non pas à la lég^uide mais à 
Tbistoire la plus authentique. 



CHAPITRE IV. 

l'évêque et son clergé. 



Le clergé de Lincoln. — Saint Hugues demande des auxiliaires à 
son primat. — 11 met le plus grand soin à choisir de dignes 
bénéficiers. — Il impose la résidence à ses chanoines. — L'école 
de théologie de Lincoln. — Amour de la paix. — L'évêque et 
son chapitre. — Fermeté et bonté du Saint. — Conflit entre 
Tarchevéque et les moines de Canlorbéry. — L*évêque de Lincoln, 
consulté par son primat, lui conseille de céder. — L'événement 
réalise ses prédictions. 



Divisé en huit archidiaconés, qui s'étendaient sur 
plus de neuf comtés, le diocèse de Lincoln renfermait 
un nombreux clergé dont la direction fut le premier 
objet des sollicitudes du saint évêque. De la sanctifi- 
cation des prêtres dépend, en effet, la sanctification 
de tout le peuple chrétien, et s'ils ne sont plus qu'un 
sel affadi, la corruption ne met point de bornes à ses 
ravages. 

Il suffît de se rappeler la longue vacance du siège 
de Lincoln pour se faire une idée de Tétat déplorable 
où se trouvait ce grand diocèse, et des abus qui désho- 
noraient trop souvent le ministère ecclésiastique. La 
réforme nécessaire n'était possible qu'à la condition 
de trouver des auxiliaires prudents et zélés pour 
remplir les places les plus importantes. Hugues ne 
négligea rien pour les connaître et pour se les atta- 
cher. 

Il eut l'heureuse inspiration de s'adresser à son 



— i67 — 

primat, Baudoin, archevêque de Cantorbéry, qui 
était digne de sa confiance, et il lui fit part de ses 
désirs dans un entretien plein d'abandon. « Vous êtes 
trop sage, lui dit-il, Père vénéré, pour ne pas com- 
prendre combien il importe à mon âme, à TÉglise 
dont j'ai reçu la garde malgré mon indignité, et spé- 
cialement à vous-même, que je m'efforce de n'être 
pas un pasteur inutile. Grâce à Dieu, j'ai la volonté 
de bien faire, mais c'est à vous de m'en indiquer les 
moyens. J'ai besoin en particulier de m'entourer de 
conseillers qui suppléent à mon insuffisance. Com- 
mentles distinguer et les choisir, moi qui suis étranger 
en ce pays ? Votre longue expérience peut venir au 
secours de celui que vous n'avez pas craint décharger 
du fardeau de l'épiscopat. Vous n'avez qu'à me donner 
pour coopérateurs quelques-uns de ceux que vous 
avez formés vous-même par vos paroles et surtout 
par vos exemples. » 

Le primat fut très édifié et très satisfait d'une telle 
démarche. Il admira en même temps l'humilité qui 
rendait notre Saint si défiant à l'égard de ses propres 
lumières , le zèle qui lui faisait chercher si active- 
ment la réforme de son diocèse, et la soumission 
qu'il savait témoigner à son métropolitain avec autant 
de simplicité que de délicatesse. Il lui envoya deux 
des prêtres les plus distingués et les plus vertueux 
du clergé d'Angleterre : maître Robert de Bedford, 
et maître Roger de Roldeston. Le premier fut bientôt 
enlevé par la mort à l'estime de ses confrères. Le 
second était encore doyen du chapitre de Lincoln, 
au moment où écrivait lebiographe de saint Hugues ^ 

M. V. 1. Ill,c. viii. 



— 168 — 

D'autres ecclésiastiques d'un semblable mérite fu- 
rent attirés par notre Saint qui les cherchait non 
seulement en Angleterre, mais même dans les uni- 
versités du continent. Avec leur concours il prit d'une 
main ferme le gouvernement de son clergé dont il 
s'appliqua à connaître tous les membres, surtout 
ceux qu'il avait à pourvoir d'un bénéfice ou à mettre 
à la tête d'une paroisse. On ne saurait exprimer com- 
bien ces nominations lui coûtaient de temps et de 
sollicitude. « Je ne comprends pas, disait-il souvent, 
que des prélats puissent se réjouir de voir vaquer les 
prébendes, afin de les donner à de nouveaux bénéfi- 
ciers. Pour moi, je n'éprouve jamais d'angoisse plus 
poignante que lorsqu'il faut choisir des titulaires 
pourvus de toutes les qualités exigées pour les digni- 
tés ecclésiastiques. Rien ne m'est plus amer que de 
voir certains clercs tromper mon espoir et démentir 
les nombreuses et chaudes recommandations qui 
m'avaient été adressées à leur sujet, en se montrant 
après leur promotion sans énergie et sans conduite. » 
La pénétration du saint évêque ne pouvait le mettre 
à l'abri de toutes les surprises de ce genre. Quel- 
ques-uns de ses conseillers, qui paraissaient animés 
de la crainte de Dieu, se laissaient parfois séduire 
par des considérations humaines, par l'attachement 
à leur famille ou à leurs amis. Au lieu d'éclairer 
leur évêque, comme ils en étaient chargés, ils lui 
proposaient des sujets indignes. Saint Hugues, dès 
qu'il s'apercevait de leur infidélité, manifestait la 
plus vive indignation et les écartait, autant qu'il le 
pouvait, de son conseil. Pour prévenir ces funestes 
erreurs, il avait confié à l'un de ses familiers, dont 
il connaissait l'entière franchise, le soin de lui rap- 



— 169 — 

porter tout ce qu*il saurait ou apprendrait sur le 
compte des candidats aux bénéfices. Il n'entendait 
pas, pour cela, admettre à la légère toutes les ru- 
meurs, mais opposer les bruits défavorables aux 
éloges trop peu mérités, arriver à la vérité par un 
examen sérieux des faits allégués de part et d'autre, 
et prononcer enfin un jugement impartial et fondé. 

S'il conférait le titre de chanoine à un ecclésiasti- 
que étranger à son diocèse, c'était à condition de 
résider sur le territoire de l'évêchéde Lincoln. « C'est 
à bon droit, disait-il, que ceux qui servent à l'autel 
vivent de l'autel : mais ceux qui n'exercent pas le 
saint ministère ne doivent pas en recueillir les fruits. 
Il y aurait là un vol fait à l'Eglise, privée ainsi des 
services sur lesquels elle comptait. A cet abus s'ap- 
plique la parole de TApôtre, d'après lequel celui qui 
ne travaille pas dans le sanctuaire, ne doit pas manger 
les revenus du sanctuaire (II Thessal. m, 10). Alors 
que le Docteur des Gentils se fait gloire d'avoir an- 
noncé l'Évangile sans demander aucune rétribution 
(ICor. IX, 18), quelle honte de s'emparer des secours 
destinés aux ministres de l'Évangile, sans contribuer 
aucunement à leur saint labeur * ! » 

L'évêque de Lincoln portait cette élévation d'esprit 
et cette fermeté apostolique dans tous les détails de 
son administration. Il n'était pas de ces dignitaires 
inutiles qu'il stigmatisait si justement. Il travaillait 
de toutes ses forces à mettre en honneur la science 
ecclésiastique et la piété sacerdotale, à faire decha- 



* M. V. 1. III, c. XI. — Voir plus loin l'entrevue du saint 
évèque avec un des membres les plus distingués de l'A- 
cadémie de Paris, I. IV, c. ii. 



— 170 — 

cun de ses prêtres ce flambeau ardent et lumineux, 
dont parle rÉvangile. 

Son goût pour les études théologiques se manifesta 
par la création d'une école qui jouit bientôt de la 
plusgrapde réputation, et qui attira à Lincoln des 
esprits d'élite, tels que Girald de Cambrie*. Le pro- 
fesseur de cette école de théologie était William du 
Mont^ (ou de Leicester), savant de grande valeur, 
qui remplissait aussi les fonctions de chancelier de 
Tévêché. Nous ignorons les divers moyens que le 
saint évoque prenait pour répandre cet enseigne- 
ment, mais nous savons que les encouragements de 
toutes sortes accordés aux institutions de ce genre, 
et les lumineuses réponses faites aux consultations des 
professeurs ou des étudiants, valurent à notre Saint 
le beau titre d'oracle des écoles, scholamm consul tor. 

La science, toutefois, lui paraissait de peu de prix 
si elle n'était accompagnée de la piété, cette sagesse 
d'en haut qui a pour principaux caractères la pureté 
et l'amour de la paix (Jac. m, 17). Il ne se laissait 
pas éblouir par l'érudition de ceux qui ne savaient 
pas mener une conduite irréprochable ou qui se fai- 
saient les agents de la discorde. Il les éloignait im- 
pitoyablement de lui, dès qu'il s'apercevait de ce 
qui leur manquait. Il témoignait au contraire la 
plus grande estime pour les ecclésiastiques vertueux 
et pacifiques. 



* Saint Hugues, dit cet auteur, était fort savant, litiera- 
tissimus. 

^ Girald dit qu'il était ainsi nommé parce qu'il avait aupa- 
ravant donné des leçons sur le mont Sain te- Geneviève à 
Paris. De rébus a se gestis, 1. III, c. m, tomel" des Œuvres 
complètes, p. 93. 



— 171 — 

La paix des âmes confiées à ses soins, la paix des 
âmes sacerdotales, surtout, par leur union étroite au 
premier pasteur du diocèse : voilà ce qu'il désirait 
et ce qu'il cherchait avec une infatigable persévé- 
rance. « Rien en cette vie, disait-il, ne doit être pré- 
féré au bien que procure la paix, rien ne doit être 
évité comme le fléau des séditions et des troubles. » 
Aussi recommandait-il instamment la fuite de tous 
ceux qui sèment le schisme et la division parmi leurs 
frères. 

Avec cette franche liberté de langage qu'il n'aban- 
donna jamais, il exhortait ses collègues dans Tépis- 
copat à entrer résolument dans cette voie de la paix. 
11 ne craignait pas alors de parler de l'étroite union 
qui régnait entre lui et son clergé. « J'ai compris, 
disait-il, qu'il me fallait soigneusement conserver la 
paix et l'union avec ceux qui sont soumis à mon 
autorité. De cette sorte, je ne crains aucun mortel, 
pas même le roi, et je conserve la paix de mon âme, 
ce gage et ce prélude de l'éternel repos. » Il se féli- 
citait spécialement des relations qu'il avait avec ses 
chanoines. « Mes seigneurs, disait-il en parlant d'eux, 
n'ont jamais troublé ma tranquillité. Il ne faut pas 
croire cependant qu'ils me trouvent trop bon et trop 
doux. Je suis, au contraire, plus vif et plus mordant 
quele poivre, et lorsqueje préside lesséances capitulai- 
res,un rien suffît pour me faire prendre feu. Us font 
de nécessité vertu ; en me prenant tel que je suis, et 
tel qu'ils m'ont choisi en pleine liberté. Je leur dois 
de grandes actions de grâces pour leur obéissance 
parfaite. Depuis que je suis au milieu d'eux, jamais 
ils ne m'ont résisté en quoi que ce soit. Lorsque la 
séance est finie, et que tous sortent du chapitre, il 



— 172 — 

n'est aucun d'eux, j'en suis persuadé, qui doule de 
ma sincère affection pour lui, et de mon côté, j'ai la 
conviction d'être aimé de tous. » 

Quelle charmante peinture du caractère de notre 
Saint qui se révélait ainsi lui-même avec autant d'hu- 
milité que d'abandon ! On voit que ce n'était point 
par des concessions compromettantes qu'il arrivait 
à la paix si désirée. La vivacilé dont il s'accusait avec 
trop de modestie, n'était que l'indice d'une sensibilité 
exquise et d'une énergie incapable de faiblesse. Elle 
s'unissait harmonieusement à cette bonté séduisante 
et triomphante qui captivait tous les cœurs. Le saint 
évêque avait l'art si difficile de se faire en même temps 
respecter et aimer, de reprendre sans mollesse et sans 
aigreur, de mêler l'huile au vin dans les remèdes 
qu'il opposait au mal, de joindre à la force cette dou- 
ceur à laquelle est promise la conquête de la terre. 

Deux Lettres ou Ordonnances de saint Hugues en 
faveur de ses chanoines sont parvenues jusqu'à nous. 
Dans la première, le serviteur de Dieu s'exprime 
ainsi : « Hugues, par la grâce de Dieu évêque de 
Lincoln, à tous les archidiacres et à tous leurs offi- 
ciers établis dans le diocèse de Lincoln, salut et bé- 
nédiction de Dieu. 

« Le soin de l'Église de Lincoln, dont Dieu nous a 
confié l'administration, nous invile c^ nous occuper 
de ce qui a été jusqu'à présent laissé en souffrance 
afin d'y appliquer les réformes convenables. Nous 
sommes particulièrement tenu de veiller aux intérêts 
présents et futurs des chanoines qui servent Dieu 
dans notre cathédrale. Aussi voyons-nous avec peine 
un abus sur lequel nous ne voulons plus désormais 
fermer les yeux, et dont vous devriez aussi vous at- 



— 173 — 

Irisler, vous à qui appartient plus spécialement la 
garde de TEglise de Lincoln. Elle, qui a une si gran- 
de multitude d'enfants, est méprisée par eux, puis- 
qu'ils négligent de la visiter au moins une fois par 
an, selon la coutume de notre diocèse, qui est célè- 
bre dans les autres diocèses, soit en se rendant per- 
sonnellement à la cathédrale, soit en y envoyant une 
offrande proportionnée à leurs ressources. Nous 
savons qu'il faut attribuer cette omission à la négli- 
gence des clercs plutôt qu'à la simplicité des laïques. 
En conséquence , voici ce que nous vous ordonnons 
à tous, au nom de l'autorité dont nous sommes revê- 
tu, d'enjoindre en vertu de l'obéissance aux doyens, 
dignitaires et prêtres établis dans notre diocèse. 
Dans chaque paroisse les chapelains, appuyés sur 
notre autorité, doivent obtenir des fidèles qui leur 
sont confiés, que toutes les années à la fête de la 
Pentecôte chaque famille envoie quelques-uns de ses 
membres au lieu ordinairement destiné aux proces- 
sions, avec des offrandes convenables qu'ils donne- 
ront pour la rémission de leurs péchés, en signe d'o- 
béissance et en témoignage de leur souvenir pour 
leur mère, l'Église de Lincoln. Prescrivez aussi à tous 
les doyens de commander en notre nom aux digni- 
taires et prêtres soumis à leur juridiction, de prendre 
avec la plus grande vigilance des informations exa- 
ctes sur chacun de leurs paroissiens dont ils inscri- 
ront séparément les noms sur leur rapport. Lorsqu'à 
la Pentecôte ils recevront les doyens avec les clercs 
envoyés par nous, qu'ils sachent leur indiquer quels 
sont ceux qui se seront conformés à notre ordon- 
nance comme des fils obéissants, et quels sont ceux 
qui ont négligé d'accomplir ce devoir. » 



— 174 — 

Une autre Ordonnance, rendue encore en faveur 
de chanoines de Lincoln, est conçue dans les termes 
suivants : 

« Hugues, par la grâce de Dieu évêque de Lincoln, 
à ses fils bien-aimés dans le Christ, le doyen et 
le chapitre de TÉglise de Lincoln, salut et bénédic- 
ction de Dieu. 

« Notre ardent désir est de voir les offices divins 
célébrés en tout temps avec la solennité convenable 
dans Téglise de Lincoln, à la gloire de Dieu, et de la 
bienheureuse Vierge Marie sa Mère. Pour atteindre 
ce but, et pour veiller sur les intérêts des chanoines 
et de leurs vicaires qui résident ici, voici le pouvoir 
que nous vous concédons, à vous, doyen et aux cha- 
noines résidants, ou, en Tabsence du doyen, à vous, 
sous-doyen et aux chanoines résidants. En vertu de 
notre autorité il vous est permis de contraindre, en 
retenant leur prébende, les chanoines qui ne gardent 
pas la résidence, à établir à leur place des vicaires 
capables de les représenter et à leur assigner des res- 
sources honnêtes et suffisantes d'après le conseil 
commun des chanoines résidants. En outre nous vous 
accordons le pouvoir de frapper des censures ecclé- 
siastiques et de contraindre par la justice canoni- 
que à une entière réparation de leurs torts, tous les 
injustes détenteurs de vos biens communs, et tous 
ceux qui auraient porté quelque dommage aux hom- 
mes ou aux possessions relevant de votre domaine ; 
sauf en tout le droit de Tévêque et son autorité. Qu'il 
ne soit pas permis aux archidiacres, doyens, ou au- 
tres officiers de l'évêché de Lincoln, d'absoudre 
ceux que vous aurez excommuniés ou interdits, sans 
le mandat de l'évèque ou sans votre permission. Nous 



— 175 — 

ordonnons que la sentence portée par vous soil mise 
à exécution par les archidiacres, les doyens, ou les 
autres officiers de Tévêché*. » 

Outre les renseignements qu'elles donnent sur la 
discipline ecclésiastique au XIV siècle, ces deux Let- 
tres ou Ordonnances attestent éloquemment le zèle 
avec lequel saint Hugues rappelait tous les membres 
de son clergé à Tobservation de leurs devoirs, réta- 
blissait les bonnes coutumes tombées en désuétude, 
faisait sentir son action dans les plus petites parois- 
ses comme dans sa cathédrale, et maintenait partout 
dans leur intégrité les droits de l'autorité épiscopale. 

Ainsi gouverné, le diocèse de Lincoln eut bientôt 
changé de face, au point d appeler au loin Taltention 
et l'admiration des observateurs sérieux. Les évêques 
les plus considérés étaient frappés des succès obtenus 
par notre Saint, et se sentaient le désir d'apprendre 
le secret de l'imiter. Baudoin, archevêque de Can- 
torbéry, eut recours lui-même aux conseils de son 
sufTragant dans une affaire difficile qui troublait la 
paix de l'antique métropole. 

11 s'agissait d'une église collégiale que le primat 
faisait construire, sur le territoire de sa ville archié- 
piscopale, en l'honneur de saint Etienne et de saint 
Thomas de Cantorbéry. Les moines de la cathédrale, 
gardiens des reliques de l'illustre martyr anglais, 
virent dans cette entreprise une lésion de leurs pri- 
vilèges et de leurs droits, et s'y opposèrent de toutes 
leurs forces. En vain le primat qui venait de recevoir 
du pape Urbain III le pallium et le titre de légat, 
avait-il obtenu du même pontife la permission de 

* Voir rAppendice. 



— 176 — 

poursuivre son projet' : on n'ignorait pas que la 
cause pouvait être de nouveau portée à Rome, et 
recevoir, après de plus amples informations, une 
solution contraire à la première. C'est sur cette éven- 
tualité redoutable que Tévêque de Lincoln attira 
spécialement Tattention de son métropolitain. Voici 
sa réponse à la consultation qui lui était faite. « Sei- 
gneur archevêque, dit-il, si l'œuvre que vous com- 
mencez est la cause d'un schisme funeste entre vous 
et votre chapitre, il en résultera pour les moines un 
afTaiblissement de la discipline religieuse, et pour 
votre autorité un échec déplorable. Les âmes en 
souffriront beaucoup, comme il est facile de le pré- 
voir. Le roi voudra intervenir, et l'on verra votre 
pouvoir plier devant le sien. Le souverain Pontife 
changera de sentiment lorsqu'il aura pris connais- 
sance des plaintes portées contre vous, et, il vous 
ordonnera de démolir votre église, même après son 
achèvement complet. » 

Le primat, qui tenait à son dessein, fit observer 
que saint Thomas Becket lui-même avait eu l'inten- 
tion de construire cette église en l'honneur de saint 
Élienne. « Oui, répondit l'évêque, mais qu'il vous 
suffise d'avoir eu la même pensée que le saint mar- 
tyr. Si vous en croyez mon humble avis, vous vous 
en tiendrez là, et vous arrêterez les travaux com- 
mencés. » 

D'autres conseils prévalurent auprès du primat, 
qui continua son œuvre avec activité, au lieu de faire 
l'application de ces paroles de la Sagesse divine : 
« L'âme d'un saint découvre mieux la vérité que sept 

^ Voir Baronius, Annal, ad annum 1186, n. 16. 



— 177 — 

sentinelles vigilantes placées sur les hauteurs (Eccli. 
xxxvu, 18). » Tout ce que l'homme de Dieu avait an- 
nonceuse réalisa de point en point * . Un décret pontifi- 
cal ordonna la démolition de Tédifice en litige, et le 
primat dut obéir, à sa grande honte, regrettant trop 
tard de n'avoir pas écouté les avertissements de l'évê- 
que de Lincoln, qui se confirma de plus en plus dans 
ses vues pacifiques. Nous verrons plus loin notre 
Saint appelé à terminer au nom du pape un conflit 
semblable entre les mêmes moines et le successeur de 
Baudoin. 11 devait auparavant soutenir lui-même 
plus d'un combat ; mais ce ne fut pas contre son 
clefgé, ce fut au contraire pour la défense de sa 
famille ecclésiastique, qu'il se vit obligé de lutter. 
S'il fit la guerre, ce fut toujours pour arriver à la 
paix. 

* Pierre de Blois, qui fut délégué par le primat pour dé- 
fendre sa cause auprès du Saint-Siège, nous a laissé (let. 211) 
des détails intéressants sur cette affaire. — Migne, Patrol. 
lat. vol. 207, col. 492. 



«2 



CHAPITRE V. 



AFFAIRE DU GRAND-FORESTIER. 



Code forestier de la conquête normande. — Plaintes des contem- 
porains.— Hugues excommunie le grand -forestier. — Colère du 
roi. — L*évêque refuse d'accorder un bénéfice à un courtisan re- 
commandé par Henri ÏI. — Nouvelle émotion du roi, qui mande 
auprès de luil'évèque de Lincoln. — Une réception humiliante est 
faite à celui-ci. — Parole piquante du prélat. — Hilarité du 
prince. — Explications et victoire complète de l'évoque. — Le 
grand-forestier se soumet à la discipline avant de recevoir l'ab- 
solution. — Hugues s'attire son amitié et celle de plusieurs 
courtisans. 



Depuis la conquête de TAngleterre par les Nor- 
mandsy un nouveau code forestier avait été imposé 
aux vaincus. « La chasse, dit un historien anglais, 
formait le principal amusement de nos rois nor- 
mands, qui, à cet efîet, retinrent en leur possession 
des forêts dans toutes les parties du royaume, et 
semblèrent veiller avec plus de sollicitude à la con- 
servation de leurs bêtes fauves qu'à Texistence de 
leurs sujets. Les forêts royales avaient leurs officiers 
et leurs magistrats ; elles étaient régies d'après un 
code particulier ; et leurs immunités étaient main- 
tenues avec un soin jaloux à la cour du grand-fo- 
restier, tribunal sanglant dans lequel le plus léger 
délit était puni de la perte des yeux ou de quelque 
membre*. » Ilest peut-être juste défaire remarquer 

* Lingard. Hist. d'Angleterre, t. I, c. xii. 



— 179 — 

que de telles pénalités n'avaient pas seulement pour 
but de favoriser les plaisirs des monarques nor- 
mands, mais pouvaient aussi être destinées à prévenir 
les soulèvements des Anglo-Saxons et à leur enlever 
le dernier asile offert à leur hostilité contre les vain- 
queurs de leur race^ 

A son avènement, Henri II abolit les barbares 
ordonnances de ses prédécesseurs, et il y substitua 
les peines de l'amende et de Temprisonnement^. Le 
joug ainsi mitigé restait encore très lourd et très 
odieux, comme on peut le voir dans une lettre où 
Pierre de Blois se fait Técho des plaintes soulevées 
de toutes parts. L'éloquent écrivain y dit à Henri H : 
«Les innombrables agents des forestiers et des gou- 
verneurs, avides de satisfaire leur avarice et leur 
cupidité, spolient les pauvres, dressent des pièges 
aux simples, favorisent les méchants, oppriment 
les innocents, se réjouissent et se félicitent de faire 
le mal... Ils vont à la cha^^se des pauvres, et les 



* C'est la pensée de M. Augustin Thierry, dans son His- 
toire de la Conquête de r Angleterre par les Normands (t. I, 
]. VI, p. 392). S'il est permis de s^associer sur ce point aux 
vues du célèbre historien, il ne faut pas oublier qu'il a sou- 
vent exagéré les conséquences de cet antagonisme persis- 
tant de la race conquérante et de la race vaincue. Il a été 
amené ainsi à défigurer notablement l'histoire du conflit de 
saint Thomas Becket avec Henri IL Son ouvrage renferme 
encore d'autres erreurs regrettables, et de nombreuses ap- 
préciations dictées par les préjugés rationalistes. 

■ Lingard, loco cit. L'historien anglais ajoute qu'à la mort 
de Thomas Fitz-Bernard, grand-maître des forêts, Henri 
saisit l'occasion de supprimer cette charge, et remit en 
vigueur les châtiments sanguinaires des règnes précédents. 
Ce ne put être que vers la fin de son règne, et après Tépi* 
sodé que nous avons à raconter. 



— 180 — 

dévorent comme leur proie*. » Le chapelain de 
saint Hugues n'exprime pas son indignation en ter- 
mes moins énergiques. « Parmi les fléaux de TAn- 
gleterre, dit-il, il faut mettre au premier rang la 
tyrannie des forestiers, tyrannie qui ravage les pro- 
vinces. La violence est leur loi, la rapine fait leur 
gloire. Ils ont l'équité en horreur, et regardent l'in- 
nocence comme un délit. Nulle condition, nulle no- 
blesse, nulle dignité, à l'exception de celle du roi, 
ne met à l'abri de leur acharnement et de leur 
cruauté. Hugues livra son premier combat contre 
cette tyrannie, qui fut aussi l'occasion de son premier 
triomphe 2. » 

Comme nous l'avons vu, le serviteur de Dieu, 
lorsqu'il était prieur de la Chartreuse de Witliam, 
avait déjà manifesté son indignation contre les fo- 
restiers. Devenu par la dignité épiscopale le défenseur 
du peuple confié à ses soins, il ne pouvait fermer les 
yeux sur les vexations de ces fonctionnaires, et il 
avait résolu d'employer, pour leur résister, non seu- 
lement la parole, mais aussi le glaive des censures 
ecclésiastiques. Un autre prélat moins intrépide 
aurait au moins jugé prudent d'attendre que le temps 
eût affermi son influence. Les souvenirs récents du 
saint martyr de Cantorbéry montraient clairement 
les dangers auxquels s'exposait un évêque assez hardi 
pour excommunier les officiers du roi. 

Hugues n'en saisit pas moins la première occasion 
d'entrer en lutte avec les forestiers. Comme ceux-ci 
avaient tourné leur fureur contre des sujets de l'E- 



* Pétri Blés. Epist. 95 — Migne, Patrol. t. 207, col. 298. 

• M. V. 1. III, c. IX. 



— 181 — 

glise de Lincoln, protégés par les immunités ecclé- 
siastiques, le saint évêque, intronisé depuis peu, s'en 
prit à leur chef, et excommunia le grand-forestier 
lui-même, nommé Galfrid. A cette nouvelle, Henri 
II entra dans une grande colère. Cet acte était la 
violation directe d'un privilège qu'il avait revendiqué 
à Clarendon pour sa couronne. « Nul tenancier du 
roi en chef, avait-il déclaré, nul de ses officiers ne 
sera excommunié, aucune de leurs terres ne sera 
mise en interdit, qu'on ne se soit préalablement 
adressé au roi, s'il est dans le royaume, ou à ses 
officiers, s'il n'y est pas, afin qu'il fasse justice * » 
Bien qu'il eût rétracté cette ordonnance avec les 
autres Coutumes de Clarendon, le monarque n'en 
tenait pas moins à la voir observée dans la pratique. 
Toutefois il sut contenir son ressentiment, et attendit 
qu'une circonstance favorable lui permit de mani- 
fester son mécontentement à l'évêque, et d'obtenir 
de lui une réparation satisfaisante. 

Sur ces entrefaites, un chanoine de Lincoln vint à 
mourir et laissa vacante une prébende dont il jouis- 
sait. Les courtisans en furent informés et trouvèrent 
ingénieux de conseiller au roi d'écrire à l'évêque 
pour obtenir à l'un d'entre eux ce bénéfice important. 
Ils crurent ainsi, tout en suivant leurs vues intéres- 
sées, rendre service au prélat compromis et lui 
fournir le moyen de rentrer en grâce auprès du 
monarque. Henri II n'hésita pas à exécuter ce qu'on 
lui proposait : il était bien aise de mettre à l'épreuve 
le nouvel évêque dont il voulait sonder les véritables 
dispositions à son égard. 

* Constitutions ou CouturnesA^CXdLveniLcm, art. 7. 



— 182 — 

Les messagers du prince n'eurent pas à faire un 
bien long voyage. Le souverain était alors dans son 
château de Woodstock, et Tévêque da&s Ja ville de 
Dorchester, éloijgnée de treize milles de la résidence 
royale. 

Hugues parcourut la lettre qui lui était adressée, 
et, sans méconnaître la gravité de la situation, prit 
aussitôt son parti. Au lieu d'exaucer la demande du 
roi, ou au moins de se mettre en route pour lui ex- 
pliquer de vive voix les motifs de son refus et de sa 
conduite à Tégard du grand-foreslier, il se contenta 
de répondre aux envoyés : « Ce n'est pas aux courti- 
sans mais aux ecclésiastiques qu'il faut conférer les 
bénéfices ecclésiastiques. La sainte Écriture ne dit 
pas que leurs possesseurs doivent être des gens du 
palais, du fisc ou de l'Échiquier, mais qu'ils doi- 
vent servir à l'autel. Le seigneur roi ne manque pas 
de récompenses à donner à ceux qu'il emploie ; il a 
des biens temporels à leur accorder en échange de 
services temporels. Le salut de son âme demande 
qu'il laisse la milice du Roi des rois jouir des res- 
sources qui lui sont nécessaires, sans permettre 
qu'elle en soit dépouillée. » Ce furent là tous les 
compliments et toutes les excuses que les messagers 
du roi eurent à lui transmettre de la part de l'évêque 
de Lincoln. Hugues ne prit pas même la peine d'é- 
crire au monarque, et congédia les envoyés sans 
plus de cérémonies. 

Quand on apprit à Woodstock la noble réponse 
de l'évêque, Henri II ne put cacher son émotion et 
il trouva autour de lui des courtisans assez perfides 
pour attiser le feu de sa colère. « Seigneur, lui di- 
saient-ils, vous voyez clairement l'ingratitude de cet 



— 183 — 

homme que vous avez comblé de tant de bienfaits ; 
vous voyez à quoi ont abouti vos efforts, vous qui 
avez tant travaillé à sa promotion à Tépiscopat. 
Encore s'il se contentait de manquer de reconnais- 
sance, on pourrait moins s'en étonner. Mais voilà 
qu'il vous fait injure en récompense de l'honneur 
que vous lui avez procuré. On prévoit facilement ce 
qu'il sera plus tard pour vous, et les services qu'il 
vous rendra, lui qui, à peine devenu évêque, et plein 
du souvenir de vos faveurs récentes, n'a pas craint 
de traiter votre Excellence avec tant de mépris, 
après avoir frappé d'une si dure sentence l'un des 
premiers officiers de votre couronne. » 

Il n'en fallait pas tant pour exciter l'irascible mo- 
narque, qui cependant sut contenir sa colère et res- 
ter dans les bornes d'une apparente modération. 
Un nouveau messager eut ordre d'aller trouver l'é- 
vêque pour le mander à la cour royale. Hugues obéit 
et prit le chemin de Woodstock avec une sereine 
confiance. Quelle crainte aurait pu troubler un cœur 
aussi magnanime, aussi résolu à tout sacrifier pour 
accomplir son devoir? L'évêque de Lincoln n'aurait 
pas plus hésité que saint Thomas Becket, à verser 
son sang pour la liberté de l'Eglise. Il marchait donc 
avec assurance au-devant des épreuves qui lui étaient 
réservées. 

Henri II n'avait peut-être pas encore l'intention 
de le persécuter, mais il voulait au moins l'humilier 
et l'obliger à une réparation publique des prétendus 
outrages qu'il lui reprochait. Lorsqu'il apprit son 
arrivée aux portes du château, le roi entouré des 
seigneurs de sa cour, monta à cheval et se retira 
dans un bois voisin. Là il s'arrête, s'assied dans une 



— 184 — 

agréable clairière, fait asseoir ses courtisans en cer- 
cle autour de lui, et leur défend de se lever devant 
Tévèque disgracié, et de lui rendre son salut. 

Hugues se présente bientôt après ; il salue le roi 
et les seigneurs de son entourage ; mais personne 
ne lui répond. Alors, sans s'émouvoir de ce silence 
glacial, il s'approche tout près du roi, touche légè- 
rement l'épaule de son voisin pour se faire une 
place et s'assied tranquillement auprès du monar- 
que. Le silence persiste, et le roi tient les yeux fixés 
à terre. Au bout de quelques moments, il sent le 
besoin de se donner une attitude moins gênante. Il 
demande une aiguille et du fil à l'un de ses courti- 
sans : puis il se met à coudre lui-même un petit 
linge autour d'un de ses doigts qui avait une cou- 
pure. Il continue cependant à se taire, à la manière 
des hommes trop émus de colère pour pouvoir 
parler. 

L'évêque comprend bien le but de cette scène 
théâtrale, mais il ne se laisse aucunement pénétrer 
par la crainte qu'on veut lui inspirer. Il se tourne 
vers le roi, et, loin de prendre le ton d'un accusé, il 
lui dit avec la familiarité qu'autorisaient ses anciens 
rapports : « Comme vous ressemblez actuellement 
à vos ancêtres de Falaise I » A ce trait inattendu 
dont il sent toute la finesse, Henri II est pris d'une 
hilarité qu'il lui est impossible de maîtriser pendant 
assez longtemps. Autour de lui, la stupéfaction fut 
générale. Ceux qui avaient compris le mot de l'é- 
vêque le trouvaient fort audacieux en de telles cir- 
constances, et c'est à peine s'ils osaient en sourire. 
Les autres, qui n'avaient pas saisi l'allusion atten- 
daient, pleins d'étonnement, l'explication de cette 



— 185 — 

énigme. Le roi se chargea lui-même de la donner. 
Ses dispositions avaient subitement changé, et la 
confiance du serviteur de Dieu avait complètement 
calmé son ressentiment. « Vous ne comprenez pas, 
dit-il en plaisantant, l'outrage que vient de me faire 
cet étranger. Je vais vous expliquer sa parole. On 
sait que la mère de mon aïeul Guillaume, le con- 
quérant de l'Angleterre, était originaire d'une fa- 
mille du peuple, et qu'elle était de Falaise, ville 
normande renommée surtout par ses tanneries ^ 
Me voyant donc occupé à coudre ce linge autour de 
mon doigt, on a osé me rappeler ce fait et me com- 
parer aux tanneurs de Falaise. » 

Le roi avait ri, il était désarmé. Néanmoins^ après 
avoir accepté avec la meilleure grâce un compli- 
ment qui était certes plus piquant que flatteur, il 
voulut interroger l'évêque de Lincoln sur sa con- 
duite. Il le fit avec franchise mais aussi avec bien- 
veillance. <i Maintenant, lui dit-il, apprenez-nous, 
saint homme, pour quelles raisons vous avez frap- 
pé d'excommunication notre grand-forestier, et 
vous avez ensuite refusé d'accéder à une petite de- 
mande que nous vous adressions, sans vous inquiéter 
de venir nous trouver, ni même de nous faire porter 
quelque excuse par nos messagers. » L'évêque ré- 
pondit : « Seigneur roi, je sais tout ce que vous avez 
fait pour me procurer la dignité épiscopale. Il s'en- 
suit que votre âme serait en grand danger si je ne 
remplissais pas les devoirs de ma charge et si je ne 



' Guillaume le Conquérant, grand-père d*Henri II, était 
fils naturel de Robert, duc de Normandie, et d'Hervele ou 
Harbotte, fille d*un tanneur de Falaise. 



— 186 — 

dérendais pas les intérêts du diocèse qui m'est con- 
fié. J*ai voulu vous épargner cette responsabilité, et 
voilà pourquoi j'ai dû punir un oppresseur de mon 
Église par les censures ecclésiastiques, voilà pour- 
quoi je n'ai pu aucunement accorder une prébende 
à un sujet dépourvu de titre canonique. Fallait-il 
me présenter à Votre Excellence pour régler ces 
deux affaires? Je ne l'ai pas cru utile ni même con- 
venable, attendu que votre sagesse sait d'elle-même 
promptement discerner le bien, et qu'il est facile à 
votre volonté de l'approuver. » 

Ce ferme et digne langage eut un plein succès. 
Le roi ne trouva rien à répliquer à une telle défen- 
se : il laissa tomber toutes ses préventions, et em- 
brassa cordialement l'homme de Dieu en se recom- 
mandant à ses prières. Il ne fut plus question de la 
prébende sollicitée, et l'absolution du grand-fores- 
tier fut pleinement laissée à la décision de l'évêque. 
Celui-ci exigea les conditions ordinairement pres- 
crites à cette époque. 11 fallut que le superbe digni- 
taire, après avoir donné les marques d'un sincère 
repentir, se soumit avec ses complices à une flagel- 
lation publique. Après avoir reçu la discipline, il 
fut absous et béni par le prélat, qui sut montrer son 
cœur de père autant que son autorité de Pontife. 
Il comprit si bien la droiture des intentions de notre 
Saint qu'il devint un de ses plus grands amis, au 
point de lui rendre dans la suite tous les services 
possibles. On vit alors se réaliser cette sentence des 
saints Livres : « Celui qui reprend un homme ga- 
gnera mieux son affection, que celui qui le trompe 
par ses flatteries (Prov. xxviii,23). » On reconnut aus- 
si quel'évêque de Lincoln était décidé à tout affronter 



— 187 — 

pour faire son devoir, tel que le retrace admirable- 
men le Pontifical romain dans cette admonition qui 
accompagne la remise de la crosse pendant la céré- 
monie du sacre : « Recevez le bâton de la charge 
pastorale, afin de sévii' avec amour dans la correc- 
tion des y'iceSypiesœvienSy de rendre la justice sans 
colère, d'attirer doucement les âmes qui vous écou- 
tent à la pratique des vertus, de rester calme dans 
votre sévérité sans cesser de censurer le mal, in 
tranquillitate severitatis censurant non deserens. » 

Les censures du saint évêque furent dès lors gran- 
dement redoutées, et son autorité, bien affirmée dès 
le commencement de son administration, n'eut pas 
de peine à se fortifier soit dans le diocèse de Lin- 
coln soit même à la cour royale. Par cette première 
victoire il se délivra des importunes sollicitations 
que les courtisans n'auraient pas manqué de multi- 
plier afin d'obtenir les biens de son Église ; il acquit 
en même temps leur estime et leur vénération. Plu- 
sieurs lui furent entièrement dévoués, comme il 
aimait lui-même à le reconnaître, ajoutant que, 
sans les liens qui les attachaient à la cour, il aurait 
aimé à leur accorder d'importants bénéfices. 

Délivré, au moins pour un certain temps, des em- 
barras qui pouvaient lui venir de la cour, Hugues 
se consacra tout entier à l'administration de son dio- 
cèse, et aux œuvres que lui inspirait son zèle pour la 
gloire de Dieu et le salut des âmes, œuvres dont la 
plus célèbre fut la reconstruction de la cathédrale 
de Lincoln. 



CHAPITRE VI. 

LA CATHÉDRALE DE LINCOLN. 



La première église de Lincoln. — Fondation de la calhédrale par 
révoque Rémi. — Notre-Dame de Lincoln et saint Bruno. — Un 
tremblement de terre occasionne la reconstruction de Tédifice. 
— Saint Hugues choisit le style ogival. — Élan du peuple chré- 
tien qui crée les cathédrales. — L'évéque se fait manœuvre. — 
Guérison d'un boiteux. — Le luminaire de la cathédrale. — 
Aperçu du monument. — Ruines du palais épiscopal. — Appel 
à un avenir réparateur. 



D'après le témoignage du vénérable Bède, l'une des 
premières églises en pierre qu'ait possédées l'An- 
gleterre fut élevée à Lincoln au Vir siècle, par saint 
Paulin, évêque de York, qui commença la conversion 
delà cité par celle de son gouverneur K Cette église, 
d'une beauté remarquable pour l'époque où elle fut 
construite 2, devint un lieu de pèlerinage illustré 
par des miracles. Elle n'était pas néanmoins une 
cathédrale et devait s'efiacer devant le monument 
grandiose qui est lune des gloires du moyen-âge. 

L'histoire de ce monument est aussi celle du dio- 
cèse de Lincoln. Nous l'esquisserons à grands traits 
en faisant surtout ressortir le rôle de saint Hugues 
dans cette immortelle création. 

Sous sa forme primitive, la cathédrale de Lincoln 

* V. Bède, Hist. ecclésiast. 1. II, c. xvi. 

' « Ecclesiam operis egregii de lapide fecit » Ibid. 



— 189 — 

fut bâtie par le premier évêque de ce diocèse, 
Remî^ ancien abbé de Fécamp, venu en Angleterre 
à la suite de Guillaume le Conquérant. Il avait été 
nommé évêque de Dorchester en 1070. Cinq ans 
plus tard, un concile de Londres ordonna de trans- 
férer dans des villes fortifiées les sièges épiscopaux 
qui se trouvaient exposés, dans des villes ouvertes, 
à rinvasion des insurgés. Ce fut vers ce temps, et 
d'après la décision du pape Alexandre, de ses légats, 
et de Tarchevêque Lanfranc*, que Rémi transpor- 
ta son siège à Lincoln, dont le château construit de- 
puis quelques années, devait protéger sa résidence 
et bientôt sa cathédrale. Plein d'élan et d'activité 
autant que de piété et de charité envers les pauvres, 
ce digne prédécesseur de saint Hugues jeta les fon- 
dements d'un imposant édifice romano-byzantin, en 
conformité avec le style qui prévalait alors, notam- 
ment en Normandie. Les travaux furent poursuivis 
avec vigueur, et l'évêque se préparait à faire la con- 
sécration solennelle de sa cathédrale lorsqu'il mou- 
rut le 8 Mai 1092, veille du jour où devait avoir 
lieu la grande cérémonie*. Son successeur, Robert 
Bloet, ancien chapelain de Guillaume le Conquérant, 
eut la consolation d'ouvrir l'édifice à la piété des 
fidèles et de le dédier sous l'invocation de la Sainte- 
Vierge. N'oublions pas de mentionner que sous l'ad- 
ministration de ce prélat^ Sainte-Marie ou Notre- 
Dame de Lincoln fut l'une des églises qui envoyèrent 
à la mort de saint Bruno ces Titres funèbres en vers 



• Monast. anglic. III, 258. 

^ GiRALi), qui a écrit sa Vie, lui donne le titre de Saint et 
raconte plusieurs miracles opérés par son intercession. 



— 190 — 

lalins où sont éloquemment résumées et célébrées les 
vertus du fondateur des Chartreux. 11 était juste que 
plus tard un dis de saint Bruno, devenu évêque de 
Lincoln, s'appliquât à restaurer avec amour la cathé- 
drale qui lui rappelait ce cher souvenir. 

Avant lui, cependant, d'importantes réparations 
furent faites à cet édifice par Tévêque Alexandre, à la 
suite d'un incendie arrivé en 1124. Quelques au- 
teurs attribuent à ce dernier prélat la construction 
des voûtes en pierre. Il laissa peu à faire à ses suc- 
cesseurs Robert de Chesney et Gauthier de Coutances, 
mais Tannée même où celui-ci quitta son siège pour 
l'archevêché de Rouen, c'est-à-dire en 1185, un 
tremblement de terre renversa les voûtes et lézarda 
les murs de la cathédrale de Lincoln. 

Ce fut dans cet état ruineux que saint Hugues la 
trouva lorsqu'il en prit possession. Il n'hésita pas 
à entreprendre de la reconstruire sur un plan nou- 
veau. Tout en conservant quelques beaux restes de 
l'édifice précédent, il adopta le style nouveau dont 
on pouvait déjà voir de remarquables modèles, par 
exemple à Angers, à Poitiers et à Tours. Il devint ainsi 
le second fondateur de sa cathédrale, et fut l'un des 
évoques qui se mirent à la tête du mouvement pro- 
digieux auquel nous devons les grands chefs-d'œu* 
vre de l'architecture religieuse. 

Après l'héroïque enthousiasme qui provoqua les 
croisades, le moyen-âge ne présente rien de plus 
admirable que la création de ses cathédrales. La foi 
vivante de cette époque s'est incarnée dans ces monu- 
ments aux vastes proportions, aux voûtes aériennes, 
aux colonnes élancées, aux tours colossales, aux ver- 
rières splendides, aux innombrables ornements de 



— 191 — 

pierre, dont l'ogive forme le caractère distinctif . Quel- 
les que soient les opinions des archéologues sur Tori- 
gine de l'ogive elle-même, il est certain que le style 
ogival prit naissance au XI P siècle sous le souille 
ardent d'une piété qui voulait affirmer par des ma- 
nifestations extraordinaires le règne croissant du ca- 
tholicisme. Dans une page bien connue mais qu'on 
aime toujours à relire, M. de Montalembert a élo- 
quemment déclaré le vrai secret de l'architecture go- 
thique. Bien qu'il parle spécialement du XUV siècle, 
ses considérations s'appliquent tout à fait à la fin du 
Xir siècle, qui est comme l'aurore du suivant. « Il 
semble, dit l'illustre écrivain, que cet immense mou- 
vement des âmes que représentent saint Dominique, 
saint François et saint Louis, ne pouvait avoir d'au- 
tre expression que ces gigantesques cathédrales qui 
paraissent vouloir porter jusqu'au ciel, au sommet de 
leurs tours et de leurs flèches, l'hommage universel 
de l'amour et de la foi victorieuse des chrétiens. 
Les vastes basiliques des siècles précédents leur 
paraissent trop nues, trop lourdes, trop vides, pour 
les nouvelles émotions de leur piété, pour l'élan 
rajeuni de leur foi. 11 faut à cette vive flamme de la 
foi le moyen de se transformer en pierre et de se 
léguer ainsi à la postérité. Il faut aux pontifes et aux 
architectes quelque conbinaison nouvelle qui se prê- 
te et s'adapte à toutes les nouvelles richesses de 
l'esprit catholique ; ils la trouvent en suivant ces co- 
lonnes qui s'élèvent vis-à-vis l'une de l'autre dans la 
basilique chrétienile, comme des prières qui, en se 
rencontrant devant Dieu, s'inclinent et s'embrassent 
comme des sœurs : dans cet embrassement ils trou- 
vent l'ogive. Par son apparition qui ne devient un 



— 192 — 

fait général qu'au treizième siècle, tout est modifié, 
non pas dans le sens intime et mystérieux des édi- 
fices religieux, mais dans leur forme extérieure. Au 
lieu de s'étendre sur la terre, comme de vastes toits, 
destinés à abriter les fidèles, il faut que tout jaillisse 
et s'élance vers le Très-Haut. . D'innombrables beautés 
fleurissent de toutes parts dans cette germination de 
la terre fécondée par le catholicisme, et qui semble 
reproduite dans chaque église par la merveilleuse 
végétation des chapiteaux, des clochetons et des 
fenestrages*. » 

Pour entreprendre et mener à bonne fin la cons- 
truction de ces cathédrales, il fallait le concours 
unanime de toutes les ressources, de tous les talents, 
de toutes les forces. Riches et pauvres, clercs et moi- 
nes, ouvriers et artistes, confréries et associations 
diverses, unissaient leurs eflbrts et marchaient au 
travail comme les croisés marchaient au combat. 

On vit au milieu du XIP siècle se former des lé- 
gions de manœuvres volontaires qui s'attelaient aux 
chars destinés ^ transporter les matériaux de l'église 
de Notre-Dame de Chartres. Cet exemple fut suivi 
en Normandie, ainsi que l'atteste Hugues d'Amiens, 
archevêque de Rouen, dans une lettre datée de 1145, 
où nous lisons au sujet de ces associés recrutés dans 
tous les rangs du peuple chrétien: « Ils n'admettent 
personne en leur compagnie qu'auparavant il ne se 
soit confessé et soumis à la pénitence, n'ait renoncé 
à toute animosité et à tout désir de vengeance, et 
ne se soit véritablement réconcilié avec ses ennemis. 

* Sainte Elisabeth de Hongrie, par M. de Montalembert^ 
Introduction. 



— 193 — 

Cela étant fait, les associés élisent entre eux un chef, 
sous la conduite duquel ils tirent eux-mêmes leurs 
chars avec silence et humilité, et présentent leurs 
offrandes en se donnant la discipline et en versant 
des larmes... Il arrive souvent que leur foi est ré- 
compensée par des miracles que Dieu opère, princi- 
palement dans nos églises, à Tégard des malades 
qu'ils amènent avec eux, lesquels ont la joie de 
retourner dans leur pays en pleine santé *. » Vers le 
même temps, Aimon, abbé de Sainl-Pierre-sur-Dive, 
au diocèse de Séez, écrivit un récit semblable aux 
religieux de Tuttebery en Angleterre. Son église dut 
son achèvement à une de ces admirables associations 
de constructeurs qui s'étaient répandues dans toute 
la Normandie. Il fait les plus grands éloges de la foi 
et de la piété qui éclataient dans ces réunions, où 
le culte de Marie était surtout en honneur. «Arrivés, 
dit-il, à l'endroit où l'église doit être bâtie, ils for- 
ment une enceinte avec les chars pour établir une 
sorte de camp spirituel, où pendant toute la nuit 
suivante l'armée est en faction, chantant des hymnes 
et des cantiques. Sur chacun des chars on allume 
des cierges et des lampes, après y avoir placé les in- 
firmes et les malades, auprès desquels on apporte les 
reliques des saints afin de leur procurer du soulage- 
ment. On prie pour eux, on fait des processions pré- 
sidées par le clergé, pour demander leur guérison à 
Notre-Seigneur et à sa Bienheureuse Mère -. » A la 
fin de sa relation, Aimon assure que ces faits sepro- 



• Migne, Patrol. lat. t. 192, col. 1127. 
2 Mabillon, Annales Bénéd. 1. 78, n. 67 —Migne, Patrol. 
t. 181, col. 1707. 

13 



— 194 — 

duisirent surtout dans la construction des églises 
destinées à la Très-Sainte Vierge. 

De tels exemples ne pouvaient manquer d'avoir 
un grand retentissement en Angleterre, et il est à 
croire que le saint évêque de Lincoln s'en servit pour 
exciter une religieuse émulation parmi ses diocésains. 
La radieuse image de Marie planait sur ses travaux 
comme le plus doux et le plus puissant des encoura- 
gements. Autour de ce nom si populaire, il était plus 
facile de grouper les hommes de bonne volonté, et 
de leur faire entendre que rien n'était trop beau 
pour exprimer la beauté immaculée de la Mère 
de Dieu, et pour honorer par elle la beauté infinie 
dont elle est le reflet. Hugues n'eut qu'à confirmer le 
vocable déjà donné à sa cathédrale, mais jamais le 
nom de Notre-Dame de Lincoln n'avait été prononcé 
avec tant de filiale tendresse, jamais il n'avait été 
entouré d'hommages aussi éclatants. 

Pour élever un monument digne de Celle qu'il ai- 
mait à nommer sa souveraine et celle de son diocèse 
il ne craignit pas de payer non seulement de ses re- 
venus, mais de sa personne. 11 se fit manœuvre, 
comme un général se fait parfois simple soldat afin 
d'exciter ses troupes. On vit l'évêque de Lincoln 
porter ou charrier les pierres et le mortier au milieu 
de la foule des travailleurs. Son dévouement fut ré- 
compensé par un miracle qui en a perpétué la mé- 
moire. Un vendredi-saint, un boiteux, obligé de 
s'appuyer sur deux béquilles, fut saisi du spectacle 
donné par Thumilité de l'évêque, et sollicita la fa- 
veur de se servir de l'instrument grossier que notre 
Saint avait porté sur ses épaules. Il s'en chargea 
avec foi comme d'un gage de guérison. Sa confiance 



— 195 — 

ne fut pas trompée ; peu de temps après s'être cour- 
bé sous le poids de ce fardeau salutaire, il se re- 
dressa complètement et jeta ses béquilles pour mar- 
cher avec une pleine assurance *. 

Nous voudrions avoir sous les yeux tout le tableau 
dont ce fait apparaît comme le point central. N'y 
verrions-nous pas la reproduction des grandes ma- 
nifestations dont il est parlé plus haut? Autour de l'é- 
vêque devenu manœuvre, ne peut-on pas apercevoir 
les fidèles de toute condition saisis de cet exemple, 
et réunis en grand nombre dans le chantier devenu 
comme le campement d'une armée pacifique d'ou-r 
vriers volontaires ? Si les renseignements nous man- 
quent pour affirmer ce qui parait si vraisemblable, 
il est bien permis du moins de constater que le saint 
évêque était un chef digne de mettre en mouvement 
une telle armée. 

Tout en pressant vivement l'exécution de son œu- 
vre, il ne négligeait pas d'y imprimer sa pensée. Il 
avait choisi un architecte digne de le comprendre 
et de suivre ses inspirations. Nous verrons cet artis- 
te, nommé Geoffroy de Noiers, mandé encore auprès 
du lit de mort de notre Saint, pour recevoir ses 
dernières instructions -, 

La reconstruction de la cathédrale, se fît partie par 
partie, et l'office divin put y être célébré, sans atten- 
dre la fin des travaux qui ne furent achevés qu'après 
la mort de saint Hugues. Une fondation spéciale de 
rhomme de Dieu avait considérablement augmenté 



* Vita Metrica, v. 836-846. Magna Vita, 1. III, c. xv. 
Annal. Ord. Cartus. tom. III, p. 79. 

* M. V. l. V, c XVI. 



— 196 — 

le luminaire destiné à éclairer le vaste édifice pendant 
la nuit. La clarté des cierges pouvait alors lutter 
avec celle du jour *. 

Diaprés une Notice anglaise imprimée à Lincoln 2, 
la cathédrale actuelle doit à notre saint évêque le 
transept de Test, le chœur tout entier, la salle du 
chapitre, le côté oriental du transept de l'ouest, 
avec une partie des additions faites à la façade occi- 
dentale dont les grands arceaux appartiennent au 
style romano-byzantin de Técole normande, et remon- 
tent à la première construction de l'édifice. Si Hugues 
n'eut pas le temps de terminer son œuvre, ce fut 
grâce à son initiative qu'elle prit ses principaux dé- 
veloppements. Son deuxième successeur, Hugues de 
Wels, prélat d'un grand mérite, s appliqua particu- 
lièrement à suivre ses traces. On croit qu'il acheva 
avec la nef ce que les connaisseurs appellent encore 
« l'église de saint Hugues », c'est-à-dire les trois 
quarts du monument actuel. Le style ogival à lancettes 
caractérise Tœuvre ainsi complétée de notre Saint, 
et la distingue soit des travaux antérieurs du style 
normand, soit des agrandissements postérieurs du 
style ogival rayonnant. Mais considérée dans son en- 
semble la cathédrale de Lincoln a vraiment pour 
principal fondateur celui qui en a commencé et pour- 
suivi activement la reconstruction. A l'angle méridi- 
onal de la grande et magnifique façade de l'ouest se 
trouve encore une statue qui, d'après la tradition, 
représente saint Hugues, dont la mémoire n'a pas 

* Ibid. c. XIX. 

* An historical account of Lincoln cathedral. — Lincoln^ 
W. and B. Brooke. 




CATHÉDRALE de L. 




LINCOLN (Vue d'ensemble). 



— 197 — 

été anéantie par la Réforme au sein d'une population 
entraînée loin de la foi catholique. 

Le voyageur qui approche de Lincoln est frappé 
au loin par la vue de Tantique cathédrale dont les 
trois tours dominent du haut d'une colline toute la 
cité et les plaines environnantes à une grande dis- 
tance. Même après avoir vu les plus beaux monuents 
religieux de France et d'Angleterre, il peut encore 
admirer un édifice qui mérite d'être cité à côté des 
églises de Chartres, d'Amiens, de Bourges, ou de celles 
de Canlorbéry, de York, de Salisbury, et des autres 
chefs-d'œuvre du moyen-âge. Bâtie en forme de 
croix archiépiscopale c'est-à-dire avec un double 
transept, la cathédrale de Notre-Dame de Lincoln 
se compose dans sa longueur de dix-huit larges tra- 
vées, et elle est soutenue par une multitude de 
colonnes et de colonnettes, vraie forêt de pierre et 
de marbre qui forme la perspective la plus animée*. 
« Rien dans les églises de la Grande-Bretagne , 
dit un auteur compétent de nos jours, n'est supé- 
rieur à la hardiesse et à l'élégance de la tour cen- 
trale ; l'architecture y a déployé toutes les ressources 
d'un art ingénieux. Cette tour est carrée, ayant les 
angles soutenus et décorés en même temps par des 
contre-forts surmontés de clochetons ; les faces sont 
percées de fenêtres à ogives, où sont prodiguées les 
plus fines sculptures ; le couronnement enfin est for- 
mé de moulures et de feuillages artistement combi- 

' L'auteur de la Vita Metrica, qui fait une description poé- 
tique et symbolique de ]a cathédrale de Lincoln, dit au sujet 
des colonnes. 

Inde columnellœ, quœ sic cinxere columnas^ 
Ut videantur ibi quamdam celebrarechoream. 
Vita Met. v. 882-883. — Voir TAppendice. 



— 198 — 

nés ; elle a environ 73 mètres d'élévation. Nous ne 
connaissons que la tour centrale de Téglise Saint- 
Ouen de Rouen qui remporte sur celle de Lincoln. 
Les deux tours de la façade occidentale sont égale- 
ment d'un bel aspect *. » Grandeur des dimensions, 
régularité du plan, délicatesse des détails, fusion 
harmonieuse des divers styles, noblesse et imposante 
majesté de l'ensemble : voilà, dans ses principaux 
traits, la beauté de la vieille cathédrale dont s'enor- 
gueillit une ville qui fut autrefois Tune des plus con- 
sidérables du royaume. 

Près de là se dressent les ruines de l'ancien palais 
épiscopal, commencé par l'évêque Robert de Ches- 
ney, et continué par saint Hugues qui entreprit 
spécialement la construction de la grande et magnifi- 
que salle, achevée sous Hugues deWels. Pendant que 
ses regards se portent de ces débris couverts de lierre 
aux tours de la cathédrale pour s'étendre ensuite 
sur la ville et ses environs, le visiteur catholique ne 
peut s'enpêcher d'être profondément ému à la pen- 
sée des ruines accumulées dans l'Église d'Angleterre 
depuis le XVI'' siècle. Quand se fera la grande res- 
tauration si ardemment désirée par tous ceux qui s'in- 
téressent aux progrès du royaume de Dieu ? Quand 
Notre-Dame de Lincoln sera-t-elle de nouveau l'ob- 
jet d'un culte ardent et filial dans cet édifice élevé 
en son honneur, et rempli autrefois des plus riches 
offrandes déposées à ses pieds ' ? Quand les portes 

* M. Tabbé Bourassé, Les plus belles églises du Monde, p. 
353. — On trouve aussi dans le Monaslicon Anglicanum le 
plan et diverses vues de la cathédrale de Lincoln. 

■ Ces offrandes furent confisquées en 1540 par Henri VIII, 
qui 8*empara aussi de la châsse où se trouvaient les reliques 
de saint Hugues. 



— 199,— 

de la cathédrale s'ouvriront-elles pour recevoir un 
évoque catholique, un héritier de la foi et des vertus 
de saint Hugues, en communion avec les successeurs 
de saint Pierre, qui ont envoyé à TAngleterre ses 
premiers apôtres ? Quand T Église romaine repren- 
dra-t-elle possession de ce monument qu'elle a bâti 
et qui rappelle l'antiquité et l^immutabilité de ses 
croyances et de son enseignement? Quand la messe 
pontificale, célébrée de nouveau comme au XIP 
siècle, rassemblera-t-elle le peuple fidèle dans cette 
vaste enceinte dont toutes les lignes convergent vers 
l'autel et dont toutes les splendeurs appellent la pré- 
sence du Dieu de l'Eucharistie ? On ne saurait trop 
prier pour hâter ce jour de justice et de victorieuse 
réparation qui assurerait le sàlut de tant d'âmes et 
réjouirait si vivement la sainte Église. 



CHAPITRE VII. 

MINISTÈRE ÉPISCOPAL. 



Gonstraction de rédifice spirituel. — Cérémonies épiscopales. — 
Dédicaces d'églises. — Gonfinnations. — Hugues, impitoyable 
pour lui-même, ménage les forces de ses clercs. — Malades 
guéris. — Trait de patience. — Lutte contre les superstitions, 
— Abondantes aumônes. — Le bœuf de la veuve. — L'évéquc. 
défenseur du peuple. — Le pasteur gagne la confiance de son 
troupeau. 



Tout en construisant sa cathédrale, Tévêqùe de 
Lincoln n'avait garde d'oublier l'édifice spirituel, re- 
présenté par ce monument visible, et il savait appli- 
quer à ses diocésains les belles paroles de l'Apôtre aux 
Éphésiens (II, 19-22) : « Vous n'êtes point des hôtes 
et des étrangers, mais vous êtes les concitoyens des 
Saints, vous faites partie de la maison de Dieu, de l'é- 
difice construit sur le fondement des Apôtres et des 
Prophètes, avec leChrist Jésus pour pierre angulaire. 
Voilà sur qui repose et s'élève le temple saint, cons- 
truit en l'honneur du Seigneur. Voilà sur qui vous 
avez été bâtis pour devenir la demeure de Dieu dans 
l'Esprit-Saint. » 

A Tévêque, représentant de Jésus-Christ et suc- 
cesseur des Apôtres, appartient le rôle d'architecte 
de cette église formée par les âmes qui lui sont con- 
fiées. Il doit lui-même en cimenter les éléments 
divers par toutes ses sueurs et au besoin par tout 



— 201 — 

son sang. Hugues l'avait compris, et avec une infati- 
gable ardeur il travaillait chaque jour à évangéliser 
quelque portion de son troupeau. 

Les grandes fonctions du ministère épiscopal lui 
offraient l'occasion ordinaire de son apostolat. Il s'en 
acquittait avec cette haute dignité, cette attention et 
cette exactitude, cette piété et celle onction qui 
captivent le peuple et l'instruisent mieux qu'une élo- 
quente prédication. Voir officier un évêque, c'est 
^-Oujours un spectacle plein d'intérêt ; mais voir un 
^ainl donner aux cérémonies pontificales tout leur 
sens profond et toute leur majestueuse grandeur, 
c'est assurément une grâce insigne qui peut trans- 
former les âmes. Les diocésains de saint Hugues 
jouirent de cette faveur. Ils remarquèrent avec ad- 
miration que « ni les mouvements tumultueux de la 
foule, ni les émotions des affaires difficiles qui ve- 
naient d'être traitées ou qui étaient encore en sus- 
pens, ni aucun accident imprévu, ne faisaient sortir 
leur évêque de son recueillement, et nel'empêchaient 
d'accomplir sans erreur et sans distraction toutes les 
prescriptions de la liturgie * . 

On s'étonnait aussi de le voir avec une santé très 
affaiblie par ses austérités soutenir les fatigues des 
plus' longues cérémonies, comme des consécrations 
des églises, des ordinations, et des confirmations. 
Malgré de fréquentes et violentes douleurs d'estomac 
et d'entrailles que les médecins attribuaient particu- 
lièrement à ses jeûnes multipliés au pain et à l'eau, 
il se montrait plus fort que ceux qui l'entouraient. 
Tandis que ses assistants, non seulement lassés, mais 

* M. V. 1. 1, c. II. 



— 202 — 

épuisés, s'éloignaient Tun après l'autre pour se re- 
poser et se relayaient successivement dans leur 
service, Tévêque continuait ses fonctions et ne recu- 
lait jamais devant la tâche souvent effrayante qui se 
présentait à lui. Il lui arrivait parfois d'être obligé 
de se lever avant l'aurore, et d'officier à jeun jusqu'au 
soir, ne prenant même son repas que pendant la nuit 
suivante. 

Un jour, il avait fait une consécration d'église 
par un fort mauvais temps. Les ombres du crépus- 
cule l'invitaient à un repos bien mérité, lorsqu'il 
s'aperçut que des enfants venaient recevoir la confir- 
mation. Aussitôt, sans s'inquiéter des murmures de 
sa suite ni des réclamations de son estomac, il se mit 
à ce nouveau labeur avec sa gravité ordinaire, com- 
me s'il n'avait eu aucun autre souci. Tous les enfants 
furent confirmés malgré leur nombre assez considé- 
rable pour retenir l'évèque jusqu'à la nuit close '. 

Aussi compatissant, quand il le pouvait, pour ses 
clercs, que sévère pour lui-même, Hugues les obli- 
geait souvent, surtout pendant les fortes chaleurs de 
l'été, à prendre un peu de pain et de vin lorsqu'ils 
devaient l'accompagner dans la consécration d'une 
église. Il craignait que sans ce soulagement ils ne 
fussent incapables de supporter la fatigue des longues 
cérémonies et de l'assister ensuite à la messe ponti- 
ficale. Plusieurs ecclésiasliques, après avoir profité 
de cette condescendance, n'osaient plus pendant le 
saint sacrifice toucher au calice ou prendre les linges 
sacrés. Hugues les blâmait alors de leur peu de foi 
et de discrétion ; il leur reprochait de ne savoir ni 

* Vita Metrica, 736-745. 



— 203 — 

obéir sans hésitation à leur évêque, ni comprendre la 
raison de Tordre qu'il leur donnait ^ 

Ses tournées de confirmation, surtout, manifes- 
taient dans toutes les parties du diocèse de Lincoln 
son inépuisable bonté, son zèle de feu, sa patience 
qui n'excluait pas à l'occasion une sainte vivacité. 

Selon l'usage du temps, il était souvent arrêté sur 
sa route par des fidèles qui lui demandaient pour 
eux ou pour leurs enfants le sacrement de confirma- 
tion. Il descendait aussitôt de cheval, et accomplis- 
sait toutes les cérémonies voulues avec la plus grande 
piété, comme s'il avait été dans le sanctuaire de sa 
cathédrale. Lorsqu'il était malade ou fatigué, lorsque 
la route était mauvaise, le temps affreux, l'heure 
avancée, il ne prenait pas plus de liberté et n'hésitait 
pas à laisser sa monture pour exercer avec dignité 
ses saintes fonctions". Il donnait ensuite sa bénédic- 
tion à tous ceux qui se pressaient autour de lui, et il 
faisait une prière spéciale pour les malades présents 
qu'il remplissait ainsi de joie et d'espérance. Puis, 
à son tour béni de tous, il reprenait sa route pour 
recommencer plus loin une semblable station. « Un 
grand nombre de guérisons, dit le biographe con- 
temporain, furent les fruits de la prière et de la 
bénédiction de l'évêque. Nous l'avons appris par des 
témoignages qui ne permettent aucun doute ^. » 

Un jour, Hugues venait de confirmer une foule 
nombreuse et se rendait en toute hâte à une église 

• M. V. 1. III. c. XIII. 

* Ses contemporains remarquaient ce fait, parce que d'au- 
tres prélats de cette époque montraient moins de délicatesse. 
M. V. 1. III, c. XIII. 

a Ibid. 



— 204 ^ 

où beaucoup de fidèles attendaient encore la même 
grâce. Voilà qu'un paysan, déjà âgé sans être impo- 
tent, se met à le suivre en criant qu'il désire aussi 
être confirmé. L'évêque, voyant Féglise à une faible 
distance, invite le vieillard à s'y rendre, afin de ne 
pas retarder pour lui seul la cérémonie à laquelle 
devaient prendre part tant de personnes. Mais celui- 
ci ne l'entend pas ainsi ; il répond qu'il ne veut pas 
et qu'il ne peut pas faire ce court trajet. Puis il s'as- 
sied à terre, lève les deux bras, et le regard fixé vers 
le ciel, il ose prendre Dieu à témoin du tort que 
son évêque cause à son âme. Hugues ne s'offense 
pas de cette grossièreté, il ne songe qu'aux besoins 
spirituels du vieillard, qui aurait dû être confirmé 
depuis si longtemps. Il cède donc à cet entêté dont il 
a pitié, il s'arrête, revient sur ses pas, et accorde la 
faveur si étrangement sollicitée^ 

On peut juger par ce trait des épreuves rebutantes 
qui rendaient plus méritoire le zèle de notre bon 
pasteur. Il trouva même des traces d'idolâtrie parmi 
les gens de la campagne. On rendait en quelques 
endroits^ un culte aux fontaines et on se livrait à 
d'autres superstitions. Le saint évêque mit tout en 
œuvre pour détruire ces funestes coutumes, et il y 
réussit. Voici l'un des épisodes de celte lutte qui dut 
coûter beaucoup de fatigues à notre Saint. Il aperçut 
un jour un paysan qui portait sur ses bras un petit 
enfant et courait après lui. L'homme de Dieu crut 
qu'il s'agissait de donner la confirmation. Il s'arrête 

* VitaMetrica, v. 746-765. — Girald , Vita S. Hugonis, 

I, C. III. 

' Particulièrement à Berkhampstead et à Wycombe. M. 
V.l. V. c. XVII. 



— 205 — 

donc, met pied à terre, ouvre la botte au saint-chrême, 
passe son étole et attend. Peine inutile : Tenfant 
était déjà confirmé. Ce que demande pour lui son 
père, c'est le changement de son ^om de baptême. 
Il croit que par là même les destinées de son fils 
seront changées. Â cette proposition, qui indique un 
esprit encore païen, Tévêque est saisi d'indignation. 
— « Comment s'appelle-t-il, cet enfant ? » dit-il. — 
« Jean », répond le père. — « grossière folie 1 
s'écrie alors l'apôtre. Quel nom plus beau souhaitez- 
vous pour votre fils? Jean, en hébreu, signifie la 
grâce divine. Comment voulez-vous l'appeler? Four- 
che ou râteau ?... Vous voyez que votre demande m'a 
ému ; aussi ne restera-t-elle pas sans effet. » Une 
forte pénitence imposée à ce superstitieux fut la con- 
clusion de l'admonestation épiscopale^ 

On ne pouvait attribuer cette sévérité à un défaut 
de condescendance pour les gens du peuple. Hugues 
savait manifester assez hautement son amour pour 
eux. Il faisait rechercher les pauvres afin de pouvoir 
les assister, et leur distribuait régulièrement le tiers 
de ses revenus, sans parler des nombreuses aumônes 
extraordinaires et cachées. Dans ses rapports avec 
les tenanciers de son év&ché, il se montrait plein de 
générosité, ne craignant pas de renoncera certaines 
redevances abusives qui aggravaient outre mesure 
les charges de ses sujets. 

Un laboureur de ses domaines vint à mourir. 
D'après la coutume, c'était au seigneur du lieu que 
revenait le bœuf du défunt. Mais la veuve avait con- 
fiance en la bonté de l'évêque : elle vint à sa rencontre 

• Vita Métrica, v. 765-793. 



— 206 — 

en pleurant, et le supplia de lui laisser l'animal qui 
lui était grandement utile pour gagner sa vie et celle 
de ses enfants. Hugues s'empressa de lui accorder 
cette faveur, sans tenir compte des conséquences 
qu'on pourrait en tirer. Son sénéchal, qui l'accom- 
pagnait, lui dit aussitôt : « Si vous renoncez ainsi à 
vos droits, vous vous ruinerez et il vous faudra aban- 
donner vos terres. » L'éveque alors descend de 
cheval et ramasse de la terre avec sa main. « De la 
terre, dit-il, en voici. Je puis la garder tout en ren- 
dant son bœuf à cette pauvre femme. A quoi sert de 
posséder beaucoup de terre, si l'on perd le ciel? 
Exiger rigoureusement le paiement de nos dettes, 
n'est-ce pas nous exposer à être insolvables devant 
Dieu? La mort qui a ravi à cette veuve son principal 
soutien, lui a cependant laissé quelques ressources. 
Vous voulez donc que je sois plus cruel que la mort ! 
Non, je ne veux pas enlever .ce qu'elle a épargné. » 
La pauvre veuve témoigna avec effusion sa recon- 
naissance à celui qui se conduisait envers elle non 
comme un seigneur mais comme un père^ 

Une autre fois un homme d'armes, par le seul 
fait de sa mort, avait mis son fils dans l'obligation 
de payer un certain tribut. Hugues l'en exempta, 
« ne trouvant pas juste que la perte des parents en- 
traînât la perte de l'argent, et que la douleur des 
survivants fût si tristement aggravée ^. » De telles 
concessions valaient encore mieux que des aumônes 
pour apprendre au peuple de Lincoln à chercher 
en son évêque le premier défenseur de ses in- 
térêts. Elles confirmaient efficacement la vérité de 

* Vita Metrica, v. 793-813. — • Ibid. v. 814-822. 



— 207 — 

ce vieil adage : « Il fait bon vivre sous la crosse. » 
Précédé de la réputation que lui méritaient sa 
bonlé et sa sainteté, Thomme de Dieu voyait ses 
ouailles aller au-devant de lui avec une pleine con- 
fiance. On savait qu'en toute occasion il voulait agir 
en évoque, c'est-à-dire en représentant du divin Pon- 
tife qui disait : « Je suis le bon Pasteur : je connais 
mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme 
mon Père me connaît, et comme je connais mon Pè- 
re ; et je donne ma vie pour mes brebis (Jean X, 1 5) ». 
Plus notre Saint avançait dans la connaissance de son 
troupeau, plus il se faisait connaître et apprécier de 
tous ceux qui l'approchaient. Les plus étroites et les 
plus salutaires relations unissaient progressivement 
les membres de la nombreuse famille qui avait le 
bonheur de posséder un tel père. Hugues sentait son 
influence grandir de jour en jour, et il s'en servait 
pour répandre les trésors de vie dont la grâce le rem- 
pHssait. Il s'oubliait et se dépensait sans mesure, am- 
plement récompensé par les conversions et les trans- 
formations qu'il opérait au sein de son diocèse. 



CHAPITRE Vin. 
l'ami des petits enfants et des lépreux. 



Consolations des anges gardiens de Tenfance. — Attrait de Tévê- 
que de Lincoln pour les petits enfants et de ceux-ci pour Tévêque. 
— Scène charmante. — Souvenir d'une visite au château d'A- 
valon. — Hugues choisit des enfants pour les faire élever. — Le 
petit Robert et le petit Benoit. — Ce dernier est sauvé de la mort 
par l'intercession du Saint. — L'évéque guérit un autre petit 
enfant. — Les lépreux chéris par amour pour le Dieu de la 
Croix. — - L'évêque leur lave les pieds. — Il les visite dans leurs 
hospices, les embrasse, les exhorte paternellement.— ECTusions 
de tendre charité et d'amour pour Jésus. — Les baisers de saint 
Martin et les baisers des lépreux. 



Largement ouvert à tous, le cœur de notre Saint 
avait pourtant ses prédilections : il se livrait avec 
plus de tendresse aux petits enfants et aux lépreux 
qui lui représentaient les uns le Dieu de la Crèche, 
et les autres le Dieu du Calvaire. 

« L'avantage des anges gardiens derenfance,a dit 
un grand évêque de notre temps, c'est que leurs fonc- 
tions extérieures, au lieu d'être une diversion à leur 
occupation essentielle de voir Dieu, doublent en quel- 
que sorte le bonheur de la vision divine. Car, en 
même temps qu'ils contemplent Dieu face à face et 
dans sa propre lumière, ils le retrouvent encore dans 
l'âme de ces petits où son visage se reflète comme 
en un miroir fidèle. Députés auprès de l'adulte, trop 
souvent, hélas ! les esprits célestes sont condamnés 
à voir en lui l'injustice, le péché, la corruption de 



— 209 — 

Tesprit et du cœur, la dépravation de la volonté, 
rimpureté des pensées et des actions ; triste spec- 
tacle dont ils ne se consolent qu'en retournant leurs 
yeux pour les tenir attachés sur la splendeur imma- 
culée de Téternelle beauté. Les anges des enfants, 
au contraire, de quelque côté qu'ils portent leurs re- 
gards, ou en haut ou en bas, ne sont point partagés 
entre la vue du ciel et la vue de Tenfer ; ici et là, c'est 
toujours la même présence du Père céleste. Videte 
ne contemnaik unum de pusillis istis : Angeli enim eo- 
rum semper vident faciem Patris mei qui in cœlis est ' . » 

Ange gardien de toutes les âmes de son diocèse, 
Févêque de Lincoln se félicitait de pouvoir reposer 
son attention sur celles qui relevaient le plus vers 
Dieu. Les petits enfants, avec leur candeur naïve, 
leur innocence baptismale, leurs purs et doux re- 
gards, le consolaient des inévitables misères qu'il 
avait tous les jours à sonder et à guérir. Ses rapports 
avec eux, au lieu de le détourner de la sainte contem- 
plation par laquelle il s'efforçait de préluder à la vi- 
sion céleste, rafraîchissaient délicieusement son cœur 
et lui communiquaient un élan plus vif vers les som- 
mets invisibles qu'il ne voulait jamais perdre de vue. 

L'une de ses grandes joies était de confirmer les 
petits enfants. Il ne souffrait point que ses serviteurs 
eussent pour eux des procédés trop rudes, et les re- 
prenait très sévèrement quand il s'apercevait que ses 
recommandations n'avaient pas été observées. Dès 
qu'il rencontrait quelques-uns de ces petits, il se 
sentait doucement attiré vers eux, il prenait plaisir à 
les caresser et savait avec une grâce charmante tirer 

' Œuvres du cardinal Pie, 1. 1, p. 516. 

44 



— 210 — 

quelque parole à demi formée de ces lèvres qui n'a- 
vaient encore su que balbutier. Il traçait sur leur 
front le signe de la Croix, leur souhaitait toutes sortes 
de prospérités et leur donnait avec amour sa béné- 
diction. 

A cet attrait de l'homme de Dieu répondait celui 
des petits enfants pour leur saint ami. lisse mettaient 
immédiatement à jouer avec lui. Les plus timides 
d'entre eux, ceux qui s'effrayaient à la vue de toute 
autre personne étrangère, s'attachaient à notre évo- 
que et le préféraient même à leurs propres parents. 
Son chapelain fut témoin d'une de ces gracieuses 
scènes et l'a décrite avec âme : « J'ai vu moi-même, 
dit-il, un petit enfant de six mois que l'évêque venait 
de confirmer, manifester aussitôt une telle joie qu'on 
l'aurait pris pour un autre Jean-Baptiste tressaillant 
d'allégresse. Il riait avec tant d'expansion et d'éclat 
qu'on s'étonnait d'entendre sortir de tels accents de 
ces lèvres habituées jusqu'alors à de simples vagisse- 
ments. Il étendait et rapprochait tour à tour ses pe- 
tits bras, comme s'il eût voulu s'envoler. Il balançait 
sa tête de côté et d'autre, et il semblait qu'il ne pou- 
vait supporter l'excès de sa joie. Prenant entre ses 
deux mains celle du prélat, il la garda longtemps 
pour la couvrir de baisers. L'évêque charmait l'en- 
fant, et l'enfant charmait l'évêque, à la grande admi- 
ration des spectateurs qui voyaient se réaliser dans 
l'un et dans l'autre cette promesse de l'Évangile : 
« Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront 
Dieu(Matt. v, 8). » N'était-ce pas Dieu, en effet, que 
l'enfant apercevait dans son représentant? N'était-ce 
pas Dieu aussi que l'évêque discernait dans le miroir 
de cette âme innocente? Les témoins de cette scène 



— 2H — 

ne sauraient l'oublier et en méconnaître le caractère 
merveilleux. Il faut ajouter que Tévêque présenta à 
Tenfant des fruits et des friandises que celui-ci re- 
fusa comme s'il en était dégoûté. Hugues lui suffisait 
et le captivait tout entier. La nourrice qui le portait 
voulut le caresser à son tour, mais il repoussa ses 
mains avec un air de dédain et fixa ses yeux sur Tévê- 
que, en recommençant ses démonstrations d'éton- 
nante allégresse. Il fallut enfin l'emporter pour mettre 
fin à cette ovation qui se passa à Newark-Castle,lieu 
soumis à la juridiction des évoques de Lincoln, bien 
que situé sur le territoire du diocèse de York. L'en- 
fant était né d'une famille du peuple dans un bourg 
voisin, au delà de la rivière qui s'appelle le Trente » 
Hugues, ravi de ce qu'il venait de voir, raconta 
avec abandon à ceux qui l'entouraient une faveur 
semblable dont il avait joui assez longtemps aupara- 
vant. « Lorsque j'étais encore prieur deWitham, leur 
dit-il, il m'arriva d'aller à la Grande-Chartreuse à 
l'époque du Chapitre général ^. Le château d'Avalon 
qui appartient à mon frère Guillaume, se trouvant 
sur mon chemin, j'y fis une visite. On me présenta 
alors le dernier de mes neveux, tout petit enfant qui 
ne parlait pas encore. Il me traita tout à fait comme 
je viens de l'être devant vous. Sa nourrice le plaça 
sur un lit et s'éloigna. Le cher petit entra alors dans 
des transports incroyables de joie qui paraissaient 
bien au-dessus des forces de son âge ^. » 



* M. V. 1. III, c. XIV. 

* Probablement les prieurs des Chartreuses éloignées ne 
venaient dès lors au Chapitre général que les années bissex- 
tiles, ce qui placerait le fait en 1180 ou 1184. 

' » M. V. Ibid. 



- 212 — 

L'évêque de Lincoln ne se contentait pas de ces 
rapports passagers avec les enfants : il en choisissait 
quelques-uns qu'il faisait élever dans son palais, et 
qu'il envoyait ensuite aux écoles. Il avait soin de ne 
plus les traiter avec autant de familiarité, dès qu'ils 
avaient atteint Tâge de raison, et qu'ils pouvaient 
abuser de ces témoignages de tendresse. Presque 
tous ces privilégiés entrèrent dans la cléricature et 
furent pourvus de bénéfices par leur protecteur. Deux 
d'entre eux surtout se firent remarquer par une intel- 
ligence précoce : l'un était un petit Normand, né à 
Caen, et nommé Benoit ; l'autre était un Français, 
né à Noyon, et s'appelait Robert. 

Ce dernier avait cinq ou six ans lorsqu'il fut ren- 
contré près de Sentis, par Hubert, archevêque de 
Cantorbéry, dont nous aurons à parler dans la suite. 
Le primat remarqua la gentillesse de son babil et 
crut faire plaisir à Tévêque de Lincoln en lui procu- 
rant ce nouveau petit compagnon. Il l'obtint à peu 
de frais et l'emmena avec lui jusqu'à Lambeth. Là dé- 
barqua bientôt notre Saint pour faire hommage à 
son métropolitain. Dès que l'enfant l'eut aperçu, il 
laissa joyeusement l'archevêque pour courir dans les 
bras de celui qu'il regarda dès lors comme son père. 
Hugues, après l'avoir gardé quelque temps auprès 
de lui, lui fit faire ses études à Ëlstow. 

Quant au petit Benoit, il eut le bonheur d'être 
trouvé avant Robert à Caen, probablement par l'évê- 
que lui-même, qui le retint assez longtemps dans son 
palais, jusqu'au commencement de ses études, et qui 
lui assigna ensuite des revenus perpétuels. Pendant 
que cet enfant était encore très jeune, il lui arriva de 
monter sur le même cheval que Roger, alors archi- 



— 213 — 

diacre de Leicester, et plus tard, doyen du chapitre 
de Lincoln. Tout à coup il tomba dans un torrent 
rapide qui Tentralna à une grande distance. Il fut 
néanmoins sauvé par Tintercession de nôtre saint 
évêque, comme autrefois le jeune Placide par la puis- 
sance de saint Benoit ^ . 

D'autres miracles attestent l'intervention divine en 
faveur de Tami des petits enfants. Un habitant d'Âl- 
conbury, près de Huntingdon, eut l'imprudence de 
laisser entre les mains de son jeune fils une lame de 
fer. L'enfant la porta à sa bouche, et la fit malheu- 
reusement entrer dans sa gorge où elle resta, ne 
laissant plus aucune issue aux aliments, sinon aux 
liquides. A moitié suffoqué, le petit malade souffrait 
horriblement lorsque Té vêque de Lincoln se trouva de 
passage dans la localité. Le père infortuné, qui s'ac- 
cusait des tortures de son fils, vint, avec son épouse 
toute en larmes, trouver l'homme de Dieu pour lui 
demander conseil et secours. Au témoignage de la 
mère, un songe prophétique avait annoncé à l'oncle 
du petit malade que celui-ci serait guéri par notre 
Saint. « Le Seigneur vous a donc envoyé, ajoutâ- 
t-elle après ce récit, pour rendre la vie à notre fils 
qui est sur le point d'expirer. » Voyant la foi et la 
désolation de ces bonnes gens, Hugues bénit la gorge 
de l'enfant, la toucha et souffla sur elle. Peu après, 
le fer sortit tout sanglant, et le pauvre petit fut 
guéri ^. 

* M. V. 1. III. c. xiv. 

' M. V. 1. III, c. XV. — Annal. O. Cartus. t. III, p. 80. — 
Vila Metrica, v. 1064-1079. — Le môme miracle est relaté 
dans le Rapport de la commission pontificale au sujet de la 
canonisation de saint Hugues. 



— 214 — 

A Lincoln même, une autre mère obtint la guéri- 
son de ses deux fils en s'adressantà son évèque. L'un 
de ces enfants avait au côté droit une grosse tumeur 
qui mettait sa vie en danger. L'homme de Dieu tou- 
cha sa plaie et le renvoya avec sa bénédiction. La 
tumeur ne tarda pas à disparaître et l'enfant revint 
à la santé. Son frère, ayant été dans la suite atteint 
d'une grave maladie, fut encore présenté par la pieuse 
mère à la bénédiction de l'évêque. Trois jours après, 
il était aussi pleinement guéri K 

On ne s'étonnera pas, après ces faits, du culte po- 
pulaire qui fut rendu à saint Hugues, honoré spéciale- 
ment comme le patron et le protecteur des petits 
enfants, ainsi que nous le verrons plus loin. 

Mais comment le saint évêque pouvait-il leur as- 
socier dans ses prédilections des êtres aussi disgraciés 
et repoussants que les lépreux? D'un côté, c'est l'hu- 
manité dans sa fleur la plus fraîche et la plus em- 
baumée : de l'autre, c'est le rebut de la terre, l'ef- 
frayante laideur de ceux que la société bannissait de 
son sein. La charité chrétienne a seule le don de 
rapprocher de tels extrêmes, en regardant le divin 
Sauveur, non moins aimable sur la Croix que dans 
son berceau. 

Pénétré de cette charité, Hugues chérissait ten- 
drement les lépreux par amour pour Celui qui, selon 
l'expression d'Isaïe (lui, 4), s'est montré en mourant 
« comme un lépreux ». Son bonheur était de faire 
venir en secret dans sa chambre treize de ces infor- 
tunés. Il leur lavait et essuyait les pieds qu'il baisait 
pieusement ; puis il leur faisait prendre un bon repas 

' M. V., ubi supra. — Annal. Ord. Cartus. loc. cit. 



— 215 — 

et les renvoyait avec une large aumône. Il y avait 
plusieurs léproseries dans son diocèse. Sans compter 
les revenus assignés par ses prédécesseurs à ces éta- 
blissements, il les soutenait par d'abondants secours 
de tout genre. Lui-même, accompagné de quelques- 
uns de ses clercs les plus pieux, venait visiter souvent 
ces asiles. 11 s'asseyait au milieu de ses chers lépreux, 
les encourageait par de bonnes paroles, les consolait 
avec une douceur toute maternelle, et montrait à ces 
déshérités du monde la récompense éternelle qui 
devait les dédommager de leurs maux. Aux conso- 
lations il joignait des avis salutaires et, au besoin, de 
justes réprimandes qui avaient pour but d'écarter 
tout désordre dès qu'il était signalé. 

Avant l'exhortation qu'il adressait en commun aux 
lépreux, l'évêque de Lincoln faisait pour un moment 
éloigner les femmes, et il embrassait alors tous les 
hommes, s'inclinant devant chacun d'eux, et serrant 
plus longtemps et plus alTectueusement dans ses bras 
ceux que l'horrible maladie avait le plus défigurés. 

Des paroles d'une louchante délicatesse suivaient 
ces témoignages d'affection. « Je vous félicite, leur 
disait-il : vous êtes les fleurs du paradis, les perles 
précieuses de la couronne du divin Roi. Ayez con- 
fiance, attendez en paix votre Sauveur, Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, qui transformera votre corps humilié 
pour le rendre semblable à son corps glorieux, tandis 
qu'il jugera sévèrement ceux qui s'enorgueillissent 
de leur beauté et refusent de prendre part à ses abais- 
sements. » 

Lorsque l'homme de Dieu se retrouvait ensuite seul 
avec ses intimes, il épanchait devant eux toute son 
âme et parlait avec feu de la bonté infinie de Jésus 



— 216 — 

qui a tant de fois, dans l'Évangile, béatifié la pauvreté 
et la souffrance. Il rappelait le pauvre Lazare porté 
par les anges dans le sein d'Abraham, et ne tarissait 
pas de louanges au souvenir de Celui qui s'est fait 
infirme pour guérir les infirmes. « Oh ! qu'ils furent 
heureux, s'écriait-il, ceux qui virent de près la bonté 
de l'Homme-Dieu ! Oh ! qu'il m'aurait été doux de 
baiser seulement les traces de ses pieds ! Combien 
sont malheureux ceux qui craignent autre chose que 
d'offenser un Maître si aimant ! Combien sont à plain- 
dre ceux qui ne font pas leurs délices de s'attacher 
à ce délicieux Ami ! Quand on médite continuelle- 
ment sur sa bonté, aucune amertume ne saurait affai- 
blir la douceur d'un tel festin *. » 

Un jour, son chancelier William voulut éprouver 
son humilité et lui fournit l'occasion de montrer en- 
core plus clairement avec quelle foi ardente il servait 
Jésus lui-même dans la personne des lépreux. « Mon- 
seigneur, dit le chancelier, lorsque saint Martin 
baisait les lépreux, il les guérissait. » L'évêque ré- 
pondit aussitôt : « Oui, les baisers de saint Martin 
guérissaient le corps des lépreux : ce sont, au con- 
traire, les baisers des lépreux qui guérissent mon 
âme. » 11 était difficile de s'abaisser davantage et de 
mieux affirmer le mystère de la présence du divin 
Médecin dans les membres souffrants de son corps 
mystique. Si Tâme de saint Hugues n'avait pas besoin 
d'être guérie à ce contact, elle y était du moins ra- 
jeunie de plus en plus, et elle retirait du spectacle 
même de ces effrayantes misères une intuition plus 
claire de la céleste beauté du Dieu crucifié. 

» M. V. 1. IV, c. Ml. 



CHAPITRE IX. 

CHARITÉ ENVERS LES MORTS. 



Pensées du saint évéque sur les funérailles catholiques. — Il ne 
manque aucune occasion de faire ces cérémonies, soit dans son 
diocèse, soit pendant ses voyages. — Deux repas du roi retardés. 

— Sépulture d'un-mendiant. — Enterrements à Lincoln. — Ré- 
compense de sa charité à Bermondsey. — Mort du frère Morin. 

— La paix rendue à un défunt et à sa famille. 



Lorsque Dieu nous ordonne de respecter les droits 
de notre prochain, il ne fait pas de distinction entre 
les vivants et les morts: il nous prescrit d'exécuter 
les dernières volontés de ceux que nousavons perdus, 
et de ne pas porter atteinte à leur réputation, de 
même que s'ils étaient encore auprès de nous. Le 
précepte de la charîlé fraternelle s'étend aussi aux 
défunts, comme l'Église le rappelle souvent dans ses 
offices, et en particulier dans les cérémonies de la 
sépulture catholique. Notre saint évêque profitait de 
ces cérémonies pour témoigner sa charité envers les 
morts. Il se plaisait dans ses entretiens à relever la 
haute signification des funérailles chrétiennes, et il 
indiquait par là les motifs du zèle infatigable qui le 
poussait à les présider en personne le plus souvent 
possible. Il disait à ce sujet : 

« Parmi les preuves innombrables de l'immense 
charité de Dieu envers les hommes, on doit surtout 
remarquer ce qu'il fait pour eux avant leur naissance 



— 218 — 

et après leur mort. Avant qu'un homme vienne au 
monde, Dieu le Fils a déjà offert pour lui le prix de 
sa mort, Dieu le Père a envoyé pour lui son Fils à la 
Croix, Dieu le Saint-Esprit est descendu pour le rem- 
plir de ses grâces. La Très Sainte Trinité a d'avance 
institué les sacrementsqui doivent le purifier, Tentre- 
lenir et le fortifier; elle lui a donné les secours de sa 
loi sainte pour le guider et Tinstruire, elle a mul- 
tiplié à son usage les moyens de salut. Lorsque 
Thomme vient à mourir, tandis que ses amis les plus 
chers ont de la peine à rester près de son cadavre, 
tandis que ses parents même et ses enfants se hâtent 
de l'éloigner de sa propre demeure, Dieu dans sa 
tendresse ineffable l'entoure des plus délicates atten- 
tions. Aussitôt, en effet, il envoie ses Anges au secours 
de cette âme qui retourne à son Créateur, et c'est à 
ses représentants sur la terre, aux prêtres et aux 
clercs, qu'il commet le soin d'ensevelir le corps du 
défunt. » 

Le saint évêque développait admirablement cette 
pensée en prêtant à Dieu l'exhortation suivante : 

c< Voyez, ô mes prêtres, et vous qui êtes les hôtes 
de mon sanctuaire, voyez cette créature qui est mon 
ouvrage, je l'ai toujours aimée, je n'ai pas épargné 
pour elle mon propre Fils unique qui l'a fait parti- 
ciper à ses mérites et à sa mort. Voilà que cet 
homme est devenu à charge à ses amis et à ses pro- 
ches, qui le rejettent loin d'eux avec empressement. 
Allons ! hâtez-vous de vous rendre au-devant de celui 
qui n a plus de refuge qu'en moi. Prenez l'image de 
mon Fils crucifié pour lui ; portez des parfums et des 
cierges; faites retentir solennellement les cloches de 
Téglise ; ouvrez les portes et l'intérieur de la basili- 



— 219 — 

que ; non loin de Tautel où repose le Corps de mon 
Fils, placez les restes de voire frère défunt ; à la 
pensée de son triomphe, couvrez de précieuses dra- 
peries son lit funèbre ; entourez-le de lampes et de 
flambeaux, et qu'une nombreuse assistance se presse 
autour de lui. Par Toblation du sacrifice eucharisti- 
que, préparez un festin délicieux à cette âme encore 
haletante à la suite des combats qu'elle a livrés ici- 
bas, afin qu'elle trouve le repos, et que son corps 
lui-même descende en terre arrosé par une grâce 
féconde. Ainsi, lorsqu'arrivera le dernier jour, le 
corps retrouvera de nouveau avec bonheur l'âme qui 
l'avait habité, et refleurira au souffle de l'éternel 
printemps. » 

Avec des pensées aussi élevées, l'évêque de Lincoln 
trouvait un puissant attrait dans ces cérémonies fu- 
nèbres que trop souvent l'on s'habitue à suivre machi- 
nalement et sans dévotion. Loin de décliner l'honneur 
de les présider ou d'y assister, il le recherchait avec 
une étonnante insistance, au prix de son repos et au 
risque de manquer à des convenances que d'autres 
eussent estimées inviolables. 

Les curés de son diocèse avaient reçu l'ordre de 
n'enterrer personne, surtout un adulte, dans les lo- 
calités où l'évêque était présent, sans l'avoir prévenu. 
Il tenait à s'acquitter lui-même de ce ministère, et 
ne s'en dispensait que dans le cas d'un obstacle sé- 
rieux. C'était surtout à l'égard des défunts adultes 
qu'il agissait ainsi, pensant que si leur vie avait été 
bonne, ils méritaient cet honneur, et que si elle avait 
été répréhensible, ils avaient besoin de plus abon- 
dantes prières. Il se mettait donc à la disposition de 
tous, et lorsqu'il devait enterrer des pauvres, son 



— 220 — 

aumônier était chargé de fournir le luminaire et de 
pourvoir largement aux autres frais des obsèques- 
Pendant ses voyages, rencontrait-il un convoi funèbre > 
aussitôt il mettait pied à terre, s'approchait du cer- 
cueil et se mettait en prière. S'il n avait pas de livre 
écrit en gros caractères, tel que sa vue l'exigeait vers 
la iin de sa vie, il se plaçait à côté du prêtre, chan- 
tait avec lui les psaumes et répondait aux oraisons 
comme l'aurait fait un simple clerc. S'il avait un livre 
à sa convenance, il faisait lui-même les fonctions de 
célébrant, disait les oraisons, donnait l'eau bénite, 
encensait, jetait la terre, et accomplissait tout le reste 
avec la plus grande attention. Après avoir terminé, 
il donnait sa bénédiction aux assistants, et poursui- 
vait sa route. 

Dans les grandes villes où il se trouvait, souvent 
après un enterrement on venait lui annoncer succes- 
sivement plusieurs autres cérémonies semblables. Il 
allait immédiatement dans les diverses églises qui lui 
étaient indiquées, et rendait à tous les défunts le 
même devoir de charité. Il ne s'arrêtait que lorsqu'il 
avait épuisé la liste de ces invitations, auxquelles il 
sacrifiait avecjoie toutes les autres. En vain les nobles 
personnages qu'il avait conviés à sa table ou par qui 
lui-même avait été convié, se plaignaient des retards 
interminables de l'évêquc. Rien ne primait à ses yeux 
l'importance de ses pieuses occupations, et nul ne 
sut mieux mettre en pratique cette maxime des saints 
Livres : « Il vaut mieux aller à la maison du deuil 
qu'à la maison du festin (Eccles. vu, 3). » 

Un jour, Henri II l'attendait à dîner. Avant de se 
rendre au palais, Hugues voulut faire tous les enter- 
rements qui se présentèrent, sans se mettre en peine 




CHŒUR DE LA GATE 

(État 




iTHÉDRALE DE LINCOLN 

itit actuel.) 



— m — 

de laisser à jeun le roi avec toute sa cour. On vint 
lui dire que le prince s'impatientait et qu41 ne fallait 
plus tarder. Sans s'émouvoir, Tévêque poursuivit 
tranquillement ses saintes fonctions, se contentant de 
répondre : « Il n'est pas nécessaire que le roi nous 
attende ; qu'il prenne son repas au nom du Seigneur. » 
Il expliquait ensuite sa conduite aux clercs de son 
entourage, en leur disant : « Il vaut mieux laisser un 
roi de la terre diner sans nous, que d'enfreindre le 
commandement du Roi de l'éternité. » 

Plus tard, il agit de même à l'égard du rpi Richard 
Cœur-de-Lion, dans la ville de Rouen*. 

Nous prenons la liberté de devancer l'ordre chro- 
nologique, comme nous l'avons déjà fait, pour grou- 
per ensemble quelques récits qui se rapportent au 
sujet de ce chapitre. 

Dans l'un de ses derniers voyages en Normandie, 
notre saint évêque cheminait aux environs d'Argen- 
tan, lorsqu'il aperçoit près de la voie publique un ter- 
tre fraîchement remué qui ressemblait à une tombe. 
Surpris et inquiet, il s'informe auprès des laboureurs 
qui travaillaient non loin de là. On lui dit qu'il a en 
effet devant les yeux la tombe d'un pauvre mendiant, 
mort dans une cabane voisine, et délaissé au point 
d'être enseveli non dans le cimetière mais en pleine 
campagne. Hugues, vivement ému, pousse un long 
gémissement ; puis il descend de cheval, prend son 
livre, et se meta réciter avec la plus grande dévotion 

* Est-ce aussi à Rouen que se passa le fait précédent ? On 
ne peut pasTaffirmer en lisant la Magna Vitai^L.V, c. i), et 
Ton trouve dans Girald (V. S. Hugonis, I, c. vi), et dans la 
Vita Metrica (v. 985-990) un récit analogue qui reporte au 
Mans la scène dont il est question. 



— 222 — 

les prières de la sépulture pour cet infortuné. Il ré- 
pare ainsi, autant qu'il le peut, la coupable incurie 
du pasteur de la localité qu'il dénonce ensuite à son 
évêque comme passible d'une sévère punition. 

La ville de Lincoln devait être le théâtre privilégié 
de ces manifestations de la charité de notre saint 
envers les morts. Un soir de Carême, Hugues y arriva 
après l'heure de None. Il était temps de rompre le 
jeûne, et le repas était prêt, lorsque l'évêque eut avis 
de deux enterrements à faire. Sans hésiter, il les fit 
l'un après l'autre, et ne prit la réfection du corps 
qu'après avoir donné à son âme cette substantielle 
nourriture. 

Une autre fois, dans la même cité, le lendemain 
de la fête de Noël, Hugues, après avoir célébré pieu- 
sement la messe en l'honneur de saint Etienne, vit 
arriver à lui l'un des ouvriers qui étaient employés 
à la construction de la cathédrale. Avec la confiance 
qu'autorisait laboaté du saint évêque, le maçon venait 
lui apprendre la mort de son frère, décédé la nuit 
précédente, et il sollicitait pour lui « l'absolution 
pontificale » avec une prière spéciale. La demande 
est aussitôt exaucée, puis le prélat veut savoir si l'en- 
terrement est déjà fait. On lui répond que le corps 
est encore exposé mais dans une église fort éloignée. 
Il ordonne sur-le-champ de seller des chevaux, et 
se met en marche accompagné seulement de son cha- 
pelain et de deux serviteurs. Arrivé au lieu indiqué, 
il procède aux funérailles avec sa piété ordinaire. 
Mais sa tâche n'est pas achevée ; plusieurs autres 
enterrements ^ lui sont annoncés, et il tient à n'en 

* Cinq, au souvenir du biographe qui parait cependant se 
défier un peu de sa mémoire à ce sujet. 



— 223 — 

inarkcjuer aucun. 11 est cependant invité ce même jour 

à dîi^^xavec une grande partie du clergé chez Tar- 

chid isi^cre de Bedford. L'heure du repas est passée 

def>xiî 65 longtemps. On vient lui faire observer qu'il 

ser^xit;^ temps de mettre fin à lattente des convives. 

Les j> ^rents eux-mêmes du défunt qui reste à enterrer 

s^i o i.gnent à ces sollicitations ; ils prient Tévêque de 

se ^-==^<r^-Mitenter de donner Tabsoute et d'intercéder pour 

l^^*^ïf^^ qui leur est chère. Hugues ferme la bouche à 

tovi.^ gjj répondant : « Ne vous souvenez-vous donc 

r^^^ de cette parole du Seigneur : Ma nourriture 

c^^^^iste à faire la volonté de mon Père qui est dans 

^^^ Ciieux (Joan, iv, 34)? » Sans ajouter autre chose, il 

^'^^txite une fois de plus l'admirable Tobie, et laisse 

^"ï^oore son repas pour le soin des morts, à la grande 

^^ification et consolation de la famille dont il par- 

^age le deuil. 

Dans trois circonstances surtout cette insigne cha- 
rité fut récompensée visiblement par le ciel. 

Comme Févêque de Lincoln se trouvait à Londres 
pour assister à une grande assemblée des prélats et 
des seigneurs- du royaume, il arriva que l'un des 
abbés convoqués à cette réunion mourut subitement 
la veille de l'ouverture des conférences. Hugues le 
connaissait à peine ; il n'en fut pas moins touché de 
son trépas, recommanda immédiatement cette âme 
à la miséricorde divine, et fit prendre des informa- 
tions sur le lieu et les circonstances des funérailles. 
Il apprit que la cérémonie funèbre aurait lieu le len- 
demain à Bermondsey, dansTéglise de Saint-Sauveur, 
mais qu'on ne comptait sur la présence d'aucun des 
prélats même les plus liés au défunt. Personne, en 
effet, ne voulait ou n'osait manquer à l'ouverture 



— 224 — 

solennelle de rassemblée. « A Dieu ne plaise, s'écria 
notre Saint, que cet abbé soit ainsi abandonné par 
tous les nombreux prélats réunis dans cette ville ! 
Nous ne traiterons pas de cette manière Tun de nos 
frères, car personne ne voudrait être semblablement 
traité. » Il chargea donc quelques-uns des siens de 
présenter ses excuses à l'assemblée, et il se rendit 
aux funérailles, sans se laisser retenir par les graves 
afiaires qu'il était venu régler. Un incident inattendu 
vint rendre plus mémorable son dévouement. A cause 
des fortes chaleurs et aussi de la maladie qui avait 
occasionné le décès, le cadavre se trouvait dans un 
état de décomposition avancée et répandait autour 
de lui une odeur insupportable. On ne s'en appro- 
chait qu'en prenant toutes sortes de précautions, et 
en se munissant de quelque parfum. Seul, notre évo- 
que, dont l'odorat était cependant très (in, ne donna 
aucun signe d'incommodité. Sans user de préservatif, 
il allait et venait, selon les indications du cérémonial, 
autour de ce cercueil redouté par ses clercs, « comme 
une mère circule autour du berceau de son enfant ». 
Lorsqu'il fut de retour à son logis, quelques-uns de 
ses famihers, craignant qu'avec un air aussi corrompu 
il n'eût aspiré quelque germe funeste, commencèrent 
à l'interroger à ce sujet. Il s'étonna de leurs ques- 
tions; il n'avait rien senti d'extraordinaire et croyait 
qu'ils étaient eux-mêmes dans l'erreur. Son âme 
était restée si haut, avec l'assistance divine, que les 
impressions des sens avaient été totalement vaincues 
par celles de la piété *. 

Une autre faveur extraordinaire signala sa sainteté 

« M. V. 1. V,c. II. 



— 225 — 

à l'époque de la mort de son aumônier, qui appar- 
tenait à rOrdre des chevaliers du Temple, et se 
nommait* le frère Morin. Digne auxiliaire de son 
maître, ce religieux se montra plein de prudence et 
de fidélité dans la dispensation des secours aux indi- 
gents. Outre la charge de fournir ce qui était néces- 
saire pour les funérailles des pauvres, il avait aussi 
celle d'avertir exactement Tévôque des enterrements 
à faire. 11 devait même jeûner au pain et à Teau 
chaque fois qu'il aurait omis ce dernier devoir ^ On 
peut croire qu'il ne mérita pas souvent cette péni- 
tence, et qu'il imita de son mieux les beaux exemples 
de charité dont il était le témoin journalier. Atteint 
au manoir de Stow par une grave maladie, il reçut 
les derniers sacrements des mains de son maître qui 
partit ensuite pour son domaine de Sleaford, situé à 
une distance d'environ vingt milles. Là, quelques 
jours après, l'homme de Dieu se vit en songe auprès 
de la cellule du mourant et aperçut une blanche co- 
lombe qui volait de côté et d'autre dans le manoir, 
cherchant une issue pour s'enfuir. A Son réveil, il 
ordonna aussitôt de préparer des chevaux pour aller 
à la rencontre du cercueil du frère Morin qu'on de- 
vait transporter de Stow à Bruer, commanderie de 
l'Ordre du Temple. Puis il se mit à réciter l'office de 
Prime avec ses clercs, quand arriva tout à coup un 
messager annonçant la mort de l'aumônier, qui avait 
rendu le dernier soupir au milieu de la nuit. Hugues 
raconta alors sa vision qui l'avait déjà informé de cette 
mort. Il se rendit ensuite aux funérailles du Tem- 
plier qui eurent lieu à l'endroit déjà désigné par lui •. 

*VitaMetrica,v.990.— Girald,lococit.— 'M.V.KV.c.xviii. 

15 



— 226 — 

Un troisième fait peut se rapprocher des deux 
précédents. Aux environs de Buckingam, un défunt 
se mit à faire de sinistres apparitions, pendant un 
grand nombre de nuits, d'abord à son épouse, en- 
suite à ses frères, enfin à ses amis et à ses voisins. 
Ceux qu'il tourmentait ainsi, s'adressèrent dans leur 
épouvante à l'un des archidiacres de saint Hugues, 
nommé Etienne, qui présidait en ce lieu une assem- 
blée de prêtres. L'archidiacre écrivit aussitôt à son 
évêque qui se trouvait à Londres pour lui demander 
une décision. Hugues tint conseil. A entendre quel- 
ques-uns de ceux qu'il consulta, les apparitions de 
ce genre n'étaientpas rares en Angleterre, et le moyen 
d'y mettre un terme, c'était, comme on lavait déjà 
fait d'autres fois, d'exhumer et de brûler le corps du 
défunt. Le saint évêque trouva ce procédé absolu- 
ment injuste et contraire au respect dû aux dépouilles 
mortelles d'un chrétien. Il envoya d'autres instruc- 
tions à son archidiacre qui, d'après ses ordres, fit 
ouvrir le sépulcre, constata que le corps était resté 
dans l'état où il avait été enseveli, et déposa sur 
la poitrine du cadavre le rescrit d'absolution que 
l'homme de Dieu avait rédigé de sa main. La tombe 
fut ensuite refermée et depuis lors les apparitions 
cessèrent K Quelques lignes de l'évêque de Lincoln 
avaient suffi pour rendre la paix au défunt et à sa 
famille^. 

* L'archidiacre Etienne fit lui-même ce récit au chroni- 
queur anglais qui nous Ta conservé. Voir Historia rerum 
anglic. Newbrigensis, 1. III, c. 22. — Annales Cartus. t. III, 
p. 115. 

^ L'absolution dont il est question ici et plus haut n'est 
pas Tabsolution sacramentelle qui n'est aucunement applica- 



— 227 — 

A tous ces faits attestés par les témoins contempo- 
rains, nous aurons plus lard à joindre ceux qui glo- 
rifièrent les funérailles et le sépulcre de notre saint 
évoque. Après sa mort, encore plus que de son vivant, 
la Providence réservait les plus magnifiques récom- 
penses à sa piété envers les fidèles défunts. 

ble aux défunts : c*est ou bien Tabsolution des censures qui 
était parfois donnée aux morts, ou bien Vabsoute, formule de 
prière en usage pour implorer la miséricorde divine sur les 
âmes des trépassés. 



CHAPITRE X. 

UN ÉVftQUE CHARTREUX. 



Hugues garde les vêtemenls de son Ordre. — Son recueillement 
en voyage. — Ses exercices de piété. — Ses pratiques de péni- 
tence. — Son aimable simplicité. — Charité au cœur, vérité sur 
les lèvres, pureté dans le corps. — Rapports avec les personnes 
du sexe. — Rapports avec les communautés religieuses. — Trait 
de discrétion et de désintéressement.— D. Guigues I*"* et saint 
Etienne d'Obazine. — Constitutions données ù des religieuses 
par saint Hugues. — Chartes de donation. — Saint Gilbert de 
Sempringham. 



L'infatigable activité que déployait notre saint évê- 
que ne rempêchail pas de songer toujours à sa propre 
perfection. Arraché malgré lui à la vie du cloître, il 
s'efforçait de s'en rapprocher autant que le lui per- 
mettaient les fonctions de son ministère. Comme il 
l'avait montré le jour où il avait quitté Witham, 
chargé de son bagage de moine, il entendait rester 
Chartreux, il voulait être un évoque chartreux. 

A part le manteau de cérémonie qu'il mettait en 
public comme marque de sa dignité, il avait conservé 
la blanche livrée de son Ordre, et il ne quittait jamais 
le cilice de règle. Son recueillement perpétuel aurait 
d'ailleurs suffi à lui seul pour montrer qu'il était un 
fils de la solitude. Aussitôt que son attention n'était 
plus absolument nécessaire au dehors, il se retirait 
promptement dans cette cellule intérieure qu'il s'était 
bâtie par Toraison et la contemplation. En voyage 



— 229 — 

même, il contenait tellement ses yeux qu'il ne voyait 
rien au delà du cheval qui le portait. A l'exemple de 
saint Bernard, qui avait pu chevaucher presque tout 
un jour auprès d'un lac sans l'apercevoir, notre Saint 
ne donnait aucune satisfaction à sa curiosité et ne se 
souciait nullement de ce qui se rencontrait sur son 
chemin. Il fallait lui faire remarquer expressément 
ce qu'on voulait ne pas lui laisser ignorer. Il avait 
même besoin de se faire précéder par un cavalier 
qui devait montrer à son cheval la route à suivre. Sans 
cette précaution, l'homme de Dieu se serait constam- 
ment égaré. Arrivait-il qu'un voyageur s'interposât 
fortuitement entre l'évêque et son guide, Hugues ne 
s'en apercevait pas et laissait sa monture se mettre 
à la suite de ce nouveau conducteur qui l'entraînait 
hors de la bonne voie. Lorsque le guide, trop dis- 
trait un moment, s'apercevait de cette mésaventure, 
il était obligé de se mettre à la recherche de son 
maître, et ne le /aisait pas sans maugréer. « Allons ! 
disait-il, encore une mauvaise aventure ! On m^a volé 
mon évêque ^ » Il trouvait ensuite le pontife char- 
treux aussi plongé dans ses méditations, aussi étran- 
ger aux événements extérieurs que s'il avait encore 
parcouru les sentiers du désert de Chartreuse ou ceux 
des forêts de Witham. Hugues ne se départait pas de 
cette modestie religieuse lorsqu'il résidait à la cam- 
pagne dans ses divers manoirs. Il ne faisait pas de 
promenade d'agrément et de curiosité, pasmêmesous 
prétexte de surveiller l'emploi de ses revenus, mais 
il restait chez lui appliqué à là lecture, à l'oraison, 
ou bien aux entretiens nécessaires, et accomplissait 

' M. V. 1. V,c. xvu. 



— 230 — 

parfaitement cette recommandation évangélique : 
a Quelle que soit la demeure où vous entriez, de* 
meurez-y et n'en sortez pas (Matt. x, il). » 

A cet esprit de solitude il joignait la fidélité aux 
pratiques de piété en usage dans son Ordre. Ainsi , 
à moins d'empêchement, il célébrait régulièrement 
le samedi la messe votive en Thonneur de la Sainte 
Vierge ; il se confessait aussi ce jour-là, et parfois 
plus souvent encore ; il avait distribué les lectures de 
rOffice et celles des repas de manière à parcourir la 
Bible entière chaque année, à Texception des quatre 
Évangiles qu'il faisait lire après Prime ; il tenait aussi 
à ce qu'il y eût toujours alternativement pendant la 
psalmodie une partie de ses clercs debout, tandis que 
les autres s'asseyaient pour se reposer; et lui-même 
se conformait à cette pratique « par respect pour la 
présence de Dieu et des saints Anges. » Autant de 
coutumes du cloître qui rappelaient à notre saint 
évêque son passé toujours regretté. 11 y joignait une 
ponctualité et une gravité, dignes du moine le plus 
fervent. Lorsque sonnait l'heure de l'Office, il se re- 
tirait même des grandes assemblées, ou des tribu- 
naux où il siégeait, pour vaquer à la louange de Dieu. 
Il ne pouvait souffrir aucune négligence ni aucune 
précipitation irrévérencieuse dans l'accomplissement 
de ce devoir, et ceux de ses clercs qui venaient à s'ou- 
blier sur ce point recevaient de terribles répriman- 
des K II n'omettait jamais la lecture quotidienne de 
rÉvangile, et il la faisait même à cheval, lorsqu'il se 
trouvait en voyage. En un mot il pratiquait avec toute 
la régularité possible lesexercicesdepiétéqui avaient 

« M. V. 1. V, c. XVI. 



— 231 — 

alimenté sa vie religieuse et qui lui semblaient fort 
nécessaires pour le soutenir au milieu de son minis- 
tère épiscopal. 

Il n'était pas moins fidèle à ses anciennes pratiques 
de pénitence et de mortification, tout en les accom- 
modant à ses nouveaux devoirs et en les tempérant 
avec cette sage discrétion qui était aussi le fruit de 
son éducation monastique. 11 continuait à observer 
l'abstinence perpétuelle, mais, pour réparer les forces 
d'un corps exténué qui avait à supporter tant de fa- 
tigues, et aussi pour témoigner à ses commensaux 
une honnête condescendance, il se fai^it souvent 
servir des poissons, et usait modérément du vin. 
Pendant ses repas, il se faisait lire, comme en Char- 
treuse, avec rÉcriture-Sainte, les Actes des martyrs, 
les Vies des Saints et les homélies des plus célèbres 
Docteurs sur les grandes solennités. Lorsqu'il devait 
rompre le silence, il se montrait plein de gaîté et d'af- 
fabilité, mais sans manquer à la gravité et à la mo- 
destie. « Réjouissons-nous à la manière des Saints* », 
disait-il à ceux qui l'entouraient, et il donnaiten effet 
l'exemple de cette joie douce et sereine dont les âmes 
pures ont seules le secret. A certains jours extraor- 
dinaires, quand il assistait à des festins plus bruyants, 
il prenait de manifestes précautions pour se tenir 
dans la réserve et le recueillement, comme un reli- 
gieux doit toujours le faire. Il était d'usage de réjouir 
certains banquets par les concerts des musiciens : on 
remarquait alors que le saint évêque ne levait pres- 



* Au livre de Judith (xvi, 24) on lit que le peuple se ré- 
jouissait secundum faciem sanctorum. C'est à cette parole 
que notre Saint faisait allusion. 



— 232 — 

que jamais les yeux de la table, et on lisait sur son 
visage Texpression des pensées les plus sérieuses et 
les plus élevées dont il s'armait contre les séductions 
des sens. Aussitôt que le repas était fini, il ne s at- 
tardait point dans la salle où il Tavait pris, mais il 
se retirait aussitôt dans sa chambre avec les prin- 
cipaux de ses convives auxquels il servait une splen- 
dide réfection spirituelle. Il entremêlait ses pieuses 
réflexions de traits ou de sentences empruntés à la 
vie des hommes les plus illustres, et savait admira- 
blement adapter ses exemples aux besoins de ses au- 
diteurs. Non content d'exercer largement l'hospitalité 
dans son évêché, il avait soin en voyage d'inviter 
toujours à sa table le curé du lieu où il se trouvait 
avec le clergé de son église. A ce propos, il répétait 
souvent à son majordome cette parole de l'Écriture : 
« N'abandonnez pas les Lévites, qui sont à l'intérieur 
des murs de votre cité (Deut. xiv, 27). » 

Une aimable simplicité, bien conforme à l'esprit 
de l'Évangile et aux coutumes de son Ordre, le pré- 
servait de toute affectation d'austérité et donnait un 
grand charme à sa société. Sans aucun effort appa- 
rent, il se faisait tout h tous, trouvant pour chacun 
et pour chaque circonstance les paroles les plus op- 
portunes. 

Un jour plusieurs laïques se mirent à louer devant 
lui la vie des Chartreux qu'ils comparaient à celle 
des anges, tandis qu'ils se plaignaient des obstacles 
semés sous leurs pas au milieu du siècle. Le saint 
évoque, sachant qu'ils ne voulaient ni ne pouvaient 
se retirer dans le cloître, leur tint ce langage : «Il n'y 
a pas que les moines ou les ermites qui posséderont 
le royaume des cieux. Lorsque Dieu jugera les hom- 



— 233 — 

mes, il ne reprochera pas à chacun des réprouvés de 
n'avoir pas été cénobite ou reclus, mais il lui repro- 
chera de n'avoir pas été un vrai chrétien. Or trois 
choses sont nécessaires pour être un vrai chrétien. 
Si Tune des trois vient à manquer, l'on n'est chrétien 
que de nom et l'on s'expose à une sentence d'autant 
plus rigoureuse que l'on simule une plus grande per- 
fection. Charité au cœur, vérité sur les lèvres y pureté 
dam le corps : sans ces conditions, nous ne méritons 
pas notre beau nom, nous ne sommes que de faux 
chrétiens', r. 

Hugues aimait souvent à répéter cetle profonde 
maxime et à la développer selon la portée de ses di- 
vers auditeurs. N'est-elle pas, en effet, un abrégé de 
la morale évangélique en même temps qu'une heu- 
reuse révélation de l'âme du saint évêque ? Ce triple 
rayon de la charité, de la vérité et de la pureté, n'est- 
ce pas ce qui constitue la beauté d'un disciple de 
Jésus-Christ et ce qui resplendit avec éclat au front 
de notre apôtre ? Rien n'est plus commun et plus 
déplorable que de vouloir honorer l'une de ces trois 
vertus à l'exclusion des autres. Quoi qu'en puissent 
dire et penser les ennemis des institutions monasti- 
ques, le cloître est la meilleure école pour apprendre 
à ne séparer la charité ni de la vérité ni de la pureté. 
Si la loyauté et la franchise étaient bannies du reste 
du monde, elles trouveraient encore un asile dans la 
demeure de ceux qui ont foulé aux pieds tout res- 
pect humain pour conquérir le règne de la vérité. 
Si l'on avait perdu entièrement le secret de cette 



* M. V. 1. IV, c. IX, Teneatur carilas in corde, veritas in 
ore, castitas quoque in corpore non fallaciter Christiani. 



— 234 — 

admirable union de la vérité et de la miséricorde qui 
doivent, selon le langage de TÉcriture, se rencon- 
trer et s'embrasser, il faudrait le demander à ces 
moines pleins de charité qui mettent en pratique 
cette sentence d'un des premiers écrivains chartreux: 
« La vérité est amëre et désagréable à vos frères, 
non par sa faute, mais par la leur : de même qu'u- 
ne lumière éclatante blesse des yeux malades. Pre- 
nez donc garde de la rendre encore plus amère, 
en ne la disant pas comme vous le devez, c'est-à-dire 
avec charité ^ . » 

L'exemple de notre Saint est là pour confirmer, 
après tant d'autres faits 4ont l'histoire est remplie, 
la féconde influence de la solitude religieuse. Ce moi- 
ne devenu évêque, nous l'avons vu et nous le verrons 
encore non moins intrépide dans la défense du droit 
et de la vérité que plein de condescendance à l'égard 
des pauvres, des ignorants et des petits, non moins 
ferme que bon, non moins grand par le caractère 
que par le cœur. 

Quant à l'union de la charité et de la pureté, il en 
avait aussi appris les conditions pendant sa vie re- 
ligieuse. IL savait qu'on ne pourrait prendre trop de 
précautions pour préserver de toute atteinte funeste 
la plus délicate des fleurs, mais il n'ignorait pas non 
plus que ces précautions ne doivent point empêcher 
d'aller là où le service des âmes nous réclame et 
d'avoir les relations prescrites par un zèle bien or- 
donné, c'est-à-dire réglé par les fonctions diverses 
de chacun. Il était persuadé que ses eflbrls devaient 
tendre surtout à traduire à sa manière et à faire ré- 

* D. Guigues I, Mediiationes, c. i. 



— 235 — 

péter autour de lui cette exclamation familière à saint 
Bruno : « Bonitas ! Bonté ! » Sa conduite à l'é- 
gard des personnes du sexe était particulièrement 
inspirée par cette bonté toute paternelle, à la fois 
éloignée d'une présomption dangereuse et d'une 
crainte excessive. Il avait avec elles les rapports exi- 
gés parles devoirs et par les bienséances de son état. 
Avec un tact parfait, il les engageait à suivre les tra- 
ces des saintes femmes dont il leur rappelait les 
exemples. Il aimait surtout à leur montrer pour mo- 
dèle Celle qui est bénie entre toutes les femmes, et il 
avait coutume de leur dire : « Votre sexe doit à Dieu 
un amour tout spécial, puisqu'il a voulu naître d'une 
femme. Ce privilège si beau honore toutes les fem- 
mes. Nul homme n'a pu dire qu'il était le père de 
Dieu ; mais Marie est vraiment la Mère de Dieu ^ » 
Il était facile de tirer de cesréflexionsles conséquen- 
ces les plus salutaires, et le saint évêque le faisait 
avec la même douceur et la même onction. 

Ce qu'il prêchait d'ailleurs avant tout et devant 
tous, c'était l'accomplissement des devoirs d'état. 
ic Faire en tout temps et en tout lieu ce qu'on doit 
faire, et le faire avec toute la perfection possible •» ; 
telle était sa recommandation incessante, qu'il con- 
firmait par sa conduite. On y retrouve cet esprit de 
régularité qui est le partage du moine, et qui à des 
degrés divers et sous des formes multiples doit 
animer toute vie sérieusement chrétienne. Là sont 
appelés à s'unir tous les fidèles qui peuvent, comme 
le disait notre Saint, par les voies les plus différentes, 



1 M. V. 1. IV, c. IX. 
» Ibid. 1. III, c. xiii. 



— 236 — 

dans Télat du mariage comme dans la virginité, s'a- 
cheminer ensemble vers -la récompense éternelle. 

Avec cette largeur et cette rectitude de vue, il 
n'est pas étonnant que notre évêque chartreux ait 
rais en pratique, à Tégard des religieux de son dio- 
cèse les belles maximes de saint Bernard qui disait : 
« Tous tant que nous sommes, Ciunistes, Cisterciens, 
Clercs réguliers, simples fidèles même, tout ordre 
quel qu'il soit, toute langue, tout sexe, tout âge, tou- 
te condition, en tout lieu et en tout temps, depuis le 
premier homme jusqu'au dernier, tous, dis-je, nous 
sommes pourvus de dons différents, tous nous for- 
mons ainsi la tunique du Christ... Me demandera-t- 
on pourquoi je n'embrasse pas tous les Ordres, puis- 
que je les loue tous ? Voici ma réponse. Je les loue 
et les aime tous, j'approuve tous ceux qui vivent 
pieusement et saintement dans l'Église. Je n'appar- 
tiens qu'à un seul par la règle, mais j'embrasse tous 
les autres par la charité. Or cette charité, j'en ai la 
confiance, me fera participer même aux fruits des 
observances que je ne pratique pas*. » 

Les nombreuses communautés de l'un et de l'autre 
sexe qui se trouvaient dans le diocèse de Lincoln 
s'aperçurent bientôt de l'intérêt que leur portait no- 
tre Saint. Elles reconnurent en lui un protecteur de 
leurs droits et un soutien de leurs règles et de leurs 
usages. Sans reculer devant les réformes nécessai- 
res, l'évêque de Lincoln était loin de vouloir propa- 
ger toutes les austérités particulières à son Ordre, et 
de les imposer ou même de les conseiller aux con- 

* S. Bernardi Apologia ad Guillelmum S. Theodorici Ab- 
batem, 3 et 4, 



— 237 — 

grégalions qui suivaient d autres coutumes. Il lui 
arrivait même de blâmer les abbés ou supérieurs 
qui voulaient introduire Tabstinence perpétuelle dans 
les couvents où elle n'était pas pratiquée. Comme il 
Texposait un jour à Fun d'eux, une telle innovation 
pouvait avoir de graves inconvénients, surtout lors- 
que la table de Tabbé était servie plus délicatement 
que celle des simples religieux. « Vous devez être 
l'exemple et la consolation de vos moines, disait no- 
tre Saint, et voilà qu'en introduisant une pénitence 
non prévue par votre règle, vous n'édifiez pas et vous 
gênez votre communauté... Si pour mon compte je 
pratique l'abstinence perpétuelle, c'est que j'appar- 
tiens à un Ordre où elle est prescrite. Mais il faut 
remarquer que les Chartreux sont peu nombreux , 
et que leurs austérités ne conviennent pas à tous les 
tempéraments. Votre Ordre, au contraire, s'efforce 
de réunir un grand nombre de sujets : il doit par 
là-même user de condescendance à l'égard de leurs 
infirmités multiples et de leurs nécessités de tout 
genre*. » 

En d'autres circonstances, notre saint évêque au- 
rait sans doute ajouté qu'il ne manque pas de santés 
faibles qui s'accommodent très bien du régime d'une 
Chartreuse, mais le langage qu'il tenait alors était 
entièrement conforme aux traditions de son Ordre, 
signalé dès ses premières années par un désintéres- 
sement parfait. En 1132, Dom Guignes, Fauteur du 
livre des Coutumes, avait conseillé au bienheureux 
Etienne d'Obazine d'adopter non pas les observances 
des Chartreux mais celles des Cisterciens : « Les Cis- 

*M. V. 1. V, c. XVI. 



— 238 — 

lerciens, disait-il, tiennent la voie royale. Leurs sta- 
tuts peuvent conduire à toute perfection. Chez nous 
le nombre des personnes que nous pouvons admettre 
est fixé comme la quantité des fonds que nous pou- 
vons posséder. Pour vous qui avez déjà plusieurs 
moines sous votre goiivernement et qui êtes résolu 
d'en recevoir beaucoup d'autres, vous devez préférer 
la vie cénobitique dont le mérite ne dépend ni du 
nombre de ceux qui la pratiquent, ni des possessions 
dont ils jouissent, mais de la religion et de l'exerci- 
ce des vertus qu'elle prescrit* . » 

Dans ces deux réponses, inspirées par le même 
esprit, on trouve un modèle de l'équité et de la cha- 
rité qui doivent présider non seulement aux relations 
des individus mais aussi à celles des sociétés. Sans 
cesser de chérir de préférence l'Ordre auquel on ap- 
partient, il faut reconnaître à l'occasion les mérites 
des autres Ordres ou Congrégations et se réjouir de 
leur prospérité. 

Notre évêque chartreux faisait mieux que de par- 
ler dans ce sens ; il agissait, et son heureuse influen- 
ce renouvelait la régularité dans les monastères sou* 
mis à sa juridiction. 

Il nous reste un souvenir de ses visites canoniques. 
Ce sont les Constitutions données par lui à la con- 
grégation des servantes du Christ, à Cotun ^. Voici 
la traduction des principaux passages de ce précieux 
document. 

« A tous les fidèles du Christ qui verront le présent 



« Mabillon, Annal. LXXXVI, n. 72 — Hist. Littéraire de 
la France, t. XI. 
* Voir l'Appendice. 



— 239 — 

écrit, Hugues, par la grâce de Dieu évèque de Lin- 
coln, salut dans le Seigneur. 

« Le devoir de notre charge nous ayant conduit à 
Cotun pour visiter la congrégation des servantes du 
Christ, nous nous sommes efforcé d'apporter un re- 
mède à ce qui nous y a paru défectueux. Comme le 
nombre des religieuses dépasse les ressources de la 
maison, nous statuons, avec le consentement du pre- 
mier chapelain, de la prieure et de la communauté, 
que désormais il n'y aura pas plus de trente religieu- 
ses, dix sœurs, et douze frères convers. Le service 
divin sera confié à un chapelain en chef, assisté de 
deux autres chapelains seulement... Le renoncement 
à la propriété étant une conséquence de la profession 
religieuse, nous défendons expressément qu'aucun 
des habitants de cette maison possède quelque chose 
en propre après avoir pris l'habit religieux. Tout 
doit être commun entre eux. Que les religieuses, les 
chapelains, les frères et les sœurs, et les hôtes 
eux-mêmes, se nourrissent du même pain et pren- 
nent la même boisson, à l'exception des infirmes 
que l'on pourra traiter plus délicatement selon leurs 
besoins. Comme la fréquentation des séculiers trou- 
ble la paix des religieux, nous voulons qu'aucune 
personne revêtue de l'habit séculier ne séjourne dans 
cette maison, si ce n'est pour un jour et une nuit 
quand il y a lieu de pratiquer l'hospitalité. Nous or- 
donnons aussi qu'aucune personne du monde, ou 
d'un autre Ordre religieux ne soit admise à parler 
seule à seule avec une religieuse... Les visites aux 
parents sont interdites aux religieuses, à moins d'une 
permission spéciale du premier chapelain et de la 
prieure, permission qui ne doit pas être accordée 



— 240. — 

pour un léger motif, mais seulement dans le cas d'u- 
ne nécessité grave et évidente. Afin de prévenir le 
crime de simonie qui précipite beaucoup d'âmes 
dans Terreur et dans la damnation, nous défendons 
expressément d'admettre aucune personne dans la 
congrégation par suite d'un pacte et en échange 
d'une somme d'argent ou de quelque bien temporel. 
Nous enjoignons sous peine d'excommunication à 
toutes les personnes deVun et de l'autre sexe qui 
habitent cette maison d'observer fidèlement et per- 
pétuellement les constitutions que nous avons établies 
pour le bien de leur congrégation*. » 

D'après les diverses dispositions de cet acte éph- 
copal, on peut juger du zèle que déployait Thomme 
de Dieu en faveur des vertus religieuses, de la pau- 
vreté, de la solitude, de la liberté des vocations. 

D'autres documents nous montrent comment il 
protégeait les biens et défendait les privilèges des 
congrégations de son diocèse. Ce sont des Charles 
de donation dans lesquelles, selon les motifs indi- 
qués, « il a voulu satisfaire les justes demandes des 
religieux, et empêcher par l'autorité épiscopale l'a- 
liénation des dons faits aux pauvres du Christ. » 
Deux de ces pièces nous attestent les rapports de 
saint Hugues avec les religieuses de Saint-Michel, 
près de Stamford, et avec celles du couvent de Ge- 
nefeld. Cinq autres nous le font voir en communica- 
tion avec les religieux de l'hôpital de Brackley, avec 



* On pourrait faire plus d'un rapprochement entre ces 
constitutions et celles que le Bienheureux Jean d'Espagne, 
sur rinvitation de saint Anthelme, avait écrites pour les Mo- 
niales Chartreuses. 



— 241 — 

ceux du monastère de SaintOswald de Bardeney, 
avec ceux de Saint-André de Northampton, avec les 
moines de Luifeld, et avec les chanoines réguliers de 
Sempringham à Malton^ 

Le fondateur de ces derniers religieux, saint Gil- 
bert de Sempringham, vivait encore pendant les pre- 
mières années de Tépiscopat de saint Hugues. Tout 
porte à croire que ces deux serviteurs de Dieu eurent 
des relations personnelles, et nous ne pouvons nous 
dispenser de nous arrêter un instant devant Tillustre 
ascète qui était alors, avec notre Saint, la gloire du 
diocèse de Lincoln. 

Né dans la province de Lincoln en 1083, il fut or- 
donné prêtre par Tévêque Alexandre qui voulut le 
nommer archidiacre. Gilbert refusa d'entrer dans 
la carrière des honneurs ecclésiastiques, et préféra 
fonder dans la paroisse de Sempringham dont il était 
curé, une congrégation de religieuses cloîtrées qui 
prit un rapide développement. On le vit se présenter 
-en 1148, au chapitre général de Cîteaux, devant le 
pape Eugène III. Il venait dans son humilité sollici- 
ter la faveur d'être déchargé de la direction de ses 
couvents qu'il aurait voulu remettre aux Cisterciens. 
Ceux-ci ne crurent pas pouvoir prendre cette charge, 
elle Pape ordonna au serviteur de Dieu de continuer 
lui-même son œuvre. Deretour en Angleterre, après 
s'être lié d'amitié avec saint Bernard et saint Mala- 
chie, Gilbert fonda une congrégation de chanoines 
réguliers à laquelle il donna la règle de saint Augus- 
tin. De son vivant il éleva treize monastères, quatre 
de chanoines, et neuf de religieuses, renfermant plus 
de deux mille personnes. 

* Voir l'appendice. 

16 



— 242 — 

Son austérité admirée de tous se joignait à une 
énergie de caractère qui se signala pendant que le 
roi Henri II persécutait saint Thomas Becket. On 
accusa Gilbert d'avoir envoyé en France de grandes 
sommes d'argent au noble proscrit. Les juges le me- 
nacèreiït du bannissement, lui et les supérieurs de 
son Ordre, s'il ne se purgeait par serment de cette 
accusation qui était fausse. L'homme de Dieu refusa 
de se disculper ainsi d'une action très louable en 
elle-même et de paraître en rien approuver les ri- 
gueurs exercées contre le saint primat. Il s'attendait 
à partir pour l'exil lorsqu'un message royal le fit 
mettre en liberté*. 

Ne dut-il pas tressaillir vers la fin de sa vie en ap- 
prenant comment le nouvel évêque de Lincoln savait 
faire entendre la vérité au roi et triompher de son 
courroux ? Ne fut-il pas heureux de saluer en ce 
Chartreux le protecteur de sa nombreuse famille re- 
ligieuse ? On ne saurait en douter. Lorsque saint 
Gilbert s'éteignit en 1189, à l'âge de 106 ans,entou- 
ré de la vénération de tous, il comptait notre Saint 
parmi ses admirateurs, et il bénissait lui-même les 
prémices d'un pontificat qui s'annonçait plein de la 
plus glorieuse fécondité. 

' Acta Sanctorum, 4 Février — Rorhbacher, Histoire de 
rÉglise, &• Ed., t. VIII, pag. 319 et 501. 



CHAPITRE XI. 

RETRAITES A LA CHARTREUSE DE WITHAM. 

L*évéqiie de Lincoln offre sa démission an Saint-Siège. — Ses 
retraites annuelles à Wltham.— Dom BoYon et le livre de Quadri- 
pertUo exgrdiio celbe. — Mort du Frère Gérard de Nevers. — 
Hogues s'adonne aux exercices monastiques de la Chartreuse. — 
Ses entreliens avec Dom Adam. — Son humilité. — Ses contem- 
plations en cellule. — Récits qu'il fait aux récréations des reli- 
gieux. — Pureté de deux saints évéques. — Un croisé devenu 
Cistercien. — Le frère Aynard retenu à Witham par un pieux 
stratagème de notre Saint. — Fruit des retraites épiscopales. 

Malgré tous les soins qu'il prenait pour rester 
Chartreux, Hugues ne pouvait se consoler d'avoir 
été arraché à sa chère solitude. A plusieurs reprises, 
il sollicita du Saint-Siège, la permission de se dé- 
mettre de sa charge épiscopale, permission qu'il au- 
rait regardée selon le langage de son Ordre, comme 
une vraie « miséricorde ». Moins heureux que plu- 
sieurs Chartreux de son siècle à qui cette faveur ne 
fut pas refusée S il n'aboutit qu'à se faire estimer 
plus nécessaire par les divers Papes sous lesquels 
il administra le diocèse de Lincoln. A la fin même, 
ses messagers furent sévèrement repris de renouve- 

*- Citons deux contemporains de notre Saint : Engelbert, 
Chartreux avant d'être évoque de Châlons, et rentré ensuite 
dans la solitude à la Chartreuse du Mont-Dieu ; saint Ar- 
taud (que nous verrons en rapport avec saint Hugues) évo- 
que de Belley, revenu à la Chartreuse d'Arvières d'où il était 
sorti. Annales Ord, Car tus. t. III, p. 95. 



— 244 — 

1er leurs instances, et congédiés de façon à ne laisser 
aucune ouverture à des tentatives de ce genre*. 

L'homme de Dieu se ménagea du moins une com- 
pensation précieuse dans ses visites longues et fré- 
quentes à la Chartreuse de Witham. Autant que le 
lui permettaient ses fonctions, il s'y rendait une ou 
deux fois chaque année, et il y faisait des séjours qui 
duraient jusqu'à unou même deux mois. C'était surtout 
pendant l'automne qu'il aimait à se mettre ainsi en 
retraite. A cette époque de l'année, la nature elle- 
même prêche le recueillement et la préparation à la 
mort ; la solitude se fait plus silencieuse et plus aus- 
tère ; l'âme est plus ouverte aux graves pensées et 
opère plus facilement cette récolte intérieure qui doit 
être accompagnée d'un dépouillement complet. 

Dès qu'il approchait de son cher monastère, Hu- 
gues sentait son cœur se dilater. Ceux qui l'entouraient 
voyaient son visage se colorer vivement et rayonner 
de joie ; ils recueillaient de sa bouche même l'ex- 
pression de son bonheur qu'il ne pouvait contenir. 
Rien ne fait mieux apprécier la solitude que le tu- 
multe du monde ; rien n'est plus doux que de laisser 
le commerce du siècle pour la sainte fraternité des 
âmes consacrées à Dieu. 

La Chartreuse de Witham était encore tout em- 
baumée de l'excellent esprit que notre Saint lui avait 
laissé. Elle avait à sa tête Dom Bovon,ce vénérable re- 
ligieux qui s'était si hautement prononcé à la Grande- 
Chartreuse pour envoyer Hugues en Angleterre, et qui 
avait alors prédit sa future promotion àTépiscopat. 
Attentif à marcher sur les traces de son prédéces- 

«M. V. l.V, c. xm. 



— 245 — 

seur, le prieur de William ne négligeait rien pour 
maintenir dans le cloître cette paix céleste qui doit 
son origine aux vertus religieuses. Il s'était même 
adressé à l'ancien prieur de la Grande-Chartreuse, 
Dom Guignes II, afin d'obtenir de lui des instructions 
écrites sur la vie de cellule. Celui-ci lui dédia son 
livre intitulé « De quadripertito exercitio Cellœ, Des 
quatre exercices de la Cellule, » où sont développés 
avec beaucoup d'onction et de science biblique les 
avantages de la lecture, de la méditation, de la priè- 
re et du travail. Le préambule de cet ouvrage mon- 
tre la profonde vénération que professait pour Dom 
Bovon son ancien supérieur, dont nous connaissons 
Téminente sainteté. Le pieux auteur reconnaît que 
s'il a pris la plume, c'est pour obéir à celui qu'il re- 
garde comme un père, et dont il sollicite les prières 
comme la meilleure récompense de ses efforts. On 
peut dire que ce Manuel de la vie solitaire était fi- 
dèlement traduit dans les actes du prieur de Witham 
et de ses religieux. 

Une mort très édifiante avait particulièrement at- 
tiré l'attention sur les débuts de l'administration de 
Dom Bovon. Le Frère Gérard de Nevers, dont nous 
connaissons l'austère vertu, rendit son âme à Dieu, 
entouré de la vénération de ses confrères et aussi 
des visiteurs du couvent, parmi lesquels Pierre de 
Blois signala son pieux attachement en faisant le por- 
trait du regretté défunt. Au témoignage de cet écri- 
vain, le Frère Gérard désirait ardemment la mort 
depuis sept années ; il s'y préparait en redoublant 
de ferveur dans ses prières qu'il accompagnait de 
larmes abondantes. « Dans toutes ses actions, il sou- 
pirait vers Jésus-Christ,méprisantla terre, regardant 



— 246 — 

le ciel, usant de ce monde comme n'en usant pas. » 
On admirait sa doctrine bien qu'il n'eût pas étudié 
les lettres. A l'entendre discourir sur tous les points 
de la foi catholique, on faisait autant de cas de sa 
sagesse « que s'il eût passé la plus grande partie de 
sa vie dans les écoles de Paris. C'est qu'il avait pour 
Maître Celui qui enseigna les Apôtres. » Pierre dé 
Blois termine cet éloge par ces belles paroles : « Que 
ma sagesse et ma philosophie soit celle du Frère Gé- 
rard, dontle cœur n'était plein que de Jésus-Christ',» 
Hugues aussi, dans ses retraites à William, n'avait 
pour ambition que de redevenir en tout semblable à 
ses frères en religion. Il habitait seul une cellule qui 
lui était réservée et qui n'était jamais occupée en son 
absence. Son vêtement et son lit ne différaient en rien 
de ceux des auti'es moines. Il célébrait chaque jour 
la sainte Messe avec la plus ardente dévotion, assisté 
seulement du Père Sacristain et de son chapelain. A 
part l'anneau pastoral, il se servait des mêmes orne- 
ment sacerdotaux que les autres Chartreux. Il tenait 
à remplir les fonctions de prêtre hebdomadaire, 
comme un simple religieux, faisant la bénédiction de 
l'eau avant la Messe dominicale et chantant selon 
l'habitude les autres Heures canoniales. Le Diman- 
che soir, il allait avec ses frères chercher le pain de 
l'aumône à la porte du réfectoire. Il avait cependant 
demandé un privilège au prieur : c'était la permis- 
sion d'inspecter la corbeille où l'on déposait les res- 
tes de pain. Là il choisissait les croûtes les plus sèches 

^ Sapicntia ergo mea et philosophia mea sit philosophia 
Fratris Gerardi, qui nihil habebat aliud in corde nisi Jesum 
Christum. )i Petrus Blés, in compend. super Job. — Annales 
OrJ. Carius. t. III, p. 58. 



— 247 — 

et les plus dures, et il les emportait pour en faire 
ses délices, car il y trouvait, disait-il, plus de saveur 
qu'au pain ordinaire. L'un de ses plaisirs était enco- 
re de nettoyer les écuelles qui contenaient son repas 
et même celles qu'il rencontrait accidentellement 
sur son passage ; il s'acquittait avec beaucoup de 
soin de cet office, ne s'arrêlant que lorsqu'il avait 
obtenu la plus complète propreté. 

Aux humiliations de ce genre il s'appliquait à join* 
dre celles que procure la correction fraternelle. On 
comprend qu'il lui était plus difficile d'y parvenir 
malgré ses efforts pour s'accuser et se dénigrer 
lui-même. Il réussit pourtant à se faire rendre cet 
important service par l'un des plus anciens et des 
plus édifiants religieux de Witham, Dom Adam, au- 
trefois Prémontré et abbé de Driburgh. Une sainte et 
franche amitié s'était établie entre ce dernier et l'é- 
vêque de Lincoln : elle avait pour résultat l'échange 
fréquent de vives et chaudes exhortations à une per- 
fection plus haute. Dom Adam, à qui sa science et sa 
piété donnaient une grande autorité, ne craignait pas 
d'accentuer ses monitions et de faire à son illustre 
ami des leçons fort peu méritées, mais fort bien ac- 
ceptées. « Beaucoup, lui disait-il, vous admirent 
comme un grand et saint évêque ; mais je vous le 
demande, en quoi vos actions sont-elles dignes d'un 
vrai pasteur des âmes ?. . . Quel emploi faites-vous 
des talents qui vous sont confiés ? Oseriez-vous éta- 
blir une comparaison entre vos travaux et ceux des 
apôtres, qui, affrontant tous les périls, ont fondé no- 
tre Église et versé leur* sang pour l'affermir? » Le 
vieux moine continuait sur ce ton enflammé le pa- 
rallèle entre les évêques de son temps et leurs héroï- 



— 248 — 

ques devanciers. Hugues écoutait humblement, et 
oubliait ce qu'il avait fait pour songer à ce qui lui 
restait à faire. A son tour, d'ailleurs, il exhortait son 
confident à se rapprocher de plus en plus des modè- 
les de la vie monastique. Les deux interlocuteurs ri- 
valisaient ainsi de zèle amical et s'excitaient puis* 
samment à un nouvel essor vers Dieu. 

Mais il est une humiliation dont rien n'égale Teflica- 
cité : c'est celle qui accompagne la confession sacra- 
mentelle. Hugues y recourait souvent, surtout pen- 
dant ses retraites. Outre la confession hebdomadaire, 
il s'approchait du saint tribunal dès qu'il avait la 
moindre peine insolite de conscience. Il fit de nom- 
breuses confessions générales qui embrassaient sa 
vie entière depuis son enfance. Chaque année, il 
voulait au moins passer en revue toutes les fautes 
commises depuis la dernière retraite. Une profonde 
contrition se joignait à ces aveux multipliés. Les 
moindres taches étaient ainsi purifiées surabondam- 
ment, tandis que l'humilité, cette mère de toutes les 
vertus, croissait toujours dans le cœur du saint évo- 
que. On peut en juger par cette maxime qu'il aimait 
à répéter et que saint François de Sales a traduite 
en ces termes : « Les maux que je fais sont vraiment 
maux, et vraiment miens; les biens que je fais ne 
sont ni purement biens, ni purement miens'. » 



• M. V. 1. IV,c. IX. 

D'après TAnnée sainte de la Visitation^ (t. IV, p. 2,} c'est 
à saint Hugues de Grenoble que le bienheureux évèque de 
Genève attribuait cette maxime. Plus d'une confusion de ce 
genre a pu avoir lieu et s'explique aisément. Il est d'ailleurs 
possible que les deux Saints du XII* siècle aient tenu le mê- 
me langage. 



— 249 — 

Celui qui s'abaisse sera élevé. Rentré dans sa cel- 
lule, rhomme de Dieu y jouissait d'une contempla- 
tion qui le mettait en communication intime avec le 
ciel. A lui surtout pouvait s'appliquer cette belle 
peinture du livre dont nous avons parlé : « Lorsque 
vous êtes en cellule, songez que vous n'y êtes pas 
seul. Vous n'êtes jamais moins seul que dans cette 
solitude, si vous vous y conduisez comme vous le 
devez. Ètes-vous seul, en effet, lorsque renfermé 
dans le sanctuaire d'une âme pure et dégagée 
de tout, fermant la porte de votre cœur à toutes 
les inutilités, vous priez en esprit votre Père? Ètes- 
vous seul, lorsque porté sur les ailes d'une intel- 
ligence lumineuse et d'un ardent amour, éloigné 
de toutes les pensées vaines ou superflues, vous par- 
courez les splendides demeures des esprits bienheu- 
reux qui voient toujours dans les cieux la face du 
Père? Ètes-vous seul, lorsque votre esprit dilaté sans 
mesure, et éclairé d'en haut, s'élance avec une joie 
ineffable au milieu des patriarches, dans l'assemblée 
des prophètes, dans le sénat des apôtres, au sein des 
prairies qu'ornent les roses éclatantes des martyrs, 
les belles violettes des confesseurs, les lis parfumés 
des vierges? Ah ! qu'il fait bon ici * ! » 

Hugues se transflgurait sur ce Thabor solitaire, et, 
quand il avait à recevoir quelques visiteurs, son vi- 
sage apparaissait tout rayonnant de cet éclat mysté- 
rieux qui annonce la présence de l'Esprit divin. Il 
s'efforçait néanmoins de reprendre son air habituel, 
mais son langage trahissait encore malgré lui les 
secrets de la grâce. Une onction délicieuse, mêlée 

* Liber de quadripertito exercitio Cellœ, c. xxvin. 



— 250 — 

à uoe exquise affabilité, faisait rechercher avec em- 
pressement ses entretiens. 

S'il ne refusait pas d'interrompre ses exercices 
solitaires pour se prêter un moment aux relations 
nécessaires du dehors, il hésitait encore moins à 
prendre part aux récréations communes que la rè- 
gle autorisait avec une sage parcimonie. On com- 
prend qu'il devait plus que personne être sollicité 
d'édifier les religieux qui l'entouraient. Il répondait 
à leur attente, surtout par des récits variés dans les- 
quels il se plaisait à mettre en lumière les vertus des 
saints personnages de son temps et de son pays natal. 

D'après les souvenirs de son chapelain, il aimait 
spécialement à parler de saint Hugues de Grenoble, 
et de saint Anthelme de Belley, du frère Guillau- 
me de Nevers dont nous avons fait mention, et d'un 
religieux cistercien qui s'était signalé à la croisade 
par son admirable courage. 

Les deux illustres évêques qu'il préconisait avaient 
été le premier, l'ami, le second, le successeur de saint 
Bruno. Tous deux avaient l'habitude de se retirer 
souvent dans le désert de la Grande-Chartreuse, et 
s'y conduisaient comme plus tard l'évêque de Lin- 
coln à Witham. Tous deux se distinguaient par une 
grande pureté et une vigilante modestie, et c'était 
surtout ce que rappelait notre Saint à ses auditeurs 
du cloître. Il racontait que saint Hugues de Greno- 
ble gardait ses yeux au point de ne pouvoir re- 
connaître les personnes du sexe, à l'exception 
d'une seule qui avait fréquemment besoin de sa 
direction, tandis que saint Anthelme, selon son pro- 
pre témoignage, regardait indifféremment toutes 
ces personnes, mais en se les représentant aus- 



— 251 — 

sitôt dans Tétat où la mort devait les réduire'.' 
Le nom du frère Guillaume de Nevers n'était pas 
indigne d'être cité à côté de celui de ces deux saints 
évêques. Après comme avant la mort de son parent, 
le frère Gérard de Nevers, et son histoire que nous 
avons brièvement résumée 2, devaient au plus haut 
point intéresser et édifier les religieux de Witham, 
particulièrement les convers. 

Quant au vaillant croisé qui avait aussi une place 
d'honneur dans les récits de notre Saint, nous pen- 
sons qu'il avait vu celui-ci lorsqu'il était encore re- 
ligieux ou procureur à la Grande-Chartreuse. Nous 
abrégerons ici les pages que lui consacre l'ancien 
biographe. 

C'était un gentilhomme de Maurienne, dont le 
nom n'est pas rapporté. Il abandonna généreuse- 
ment sa maison, son épouse et ses enfants pour voler 
au secours de la Terre-Sainte. Là, après avoir fait 
un grand carnage des ennemis de la Croix, il fut 
pris et mené en captivité chez les fils de Mahomet. 
Au lieu de se décourager, il fortifia vivement les 
chrétiens emprisonnés avec lui, et les disposa à souf- 
frir avec joie le martyre qui leur était destiné. La 
sentence capitale fut, en effet, prononcée par le des- 
pote musulman qui en confia l'exécution à son jeune 
fils. Celui-ci obéit, mais il fit épargner et délivrer 
le chevalier de Maurienne dont il avait remarqué 
l'air vénérable et la noble stature. Désolé d'être ainsi 

* Voici la parole de saint Anthelme dans son énergie lit- 
térale que nous renonçons à traduire : « Ego sane feminas 
indiffer enter quaslibet aspicio, sed mox universas excorio. » 
Ni. V. I. IV, c. xif. 

'^ Voir plus haut, 1. I, c. x. 



— 252 — 

privé de la couronne qu*il attendait, le croisé revint 
dans son pays où il profita bientôt d'une grave bles- 
sure, reçue par accident dans un exercice militaire, 
pour se retirer complètement du monde. 11 prit Tha- 
bit des Cisterciens, et ne tarda pas à guérir. On lui 
permit d'aller visiter chaque été la Grande-Char- 
treuse qu'il regardait comme une haute école de per- 
fection. Il y étudiait attentivement les mœurs des reli- 
gieux pour en tirer son profit et celui de ses propres 
confrères. Tant qu'il était à la Grande-Chartreuse, 
il faisait l'éloge des Cisterciens ; mais de retour 
en son couvent, il ne parlait que des vertus des Char- 
treux. Il avait ainsi à cœur de porter d'un monas- 
tère à l'autre une sainte émulation que ses propres 
exemples entretenaient avec efficacité*. 

Telles étaient, entre beaucoup d'autres du même 
genre, les pieuses narrations de l'évêque de Lincoln. 

Parmi ceux qui l'écoutaient se trouvait le bon frè- 
re Aynard dont le cœur restait toujours ardent sous 
les glaces d'une extrême vieillesse. Le souvenir de la 
Grande-Chartreuse et le désir de la revoir s'empa- 
rèrent fortement de lui. Voyant que sa présence n'é- 
tait plus nécessaire à VVitham, il sollicita instam- 
ment mais en vain la permission de retourner dans 
son cher désert. Un jour, pendant l'une des retraites 
de saint Hugues, il prend son bâton et se met en 
route pour cette terre promise qu'il veut absolument 
revoir. L'évêque est bientôt informé de ce départ. 
Il se hâte de se mettre à la poursuite du vieillard 
qu'il rejoint dans un bois voisin. « Que Dieu vous 
pardonne, lui dit-il, mon cher frère! Qu'aivez-vous 

* M. V. loc. cit. 



-^ 253 — 

résolu de faire? Vous partez sans votre élève, vous 
que je considère comme mon père. Vous me laissez 
tout seul dans ce pays étranger. Oh ! je n'ignore pas 
vos bonnes intentions. Vous voulez passer vos der- 
niers jours au milieu de nos saints ermites de Bour- 
gogne. Très bien, mais j'ai le même désir e!> je vais 
vous suivre. » Puis il ôte de son doigt l'anneau pon- 
tifical et le remet à ses clercs en leur disant : « Allez 
en toute hâte porter cet anneau à nos seigneurs les 
chai}oines de Lincoln. Dites-leur de se choisir un 
autre évêque, et de nous laisser jouir de la solitude. 
Trop longtemps déjà nous avons fait l'expérience 
des vaines agitations du siècle, et nous leur avons 
sacrifié cette vie sainte et paisible dont nous avions 
goûté les délices depuis notre enfance. 11 faut en fi- 
nir. » 

Le frère Aynard est tout stupéfait et consterné 
d'un tel langage qui provoque les plaintes et les gé- 
missements des clercs. Il se met à fondre en larmes, 
et se jette aux pieds de l'évêque pour le dissuader 
d'exécuter son projet. Avec beaucoup d'éloquence il 
lui démontre qu'il n'est pas permis à un pasteur d 'aban- 
donner ainsi ses brebis ; puis, voyant que ses dis- 
cours sont inutiles et qu'il faut recourir à un moyen 
plus persuasif, il embrasse les genoux du pontife et 
lui dit : « Eh bien! non, tant qu'un peu de vie res- 
tera dans mes vieux membres, je ne permettrai ja- 
mais que vous délaissiez votre troupeau pour vous 
occuper seulement de votre salut. Mieux vaut pour 
moi mourir sur la terre étrangère que d'être l'auteur 
d'une telle calamité. Retournons donc à nos occupa- 
tions ordinaires ; et gardons-nous de rechercher nos 
propres intérêts en négligeant ceux de Jésus-Christ. » 



— 254 — 

On le comprend, c'était la résolution que Févêque 
avait voulu provoquer par son innocent stratagème. 
Il y eut donc un accord, en vertu duquel le frère 
Aynard s'engageait à ne pas quitter Witham, et Hu- 
gues à ne pas quitter Lincoln. Après quoi, tous deux 
se félicitant d'avoir remporté une grande victoire, 
rentrèrent gaiement au monastère. 

C'est avec cette charmante délicatesse que notre 
Saint savait remettre dans la bonne voie les religieux 
tentés de s'en écarter. Grâce à lui, le frère Aynard 
n'eut pas à subir de nouveau des épreuves sembla- 
bles à celles qui avaient suivi à la Grande-Chartreu- 
se un premier accès de volonté propre. Après avoir 
rendu son nom populaire dans toute l'Angleterre, le 
vénérable centenaire put mourir en paix vers Tan 
i 204 dans l'Ordre qui a gardé le fidèle souvenir de 
ses longs services et de sa magnanime vertu ^ 

On le voit, le temps que l'évêque de Lincoln pas- 
sait à Witham n'était rien moins que perdu pour ses 
frères comme pour lui-même ; il n'était pas davan- 
tage perdu pour les intérêts de son diocèse et pour 
ceux de l'Église universelle dont il fut le vigilant dé- 
fenseur sous la direction des Souverains Pontifes. 
Des censeurs peu épris de la vie contemplative e n 
jugeaient tout autrement : ils reprochaient à notre 
prélat de trop prolonger ces vacances spirituelles, 
tandisqu'ilsl'auraientfacilementexcusé d'en prendre 
d'autres beaucoup plus longues à la cour royale ou à 
d'autres résidences mondaines. Hugues ne s'inquié- 

* M. V. 1. IV, c. xin — Annales Ord. Cartus. t. III, p. 303. 
D'après le biographe de saint Hugues, le frère Aynard n'a- 
vait pas moins de 130 ans lorsquHl mourut. Vicesimum sex- 
ium, ut dicitur, annorum transgressus luslrum. 



— 255 — 

tait pas de leurs récriminations; il continuait à ra- 
fraîchir régulièrement son âme aux sources qui l'a- 
vaient abreuvée, il se ménageait avec soin des 
stations qui lui permettaient de reprendre sa route 
avec un nouveau courage. Les Saints les plus actifs 
n'eurent pas une méthode différente, et leurs exem- 
ples démontrent que les hommes apostoliques se 
forment surtout dans la retraite et dans la prière. 



CHAPITRE XII. 

PRÉPARATIFS DE LA TROISIÈME CROISADE. — MORT DU 
ROI HENRI II. 

Prise de Jérusalem par Saladin. — Bulle de Grégoire VIII pour 
provoquer une nouvelle croisade. — Transformation subite du 
monde chrétien. — Les Chartreux et les croisades. — Trois 
monarques gagnés à la guerre sainte. — Lutte entre la France 
et l'Angleterre. — Mort de Henri II. — Ses témoignages de re- 
pentir. — Son testament. — Mort de Frédéric Barberousse. — 
Victoires de la foi au moyen Age. 

Un an après le sacre de saint Hugues, le 29 sep- 
tembre H87, Jérusalem, qui était devenue depuis 
près d'un siècle la capitale d'un royaume chrétien, 
tomba de nouveau au pouvoir des Musulmans. A la 
nouvelle de ce désastre, le monde catholique fut tout 
entier plongé dans la consternation et Tépouvante. 
On entendit la grande voix du chef de l'Église s'éle- 
ver au milieu du deuil universel pour pleurer le sort 
de la Ville-Sainte et pour provoquer sa délivrance. 

Grégoire VIII, dans un langage digne de celui de 
ses prédécesseurs, disait au peuple chrétien : « A 
l'annonce du terrible jugement que la main divine 
vient d'exécuter sur Jérusalem, une telle horreur, 
une telle affliction s'est emparée de nous et de nos 
frères que, dans l'incertitude du parti à prendre, 
nous avons seulement pu répéter ces lamentations 
du Psalmiste : « Dieu, les gentils sont entrés dans 



— 257 — 

ton héritage, ils ont souillé ton saint temple ; ils ont 
fait de Jérusalem une grange abandonnée; les corps 
de tes Saints sont devenus la proie des bêtes féroces 
et des oiseaux du ciel. » C'est à l'occasion des dis- 
sensions intestines que la malice des hommes, exci- 
tée par le démon, avait fait naître en Terre-Sainte, 
que Saladin vint fondre sur elle avec une immense 
armée. Le roi et les évêques, les Templiers et les 
Hospitaliers, les barons et le peuple courent à sa 
rencontre, portant avec eux la Croix du Seigneur, 
cette Croix^ qui, à cause de la Passion du Christ qui 
y fut attaché et qui y racheta le genre humain, était 
regardée comme le plus sûr rempart à opposer aux 
attaques des infidèles. Le combat s'engage : les nô- 
tres sont vaincus, la sainte Croix tombe entre les 
mains de nos ennemis ; les évêques sont massacrés ; 
le roi est fait prisonnier, et ceux des chrétiens qui 
échappent à la mort ne peuvent, à l'exception d'un 
petit nombre, éviter l'esclavage. » 

La Bulle pontificale, après avoir ainsi décrit le 
désastre, exhortait les chrétiens à le réparer. Il s'a- 
gissait d'empêcher « l'ennemi de s'emparer des res- 
tes du royaume chrétien de Jérusalem, et de mar- 
cher ensuite contre les autres nations catholiques.» 
Il fallait oublier toutes les divisions pour s'unir et 
« reconquérir cette Terre sur laquelle la Vérité s'est 
montrée pour notre salut et n'a pas dédaigné de 
souffrir pour nous le supplice de la Croix. » Le Sou- 
verain Pontife terminait en publiant les privilèges 
accordés à ceux qui prendraient part à la nouvelle 
croisade, spécialement l'indulgence plénière, et en 
recommandant aux soldats du Christ de ressembler 
c( à des hommes qui font pénitence et non pas à des 

i7 



— 258 — 

mondains en quête d'une vaine gloire. » Un jeûne 
général était aussi ordonné pour apaiser la colère 
de Dieu et obtenir la délivrance de Jérusalem. 

L'appel du Saint-Père fut entendu, et de tous les 
côtés commencèrent les préparatifs de la troisième 
croisade. On vit Tépiscopat seconder dignement son 
chef, et les prélats les plus éminents prendre la 
Croix pour donner l'exemple aux fidèles. L'évêque 
de Lincoln ne pouvait songer à quitter son diocèse 
si longtemps abandonné sans pasteur, mais il n'est 
pas douteux qu'il ne se soit associé de grand cœur 
au mouvement imprimé à toute la catholicité. A dé- 
faut de renseignements précis, son caractère si gé- 
néreux et si énergique nous garantit son zèle à sus- 
citer autour de lui de nombreux croisés et à prê- 
cher la pénitence à ceux qui restaient. N'était-ce pas 
un moyen providentiel d'arriver à cette transforma- 
tion des âmes qui était le but de tous ses efforts, et 
l'un des grands résultats de la guerre sainte ? 

Un historien rationaliste, plus porté à contester 
qu'à exagérer les avantages des croisades, décrit 
ainsi le spectacle donné par l'Église après la prise 
de Jérusalem : « Le monde chrétien fut un moment 
changé. En pleurant la perte du tombeau de Jésus- 
Christ, on se ressouvint des préceptes de l'Évangile, 
et les hommes devinrent tout à coup meilleurs. Le 
luxe fut banni des villes; on oubliait les injures, on 
prodiguait les aumônes. Les chrétiens couchaient 
sur la cendre et se couvraient de cilice ; ils expi- 
aient leur vie déréglée par le jeûne et les mortifi- 
cations. Le clergé donna l'exemple*. » 

• Michaud, Histoire des Croisades, t. II, I. VII, p. 313, • 



— 259 — 

Hugues ne négligea rien pour que son diocèse 
bénéficiât largement de ce temps de conversion et 
de salut. S'il avait eu besoin d'autres stimulants que 
le désir de prouver son obéissance au Saint-Siège et 
Tamour du peuple confié à sa sollicitude, il n'aurait 
eu qu'à consulter les traditions de son Ordre, dont 
le saint fondateur fut le conseiller intime du B. Ur- 
bain H, le promoteur de la première croisade. De 
nos jours encore, les Chartreux continuent à redire 
chaque nuit pour la délivrance delà Terre-Sainte, 
le beau Psaume 78 que nous venons d'entendre ci- 
ter par Grégoire VHP. 

Ce zélé pontife mourut après un règne de moins 
de deux mois, mais son successeur Clément HI con- 
tinua son œuvre. Guillaume, archevêque de Tyr, fut 
spécialement chargé de prêcher la croisade, et il 
s'acquitta de cette mission avec le plus grand succès. 
A Gisors, sa parole ardente fit prendre la croix à 
Philippe-Auguste roi de France et à Henri 11, roi 
d'Angleterre, qui se réconcilièrent alors sous l'em- 
pire d'une sainte émotion. A Mayence, en compa- 
gnie de l'illustre cardinal Henri de Clairvaux, il plai- 
da avec tant d'éloquence la cause de Jérusalem, que 
l'empereur Frédéric Barberousse descendit de son 
trône pour recevoir des mains de l'apôtre le signe 
du salut. 

Les trois grands monarques européens étaient 



* D'après D. Le Couteulx, c'est à partir du Concile de La- 
tran, en 1215, que furent établies dans TOrdre des Char- 
treux les prières qui se récitent actuellement pour la Terre- 
Sainte. Mais il est à croire que des prières analogues étaient 
déjà en usage depuis la première croisade. Voir Annales Ord. 
Cartus,, t. 111, p. 391. 



— 260 — 

donc gagnés à la guerre sainte, et ils avaient le désir 
sincère de la mener à bonne fîn^ H semblait que 
rien ne pourrait résister à leur élan. Le roi d'Angle- 
terre, dans une lettre adressée aux chrétiens d'O- 
rient 2 leur promettait un prompt secours, et répé- 
tait avec enthousiasme ces paroles du Prophète dont 
il annonçait l'accomplissement prochain : « Jérusa- 
lem, lève les yeux, regarde autour de toi ; vois tous 
ceux qui se réunissent pour venir à toi (Is. xlix, 18). » 
Mais le démon de la discorde interrompit bientôt 
ces préparatifs, et la guerre se ralluma entre la Fran- 
ce et l'Angleterre, 

Richard, le fils du roi Henri II, se ligua avec Phi- 
lippe-Auguste contre son père, qui paraissait vouloir 
laisser la couronne à son autre fils, Jean Sans-Terre. 
Le vieux monarque fut accablé de malheurs, et ré- 
duit enfin à souscrire aux conditions de paix dictées 
par ses ennemis. Pour comble de désolation, il eut 
la douleur de voirie nom de son fils Jean, en tête de 
la liste des barons qui s'étaient unis contre lui. Son 
cœur se brisa. Il se rendit à Chinon où il tomba gra- 
vement malade, maudissant ses enfants révoltés. 
(( Le septième jour, tout espoir de rétablissement 
s'évanouit, et, à sa demande, il fut porté dans l'é- 
glise et reçut au pied de l'autel les dernières conso- 
lations de la religion. Au moment où il expira, les 
évêques et les barons se retirèrent, et le reste de 
son entourage dépouilla le corps et emporta tout ce 

^ Une dime extraordinaire, connue sous le nom de dîme 
saladine, fut levée pour soutenir les frais de la croisade. On 
nen exempta que les croisés avec les chartreux, les Ordres 
de Citeaux. et de Fontevrault, et les hospices des lépreux. 
Baronius, Annales Ecoles., ad an. 1188. 



— 261 — 

qui avait de la valeur. 11 fut enterré avec peu de pom- 
pe dans le chœur du couvent de Fontevrault, en pré- 
sence de son fils Richard et d'un petit nombre de 
chevaliers et de prélats (6 juillet 1189)'. » 

L'évêque de Lincoln ne parait pas avoir été là, 
mais ses prières ne manquèrent point au royal dé- 
funt qui lui avait témoigné, à part quelques jours, 
une constante affection. Quel jugement porta-t-il sur 
cette mort accompagnée de si tristes circonstances? 
Nous pensons qu'il y reconnut le doigt de Dieu, mais 
sans désespérer du salut d'une âme à laquelle il avait 
cherché à faire tant de bien. 

On ne peut le nier, et les contemporains en furent 
vivement frappés, il y eut sur les derniers jours de 
Henri II l'empreinte visible de la vengeance divine. 
Persécuté par ses fils, le vieux roi expiait la persécu- 
tion qu'il avait infligée à saint Thomas Becket, son 
père dans l'ordre spirituel. C'était son grand crime, 
en effet, et sa mémoire est restée sous cette flétris- 
sure dont nous nous garderions bien d'atténuer la 
gravité. Mais sans songer aucunement à une réha- 
bilitation impossible, n'est-il pas juste de tenir comp- 
te des signes de repentir et de réparation donnés 
par Henri II? Depuis son pèlerinage de pénitence 
au tombeau du saint martyr de Cantorbéry, jusqu'à 
ses derniers moments sanctifiés par les sacrements 
de l'Église, il avait plus d'une fois, malgré ses nou- 
veaux écarts, afTirmé des sentiments dignes d'un 
prince chrétien. Sa résolution de partir pour la Ter- 
re-Sainte n'était pas sans mérite à son âge, et indi- 
quait aussi le désir d'expier ses fautes. 

* Lingard, Histoire d'Angleterre, t. I, c. xii, p. 509. 



— 262 — 

Il n^avait pas négligé lui-même pendant sa vie de 
se ménager auprès de Dieu de puissantes interces- 
sionsy par ses larges aumônes aux pauvres et aux 
communautés religieuses. Sept ans avant sa mort, 
alors qu'il avait pris notre Saint pour son conseiller 
intime, il avait rédigé son testament qui contient 
beaucoup de pieuses et princières largesses. «Il lègue 
vingt mille marcs d'argent à diviser en quatre parts 
égales pour le soutien des Templiers, des chevaliers 
Hospitaliers, des différentes Maisons religieuses de 
Palestine, et pour la défense de la Terre-Sainte. Il 
en donne cinqmille aux Maisons religieuses d'Angle- 
terre, trois mille à celles de Normandie, et deux 
mille à celles d'Anjou. Pour dot à des femmes libres 
indigentes d'Angleterre, afin qu'elles puissent se 
marier conformément à leur rang, il laisse trois cents 
marcs d'or, deux cents pour le même objet à celles 
de Normandie, et cent à celles d'Anjou. Deux mille 
marcs d'argent devaient être partagés entre les re- 
ligieuses de Fontevrault, où il voulait être enterré, 
et dix mille de plus étaient légués à différents mo- 
nastères et couvents ^ » L'Ordre des Chartreux re- 
cevait pour sa part deux mille marcs d'argent, 
sans compter une rente de cinquante marcs à pren- 
dre chaque année sur l'Échiquier royal ^. 

Un historien du temps de Henri II dit en parlant 
de ce prince qu'il juge d'ailleurs avec assez d'impar- 
tialité : « Je pense que si sa mort fut misérable, 
c'est que Dieu voulait le punir sévèrement en cette 
vie afin de pouvoir exercer sa miséricorde envers 



* Lingard, loc.cit. p. blO. 

« Annales Ord. Cartus. t. II, p. 493, et t. III, p. 23. 



— 263 — 

lui dans l'autre monde *. » 11 y a de sérieux motifs, 
comme nous venons de le voir, pour partager ce sen- 
timent et pour n'être pas plus rigoureux à l'égard 
du roi Henri II qu'on ne l'est communément à l'é- 
gard de l'empereur Frédéric Barberousse, mort 
moins d'un an après le roi d'Angleterre. Le persé- 
cuteur du pape Alexandre III n'avait pas moins trou- 
blé l'Église que celui du saint archevêque de Can- 
torbéry : il répara son crime en partant pour la 
Terre-Sainte, mais il périt subitement avant d'y ar- 
river, en se baignant dans les eaux d'une rivière 
d'Arménie, nonsansavoirbéni humblement la volonté 
de Dieu, qui ne lui permettait pas d'aller plus loin^. 
La foi survivait à cette époque dans le cœur des 
monarques les plus enivrés de leur puissance, et tôt 
ou tard elle leur parlait avec une force irrésistible 
de leurs devoirs méconnus. Il leur était plus facile 
de se rendre à ses sollicitations, lorsqu'ils avaient eu 
le bonheur de rencontrer sur leur route des Saints 
dont la seule apparition était la prédication la plus 
éloquente. Frédéric Barberousse eut ce privilège, 
lorsqu'il vit saint Pierre de Tarenlaise ;. Henri II 
jouit plus longtemps de la même faveur lorsqu'il 
devint l'ami de saint Hugues de Lincoln. Ce titre fut 
assurément d'une grande valeur pour lui devant le 
tribunal de Dieu : il ne doit pas être ignoré ni négli- 
gé par le tribunal de l'histoire. 

' Guillaume de Newburgh, Historia rerum anglicanarum, 
1. III, c. xvr. 

' Guillaume de Newbupgh fait sur la mort de Frédéric 
Barberousse à peu près les mêmes réflexions que sur celle 
de Henri II. Voir Historia rerum anglic. 1. IV, c. xiii. 



LIVRE TROISIÈME 

SAINt HUGUES DE LINCOLN ET RICHARD 
CŒUR DE LION 

H89-1199 



CHAPITRE I. 



RICHARD CŒUR DE LION. 



Caractère du nouveau roi. — Son couronnement. — Hugues en 
retard au palais. — Prédication de la croisade par Baudoin de 
Canterbéry. — Acte de Richard en faveur des Chartreux. — 
Confession publique du roi. — Prise de S. -Jean d'Acre. — Ex- 
ploits de Richard Cœur de Lion. — Sa captivité en Allemagne. 
— Il est mis en liberté. — Mort de ses deux grands persécu- 
teurs. 



Au commeDcement du nouveau règne , TÉglise 
pouvait se demander si elle aurait un défenseur ou 
un persécuteur dans le successeur de Henri II. A des 
qualités très brillantes Richard joignait de redouta- 
bles défauts. Plein d'un courage que devaient affir- 
mer les plus héroïques exploits, ami des lettres et 
de la poésie, ouvert dans Toccasion aux pensées et 
aux sentiments d'un chevalier et d'un roi chrétien, 



-^ 265 — 

généreux parfois jusqu a la magnificence, capable 
de nobles retours et de salutaires émotions, il cédait 
trop facilement à l'impétuosité de son caractère et à 
la fougue des passions les plus violentes. On l'avait 
vu un jour tirer son épée pour en menacer un légat 
du Saint-Siège qui prenait contre lui le parti de son 
père. On savait aussi qu'il ne reculerait guère de- 
vant les mesures oppressives pour se procurer les 
ressources nécessaires à ses belliqueuses entreprises. 
Il y avait donc plus d'une crainte mêlée aux espé- 
rances que firent naître les premiers actes du nou- 
veau roi et la solennité de son couronnement. 

Richard se fit d'abord absoudre publiquement du 
crime qu'il avait commis en portant les armes contre 
son père, et il se fit précéder en Angleterre par sa 
mère, la reine Éléonore, qui reçut le pouvoir d'élar- 
gir les prisonniers détenus injustement, et de par- 
donner les délits contre le trône. Le 3 septembre 
H 89, il reçut à Westminster la couronne royale des 
mains de Baudoin, archevêque de Cantorbéry, en 
présence des évêques et des barons d'Angleterre. 11 
prêta alors le triple serment de travailler de toutes 
ses forces à procurer la paix à l'Église et au peuple 
chrétien, d'interdire à tous les attentats contre la 
propriété d'autrui, et d'unir dans ses jugements la 
miséricorde à l'équité. Avant de lui donner la cou- 
ronne, le primat l'adjura solennellement de ne pas 
prendre la dignité royale s'il ne voulait pas tenir cet 
engagement sacré. Ce n'était donc pas une vaine 
formalité, mais un acte capital qui enseignait et im- 
posait au monarque les principales obligations de 
sa charge, telles que les entendait l'Église, gardien- 
ne et vengeresse du droit chrétien. Au nombre des 



— 266 — 

évèques, témoins de ce serment et appelés par leurs 
fonctions à en réclamer au besoin le fidèle accom- 
plissement, se trouvait notre Saint qui pressentait 
sans doute les nouvelles luttes de lavenir et qui se 
promettait de suivre toujours la politique exprimée 
dans cette maxime de l'Evangile : « Rendez à César 
ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » 

Le lendemain du sacre royal, les évêquesetles 
barons d'Angleterre se réunirent dès le matin pour 
prêter hommage à leur souverain. Un prélat se fit 
longtemps attendre au milieu de l'empressement 
général ; c'était l'évêque de Lincoln. On s'informa 
de la cause de ce retard. L'homme de Dieu avait 
d'abord voulu célébrer lasainle Messe avec sa lenteur 
et sa gravité ordinaires, puis il s'était mis en route 
pour le palais. Mais avant d'y arriver, il rencontra 
dans la rue un cadavre abandonné sans sépulture au 
milieu du trouble occasionné par une émeute san- 
glante qui avait éclaté la veille contre les Juifs. Aus- 
sitôt selon son habitude, l'évêque de Lincoln lais- 
sa tout pour satisfaire sa charité envers les morts. 
Il prit des informations pour savoir si le défunt était 
catholique, et dès qu'on le lui eut affirmé, il fit ache- 
ter une pièce d'étoffe pour ensevelir le corps qui fut 
ensuite transporté avec l'aide de l'évêque lui-même 
et des clercs de sa suite. Après avoir achevé l'enter- 
rement avec toute la solennité possible, Hugues se 
rendit enfin à la cour et arriva encore assez tôt pour 
être reçu par le roi avec les autres prélats*. 

On ne dit pas que Richard^ en apprenant cet in- 



* GîRALD, Vita s, Hugonis, I, c. viii. — Vita lÙetrica, v. 
1006-1015. 



267 — 



cidenf, ait témoigné son mécontentement d'une telle 
conduite. Il put du moins en conclure que le saint 
évêque, tout en lui conservant la fidélité requise, fe- 
rait toujours passer en première ligne le service de 
Dieu et des âmes. Ace moment, d'ailleurs, la pensée 
de la croisade élevait le cœur du monarque et le 
rendait digne de comprendre les inspirations delà 
foi. Partir pour la guerre sainte dès le commence- 
ment d'un règne qui pouvait avoir besoin d'être 
mieux affermi, partir avec la perspective de ne ja- 
mais revenir ou de trouver le trône occupé par un 
rival, c'était bien un grand et noble dévouement, 
que l'amour des aventures ne saurait expliquer. 

Richard resta quatre mois seulement en Angleter- 
re avant de se rendre en Normandie afin de concer- 
ter son départ avec le roi de France. Pour susciter 
une nombreuse armée de croisés, il eut un puissant 
auxiliaire dans un ami de notre Saint. L'archevêque 
de Cantorbéry prêcha la guerre sacrée avec une élo- 
quence apostolique d'abord devant les grands du 
royaume assemblés près de Northampton, puis dans 
les provinces et spécialement dans le pays de Galles, 
où éclata surtout le plus généreux enthousiasme. La 
foi de ces populations rustiques était si vive que les 
villages se dépeuplaient pour entourer la bannière 
de la Croix et que les femmes cachaient les vête- 
ments de leurs maris et de leurs fils pour les empê- 
cher de suivre le mouvement universel. Des miracles 
même signalèrent et récompensèrent l'apostolat de 
Baudoin. Une vieille femme, aveugle depuis trois 
ans, envoya son fils pour obtenir un morceau de la 
robe de l'archevêque. Comme il ne pouvait percer 
la foule, le jeune homme s'avisa d'apporter à sa mère 



— 268 — 

une motte de terre sur laquelle le pied du primat 
avait laissé son empreinte. Placé sur les yeux de 
l'aveugle, la motte suffit pour lui rendre la vue*. 
Une belle fin couronna les travaux de Baudoin. Il 
précéda en Terre-Sainte le roi Richard, et après 
s'être distingué par un courage héroïque devant les 
murs de Saint-Jean-d'Acre, il mourut bientôt victime 
de son dévouement sous Tétendard de le Croix qu'il 
avait si vaillamment déployé. 

Nous n'avons pas à raconter comment le monar- 
que anglais prolongea ses préparatifs jusqu'au mois 
de juillet H90, et s'arrêta ensuite assez longtemps 
en Sicile où il eut de sanglants démêlés avec le roi 
Tancrède. Mais nous devons mentionner deux faits 
qui honorent sa mémoire. Le premier est la confir- 
mation qu'il fit de la dotation annuelle accordée par 
son père aux Chartreux-. Cet acte daté de Rouen 
(18 Mars 1190), montre que Richard, au milieu de 
ses préoccupations belliqueuses et de ses efforts pour 
se munir des subsides les plus abondants, appréciait 
assez le pouvoir 'de la prière des religieux et désirait 
attirer sur son entreprise les bénédictions du Ciel. 
On peut croire aussi que le roi agit alors en consi- 
dération de notre Saint, sinon à sa demande. 

Le second fait dont nous voulons parler est la con- 
fession publique de Richard en Sicile. Un jour la 
grâce divine pénétra le cœur du royal guerrier et 



* Ces détails sont tirés d*une très curieuse Relation de la 
prédication de Baudoin, écrite par Girald de Cambrie, et 
intitulée Itinerarium Kambrias (P. 1. I, c. xi). On en trouve 
le résumé dans l'Histoire des Croisades, par M. Michaud, 
t. II, Pièces Justificatives, n* 16. 

^ Annales Ord. Cartus. t. III, p. 93. — Voir TAppendice. 



— 269 — 

lui fit apercevoir Ténormité des fautes de sa vie pas- 
sée. Par ordre du monarque, les évoques de ses États 
qui étaient avec lui à Messine, furent invités à se réu- 
nir dans une chapelle. Richard se présenta humble- 
ment devant eux, et se prosterna à leurs pieds pour 
s'accuser de tous ses dérèglements. Les prélats lui 
imposèrent une pénitence, et il donna ensuite les 
signes d'une vraie conversion*. Cette scène inspira 
peut-être plus tard à Tévêque de Lincoln la pensée 
de sonder hardiment la conscience du roi dans l'en- 
trevue mémorable que nous aurons à retracer. En 
tout cas elle est glorieuse pour Tillustre pénitent qui 
ne craignait pas de préluder à ses exploits par cette 
victoire remportée sur son orgueil et sur ses pas- 
sions. Si la conversion de Richard ne fut pas sans 
rechutes, on ne doit pas en contester la sincérité ni 
la générosité. 

Au mois de juin 1191, après avoir conquis en pas- 
sant File de Chypre, le roi d'Angleterre rejoignit en- 
fin devant Saint-Jean-d'Acre le roi de France qui l'a- 
vait devancé, mais qui l'attendait pour tenter les 
derniers assauts contre la ville depuis si longtemps 
assiégée. Les deux monarques et les deux armées 
rivalisèrent noblement de courage et de constance 
jusqu'à la prise de la cité qui résistait depuis près 
de trois ans, avec l'aide des troupes de Saladin, con- 
tre les innombrables défenseurs de la Croix venus 
successivement des diverses contrées de l'Europe. 
Plus de cent combats et neuf grandes batailles 
avaient précédé la capitulation de Saint- Jean-d' Acre, 
après laquelle la conquête de Jérusalem aurait été 

* Roger de Hoveden. — Baronius, Annal, ad an. 1190. 



— 270 — 

facile sans les nouvelles discordes des princes confé- 
dérés. Philippe-Auguste, ne pouvant s'entendre avec 
Richard, quitta prématurément la Palestine pour 
retourner en France. 

Le roi d'Angleterre, devenu le général en chef 
de la croisade, resta encore plus d un an en Terre- 
Sainte, multipliant ses beaux faits d'armes, prodi- 
guant sa personne au point de mériter plus que ja- 
mais le surnom de Cœur de Lion, recueilli par la 
postérité. Après avoir écrasé Tarmée de Saladinà 
la bataille d'Arsur, (7 septembre 1i91), il pouvait 
écrire à Tabbé de Clairvaux « que depuis quarante 
ans le Soudan n'avait pas subi un pareil désastre et 
se trouvait réduit à ne plus attaquer en face les chré- 
tiens mais à se cacher pour les faire tomber dans 
ses pièges* ». Plus tard, à la nouvelle de l'entrée des 
musulmans à Jaffa, Richard accourt avec sept galè- 
res, se jette à l'eau, et force les infidèles à sortir de 
la ville pour lutter contre sa petite armée. Il se pré- 
cipite au milieu de la mêlée avec une telle ardeur 
qu'un frère de Saladin, témoin de ce spectacle, lui 
témoigne son admiration en lui envoyant, pendant 
l'action même, un présent de deux chevaux arabes. 
Peu de jours après, avec une faible troupe de bra- 
ves, il attaque sept mille cavaliers musulmans, s'é- 
lance droit à leur chef qu'il abat d'un coup de sabre 
en présence de ses soldats saisis de terreur. 

C'est au prix de semblables exploits que Richard 
Cœur de Lion s'est acquis la plus illustre renommée 
non seulement parmi les chrétiens, mais aussi parmi 
les fils de Mahomet. Un demi-siècle après sa mort, 

^ Baronius, Annal, ad. an. 1191, n. 17-18. 



— 271 — 

son nom était encore répété chez les musulmans 
comme un nom terrible entre tous : les mères le re- 
disaient à leurs enfants quand elles voulaient les ef- 
frayer, et les cavaliers se prenaient à crier à leurs 
chevaux effarouchés : en présence de quelque obs- 
tacle : « Kst-ce donc le roi Richard?» 

Malgré tant de gloire, la troisième croisade n'eut 
pas le résultat surtout désiré. Jérusalem resta au 
pouvoir de Saladin, qui accorda seulement aux croi- 
sés, avec une trêve de trois ans, le libre accès du 
Saint-Sépulcre. Il serait injuste d'attribuer unique- 
ment à Richard ce regrettable insuccès, mais il faut 
le reconnaître, le monarque anglais savait mieux 
vaincre que profiter de la victoire ; il était meilleur 
chevalier que général, et par son caractère empor- 
té il s'attira l'inimitié de ses principaux alliés. Mai& 
l'un de ses adversaires se chargea de couvrir ses 
torts en commettant sur sa personne un attentat 
dont toute l'Europe fut consternée comme d'une flé- 
trissure infligée au nom chrétien. 

Le roi d'Angleterre partit de Saint-Jean-d' Acre le 9 
octobre 1192, en jetant à la Palestine ce dernier 
adieu : « Terre sacrée, je te recommande aux soins 
du Tout-Puissant : puisse-t-il m'accorder assez de 
vie pour revenir t'arracher au joug des infidèles I » 
Il eut le malheur d'être surpris par une tempête et 
d'échouer sur la côte d'Istrie, entre Aquiléeet Veni- 
se. Peu de temps après, il devenait le prisonnier de 
Léopold, duc d'Autriche, qui l'avait accompagné à 
la croisade et qui lui reprochait avec un profond 
ressentiment de lui avoir fait outrage. Le prince al- 
lemand oublia, pour satisfaire sa vengeance, le res- 
pect dû à la dignité royale et à l'héroïsme du plus 



— 272 — 

vaillant des croisés. Il poussa la bassesse jusqu'à ven- 
dre son captif pour soixante mille livres à l'empereur 
Henri VI qui le fit garder étroitement dans les fers, 
comme un malfaiteur. 

Richard supporta noblement cette grande infor- 
tune. Il resta roi dans ses chaînes, et lorsqu'il fut 
traduit devant la diète de Haguenau, il se défendit 
avec une si virile et si touchante éloquence que l'em- 
pereur lui-même fut ému, ordonna de briser ses fers 
et consentit à négocier pour sa rançon. 

L'Angleterre n'avait pas tardé à manifester son 
attachement à son souverain malheureux. On lui 
renouvela le serment d'allégeance ; l'épiscopat se 
réunit à Oxford et lui envoya des députés pour le 
consoler et l'assister. La reine Éléonore demanda 
et obtint du Pape Célestin UI une sentence d'excom- 
munication et d'interdit contre le duc d'Autriche. 
L'empereur fut aussi menacé d'une semblable pei- 
ne s'il ne délivrait son prisonnier. 

Il ne fallut pas moins que tous ces efforts pour 
arriver à la délivrance définitive de Richard. La 
rançon exigée fut de cent mille marcs, et comme 
l'Angleterre ne put suffire immédiatement à tout cet 
énorme impôt, des otages durent garantir l'acquit- 
tement intégral. Le roi, qui avait perdu sa liberté 
depuis plus d'un an, la recouvra enfin à la joie de 
tous les cœurs généreux qui s'indignaient de cette 
inique captivité S et aux applaudissements de son roy- 
aume qu'il revit le 13 mars 1194, entouré non seu- 

^ Pierre de Blois s'était fait l'éloquent interprète de cette 
affliction dans des lettres et dans un poème qu'on peut voir 
dans ses Œuvres et dans les Annales de Baronius, ad. an. 
1192. 



— 273 — 

lement de Téclal de ses exploits, mais encore de Tau- 
réole d'un malheur pleuré par la chrétienté unie au 
Souverain Pontife. 

A la fin de Tannée suivante, le duc d'Autriche 
eut le pied écrasé par son cheval et mourut des sui- 
tes de cet accident, qui fut la manifestation de la 
vengeance divine. Léopold n'obtint l'absolution de 
l'excommunication pontificale qu'après avoir ordon- 
né la mise en liberté des otages de Richard et la res- 
titution de l'inique rançon qu'il avait extorquée de 
son illustre captif. L'empereur d'Allemagne recon- 
nut aussi plus tard son injustice à son lit de mort, 
et ordonna une semblable restitution. Ainsi, sous 
l'influence de l'autorité pontificale, le droit méconnu 
voyait ses revendications aboutir à des actes parfois 
tardifs mais solennels de réparation, qui soulageaient 
la conscience publique et servaient de leOons à tou- 
tes les têtes couronnées. 



48 



] 



CHAPITRE II. 



TROUBLES D ANGLETERRE. 

Émeutes contre les Juifs. — Elles commencent à Londres. — L'E- 
glise protège la ?ie des Juifs. — Doctrine de saint Bernard. — 
Troubles de Stamford et de Lincoln. — L*évéque tient tôte aux 
émeutiers dans sa cathédrale. — Sa ?ie est menacée dans le Hol- 
land. — Il fait cesser à Northampton le culte d'un faux mar- 
tyr. — Querelle de Jean sans Terre el du chancelier Guillaume 
de Longchamp. — Lettre de celui-ci à févéque de Lincoln. — 
Efforts du Pape Gélestin III pour pacifier TÂngleterre. ^ Fin des 
troubles à l'arrivée de Richard. 



Depuis le départ de Richard pour la Normandie 
et ensuite pour la Terre-Sainte, jusqu'à la fin de sa 
captivité, divers troubles agitèrent le royaume bri- t 

tannique et donnèrent à Tévêque de Lincoln Tocca- ! 

sion de manifester la trempe de son caractère, inac- 
cessible à la peur comme au vain désir de la popu- 
larité. Les plus sanglants de ces troubles Turent ceux 
qui éclatèrent contre les Juifs, très nombreux en 
Angleterre et très antipathiques non seulement à 
cause du déicide de leurs ancêtres, mais encore à 
cause de leurs usures et de leur sourde hostilité con- 
tre les chrétiens. 

Ces émeutes avaient commencé à Londres quel- 
ques heures après le couronnement de Richard, 
qui avait défendu aux Juifs de paraître en sa présen- 
ce pendant cette journée. La foule aperçut quelques- 
uns d'entre eux qui violaient cette interdiction et 



— 275 — 

s'introduisaient dans le palais. Elle les expulsa, les 
poursuivit et les égorgea sans pitié. Le bruit se ré- 
pandit que le roi autorisait ces meurtres. Ce fut le 
signal d'un massacre qui ensanglanta les rues de 
Londres, et qui ne put être arrêté par les officiers 
du monarque. On mit aussi le feu aux maisons des 
Juifs, et le soulèvement ne s'apaisa que le lendemain 
matin. Richard se hâta de publier une proclamation 
dans laquelle il prenait les proscrits sous sa protec- 
tion et défendait toute violence contre leurs person- 
nes ou leurs propriétés. Mais, après son départ, et à 
rapproche de la croisade, d'autres émeutes sembla- 
bles eurent lieu dans les provinces. Rien ne fut plus 
regrettable que de voir un certain nombre de soldats 
de la Croix compromis dans ces scènes de sauvagerie. 
Tel n'était pas le mot d'ordre qu'ils avaient reçu. 

Loin d'approuver ou de tolérer les explosions de 
la haine populaire, l'Église, par la voix de ses chefs 
et de ses plus illustres représentants, avait toujours 
protégé la vie des Juifs. Elle prenait contre leur in- 
fluence de sages précautions, et les écartait autant 
que possible des charges publiques, mais, tout en 
s'efforçant de les empêcher de nuire à ses enfants, 
elle réprouvait hautement les attentats commis con- 
tre eux. Les fils d'Israël eux-mêmes ont loué celte 
noble conduite et ont parfois manifesté leur recon- 
naissance envers les Pontifes romains et les membres 
du clergé catholique. 

Déjà au début des deux premières croisades, 
l'Église avait réprouvé les excès d'une foule aveugle 
qui, sur la voix de quelques meneurs furibonds, se 
ruait contre les Juifs. « Quoi donc ! s'écriait saint 
Bernard en réponse à l'un de ces meneurs, l'Église 



— 276 — 

ne triomphe-t-elle pas plus heureusement des Juifs 
par la persuasion et par la force de la vérité que par 
le tranchant du glaive? Est-ce en vain quelle de- 
mande, par une prière incessante, que le Seigneur 
notre Dieu délivre cette nation perfide du voile qui 
lui couvre les yeux et lui cache la lumière? La prière 
de rÉglise n'aurait point de sens, si elle désespérait 
de ramener à la foi ceux qui sont maintenant incré- 
dules. Elle prie, parce qu'elle connaît les vues mi- 
séricordieuses de Celui qui rend le bien pour le mal, 
Tamour pour la haine. Que dit TÉcriture? « Ne les 
tuez pas (Ps. Lvin). Et encore : Quand la plénitude 
des nations sera entrée, tout Israël se convertira... 
car il est écrit : De Sion viendra Celui qui les sau- 
vera et effacera Timpiétéde Jacob. El encore : Quand 
le Seigneur rétablira Jérusalem, il rassemblera les 
enfants dispersés d'Israël. » 

La lettre dans laquelle le grand abbé de Clairvaux 
exprimait ainsi la vraie pensée de FEglise à Tégard 
des Juifs, était adressée à Tarchevêque de Mayence, 
Henri, qui s'était signalé par sa courageuse résistance 
aux meurtriers du peuple israélite. Il avait généreu- 
sement ouvert sa maison aux proscrits et déployé 
tous ses efforts pour les arracher à la mort*. 

De nouveaux troubles du même genre appelaient 
de nouveaux et semblables dévouements. L'évêque 
de Lincoln savait quel était son devoir en ces cir- 
constances et nulle considération n'aurait pu l'em- 
pêcher de l'accomplir. 

Ce fut à Stamford, le 5 mars H90, que son dio- 

* Histoire de saint Bernard, par le P. Ratisbonne, 5* Ep. 
cm — S. Bet*nard. Kpistol. 365. 



— 277 — 

cèse commença à être ensanglanté par la guerre aux 
Juifs. Une foire avait attiré dans ce lieu un grand 
concours de peuple. Les conjurés, venus de diverses 
provinces, profitèrent du tumulte pour tomber sur 
les Israélites dont un certain nombre furent tués, et 
dont les maisons furent livrées au pillage. A cette 
nouvelle, la ville de Lincoln s'agita vivement, et il 
s'y forma un complot pour suivre l'exemple donné 
à Stamford. Les émeutiers se rassemblèrent et se 
livrèrent à leur fureur. Il y eut cependant peu de 
mal. Les Juifs, qui se tenaient sur leurs gardes, se 
retirèrent à temps dans le château royal avec leurs 
trésors. Tout porte à croire que l'évêque de Lincoln 
eut le principal mérite de l'apaisement rapide de 
cette émeute qui aurait pu se poursuivre, comme à 
York quelque temps après, par le siège de la cita- 
delle et par la plus horrible des tragédies ^ 

Nous pensons qu'il faut rapporter à ce fait le récit 
suivant du chapelain de notre Saint : « Parlons de 
son courage en face des rébellions à comprimer, de 
l'intrépidité avec laquelle il se jetait sans défense au 
milieu des rassemblements armés. A Lincoln, d'a- 
bord, dans la cathédrale de cette ville, puis dans le 
HoUand, et enfin à Northampton, il se tint debout 
tête nue entre les épées que brandissaient des mains 
furieuses. Ce n'est pas assez dire. Non seulement il 
se tint debout, mais il s'élança de côté et d'autre, 
brandissant à son tour le glaive de l'Esprit avec une 
aisance parfaite, menaçant les conspirateurs frémis- 

* Voir H^i7/îe/mï Newbrig. Hist.rerumanglic.l.IV,c. VIII, , 
IX, X. Cet auteur contemporain parle en ces termes de Té- 
meute de Lincoln : Conglobati in cohabitantes Judscos tnofu 
subito exarseruntj etc. 



— 278 — 

sants et furieux, livrant les obstinés à Satan /?oi/r le 
châtiment de la chair y afin que r esprit soit délivré au 
Jour du Seigneur (I Cor. v, 5). Son courage fut d'au- 
tant plus admirable qu'autour de lui des homtnes | 
pleins de force succombaient à la frayeur. En pré- : 
sence d'un tel danger, ceux qui l'accompagnaient, j 
étaient loin de partager son inébranlable confiance. j 
Il ne leur suffisait pas de se réfugier vers les autels; 
ils tremblaient même lorsqu'ils s'étaient cachés sous 
les tables des autels. Pendant ce temps, Hugues res- 
tait seul, et continuait à frapper de sa parole les for- 
cenés qui tiraient le glaive contre sa tête. Grâce à 
cette magnanimité, à la protection des saints anges, 
et à l'armure divine dont il était couvert, il triompha 
de la révolte... Au péril de sa vie, ce bon pasteur 
ne souffrit pas que son troupeau s'égarât sans être 
rappelé à la vérité * . » 

On se demande pour quel motif la cathédrale de 
Lincoln devint le théâtre de l'émeute. 11 est possible 
que les Juifs y aient déposé, comme dans l'asile le 
plus sûr, les titres de leurs créances. C'est ce qu'ils 
firent dans la cathédrale d'York dont les gardiens 
furent ensuite contraints par la foule à livrer ces 
pièces et à les laisser brûler au milieu même de l'é- 
glise^. Une semblable tentative expliquerait suffisam- 
ment l'intervention et l'attitude de notre saint évo- 
que. 

Dans le Holland, district du comté de Lincoln, ce 
furent des hommes d'armes qui troublèrent la paix. 
Là un valeureux défenseur accompagnait Hugues. 
C'était son cousin, Guillaume d'Avalon, chevalier 

' M. V. 1. IV, c. IV. 
* Newrbrig, 1. IV, c. x. 



— 279 — 

plein de courage, qui, voyant un furieux prêt à frap- 
per l'évêque, se jeta sur lui et lui arracha Tépée des 
mains. Il fallut que Hugues intercédât pour ce meur- 
trier et contint le courroux de son généreux parent. 
Il aurait eu horreur de voir le sang répandu pour 
sauvegarder sa vie, et il lui suffisait de se servir du 
glaive spirituel qu'il estimait au-dessus de toutes les 
armes les plus terribles. Dans ces occasions, lorsque 
ses ennemis en venaient aux menaces, il leur disait 
parfois avec une force invincible : « Pourquoi vous 
conliez-vous en vos armes pour résister à la main du 
Tout-Puissant? Tout indigne et infirme que nous 
soyons, nous avons reçu de Dieu des armes auxquel- 
les les vôtres ne peuvent être comparées. Vos traits 
ne pénètrent pas notre cuirasse : notre casque ne 
redoute pas vos épées. Mais nulle armure ne résis- 
te à nos coups. Vous pouvez tuer le corps, jamais 
vous n'atteindrez l'âme. Notre glaive, au contraire, 
est assez puissant pour transpercer les corps, et in- 
fliger aux âmes elles-mêmes une mort éternelle. » 

L'émeute de Northamplon, qui suivit à quelque 
distance celles de Lincoln et du Holland, se rattache 
aux troubles fomentés contre les Juifs. Nous avons 
sur son origine des renseignements tout à fait précis 
et certains. 

A la suite du soulèvement de Stamford, l'un des 
meurtriers, nommé Jean, qui s'était fait un riche 
butin au pillage des maisons juives, se retira à Nor- 
thamplon avec son trésor. C'était un jeune homme 
d'une grande audace, mais d'une médiocre prudence. 
11 confia une part de son argent à un homme qui 
le lua secrètement, pour posséder son avoir, et qui 
jeta son corps en dehors de la ville pendant la nuit. 



— 280 — 

On retrouva ce cadavre et on le reconnut, sans dé- 
couvrir l'assassin qui prit la fuite. L'imagination po- 
pulaire se mit alors à travailler sur ce fait. Le mort 
passa bientôt pour un martyr de la haine des Juifs*, 
et son tombeau devint un lieu de pèlerinage, fré- 
quenté par beaucoup de dupes. On racontait de faux 
prodiges, et les présents affluaient sur le sépulcre 
de celui qui n'était rien autre qu'un mauvais larron, 
châtié par un de ses complices. Les habitants de la 
cité pouvaient trouver leur bénéfice à ce culte nou- 
veau : ils ne prêtaient guère l'oreille aux objections 
et aux satires de quelques censeurs bien avisés. Mais 
l'affaire fut enfin portée au tribunal de Tévêque de 
Lincoln. Sa décision ne se fit pas attendre, et il se 
rendit lui-même à Northampton pour mettre un ter- 
me au scandale. Là il rencontra la plus vive résis- 
tance de la part des bourgeois irrités. Ce fut une 
occasion nouvelle de montrer son intrépide courage. 
Il alla droit au tombeau du faux martyr, profana pu- 
bliquement les nombreux témoignages de vénération 
qui le décoraient, et défendit sous peine d'excom- 
munication de continuer à rendre un culte à un hom- 
me qui en était entièrement indigne. Sa parole fut 

* Martyris illi meritum et gloriam simplices tribuenint. — 
Newbrig, 1. IV, c. viii. — On ne dit pas expressément que le 
peuple ait attribué ce crime aux Juifs, mais il est facile de 
s*en convaincre en parcourant Tensemble du récit. L'erreur 
commise en cette circonstance avait pour point de départ 
d'autres faits mieux prouvés. Parmi les martyrs des Juifs, 
le XII* siècle en compta plusieurs dont les historiens con- 
temporains ont raconté les supplices et les miracles. Conten- 
tons-nous de nommer ici deux illustres victimes âgées de 
douze ans : saint Guillaume de Norwick, en Angleterre, 
sous le règne du roi Etienne, et saint Richard de Pontoise, 
en France, enterré à Paris. 



— 281 — 

écoutée ; la superstition disparut au grand soulage- 
ment des cœurs honnêtes et aussi à la grande satis- 
faction des Juifs qui n'auraient peut-être pas tardé 
à porter la peine du crime qu'on leur imputa.it*. Ce 
fui, sans doute, au souvenir de cet acte et des pré- 
cédents, que les enfants d'Israël, comme nous le 
verrons plus tard, manifestèrent une profonde dou- 
leur aux funérailles de notre Saint. Le désir de leur 
plaire ou d'excuser leurs vrais méfaits n'était assu- 
rément pour rien dans la conduite si noble de l'évê- 
que de Lincoln, qui obéit seulement à la voix de sa 
conscience en réprimant les excès populaires et en 
suivant la tradition de l'Église, toujours empressée 
à protéger la vie des Juifs non moins qu'à prévenir 
leurs diverses agressions. 

Des troubles d'un autre genre le mirent moins en 
péril, mais lui causèrent de plus grandes anxiétés. 
Au lieu de voir sa route nettement tracée, il eut à 



* Newbrig. loco cit. — L'auteur de la Magna Vita dit aus- 
si quelques mots du faux martyr [I. V, c. xvii), et comme il 
relie cet épisode aux événements de Lincoln et du Holland, 
(1. IV, c. iv) on est amené àpenser qu'il a voulu parler de trois 
scènes de la proscription des Juifs. La comparaison de son 
récit avec celui de Guillaume de Newburg confirme cette 
opinion. Pourquoi le biographe de saint Hugues garde-t-il 
le silence sur les origines des émeutes qu'il rapporte? Il dit 
que c'est pour éviter des longueurs; c'est peut-être aussi pour 
ne pas aborder la question brûlante des Juifs, et pour n'être 
tenté ni de pdlier le crime des meurtriers, ni de faire Ta- 
pologie des victimes. Nous croyons qu*il est possible, en sui- 
vant l'exemple des principaux historiens du temps qui ont 
traité la question, de ne tomber ni dans l'un ni dans l'autre 
de ces excès. L'auteur de la Magna Viia ne craint pas d'ail- 
leurs de rappeler les hommages rendus par les Juifs à son 
héros défunt, hommages qui supposent une reconnaissance 
solidement fondée (M. V. 1. V, 20j. 



— 282 — 

se frayer une issue à travers les intrigues de la po- 
litique et il traversa ces heures si pénibles où il est 
bien plus difficile de connaître que d accomplir son 
devoir. 

Peu de temps après avoir servi de refuge aux Juifs, 
le château-fort de Lincoln fut assiégé par les troupes 
de Guillaume de Longchamp, évêque d'Ély, chance- 
lier du royaume^ que Richard avait investi des plus 
amples pouvoirs pour administrer l'Angleterre pen- 
dant la croisade. Le gouverneur de la forteresse, 
Gérard de Cauville avait refusé d'en rendre les clefs 
au chancelier et s'était mis sous la protection de Jean 
sans Terre, frère du roi. Cefutle signal d'une ruptu- 
re définitive entre les deux personnages qui se trou- 
vaient alors au faite des honneurs. Rien de plus obs- 
cur que leurs démêlés. De la lecture des divers his- 
toriens qui en ont parlé, il est impossible de tirer 
un jugement certain sur la conduite du chancelier. 
S'il eut pour adversaires des évoques et des barons 
d'Angleterre, il ne manqua pas d'illustre^ défenseurs. 
Pierre de Blois prit chaudement son parti, et lors- 
que sa cause fut portée à Rome, elle trouva le plus 
favorable accueil auprès du Pape Célestin III, qui 
avait revêtu Guillaume de Longchamp de la dignité 
de légat du Saint-Siège. Malgré tous ses titres, le 
chancelier fut forcé de s'exiler, à la suite d'une as- 
semblée où Jean sans Terre avait réuni les grands 
du royaume. L'évêque de Lincoln se trouva dans 
cette assemblée, mais il y joua un rôle si digne, il 
y montra tant d'impartialité que le chancelier ne 
cessa pas de lui témoigner une grande confiance. 
On en eut la preuve lorsque le Pape Célestin 111 (2 
décembre H 91) écrivit une Lettre aux évoques 



— 283 — 

d'Angleterre pour leur ordonner de prononcer Tex- 
communication contre les persécuteurs de son légat. 
Celui-ci s'adressa à notre saint évêque pour assurer 
l'exécution prudente des intentions du Souverain 
Pontife. 

Dans sa lettre Guillaume de Longchamp loue hau- 
tenient la constance de l'évêque de Lincoln, et il re- 
commande avec une pleine confiance à sa sagesse 
« le soin des intérêts de l'Église de Dieu, et du sei- 
gneur Roi. » 11 ne doute pas que <( Sa Charité ne se 
dévoue avec un courage épiscopal à l'accomplisse- 
ment des préceptes du Saint-Siège et de son repré- 
sentant*. » 

Le chancelier écrivit aussi à d'autres évoques pour 
atteindre le même résultat, mais les circonstances 
ne permirent pas de suivre ses instructions. La con- 
duite pleine de modération et de discrétion que sut 
tenir Hugues pendant cette crise, fut loin de lui at- 
tirer la disgrâce de Rome qui ne tarda pas, au con- 
traire, à lui manifester une nouvelle confiance, com- 
me nous le dirons plus loin. 

Le Souverain Pontife avait un dessein que notre 
saint évêque était digne de comprendre : il voulait 
raffermir la paix au sein des nations chrétiennes 
pour tourner tous leurs efforts contre l'islamisme. 
Lorsqu'il eut appris que le roi Richard était parti de 



• u Quanto de dilectione vestra pleniorem fiduciam tene- 
mus majoremque constantiam in vobisinvenimus, taniocon- 
fidentius discretioni vestrœ Ecclesiee Dei negotia et domini 
Régis et nostra committimus exequenda, confidentes in Do- 
mino de vobis quod prœceptis Apostolicis et nostris vestra 
Charitas pontificaliter respondebit. » —Annales Ord. Cartus. 
t. III, p. 101. 



— 284 — 

la Terre-Sainte, il écrivit aux évèques d'Angleterre 
une lettre pressante pour leur recommander de prê- 
cher la concorde et de diriger vers TOrient cette 
ardeur belliqueuse si funeste à la tranquillité de l'É- 
glise et de rÉtat, ou si mal à propos gaspillée dans 
les tournois*. 11 était beau d arracher ainsi les es- 
prits aux mesquines préoccupations des partis pour 
les élever vers le but le plus noble et le plus propre 
à unir tous les chrétiens. 

Une autre diversion se produisit en Angleterre à 
la nouvelle de la captivité du roi. Pendant que Jean 
sans Terre levait le masque et n'avait pas honte de 
solliciter l'appui de Philippe-Auguste pour usurper 
le trône de son frère, ceux qui s'étaient auparavant 
ralliés à sa cause comme à celle du bien public Ta- 
bandonnèrent et lui opposèrent une efficace résis- 
tance jusqu'au jour où Kichard enfin délivré mit un 
terme à ces divers troubles, mais non pas aux épreu- 
ves de notre saint évêque. 

* Baronius, Annales, ad an. 1192. — Célestin III écrivit 
encore plus tard sur le même sujet aux évèques d'Angleter- 
re. — Ibid., ad an. 1195. 



CHAPITRE 111. 

PREMIERS CONFLITS ENTRE l'ÉVÊQUE ET LE ROI. 



Le roi cherche de Targent. — AfTaire du manteau royal. — Hu- 
gues veut délivrer son Église de cette servitude. — Il obtient la 
charte désirée, moyennant une somme considérable. — Le cler- 
gé de Lincoln s'offre spontanément à contribuer au payement 
de cette somme. — AfTaire de l'abbaye d*Eynsham. — Hugues 
défend son droit de patronage. — Long procès. — Sentence 
favorable des juges royaux. — Élection et bénédiction du nou- 
vel abbé. 



Trouver deFargent pour achever de payer sa ran- 
çon et pour faire la guerre à Philippe-Auguste, tel 
fut le principal souci du roi Richard dès son retour 
en Angleterre. 11 n'ignorait pas que son royaume 
avait déjà beaucoup souffert des énormes contribu- 
tions levées soit avant la croisade soit pendant sa 
captivité. Mais il comptait sur la popularité que lui 
avaient acquise sa valeur et son infortune. De nou- 
velles mesures fiscales furent inventées pour battre 
monnaie, sans reculer même devant la crainte de 
compromettre Thonneur royal. Ainsi on annula sim- 
plement toutes les ventes de domaines ou de charges 
qui avaient précédé la croisade, sous prétexte que 
les acheteurs s'étaient indemnisés eux-mêmes en 
percevant les revenus de leurs acquisitions. 11 est 
vrai que le monarque ofTrait de rembourser plus com- 
plètement ceux qui auraient à se plaindre de cette 
expropriation. Mais personne n'eut l'audace de pré- 



— 286 — 

senter une requête à ce sujet. Autour du roi, des , 
courtisans s'ingéniaient non pas à Tarrêler dans cet- 
te voie funeste, mais à lui suggérer de nouveaux ex- 
pédients pour remplir ses coffres. Ils furent heureux 
de découvrir le moyen de dépouiller Févêque de 
Lincoln qu'ils savaient inaccessible à toute conces- 
sion contraire à la conscience. 

On se souvint donc tout à coup d'un usage depuis 
longtemps oublié, mais pratiqué pendant un certain 
temps par trois des prédécesseurs de notre saint évo- 
que*. Ces prélats peu prévoyants offrirent plus ou 
moins souvent à leur souverain un présent qui finit 
par être regardé comme un tribut annuel. C'était 
un magnifique manteau du prix de cent marcs d'ar- 
gent 2, fourré de marte zibeline et moucheté de blanc. 

Hugues fut accusé de n'avoir pas payé ce tribut, 
et regardé non seulement comme débiteur de la 
somme ainsi retenue, mais encore comme respon- 
sable de tous les arrérages, c'est-à-dire de toutes 
les redevances omises au moins depuis l'intronisa- 
tion de son prédécesseur immédiat, Gauthier de 
Coutances^. On affirmait de plus qu'il devait donner 
satisfaction pour l'injure commise envers le roi. Il 
s'agissait donc d'une somme très Considérable à exi- 
ger de l'évêquedc Lincoln, qui fut mandé à la cour 
où Richard le pressa de se soumettre au tribut du 
manteau. Il dit même à cette occasion : « Il y gagne- 
ra plus que moi. » 11 entendait par là que l'évêque 

* Robert Bloët, Alexandre, Robert de Chesnaye. Magna 
Vita, éd. Dimock, p. 184, note de Téditeur. — Voir aussi le 
récit de Girald de Cambrie, Vita S. Hugonis^ I, c. ix. 

^ D'autres auteurs disent seulement 100 livres. Ibid, 

^ Arrivé à Lincoln en 1183. 



— 287 — 

pouvait faire dans son diocèse une abondante collec- 
te, dont l'excédant, après qu'on aurait prélevé le 
prix du manteau, enrichirait encore le prélat. 

Un mercenaire serait facilement entré dans ces 
vues, mais Hugues était un vrai pasteur, résolu de 
tout donner, même sa vie, pour le bien de son trou- 
peau, et à plus forte raison de ne jamais le pressurer 
ni le dépouiller sous aucun prétexte. Il chercha alors 
comme toujours non pas quel était son intérêt, mais 
quel était son devoir. La question était plus complexe 
qu'il ne parait à ceux qui oublient la situation parti- 
culière créée par le droit du moyen âge aux évêques 
possesseurs de quelques fiefs du roi. S'il? étaient obli- 
gés de se refuser à tout service incompatible avec 
les prescriptions de l'Église, ils avaient cependant, 
envers la couronne, plusieurs charges semblables à 
celles des seigneurs laïques. Hugues avait étudié 
attentivement ces charges : il ne voulait pas plus s'y 
dérober que ses prédécesseurs en tout ce qu'elles 
avaient de certain et de juste, mais aussi il s'oppo- 
sait h leur extension et entendait maintenir intacts 
tous les privilèges et les droits de son diocèse ^ 

Le tribut du manteau royal était à ses yeux une 
servitude exorbitante, contraire à la dignité, à la li- 
berté de son Église et de l'auguste Vierge qui en était 
la patronne et la reine, fl aurait préféré la mort à 
cette honte, et il cherchait à tout prix le moyen de 
s'en délivrer et d'en délivrer ses successeurs. Devait- 



* On verra plus loin que notre saint évèque reconnaissait 
par exemple, Tobligation où il était d'envoyer un certain 
contingent d*honnmes armés dans le cas d'une guerre qui 
se ferait en Angleterre, mais non pas dans une guerre en 
dehors du royaume. — M. V. 1. V, c. v. 



— 288 — 

il néanmoins résister à outrance et se garder de tou- 
te transaction, comme il le fera plus tard dans une 
autre affaire ? 11 ne le crut pas. Soit pour ménager 
la réputation de ses prédécesseurs, soit pour tenir 
compte des opinions diverses que les mœurs féoda- 
les pouvaient susciter en faveur d'une coutume de 
ce genre, soit surtout pour éteindre à l'avenir tout 
germe de conflit et de procès, il consentit à négo- 
cier un arrangement qui Taffranchirait à jamais, lui 
et ses successeurs, du tribut exigé. Le roi, moyen- 
nant la promesse d'une somme de trois mille marcs 
d'argent \ remit à Tévêque une charte de libération, 
telle qu'il la souhaitait. L'acte fut signé au Mans, 
le 23 juin H94. 

Pendant que Richard s'applaudissait de ce résul- 
tat fort peu honorable pour lui et pour ses conseil- 
lers, notre Saint se demandait où il trouverait la 
somme considérable qu'on lui réclamait. Ce n'était 
pais assurément dans ses épargnes. Il avait pour ha- 
bitude de dépenser chaque année tous ses revenus. 
Ce qui n'était pas nécessaire à son entretien deve- 
nait le patrimoine des bonnes œuvres, et au lieu de 
garder de l'argent, il était fréquemment obligé d'en 
emprunter. Les seules économies qu'il se permettait 
avaient pour but d'augmenter la mense de son évè- 
ché, et de recouvrer les terres que son diocèse avait 
perdues, ce qui lui fournit les ressources suffisantes 
pour l'établissement de deux nouveaux canonicats. 



* Roger de Hoveden parle seulement d*une somme de 
mille marcs. Peut-être ne fait-il mention que de ce qui fut 
donné pour Textinction du tribut, sans s*occuper des arré- 
rages. 



— 289 — 

A défaut de ses épargnes, fera-t-îl appel à la gé- 
nérosité de son clergé, intéressé non moins que lui 
à la suppression de l'odieux tribut? Il le pourrait 
sans encourir le reproche d'opprimer son troupeau. 
On ne saurait confondre, en effet, un semblable ap- 
pel, qui laisserait pleine liberté à chacun, avec une 
contribution imposée de force à tous les bénéficiers. 
Mais notre saint évêque ne voulait pas même provo- 
quer de cette manière les dons de ses prêtres : il au- 
rait craint encore de leur être à charge et de paraî- 
tre peser en quelque sorte sur leur décision. Il s'ar- 
rêta à un autre parti qui lui souriait beaucoup. 11 prit 
la résolution de quitter pendant quelque temps son 
diocèse pour se retirer en sa chère Chartreuse de 
Witham. Les économies réalisées par le fait de son 
absence devaient être consacrées au payement des 
trois mille marcs. Hugues se félicitait de ce projet 
qui lui vaudrait une solitude prolongée, mais dès 
qu'il l'eut fait connaître , il rencontra une résistance 
unanime. Tout le clergé protesta contre cetéloigne- 
ment inusité et les personnes les plus vénérables dis- 
suadèrent fortement l'évêque de ce départ. On fît 
mieux. Les ecclésiastiques s'entendirent spontané- 
ment pour offrir de contribuer, chacun selon ses 
ressources, à la délivrance du diocèse. Ils suppliè- 
rent celui qu'ils saluaient comme leur père et leur 
défenseur, d'accepter cette proposition, et de renon- 
cer à les priver de sa présence. Hugues ne céda que 
difficilement aux prières de ses fils et aux conseils 
de ses amis. Ne pouvant méconnaître le vœu géné- 
ral, il prit des précautions pour conserver à la col- 
lecte son caractère tout à fait libre. Il ordonna très 
expressément de ne rien exiger de personne, et de 

i9 



— 290 — 

se contenter des oiïrandes spontanées. 11 prit lui- 
même, sur les revenus dont il avait la disposition, 
autant qu'il put, afin de terminer plus promptement 
cette œuvre de réparation, à laquelle il eut le bon- 
heur de voir s'associer tout son clergé, vraiment di- 
gne, en cette occasion, d'un évêque si désintéressé 
et si jaloux de la liberté de l'Église. 

Quelques mois après l'issue de cette affaire, un 
autre conflit s'éleva entre notre Saint et le monar- 
que anglais, à l'occasion de la mort de Godefroy, 
abbé d'Ëynsham, depuis quarante-quatre ans, c'est- 
à-dire depuis le règne d'Etienne, prédécesseur de 
Henri II. A la nouvelle de ce décès, en 1 195, Hugues 
envoya l'un de ses clercs pour recevoir la garde de 
l'abbaye et en administrer les biens, de concert avec 
la communauté, jusqu'à l'élection canonique du fu- 
tur abbé. Il exerçait ainsi un droit de patronage 
qu'il savait appartenir certainement à son Église. 
Ce droit avait été solennellement reconnu, un siècle 
auparavant, par Guillaume le Conquérant, lorsque 
Rémi, le premier évêque de Lincoln^ eut restauré 
et peuplé l'abbaye d'Ëynsham qui avait été aban- 
donnée pendant la guerre précédente. Un acte royal 
avait déclaré que ce bénéfice relèverait uniquement 
du vénérable prélat et de ses successeurs. 

Malgré cette autorité, les adversaires de notre 
Saint profitèrent de la longue interruption acciden- 
telle de l'exercice de ce droit. Ils s'efforcèrent de le 
revendiquer pour la couronne. Richard était alors 
en France occupé à faire la guerre à Philippe-Augus- 
te, mais les représentants de son autorité en Angle- 
terre soutenaient fortement une cause si mal fondée 
en justice. Hugues se disposa à leur résister. 



— 291 — 

il eut alors à se défendre contre les conseils de 
quelques-uns de ses amis, hommes trop prudents, 
qui auraient voulu le voir céder à la nécessité et ne 
pas irriter davantage des adversaires si puissants. 
Les raisons spécieuses ne leur manquaient pas pour 
élayer leur avis. « Henri II, disaient-ils, le père de 
notre souverain actuel, a porté une loi en vertu de 
laquelle toutes les abbayes de son royaume ont été 
soumises à son patronage. Il est peu probable que 
son fils, plus intraitable que lui, renonce en votre fa- 
veur à l'exécution de ce décret. Si vous tentez de 
fléchir sa volonté, vous vous exposez à mille peines 
et à mille dangers, vous entreprenez un labeur qui 
est tout à fait hors de proportion avec le mince pri- 
vilège dont il s'agit. » 

Hugues ne se laissa pas toucher par ces consi- 
dérations. <( A Dieu ne plaise, dit-il, qu'un décret 
rendu par un homme puisse prévaloir contre les droits 
de Dieu et de la Reine du ciel ! A supposer d'ailleurs 
que la loi dont vous parlez soit juste, elle n'a aucune 
force rétroactive, et n'abroge pas les édits anté- 
rieurs. Nul de mes prédécesseurs n'a consenti à une 
mesure pareille, et ce n'est pas aux laïques qu'il ap- 
partient de détruire un privilège ecclésiastique. Au- 
cune crainte ne m'empêchera de défendre la liberté 
de l'Église et le droit de mon évêché. S'il est déjà 
peu glorieux de ne pas étendre les franchises et les 
prérogatives acquises et soutenues par nos devan- 
ciers, quelle honte ne serait-ce pas de les laisser 
amoindrir ou anéantir par lâcheté et négligence? » 

L'évêque de Lincoln entra donc de nouveau en lice 
pour l'honneur de son siège et pour le bien de l'ab- 
baye d'Eynsham qui aurait pu étrangement souffrir 



— 292 — 

en passant sous le patronage de la couronne. Le pro- 
cès dura deux ans et demi. Hugues n épargna rien 
pour le gagner ; il plaida sa cause avec énergie de- 
vant le roi lui-même, et devant les grands de la cour, 
soit en Angleterre soit sur le continent. Ses voyages 
et ses eiïorts multipliés aboutirent à une victoire 
complète. Vingt-quatre témoins dignes de foi, clercs 
et laïques, affirmèrent avec serment Texistence du 
droit légué à notre Saint par ses prédécesseurs, et le 
tribunal du roi en prononça la confirmation. 

L'évêque se rendit à l'abbaye située près d'Oxford 
et qui avait été le théâtre de son élection au siège de 
Lincoln. 11 y resta huit jours, vivant au milieu des re- 
ligieux comme un bon père au milieu de ses enfants, 
suivant leurs exercices, partageant leurs repas au Ré- 
fectoire. Pendant ce temps, la communauté s'occu- 
pait par son ordre de l'élection du nouvel abbé. Le 
résultat du vote fut présenté à l'évêque de Lincoln qui 
le ratifia dans une séance solennelle à laquelle assis- 
tèrent les abbés des monastères voisins. 

Hugues se rendit ensuite à Lincoln où il procéda 
en grande pompe, dans sa cathédrale, à la bénédic- 
tion de l'élu. Après la cérémonie, un repas de fête 
réunit à sa table l'abbé et les moines d'Ëynsham 
avec le clergé du diocèse. Le saint évêque y mani- 
festa sa joie bien légitime d'avoir pu ramener au 
bercail les brebis qu'on avait voulu lui arracher. H 
donna à l'abbé une crosse magnifique, couverte d'or- 
nements d'argent et d'ivoire, ainsi qu'une grande et 
belle coupe. Il combla de ses bienfaits la communau- 
té confiée à son patronage, et lui témoigna toujours 
une tendresse particulière, cemme à une famille ra- 
chetée par ses soins et par ses fatigues. 



CHAPITRE IV. 

JUSTICE ËPISCOPALE ET JUSTICE DE DIEU. 



Le tribunal de l'évêque. — Hugues sait aimer et découvrir la vé- 
rité. — 11 interdit les amendes substituées aux peines canoni- 
ques. — La justice de Dieu sanctionne ses sentences d*excommu- 
nication. — Affaire de Thérilière supposée. — Mort subite de 
deux coupables. — Affaire du diacre Richard de Waure. — Le 
primat Hubert absout le clerc excommunié par saint Hugues. 
— Celui-ci renouvelle sa censure. — Le diacre est tué par un 
serviteur révolté. — La femme adultère d'Oxford. — Sa résis- 
tance au saint évéque et son châtiment. 



Si Tévêque de Lincoln savait se faire rendre jus- 
lice, il s'appliquait avec un zèle non moins remar- 
quable à bien juger les causes portées à son propre 
tribunal. D'après Tantique discipline de TÉglise, re- 
connue expressément par les lois de Guillaume le 
Conquérant, chaque diocèse d'Angleterre, avait sa 
« cour chrétienne » qui examinait les cas prévus par 
le droit canon, et à laquelle devaient s'adresser non 
seulement les ecclésiastiques, mais aussi très souvent 
les laïques eux-mêmes. C'était une lourde charge 
pour l'évêque, surtout quand il avait un nombreux 
troupeau, et quand la confiance publique lui attirait 
de tous les côtés de nouveaux procès à terminer. 

Hugues s'en plaignait parfois à ses amis, et il au- 
rait voulu déposer ce fardeau si accablant en même 
temps que les fonctions pastorales. « Voici, disait-il, 
à peu près la seule difTérence qui existe maintenant 



— 294 — 

entre les magistrats séculiers et les évêques : c'est 
que ceux-ci siègent continuellement à leur tribunal, 
tandis que ceux-là ont des audiences seulement à 
certains jours. Les juges civils ont du temps pour 
vaquer à leurs affaires domestiques; les juges ecclé- 
siastiques trouvent fort peu de moments, même pour 
s'occuper de leurs intérêts éternels *. » 

Malgré la répugnance, facile à comprendre, que 
notre Saint ressentait au sujet de ces trop bruyantes 
et trop absorbantes séances du tribunal dont il était 
le président, il ne négligeait rien pour en soutenir 
l'honneur. On était sûr de trouver en lui au plus haut 
^ degré cet amour de la vérité qui est la principale 
qualité du juge, et qui a pour compagnes la pruden- 
ce et l'impartialité. 

Il avait un soin extrême de ne rien dire ni écrire 
qui ne fût entièrement exact. Ainsi il ne voulait pas 
laisser mettre dans les lettres de citation, munies 
de son sceau, cette formule tout à fait usitée : ISous 
nous souvenons de vous avoir cité une autre fois. » 
Il craignait que, la mémoire lui faisant défaut, cette 
affirmation ne se trouvât pas en conformité avec 
l'entière vérité. Celte circonspection se retrouvait 
dans ses entretiens même les plus familiers. Quand 
il racontait ce qu'il avait fait ou ce qu'il avait enten- 
du, il se servait habituellement de quelque restriction 
de nature à écarter de ses paroles toute apparence 
d'exagération ou de duplicité. Il disait par exemple : 
a C'est ce que notre mémoire nous rappelle en ce 
moment*. » On peut comprendre par là quelle at- 



« M. V. 1. V, c. xni. 
^ M. V. I. IV, c. IX. 



— 295 — 

tention il apportait à découvrir et à exprimer la vé- 
rité dans ses fonctions de juge. Il savait déjouer 
habilement toutes les ruses de la chicane, et sa pé- 
nétration faisait l'admiration des magistrats et des 
légistes les plus expérimentés. On regardait comme 
miraculeux le don qu'il avait de résoudre heureuse- 
ment des difficultés en apparence inextricables, et 
de voir plus clair que les meilleurs praticiens, sans 
posséder comme eux les secrets d'une législation 
fort compliquée. 

Les plaideurs de tout rang et de toute condition 
eurent vite discerné ce don extraordinaire. Dès qu'ils 
avaient confiance en la justice de leur cause, ils ac- 
couraient vers l'évêque de Lincoln, sûrs de sa pers- 
picacité qui réduirait à néant les trames ourdies par 
leurs adversaires, et de sa fermeté inébranlable qui 
maintiendrait victorieusement leurs droits. 

L'homme de Dieu partageait ce labeur avec ses 
archidiacres et ses autres dignitaires, qu'il choisis- 
sait parmi les ecclésiastiques les plus capables de 
l'assister dans son généreux dessein de faire prompte 
et complète justice à tous. 11 ne les laissait pas à 
eux-mêmes, mais il les dirigeait et les formait à son 
image. Il exigea d'eux en particulier l'abandon d'une 
coutume qui lui paraissait pleine de graves incon- 
vénients : c'était celle d'infliger des amendes en 
punition de certains délits, au lieu de se servir des 
peines canoniques. Hugues était persuadé de la vé- 
rité de cette parole sacrée : « Les présents aveuglent 
les yeux des sages, et pervertissent le langage des 
justes (Ex. xxm, 8) ». 11 craignait que la cupidité ne 
vînt à corrompre ses délégués au point d'en faire les 
oppresseurs des innocents et les protecteurs des cou- 



— 296 — 

pables. Il leur répétait souvent cette autre maxime 
des saints Livres : « Le feu dévorera les tentes de 
ceux qui reçoivent volontiers des présents (Job., xx, 
34). » 

On lui objectait que les délinquants étaient plus 
sensibles à ce genre de peine, et se souciaient 
moins d'une excommunication à encourir ou de pei- 
nes corporelles à subir. L'évêque répondait alors 
que cela venait de la négligence des juges, trop fai- 
bles dans leurs sentences et trop peu soucieux d'en 
procurer la tîdèle exécution, dès qu'il ne s'agissait 
pas d'une amende à percevoir. On insistait encore 
en alléguant l'exemple de saint Thomas de Cantor- 
béry, qui avait suivi cette coutume. Hugues ne nia 
pas le fait, mais il crut pouvoir en cela suivre une 
autre voie que le saint archevêque, et il le déclara 
nettement par ces paroles: « Crôyez-moi, ce n'est 
pas pour cela qu'il a été saint : ce sont d'autres titres 
et d'autres vertus qui lui ont valu la glorieuse cou- 
ronne de la sainteté et du martyre^ » Par cette ré- 
plique un peu vive, Hugues fermait la bouche à ses 
contradicteurs sans manquer au respect dû à la mé- 
moire de saint Thomas Becket. La vénération que 
nous devons aux serviteurs de Dieu n'a pas pour 
conséquence nécessaire l'approbation de tous leurs 
actes et de toutes leurs opinions : elle n'exige nulle- 
ment que nous abdiquions les lumières de notre pro- 
pre conscience. 

Le saint martyr de Cantorbéry avait particulière- 
ment une vertu que Tévêque de Lincoln admirait 
sans réserve et imitait fidèlement: c'était son in- 

* M. V. 1. VIII, c. VII. 



1 



— 297 — 

domptable fermeté en face des contempteurs de 
l'autorité ecclésiastique. Comme saint Thomas Bec- 
ket, saint Hugues se rendait redoutable aux rebelles 
par la manière dont il savait se servir de Tarme 
terrible de l'excommunication. La justice de Dieu 
donna même souvent une sanction foudroyante à ses 
censures qui devinrent des arrêts de mort. Quelques- 
unes de ces leçons vengeresses demandent une men- 
tion spéciale. 

Près de la ville de Lincoln, habitait Thomas de 
Saleby*, chevalier en possession d une grande for- 
tune, et arrivé à un âge déjà avancé, sans avoir d'en- 
fant. Son héritier légal devait être son frère, Guil- 
laume de Hardredeshill, chevalier comme lui, hom- 
me habile et prudent, mais détesté malheureusement 
par sa belle-sœur, qui voyait avec effroi approcher 
le moment où elle serait sous sa dépendance. Pour 
prévenir ce danger, elle ne craignit pas de commettre 
une insigne perfidie. Elle se fit passer pour la mère 
d'une pauvre petite fille, recueillie dans la campagne. 
Son mari, habitué à se laisser dominer par elle, fut 
le complice passif de cette infamie, que le chevalier 
Guillaume dénonça à l'évoque de Lincoln, vers la 
fêle de Pâques (1195). Hugues, plein d'indignation, 
fait venir Thomas de Salèby, le Samedi-Saint et s'ef- 
force d'obtenir de lui les éclaircissements désirables. 
Celui-ci ne donne qu'une réponse évasive, mais pro- 
met de tout révéler le lendemain matin après avoir 
consulté son épouse. « Si vous ne tenez pas votre 
promesse, lui dit l'homme de Dieu, sachez que nous 



* Voir les notes de la Magna Vita, éd. Dimock, p. 170, 
176, 177. 



— 298 — 

prononcerons demain une excommunication solen- 
nelle contre tous les auteurs ou les fauteurs de ce 
crime. » 

La fausse mère défend à son mari de tenir sa pa- 
role, mais Tévêque ne manquera pas à la sienne. Au 
milieu des cérémonies de la fête de Pâques, il ra- 
conte à la foule assemblée tout ce qu'il a appris : il 
fait ressortir l'énormité de cette fraude si préjudi- 
ciable pour celui qui en est la victime et pour sa pos- 
térité ; il ajoute que la mort frappe souvent à Tim- 
proviste les criminels de ce genre ; enfin il lance 
publiquement Tanathème annoncé. 

La nuit suivante on trouva mort dans son lit le che- 
valier qui avait assumé sur sa tête la responsabilité 
du forfait de son épouse. 

Celle-ci n'en continua pas moins à vouloir déshérî ter 
son beau-frère, et elle y réussit. Par décision royale, 
sa fille supposée fut destinée à devenir Tépouse du 
jeune frère du grand-forestier, qui était alors Hugues 
de Neuville. Impatient de jouir sans contestation 
du riche patrimoine adjugé à Tenfant, ce seigneur, 
nommé Adam, attendit à peine, pour procéder au 
mariage, que cette petite fille eût atteint sa quatriè- 
me année. En vain, l'évêque, averti de ce projet, dé- 
fendit sévèrement aux prêtres de bénir et aux fidèles 
d'approuver par leur présence une union aussi con- 
traire au droit et aussi dérisoire. En son absence, il 
se trouva dans quelque village éloigné un ecclésias- 
tique assez simple ou assez pervers pour célébrer un 
tel mariage qui eut comme témoins les amis ou les 
parents d'Adam de Neuville. Dès que la nouvelle de 
ce scandale arriva aux oreilles du saint évêque, il 
déclara le célébrant suspens de ses fonctions et cita 



— 299 — 

les autres coupables à son tribunal. Ceux-ci, ayant 
refusé de comparaître devant lui, furent bientôt ex- 
communiés. Hugues ordonna ensuite de publier cette 
sentence chaque dimanche dans toutes les églises du 
diocèse. 

La terreur saisit enfin la veuve de Thomas de Sa- 
leby et la poussa à faire en pleurant des aveux com- 
plets devant Tévêque et devant un certain nombre 
de ses assistants. Elle fut accompagnée par la servante 
qui avait été le principal instrument de sa fraude. 
Cette pénitence assez tardive ne Tempêcha pas de 
terminer ses jours dans une profonde tristesse, après 
avoir vu se prolonger les funestes conséquences de 
son crime. 

Malgré la publicité donnée à ses aveux par notre 
Saint qui se hâta d*en informer les juges royaux et les 
intéressés, TafTaire ne fut pas terminée. Adam de 
Neuville continua à revendiquer l'héritage du cheva- 
lier Thomas, et usa de toute son influence auprès 
des membres du tribunal pour obtenir une sentence 
conforme à ses vœux. On profita d'une absence de 
Tévêque de Lincoln pour fixer le jour du jugement . 
définitif. Mais la veille de ce jour, Adam de Neu- 
ville, qui s'était arrêté dans une hôtellerie près de 
Londres, s'endormit pour ne plus se réveiller. Au 
lieu de paraître devant le tribunal gagné à sa cause, 
il se vit traduit subitement devant le tribunal de 
Dieu. 

L'héritière . supposée fut néanmoins encore li- 
vrée avec ses biens à un chambellan du roi, qui 
mourut au bout de peu de temps, puis à un troisième 
seigneur qui s'attira par ses violences les censures 
ecclésiastiques, et qui paraissait marcher vers une 



— 300 — 

fin non moins malheureuse au moment où écrivait lé 
biographe de saint Hugues K 

D'autres faits semblables racontés par ce biogra- 
phe ne sont pas moins frappante* Nous ne nous arrê- 
terons pas à décrire Thorriblc trépas d'un forestier, 
excommunié par l'évêque de Lincoln, et massacré 
peu de jours après par quelques maraudeurs contre 
lesquels il s apprêtait à sévir avec sa fureur habituel- 
le. Mais nous devons insister sur un autre exemple 
de la justice divine, précédé par un conflit entre le 
nouvel archevêque de Canlorbéry et notre saint évo- 
que. 

Hubert, qui avait succédé à Baudoin sur le siège 
primatial d'Angleterre, était aussi investi de la di- 
gnité de grand justicier du royaume et de celle de 
légat du Saint-Siège. Doué d'une grande habileté 
daps les afTaires et orné de qualités qui lui avaient 
iraiu l'amitié de son. vénérable prédécesseur, ce pré- 
lat soutint honorablement dans plus d*une occasion 
les intérêts de TÉglise, mais il leur préféra trop sou- 
vent les intérêts de l'État ou du monarque dont l'in- 
satiable cupidité nous est connue. II s'occupa plutôt 
d'être le pourvoyeur du trésor royal que de bien ad- 
ministrer son diocèse et de mettre un frein aux pré- 
tentions du pouvoir civil. Peut-être voulut-il d'abord 
s'assurer, non pas la connivence mais au moins le 
silence complaisant de l'évêque de Lincoln, en ga- 
gnant ses bonnes grâces. L'enfant qu'il lui amena de 
France, comme nous Tàvons vu^, pourrait avoir été 
un gage de semblables dispositions. Mais l'arche- 



* Voir plus haut, I. II, c. viii. 

* M. V. 1. IV, c. v. 



— 301 — 

vêque ne tarda pas à prendre une autre attitude dès 
que rinflexible droiture de notre Saint eut Toccasion 
de se révéler. 

Celte occasion se présenta particulièrement dans 
la triste affaire de Richard de Waure, diacre du dio- 
cèse de Lincoln. Cadet d'une grande famille, ce dia- 
cre avait eu le désir de se faire religieux. 11 s^était 
présenté dans un couvent, et y avait été admis. Mais 
il renonça à son pieux dessein, lorsqu'il apprit la 
mort de son frère atné qui ne laissait point d'enfant. 
Le riche héritage qu'il avait à recueillir lui fit oublier 
rappel de Dieu. Tel fut le principe de sa perte. Il 
parut cependant jouir quelque temps de sa fortune, 
et on le vit conquérir la faveur du roi Richard et de 
son grand justicier. Il voulut s'en servir au détriment 
de Renaud d'Argentan, chevalier qui appartenait 
comme lui au diocèse de Lincoln. Il accusa ce sei- 
gneur d'un crime de lèse-majesté. Comme beaucoup 
étaient convaincus de la fausseté de cette accusation, 
et comme il était question d'une sentence capitale, 
l'évêque de Lincoln défendit au diacre, sous peine 
d'excommunication, de continuer ses poursuites. 
Celui-ci eut l'audace de résister à cet ordre : il comp- 
tait sur l'intervention favorable du roi et du primat. 
Hugues n'hésita pas à le déclarer suspens, comme 
rebelle à la discipline ecclésiastique. 

Richard de Waure se rendit alors près de l'arche- 
vêque de Cantorbéry, qui le releva de la censure in- 
fligée. Il alla ensuite, d'un air triomphant, signifier 
celte absolution à son évèque, qu'il trouva au milieu 
d'une nombreuse assemblée de prélats et de grands 
du royaume. 11 lui dit avec insolence que, par cet 
acte du légat, il se voyait exempt de sa juri(^iclion, et 



— 302 — 

libre de témoigner sa fidélité au roi en faisant châ- 
tier les traîtres. Il se vantait de n'avoir plus à s'in- 
quiéter d'une censure qu'il regardait comme dépour- 
vue de justice. 

Plus on voulait intimider l'évêque de Lincoln, plus 
il devenait intrépide : « C'est bien en vain, dit-il au 
diacre, que vous vous vantez de votre absolution. Si 
vous refusez encore de m'obéir, je vous excommunie 
à l'heure même. » Le clerc révolté s'obstina et se 
mit à proférer de furieuses menaces comme s'il par- 
lait au nom du roi. Aussitôt l'évêque prononça l'ex- 
communication. 

Richard de Waure retourna près du légat et lui 
fit part de ce qui s'était passé. D après lui, c'était 
une insulte à l'archevêque et un tort considérable 
fait au roi. Il demanda donc et obtint une lettre dans 
laquelle le primat enjoignait à l'évêque de Lincoln 
de le regarder comme absous. Hugues ne pouvait 
récuser la valeur de l'absolution donnée par un légat, 
mais il ne se crut pas pour cela dépouillé de son au- 
torité sur un sujet en révolte. Après avoir lula lettre, 
il dit au diacre qui la lui apportait: « Lorsmêmeque 
le seigneur archevêque vous absoudrait cent fois, 
je vous excommunierais, derechef, cent fois et plus, 
tant que je vous verrai endurci dans votre rébellion 
insensée. A vous de savoir quelle estime vous devez 
faire de notre sentence. Sachez que nous la réitérons 
et la confirmons dans toute sa force. » L'évêque se 
proposait, sans doute, d'en appeler directement au 
Souverain Pontife dans le cas où le légat Hubert s'op- 
poserait plus formellement à l'exercice de son pou- 
voir canonique. Mais la justice de Dieu se chargea 
de lui donner raison. 



— 303 — 

Le diacre s'était relire plein de trouble à la suite 
de celte scène. Sous Tempire de la crainte il promit 
d'examiner s'il ne devait pas se soumettre aux ordres 
de son évêque. Il n'eut pas le temps de faire con- 
naître le résultat de ses réflexions. A quelques jours 
de là, un de ses serviteurs, pris d*un accès de colère, 
lui fendit la tête d'un coup de hache. Le révolté 
mourait sous les coups d'un autre révolté, sans avoir 
pu montrer aucun signe de pénitence. 

Notre saint évêque vit une autre fois son autorité 
bravée outrageusement par une femme qu'il rappe- 
lait à la fidélité conjugale. C'était à Oxford. La fille 
d'un bourgeois de cette ville avait contracté un légi- 
time mariage avec un jeune homme de la même cité, 
mais elle se sépara de lui pour se livrer à une union 
adultère. Le mari méprisé porte plainte devant Té- 
vêque et prouve l'infidélité de son épouse. Celle-ci, 
encouragée par son indigne mère, ne veut aucune- 
ment écouter l'homme de Dieu qui la presse de ren- 
trer dans le devoir. En pleine église, devant une 
foule nombreuse, près de l'autel devant lequel se te- 
nait Tévêque entouré du clergé, elle ose lui résister 
de la manière la plus scandaleuse. Elle proteste qu'el- 
le préfère la mort au retour qui lui est demandé. 
Hugues, après avoir fait tous ses efforts pour la con- 
vaincre, prend la main de l'époux et dit à la jeune 
femme : « Si vous voulez être ma fille, écoutez ce que 
je vous dis, donnez le baiser de paix à votre mari, 
et recevez-le avec la bénédiction de Dieu. Autrement 
je ne vous épargnerai plus ni vous ni vos conseil- 
lers. » Ce langage à la fois plein de tendresse et de 
force ne touche pas la malheureuse adultère. Lors- 
que son mari, sur Tinvitalion de l'homme de Dieu, 



— 304 — 

s'approche d'elle pour Tembrasser, elle lui crache 
au visage. Un frémissemeut d'indignation parcourt 
rassemblée. « Vous n'avez pas voulu la bénédiction, 
s'écrie alors l'évêque d'une voix terrible, vous avez 
aimé la malédiction; eh bien ! elle va vous frapper. » 
Et il prononce l'excommunication. L'indomptable 
femme se retire en persévérant dans sa révolte. Elle 
vit encore quelques jours pendant lesquels son cœur 
s'endurcit de plus en plus, mais une mort subite et 
terrible vient bientôt Tarracher à ses criminels plai- 
sirs. La sainteté du mariage est ainsi vengée en même 
temps que l'autorité de son illustre défenseur. 

Par ces exemples, qui eurent un grand retentisse- 
ment noB seulement dans le diocèse de Lincoln mais 
dans toute TAngleterre, on apprit à craindre les ex- 
communications de notre saint évêque et à les éviter 
soigneusement ou à s'en faire promptement absou- 
dre. Hugues, tout en gémissant de Timpénitence d'uo 
certain nombre de coupables, admirait la Providence 
qui tirait le bien du mal et qui mettait la justice au 
service de la miséricorde. Il accueillait avec bonté 
ceux qui revenaient à leur devoir, et continuait avec 
un infatigable courage à faire respecter les décisions 
de son tribunal, ainsi que les arrêts du Saint-Siège 
qu'il eut l'honneur de représenter plusieurs fois dans 
l'examen des causes les plus délicates et les plus 
compliquées. 



CHAPITRE V. 

DÉLÉGATIONS DU SAINT-SIÈGE. 

Autorité universelle du Saint-Siège. — Affaire de Tarchevéque 
d*York. — Le monument funèbre de Godstow. — Concile d'York. 
— Réserve de saint Hugues. — Affaire de Tévêque de Coventry. 
- Leçon de gravité ecclésiastique. — Mort édifiante. — Affaire 
du clerc Guillaume. — Affaire des deux orphelins spoliés par 
Jourdan de la Tour. 

En tête d'une des Lettres que le Pape Célestin III 
adressa à l'évêque de Lincoln, nous trouvons cette 
affirmation solennelle des prérogatives du Siège 
apostolique : « Le Médiateur de Dieu et des hommes^ 
Jésus-Christ Notre-Seigneur, dont la Providence ne 
se trompe jamais dans ses dispositions, a voulu ré- 
server à la sainte Église Romaine le pouvoir de disci- 
pliner et d'instruire toutes les autres Églises qu'il a 
placées sous son gouvernement et soumises à ses cor- 
rections. A elle appartient la pleine puissance de ré- 
primer tous les abus, et d'approuver en vertu de 
l'autorité apostolique, tout ce qui est digne de louan- 
ge*. » 

Les plus hauts personnages ecclésiastiques comme 
les plus humbles fidèles relèvent de cette juridiction 
suprême^ et doivent une entière obéissance au suc- 

* Migne, Patrol. lat. t. CCVI, col. 1037. — Cette lettre 
est datée du 8 juin 1194. 

^ Voici en quels termes le Concile du Vatican a défini 
cette juridiction : « Si quelqu'un dit que le Pontife romain 

20 



— 306 — 

cesseur de Pierre. Le Pape n'est pas, dans la société 
chrétienne, semblable à ces monarques qui régnent 
sans gouverner, il est un vrai Père de famille qui 
jouit à regard de tous ses enfants de l'autorité la 
plus complète et qui l'exerce, sans acception de per- 
sonnes, par une action réelle et constante, soit en 
examinant lui-même les causes portées à son tribu- 
nal, soit en déléguant des juges munis de ses pou- 
voirs. 

Dans la lettre que nous venons de citer, Célestin III 
confiait à l'évêque de Lincoln le soin de faire des 
informations juridiques sur les accusations portées 
contre l'archevêque d'York, Geoffroy, ancien évêque 
élu de Lincoln, et fils naturel du roi Henri II. Après 
avoir renoncé sur l'ordre du Saint-Siège à l'évêché 
de Lincoln, Geoffroy était devenu le chancelier de 
son père auquel il donna de nombreuses marques de 
dévouement. Sur le désir manifesté par celui-ci avant 
sa mort, il fut élu en H90 archevêque d'York et sa- 
cré à Tours. Nous n'avons pas à faire l'histoire de 
ses démêlés avec Guillaume de Longchamp, ni à re- 
lever toutes les accusations de ses adversaires. Il suf- 



n'a à remplir qu*un office d'inspection et de direction, et 
qu'il ne possède pas un pouvoir plénier et suprême de juri- 
diction sur rÉglise universelle, non seulement dans les cho- 
ses qui concernent la foi et les mœurs, mais aussi dans celles 
qui appartiennent à la discipline et au gouvernement de l'É- 
glise répandue dans tout Tunivers; si quelqu'un dit que le 
Pontife romain ne possède que la principale partie, et non 
toute la plénitude du pouvoir, ou que ce pouvoir n'est pas 
ordinaire et immédiat, soit sur toutes les Eglises et chacune 
d'elles, soit sur tous les pasteurs et sur tous les fidèles et sur 
chacun d'eux : qu'il soit anathème ». — Constitutio de Ec- 
clesia Christi, c. lu. 



— 307 — 

(ira de dire que ses chanoines trouvaient sa conduite 
plus digne d'un grand seigneur que d'un évêque, et 
lui reprochaient de négliger ses fonctions pastorales, 
de les exercer avec arbitraire et en recourant à 
la violence. Le Pape, ému de ces dénonciations, 
voulut en connaître la valeur, et, comme il avait be- 
soin d'un représentant plein de prudence et de fer- 
meté, il choisit notre saint évêque. 

Trois ans auparavant Hugues avait rencontré l'oc- 
casion de faire voir combien peu l'éblouissaitla nais- 
sance royale mais illégitime de Geoffroy. Rosamonde, 
la coupable mère de celui-ci, s'était retirée au cou- 
vent de Godstow, où elle fit pénitence de ses désor- 
dres. En sa considération, le roi Henri II combla de 
bienfaits cette communauté qui ne lui marchanda 
pas assez les témoignages de reconnaissance. A la 
mort de la pécheresse repentante, on l'enterra au 
milieu du chœur de l'église, et son tombeau, cou- 
vert de tapis de soie, fut entouré de cierges et de 
lampes toujours allumés, selon le désir du roi qui 
avait assigné de riches revenus pour l'entretien de 
ce luminaire. Un jour, l'évêque de Lincoln, faisant 
sa tournée pastorale, entra dans ce couvent situé sur 
son diocèse, entre Oxford et Modeslow. Tout en pro- 
longeant sa prière devant l'autel, il fut distrait par le 
curieux monument funèbre. Il demanda ce que signi- 
fiait tout cet appareil. Quand on lui eut nommé la 
personne ainsi enterrée, il dit aussitôt : « Otez-la 
d*ici : ses relations avec le Roi étaient contraires à la 
morale. Ensevelissez-la hors de l'église avec les au- 
tres morts, afin de ne pas déshonorer notre religion 
et d'apprendre par cet exemple aux autres femmes 
la fuite de l'adultère ». L'ordre de l'évêque reçut son 



— 308 — 

exécution^ et les religieuses réparèrent par leur 
obéissance la faute qu'elles avaient commise par un 
motif de gratitude aveugle et déplacée. 

L'archevêque d'York ne pouvait ignorer ce fait, et 
il savait aussi avec quelle fidélité Tévêque de Lincoln 
avait déjà rempli à son égard une commission pon- 
tificale qui annulait plusieurs de ses sentences d'ex- 
communication^. Pour échapper aux regards d'un 
juge si intègre et si clairvoyant, il en appela à Rome 
et quitta son diocèse avant l'arrivée de notre Saint. 
Ce cas avait été prévu dans la lettre du Pape qui in- 
diquait clairement la procédure à suivre. Le 8 jan- 
vier i 195, l'évêque de Lincoln, accompagné des deux 
assesseurs nommés par le Saint-Siège, c'est-à-dire 
de l'archidiacre de Northampton et du prieur de 
Ponte-Sancto (ou Pontefract), assembla dans la ca- 
thédrale de York les abbés et les clercs du diocèse. 
Il prit les informations désirées par Célestin lil, 
et fixa au 1" juin suivant le terme de la compa- 
rution devant le Saint-Père. Il se retira après l'ac- 
complissement de son nîandat, et on ne le vit pas 
même au concile de York, présidé le 14 et le 15 juin 
par l'archevêque Hubert, en qualité de légat. Il ne 
put cependant rester indifférent aux décrets de cette 
assemblée, qui contiennent d'excellentes dispositions 
sur le culte de la divine Eucharistie, sur la saiateté 
des prêtres et des religieux, sur la gratuité de la jus- 
tice ecclésiastique, et qui se terminent par cette 
clause : « Nous portons ces ordonnances, en réser- 



* Voir Roger de Hoveden, ad an. 1191. — Annales Ord. 
Cartus. t. III, p. 104. 
« Migne Ibid. col. 969. 



— 309 — 

vant toutefois le maintien absolu de Fautorité et de la 
dignité du Saint-Siège romain ^ 

Avec son esprit largement ouvert à tout ce qui 
pouvait contribuer au bien de TÉglise, Hugues dut se 
réjouir à la lecture de ces canons et féliciter Tarche- 
vèque Hubert de les avoir inspirés et promulgués, tout 
en lui souhaitant de les faire strictement observer. 

Pendant ce temps, Tarchevêque d'York obtenait 
de Rome un nouveau délai, et, comme il ne se pré- 
senta pas même à ce dernier terme, ses chanoines 
supplièrent notre saint évèque d'user du pouvoir de 
suspense qui lui avait été conféré. Hugues voulut 
laisser au Pape la responsabilité d une sentence aussi 
grave. « J'aimerais mieux, dit-il, encourir moi-même 
la suspense que de la prononcer en un tel cas. » Il 
prévoyait sans doute l'avenir et l'issue de toute cette 
affaire. Le Pape frappa, il est vrai, de suspense l'ar- 
chevêque Geoffroy, et il chargea l'évêque de Lin- 
coln de publier cette sentence^. Mais, soit qu'on eût 
découvert de nouveaux témoignages à sa décharge, 
soit qu'il eût donné lui-même des marques sérieuses 
d'amendement, le prélat condamné ne tarda pas à 
se réconcilier avec le Saint-Siège. La fin de sa vie fut 
une noble réparation de ce qu'il y avait eu d'irrégu- 
lier dans son passé. Il eut l'honneur de voir Inno- 
cent in prendre sa défense contre Richard Cœur 
de lion et, plus tard, contre Jean sans Terre. Enfin 
il mourut en exil pour avoir courageusement reven- 
diqué les droits de son Église (1 ?! 3). 

Un autre évêque fit la mort la plus édifiante après 

* Baronius, Annal. Ecoles, ad an. 1194. 

* Migne, Patrol. lat. t. CCVI, p. 1127. 



— 3iO — 

avoir attristé le Souverain Pontife et mérité ses ri- 
gueurs. Notre Saint s'en réjouit d'autant plus qu'il fut 
chargé avec le primat Hubert de réparer le mal 
commis par ce prélat qu'il avait rencontré antérieu- 
rement et à qui il avait donné une leçon publique 
de gravité et de respect pour l'office divin. Un jour 
qu'ils devaient aller ensemble à une assemblée con- 
voquée par le roi, ils se rendirent d'abord à l'église 
pour assister au saint Sacrifice. Hugues deNunant, 
évêque de Coventry ou de Chester, faisait les fonc- 
tions de premier chantre. C'était la fête d'un con- 
fesseur. Préoccupé par la pensée de la réunion qui 
va suivre et trop habitué à un office souvent répété, 
l'évêque de Coventry entonne l'Introït Os justi avec 
précipitation et à demi-voix. Alors l'évêque de Lin- 
coln ne contient pas^on indignation: il reprend le 
même Introït sur un ton solennel^ comme pour une 
grande fête. La Messe se poursuit ainsi avec une gra- 
ve lenteur qui permet à l'homme de Dieu de savou- 
rer en paix les consolations célestes. Après l'Office, 
les deux évêques se rendent au palais et reconnais- 
sent qu'il est encore temps de prendre part à l'as- 
semblée et de traiter leurs affaires*. 

Hugues de Nunant se souvint sans doute de cette 
entrevue et des conseils qu'il put y recevoir de notre 
Saint. Il avait un grand besoin de tels avertissements. 
Il s'était surtout rendu coupable envers les moines 
qui formaient le chapitre de sa cathédrale : au mé- 
pris de leurs droits, il les avait éloignés pour met- 
tre à leur place des chanoines séculiers. Les re- 
ligieux qu'il avait ainsi traités parvinrent à obtenir 

' Girald, V. S, Hugonis, ï, c. vi. 



— 311 — 

contre lui une sentence pontificale qui les réintégrait 
dans leur premier état^ L'évêque de Lincoln fut 
heureux d'être chargé de faire exécuter cette resti- 
tution, mais il ne le fut pas moins d'apprendre bien- 
tôt le repentir manifesté par Hugues de Nunant à 
son lit de mort. Ce fut en se rendant à Rome que 
celui-ci tomba malade en Normandie. Dès qu'il se 
connut en danger, il fit appeler auprès de lui les ab- 
bés et les prieurs de la province, et il commença de- 
vant eux, en fondant en larmes, une confession gé- 
nérale de toute sa vie. Dans son désir de se sou- 
mettre à une pénitence proportionnée à ses fautes, il 
ne craignit pas de manifester le vœu « de rester au 
Purgatoire jusqu'au jugement dernier. » 11 témoigna 
surtout le regret de ce qu'il avait fait contre les re- 
ligieux de sa cathédrale, et pour expier l'outrage in- 
fligé à l'habit monastique, il voulut mourir revêtu 
de cet habit. Il conjura l'abbé du Bec de ne pas lui 
refuser cette faveur, et, lorsqu'il l'eut obtenue, il 
distribua tous ses biens aux monastères et aux pau- 
vres. Puis il mourut pieusement à la grande édifica- 
cation des assistants et de tous ceux qui apprirent 
une fin aussi consolante'^. 

Nous parlerons plus tard d une troisième cause 
épiscopale soumise par le Saint-Siège au jugement 
de l'évêque de Lincoln. Après avoir été le collègue 
de son primat dans l'affaire de Coventry, il fut l'ar- 
bitre du différend qui s'était élevé entre le primat 
lui-même et les moines de Canlorbéry, et il ne ter- 
mina ce procès que sur son lit de mort. 



• Migne, ibid. col. 1234. 

• Baronius, ad an. 1191. 



— 312 — 

Hugues s'acquitta avec zèle des autres commis- 
sions pontificales qui lui furent adressées, même 
lorsqu'elles paraissaient avoir un intérêt plus res- 
treint. 

Le droit à venger et l'autorité du Pape h faire res- 
pecter, n'était-ce pas assez pour stimuler au plus 
haut degré une âme comme la sienne ? 

Il défend, sur l'ordre du Saint-Siège, la cause d'un 
ecclésiastique du diocèse d'York, nommé Guillaume, 
et il ordonne à ses adversaires de lui restituer l'é- 
glise dont ils l'avaient chassé par la violence. Mais 
le seigneur du lieu persiste à soutenir l'intrus, qui 
est son propre frère, et il maintient son usurpation 
les armes à la main. Que fera le clerc Guillaume ? Il 
mettra son espoir dans la justice de notre saint évê- 
que, après avoir reconnu que tous ses efforts person- 
nels sont restés inutiles. Hugues, en effet, ne délaisse 
pas son client qu'il voit à bout de ressources et aban- 
donné par les personnes les plus notables de la ré- 
gion. Au nom du Pape, il fulmine l'excommunica- 
tion contre l'intrus et contre tous ses complices. La 
vengeance du ciel confirme alors une fois de plus sa 
sentence. 

Quelques-uns des coupables deviennent fous ; d'au- 
tres périssent d'une mort subite et affreuse ; d'au- 
tres perdent la vue en souffrant d'atroces douleurs. 
Justice est enfin rendue au clerc qui a trouvé un pro- 
tecteur si puissant'. 

Une autre fois, deux pauvres orphelins obtiennent 
de Rome le pouvoir de faire juger par l'évêque de 
Lincoln un personnage très influent de Londres, qui 

« M. V. 1. IV, c. VI. 



— 313 — 

les a spoliés d'une partie de leur héritage ^ Au jour 
indiqué, Jourdan de la Tour, le puissant accusé, se 
présente devant notre Saint. Il est entouré d'une 
troupe d'affidés qui demandent audacieusement à 
l'évêque de ne pas se mêler de cette affaire. C'est au 
nom du roi, de plusieurs grands seigneurs, et de la 
commune de Londres que cette étrange pétition est 
présentée, et on ajoute que si elle échoue, la ville de 
Lincoln en subira les conséquences. 

Les assesseurs du prélat sont d'avis qu'il ne faut 
pas résister, mais l'homme de Dieu ne les écoute que 
d'un air distrait. Il se recueille un instant pour in- 
voquer les lumières d'en haut, et, inspiré par le père 
des orphelins, il se tourne vers l'accusé, et le con- 
fond par ces fortes paroles : « Jourdan, malgré l'af- 
fection que nous avons pour vous, nous ne pouvons 
mettre vos intérêts au-dessus de ceux de Dieu. Il est 
vrai que ni ces pauvres enfants, ni mes collègues, ni 
moi-même ne gagnerions rien à une lutte inutile con- 
tre vos puissants et nombreux amis. Mais sachez ce 
que nous allons faire. Je parle du moins de ce qui me 
concerne, et je veux satisfaire ma conscience. J'é- 
crirai donc au seigneur Pape que vous êtes seul dans 
ce royaume à vous opposer à l'exercice de sa juridic- 
tion, et que vous seul prétendez anéantir son autori- 
té. » Comme il s'y attendait, notre saint évêque n'eut 
pas besoin d'exécuter sa menace ni de recourir à 
d'autres voies de rigueur. Jourdan était vaincu ; il 
craignait trop les conséquences d'une dénonciation 
si grave pour ne pas la prévenir par sa soumission 



* La cause devait être portée devant le tribunal ecclé- 
siastique, parce qu'il y avait une accusation d'usure. 



— 314 — 

aux désirs de rhomme de Dieu. Il n'eut donc d'au- 
tre parti à prendre que de négocier avec les tuteurs 
des orphelins, et de leur restituer ce qu'ils récla- 
maient ^ 

Ce fut un beau spectacle que de voir en cette oc- 
casion l'évêque s'effacer devant le Pape et montrer 
Rome comme le refuge assuré de l'innocence, com- 
me le tribunal suprême dont tout catholique doit sur- 
tout redouter les sentences, comme l'autorité irré- 
fragable et universelle à laquelle doivent obéir les 
peuples et les individus, les grands et les petits, les 
pasteurs et les brebis du troupeau de Jésus-Christ^. 
Rien n'est plus touchant que la sollicitude maternelle 
de la Papauté pour des infortunes semblables à celle 
des deux orphelins à qui notre saint évêque apprit ci 
efficacement à bénir le Saint-Siège. Rien n'est plus 
nécessaire h un enfant de l'Église que de tourner 
souvent ses regards vers le centre de l'unité et de 
suivre fidèlement la parole du vicaire de Jésus-Christ 
et de ses représentants. 

» M. V. I. V, c. xiii. 

^ Voici, d'après la Patrologie de Migne, (t. CCVI , col. 1259,) 
le résumé de trois décrets de Célestin III adressés à saint 
Hugues de Lincoln : 

— Episcopo Lincolniensi et abbatibus de Thaniœ et de 
Labire mandat, cogant G. Bochis, ut presbytero cuidam 
ecclesiam restituât (August. Tarr. 0pp. iv, 376i. 

— Episcopo Lincolniensi et abbati T. mandat, ut Luciam 
viduam filiam G. et A. legitimam nuntient- (Décret. Greg. 
L. IV, t. XVII, c. xil. 

— Episcopo Lincolniensi et priori de Fractoponte etarchi- 
diacono de Marin, mandat, cogant G (Alfridum), archiepisco- 
pum Eboracensem ut pecuniam a R. prœposito acceptam 
restituât (Aug. Tarr. 0pp. IV, 402), Cf. Décret. Greg. IX, 
extra de Simonia, cap. DilatuR, 28. 



CHAPITRE VI. 

VISIONS EUCHARISTIQUES. 



Message myslérieux confié à un jeune clerc. — Messe du saint 
évéque. — Apparition de l'Enfant Jésus. — Entrevue de Tévêque 
et du clerc. — Miracle eucharistique de Jouy. — Récit du curé. 

— Saint Hugues refuse de contempler les espèces miraculeuses. 

— Sa foi ardente et ses visions. — On le représente avec un 
calice h la main. 



Hugues avait une mission providentielle à remplir 
non seulement dans son diocèse, mais encore dans 
l'Église d'Angleterre dont il fut la lumière et la gloire 
à la fin du XII" siècle. La confiance de Rome le pous- 
sait dans cette voie où son humilité aurait pu l'arrê- 
ter. Mais Dieu voulut l'encourager lui-même par un 
message myslérieux qui le déléguait pour provoquer 
les réformes désirables et qui dévoilait en même 
temps les faveurs célestes dont il jouissait secrète- 
ment dans la célébration du Saint-Sacrifice. 

Voici ce qui se passa dans le mois de novembre de 
Tannée H94 ou 1195. 

Le lendemain de la Toussaint, un clerc, âgé d'en- 
viron vingt-cinq ans, récitait pieusement à l'église, 
devant l'autel delà Sainte-Vierge, le Psautier pour 
les âmes du purgatoire. Le souvenir de son père, 
mort à la croisade, interrompit sa prière. Il se jeta à 
genoux, pleurant à chaudes larmes, et laissa son 
cœur s'épancher en silence devant Dieu. Soudain une 



— 316 — 

voix, qui paraissait venir de Tautel, lui fit entendre 
distinctement ces paroles : « Levez-vous, mon fils, et 
allez promptement trouver Tévêque de Lincoln. Vous 
lui direz, de la part de Dieu, de donner à Tarchevê- 
que de Cantorbéry de sérieux avertissements sur la 
réforme du clergé. La divine Majesté est par trop 
offensée de tant d'abus... Les vices des pasteurs se 
communiquent à leurs ouailles : petits et grands sont 
infectés de cette contagion. Aussi la fureur de Dieu 
va se déchaîner contre tous les habitants du royau- 
me. Elle ne peut être arrêtée que par une prompte 
correction des coupables. » 

Saisi de crainte, le jeune clerc se demande quelle 
est celte voix. Ne sachant comment éclaircir ce mys- 
tère, il se décide à reprendre la récitation du Psau- 
tier. Mais dès qu'il a fait le signe de la croix, et 
dit quelques versets, la voix se fait entendre de nou- 
veau, répétant mot à mot ce qu'elle avait déjà pro- 
noncé. Alors le clerc se persuade qu'il se tient quel- 
que conseil secret dans l'église et se lève pour sortir. 
Mais il se voit arrêté vers la porte par une pieuse 
femme qui faisait du lieu saint son séjour habituel. 
<( Dieu vous a parlé deux fois, lui dit-elle, pour vous 
donner un ordre que je n'ai pas compris ; je suis cer- 
taine de ce que j'affirme. » Troublé encore plus par 
cette rencontre, l'ecclésiastique se retire et passe le 
reste du jour dans le jeûne et la prière. 11 se jette 
sur son lit sans pouvoir dominer le tumulte de ses 
pensées, lorsque la voix mystérieuse lui parle une 
troisième fois : « C'est à vous, dit-elle, que je m'a- 
dresse, à vous, mon fils, qui prenez votre repos; 
allez le plus tôt possible, trouver le vénérable évèque 
de Lincoln, etannoncez-luiceque jevousai déjà confié 



— 317 — 

par deux fois. » — « Mais, objecta le clerc, comment 
un homme d'un si grand mérite aura-t-il foi en mes 
paroles ;je suis trop jeune et inexpérimenté, j'oserai 
à peine lenlretenir. » — « Il vous croira sans hésiter, 
reprend la voix céleste ; vous n'aurez, pour attester 
voire mission, qu'à lui raconter ce que vous verrez 
sur l'autel pendant sa messe, le jour même où vous 
arriverez près de lui. Ne différez donc plus de m'o- 
béir, et allez où je vous envoie. » 

A ces mots, le clerc se décide à partir. Il prend 
seulement un peu de sommeil, se lève avant le jour 
et prend le chemin du manoir de Bugden où se trou- 
vait alors notre saint évêque. 

C'était un samedi. Le chœur de l'église était plein 
d'ecclésiastiques venus pour assister à la Messe de 
l'homme de Dieu. Quelques moines présentèrent à 
l'évêque des ornements sacerdotaux à bénir et un 
très beau calice à consacrer. Hugues se mit en de- 
voir de les satisfaire. Il admira beaucoup la richesse 
et l'exécution artistique du calice, et il quitta même 
l'autel pour mettre sous les yeux de ses prêtres ce 
gage précieux de la dévotion des bons moines. Il y 
avait là d'opulents bénéfîciers qui négligeaient trop le 
soin d'orner leurs églises et de les pourvoir de vases 
sacrés ou des livres convenables. L'évêque profita 
de cette occasion pour leur faire de sévères repro- 
ches et pour les presser de mieux témoigner leur 
foi et leur amour envers la divine Eucharistie. 

Il remonte ensuite à l'autel et commence la sainte 
Messe. Parmi les assistants s'était rangé le clerc 
chargé du céleste message. Les yeux fixés sur l'évê- 
que et sur l'autel, il attendait le signe dont lui avait 
parlé la voix d*en haut. 



— 318 — 

Les cérémonies se succèdent dans l'ordre accou- 
tumé. On en vient au moment solennel de la consé- 
cration. L'homme de Dieu prend en ses mains la 
sainte hostie, et la bénit, avant de prononcer la for- 
mule sacrée qui doit en faire le Corps de Jésœ-Chrîsl. 
A cet instant même, le jeune clerc voit apparaître 
entre les mains de Tévêque un enfant de très petite 
taille mais d une beauté ravissante et divine. Il adore, 
en fondant en larmes, TEnfant-Dieu qui manifeste 
ainsi sa présence réelle dans le mystère eucharisti- 
que. L'apparition se renouvelle une seconde fois, 
lorsque les saintes espèces vont être rompues avant 
la communnion. C'est encore sous la même forme 
que « le Fils du Très-Haut, né de la Vierge, s'offre 
à son Père pour le salut des hommes* ». 

La messe s'achève, et le témoin de l'apparition 
s'approche du saint évêque pour lui demander un 
entretien. Hugues le prend avec lui derrière l'autel 
et lui dit de parler. Alors le jeune clerc commence 
le récit fidèle de tout ce qu'il a entendu et éprouvé. 

Il s'acquitte ainsi de son message, tel que nous le 
connaissons, et il le termine en disant : « Je suis arri- 
vé ici un peu avant l'Introït de la Messe. J'ai observé 
respectueusement Votre Sainteté pendant qu'elle cé- 
lébrait les divins mystères, sans oublier de regarder 
aussi l'autel. Or j'ai vu clairement par deux fois dans 
vos mains le Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, 
sous la forme d'un petit enfant que vous éleviez au- 
dessus du calice. Il n'est pas douteux que vous n'ayez 
contemplé le même spectacle d'une manière plus 



* Natum intuetur de virgine Filium Altissimi, seipsum 
offerentem Patri pro humana salute. M. V. 1. V. c. m. 



— 319 — 

parfaite, vous qui en étiez plus rapproché et beaucoup 
plus digne. » 

L'homme de Dieu écoute ces confidences en mê- 
lant ses larmes à celles de son pieux messager. Après 
avoir donné un libre cours à ces saintes émotions, et 
longuement prolongé Tentretien, il essuie ses yeux et 
ceux de son interlocuteur. Puis il lui ordonne de te- 
nir secret ce qui s'est passé, et il l'exhorte à prendre 
l'habit religieux afin de ne pas exposer plus long- 
temps aux dangers du monde une âme favorisée de 
tant de privilèges. Le clerc consent aussitôt à suivre 
ce conseil. Il accompagne l'évêque qui le fait asseoir 
non loin de lui pendant le repas suivant, et qui le 
lendemain l'envoie avec sa bénédiction à un moine 
de ses amis. 

Le nouveau religieux vécut très saintement dans 
le cloître où il eut de nombreuses révélations, dont 
plusieurs furent recueillies et publiées par ordre de 
notre Saint. C'est de lui que le chapelain de l'évêque 
apprrt tout ce qui précède. 

A l'exemple de notre biographe, nous joindrons à 
ce récit celui d'un autre miracle eucharistique qui 
fournit dans la suite à l'homme de Dieu l'occasion 
d'un grand acte de foi. 

Pendant son dernier voyage en France, Hugues 
s'arrêta, entre Paris et Troyes, dans un village ap- 
pelé Jouy*. L'évêque de Lincoln, selon son habitude, 
fit inviter à sa table le curé de la paroisse. Celui-ci 
déclina un tel honneur, mais il se présenta après le 

Ml y a deux Jouy dans le département de Seine-et-Mar- 
ne : Jouy-le-Chàtel, près de Provins, et Jouy-sur-Morin, près 
de Coulommiers. L ancienneté du premier l'indique de préfé- 
rence comme le théâtre de notre récit. 



— 320 — 

dîner pour offrir ses hommages au prélat et aussi 
pour lui parler d*un prodige opéré depuis assez long- 
temps sous ses yeux. C'était un prêtre déjà âgé, à 
Taspect vénérable, portant sur son corps amaigri les 
traces de ses austérités. Il salua respectueusement 
l'évêque, mais il n'eut pas le courage de lui dire ce 
qu'il avait à lui communiquer, et il préféra s'en ac- 
quitter par l'intermédiaire de quelques clercs aux- 
quels il raconta les faits suivants : 

« Après avoir été, trop jeune encore, élevé au sa- 
cerdoce, j'eus le malheur de commettre un grand 
péché, et ensuite le malheur plus horrible de monter 
au saint autel sans purifier ma conscience par la con- 
fession. Unjour,aumomentmême de la consécration, 
je me demandaisivraimentunaussimisérable pécheur 
pouvait changer le pain et le vin au Corps et au Sang 
du Dieu de toute pureté. J'étais poursuivi par ce dou- 
te, lorsqu'arrivé à la fraction de l'hostie je vis tout 
à coup jaillir du sang. En même temps, une moitié 
de l'hostieque j'avais à la main prit l'apparence de 
la chair, non sans être rougie par le sang sorti de 
l'autre moitié. Éperdu, je laissai tomber dans le 
calice tout ce que je tenais ; je couvris le calice de 
la patène, la patène de la pale, et j'achevai les priè- 
res de la Messe. Lorsque le peuple se fut retiré, je 
plaçai près de l'autel le saint dépôt qui a conservé 
jusqu'à nos jours sa forme miraculeuse, et qui attire 
beaucoup de pèlerins, empressés de louer le divin 
Auteur de toutes les merveilles. J'ai eu le bonheur 
de recevoir l'absolution du Souverain Pontife que je 
suis allé trouver pour me confesser devant lui et pour 
l'informer du prodige. Veuillez me servird'interprè- 
tes auprès de notre saint évêque, afin qu'il m'accorde 



— 321 — 

lesecoursde sesprière^^, et qu'il puisse se réjouir avec 
sa suite en contemplant notre précieux trésor. » 

Les clercs rapportèrent ces paroles à Thomme de 
Dieu. Ils s'attendaient à l'accompagner bientôt h l'é- 
glise du lieu, mais leur espoir fut déçu. « C'est bien, 
leur dit l'évêque : qu'ils conservent au nom du Sei- 
gneur les signes de leur peu de foi. Mais pourquoi 
irions-nous les voir ? Ne nous suffît-il pas de contem- 
pler chaque jour des regards de l'esprit le divin sa- 
crifice dans toute son intégrité ? Il n'est pas besoin 
de voir des yeux du corps ce que les yeux de la foi 
nous montrent dans une plus vive clarté ». 

Il donna ensuite sa bénédiction au curé de Jouy 
et le laissa partir, sans permettre à ses clercs de sa- 
tisfaire leur curiosité. Il continua de démontrer à 
ceux-ci que les vérités enseignées par la foi ont une 
certitude supérieure à toute connaissance sensible*. 

Ses paroles ardentes eurent un effet auquel il était 
loin de s'attendre. Elles persuadèrent davantage son 
chapelain et ses autres intimes des visions surnatu- 
relles dont il jouissait au saint auteF. On put mieux 
comprendre les raisons du silence qu'il gardait à ce 
sujet. Au désir de cacher humblement les faveurs 
divines se joignait une disposition semblable à celle 
de saint Pierre qui, après avoir parlé de l'apparition 
du Thabor, ajoutait : « Nous nous appuyons avec 

* On raconte un trait semblable du héros de la croisade 
des Albigeois. Un jour, on vint en toute hâte prévenir le 
eomte de Montfort que le Corps et le Sang de Jésus-Christ 
apparaissaient visiblement sur Tautel, entre les mains du 
prêtre. « Allez le voir, dit-il, vous qui ne croyez pas ; car 
moi, je crois fermement tout ce que la sainte Église nous ex- 
plique du sacrement de Tau tel. » 

• M. V. 1. V, c. IV, XV et XVIII. 

21 



— 322 — 

plus de certitude encore sur les oracles des prophètes 
(II Pet. I. 19). » 

Notre saint évêque n'en a pas moins pris place 
parmi les grand serviteurs de TEucharistie dont la 
foi a été récompensée par des prodiges toujours vi- 
vants dans le souvenir du peuple catholique. On le 
représente pour cette raison, tenant un calice sur le- 
quel apparaît un petit enfanta Cet emblème s'har- 
monise fort bien avec celui dont nous avons raconté 
plus haut l'origine. Tous deux reposent sur des fait# 
historiques, et se complètent l'un l'autre pour sym- 
boliser la vie de notre Saint. Le cygne traditionnel 
qui se voit à ses pieds, figure ses vertus, surtout sa 
pureté et son courage ; le calice, qui est entre ses 
mains, en indique la source divine. C'est h l'autel, en 
effet, que le saint évêque puisait une vie surabon- 
dante ; c'est le Pain des forts qui lui communiquait 
son indomptable énergie, c'est au Vin qui fait germer 
les vierges qu'il faut attribuer son angélique chasteté. 
Grâce à sa dévotion pour l'Eucharistie, il pouvait 
marcher au-devant de toutes les épreuves, sans ja- 
mais se déconcerter. Nous allons en voir un nouvel 
exemple. C'est à l'église et pendant la sainte Messe 
que saint Hugues de Lincoln remportera sa plus écla- 
tante victoire sur Richard Cœur de Lion. 

* Dans Téglise de la Chartreuse de Pavie, on voit une su- 
perbe fresque de Carlo Carlone qui représente la même ap- 
parition. L'Enfant Jésus se montre au Saint pendant la 
Messe : au-dessus, un groupe d'Anges admirent le pro- 
dige. 



CHAPITRE VII. 

LE ROI VAINCU PAR l'ÉVÊQUE. 



Conduite de l'archevêque de Canlorbéry. — Fléaux divers. — As- 
semblée d'Oxford. — Hugues refuse lès subsides demandés. — 
L*évéque de Salisbury suit son exemple. — Le roi lance contre 
tous les deux un arrêt de confiscation. — L*évéque de Lincoln 
épargné par les offlciers. -— Démarche de deux grands seigneurs. 
— Hugues décline leur médiation. — Entrevue des Andelys. — 
L*évèque contraint le roi à lui donner le baiser de paix. — Il 
complète sa victoire par des remontrances et des admonitions 
paternelles. — Richard fait Téloge de son vainqueur. — Piège 
tendu par les courtisans. — Hugues se dégage tout à faiL ^De 
retour en Angleterre, il apprend le combat de Gisors. 



A la suite du message confirmé par Tapparition du 
Dieu de l'Eucharistie, Tévêque de Lincoln se fit un 
devoir de redoubler ses instances pour obtenir de 
son primat les réformes qu'avait réclamées la voix 
mystérieuse. Il le conjura de s'occuper moins des af- 
faires de l'État et beaucoup plus de celles de l'Église 
et du clergé de Cantorbéry. A la parole il joignit 
l'exemple et s'appliqua plus soigneusement encore à 
réprimer tous les abus qui pouvaient survivre dans 
son diocèse. L'archevêque ne fit néanmoins que s'of- 
fenser de son zèle, et le ressentiment qu'il conçut se 
manifesta trop clairement dans plusieurs occasions. 

Les fléaux annoncés ne manquèrent pas de se dé- 
chaîner sur l'Angleterre. En i 196, après les horreurs 
de la famine la peste acheva de consterner et de dé- 



— 324 — 

cimer les populations pendant cinq ou six mois^ La 
guerre surtout prolongea ses ravages jusque vers la 
fin du règne de Richard 1", sans pouvoir être arrêtée 
par des trêves bientôt rompues. 11 est vrai qu'elle eut 
la Normandie pour théâtre, mais T Angleterre n'en 
souffrit pas moins, pressurée qu'elle était pour re- 
faire les finances de son roi toujours à court d'ar- 
gent, et en quête de nouveaux expédients pour s'en 
procurer. Le peuple était tellement torturé par ces 
mesures fiscales qu'un ardent démagogue^ William 
Fitz-Osbert, surnommé Longue-Barbe, put préparer 
à Londres même un soulèvement redoutable. Il fal- 
lut toute l'habileté et l'éloquence de l'archevêque de 
Cantorbéry, grand-justicier du royaume, pour dissi- 
per la conjuration ; il eut besoin ensuite de toute son 
énergie pour provoquer le châtiment du fameux agi- 
tateur, et ce ne fut pas sans encourir le reproche 
d'avoir violé en cette circonstance le droit d'asile 
dont jouissait le lieu saint^. Toujours trop préoccupé 
de la terre, il avait beau faire preuve d'une grande 
prudence dans son administration civile et conseiller 
au roi d'utiles améliorations, comme l'uniformité 
des poids et des mesures, ses regards ne se portaient 
pas assez vers le ciel et manquaient dès lors de recti- 
tude et de clairvoyance dans l'examen de ses devoirs 
épiscopaux et des intérêts de l'Église. 

Il le montra notamment k la fin de l'année 1 197. 
Chargé par le roi de lui procurer de nouveaux et abon- 
dants subsides, il réunit à Oxford l'assemblée généra- 
le de tous les évêques et barons d'Angleterre. La séance 



* Newbrig, I. V, c. xxi. 

• Lingard, 1. 1, c. xiii. 



— 325 — 

s'ouvrit par un discours de Tarchevêque qui exposa 
les nécessités du monarque^ engagé dans une guerre 
acharnée contre le roi de France, et manquant de 
troupes et d'argent. Aprèsavoir fait ressortir la puis- 
sance de l'ennemi qui luttait de toutes ses forces pour 
dépouiller Richard de ses domaines, le primat con- 
clut en invitant l'assemblée à trouver le moyen de 
conjurer efTicacement un si grand péril. On s aper- 
çut bientôt que, de concert avec ses amis, il avait 
lui-même arrêté la proposition à faire adopter. D'a- 
près ce projet, dont Tun des auteurs devint l'organe, 
chacun des barons d'Angleterre, au nombre desquels 
se trouvaient compris les évoques, devait fournir au 
roi trois cents cavaliers et les entretenir à ses frais 
pendant une année. 

La délibération commence. Le primat donne d Sa- 
bord son avis : comme on pouvait s'y attendre, il 
accepte la proposition en disant qu'il est prêt à sa- 
crifier ses biens et sa personne même au service du 
roi. Après lui, la parole est au doyen des évêques, 
Richard, évêque de Londres* ; il tient le même lan- 
gage que son métropolitain. Vient le tour de l'évê- 
que de Lincoln. Sans s'émouvoir des déclarations 
précédentes , il se recueille un instant, et fait con- 
naître sa résolution en ces termes : « Nobles seigneurs 
qui composez cette assemblée, vous savez que je suis 
étranger à ce royaume, et qu'on m'a tiré de la soli- 
tude du cloître pour m'imposer le fardeau de Tépis- 
copat. Voilà déjà longtemps, toutefois, que j'ai pris, 
malgré mon inexpérience, le gouvernement de l'É- 

^ Il avait été sacré après saint Hugues, en 1189, mais le 
titre de doyen des évèques était attaché à son évèché. 



— 326 — 

glise de mon auguste Souveraine, Marie^ la sainte 
Mère de Dieu. J ai étudié avec un grand soin les cou- 
tumes et les prérogatives, de même que les devoirs 
et les charges de cette Église ; et jusqu'à présent, je 
ne me suis pas écarté, dans leur maintien ou leur 
observance, des exemples louables de mes prédéces- 
seurs. Je n'ignore pas que Tévèque de Lincoln est 
tenu d'envoyer au seigneur roi un certain contingent 
d'hommes armés, mais c'est seulement à l'intérieur 
et non pas à l'extérieur de l'Angleterre. Ce qu'on de- 
mande est donc contraire aux antiques immunités de 
mon évêché, et plutôt que de faire une telle conces- 
sion et d'accepter des charges nouvelles, je préfère 
retourner dans ma patrie et dans mon désert. Je ne 
suis pas évoque pour abandonner les droits de mon 
Église. » 

A cette réponse, le primat est saisi d'indignation, 
mais il espère encore qu'aucun autre prélat n'osera 
faire entendre une semblable protestation. D'une 
voix un peu étouffée et tremblante, il s'adresse à l'é- 
vêque de Salisbury, Herbert, et l'interroge sur son 
sentiment : « Ma réponse, dit celui-ci, est dictée par 
celle du seigneur évêque de Lincoln. Je ne puis ni 
parler ni agir autrement que lui, sans causer un 
énorme préjudice à mon Église. » Alors l'archevêque 
ne contient plus son émotion. Il apostrophe avec 
beaucoup d'amertume l'évêque de Lincoln qui fait 
échouer ses desseins ; puis il lève la séance et déclare 
l'assemblée dissoute. 

Bientôt le roi reçut de lui un message qui dénon- 
çait l'homme de Dieu comme ayant empêché les ré- 
sultats attendus de l'assemblée d'Oxford. En appre- 
nant cette nouvelle que confirmèrent encore deux 



— 327 — 

autres messages du primat, Richard entra dans une 
violente fureur, et ordonna de confisquer immédia- 
tement tous les biens de l'évêque de Lincoln, ainsi 
que tous ceux de l'évêque de Salisbury. L'arrêt fut 
promptement exécuté contre ce dernier : on le dé- 
pouilla et on l'accabla d'injures, de vexations et de 
mauvais traitements. Ce fut à grand'peine et au prix 
d'une très grosse somme d'argent qu'il parvint à 
rentrer en grâce auprès du roi *. S'il n'eut pas le mé- 
rite de persévérer assez longtemps dans sa résistan- 
ce aux mesures oppressives de la cour, nous ne de- 
vons pas moins l'applaudir d'avoir seul eu le courage 
de se rallier à notre saint évêque, en présence des 
prélats et des barons d'Angleterre. 

Les ordres du roi étaient tout aussi pressants contre 
l'homme de Dieu, mais personne n'osait les exécu- 
ter. On se rappelait les terribles effets des excom- 
munications de l'évêque de Lincoln, et on préférait 
désobéir au roi plutôt que de s'exposer à une mort 
affreuse. Depuis le mois de décembre 1198 jusqu'au 
mois de septembre de l'année suivante^, les officiers 
du monarque reçurent souvent le commandement 
de procéder à la confiscation, mais ils se ménageaient 
toujours de nouveaux délais, non sans faire connaître 
leur embarras au saint évêque qu'ils prièrent ins- 
tamment d'aller en Normandie pour mettre un ter- 
me à toutes les poursuites. 

Hugues se rendit enfin à leurs sollicitations, et se 

* Il quitta TAngleterre pourvenirenNormandie, aumoisde 
février 1198 et ne fut de retour qu'au mois de juin. — An- 
nal. Wint. 303. 

' A festo pêne sancti Nicolai (6 Dec] usque ad calendes 
Septembris. M. V. 1. V, c. v. 



— 328 — 

dirigea vers les Andelys où se trouvait alors le roi: 
Arrivé à Rouen, il vit venir à sa rencontre deux 
des principaux seigneurs de la cour : Guillaume 
Marshall, comte de Pembrok, qui fut plus tard tu- 
teur d'Henri III, et dont la fille épousa Richard, 
frère de ce roi * ; et Guillaume des Forts, comte 
d'Albemarle (Aubemarle ou Aumale ^). Ils essayèrent 
de persuader à Tévêque de Lincoln qu'il était pru- 
dent de ne pas s'exposer en personne à la fureur de 
leur mattre, et de se servir plutôt de leur médiation 
pour négocier un arrangement. A l'appui de ce 
qu'ils avançaient, ils citèrent les indignes traite- 
ments infligés à l'évêque de Salisbury. Ils supplièrent 
l'homme de Dieu d'accepter leurs offres de service, 
jurant qu'ils aimeraient mieux tout sacrifier que de 
le voir victime de la colère royale. « Si nous parlons 
ainsi, ajoutèrent-ils, ce n'est pas seulement parce 
que nous avons pour vous une profonde affection ; 
c'est aussi parce que nous tremblons pour le roi 
notre maître, pour nous, et pour tout le royaume. 
Assurément la vengeance du ciel ne tarderait pas à 
nous faire expier les outrages qu'on aurait l'audace 
de commettre envers votre sainteté. Nous serions 
bientôt le jouet des ennemis qui nous font la guerre. » 
L'évêque répondit : « C'est de tout mon cœur que 
je vous rends grâces de tant de dévouement. Mais 
voici mes réflexions. Plus que tous les autres, je lé 
sais, vous êtes nécessaires au roi notre maître dans 
ses épreuves actuelles auxquelles je suis fort sensi- 
ble ; envers vous aussi, plus qu'envers tous les au- 

* Monast. Anglic. I, 726 — Trivettus. 
' Trivettus, ad an. 1221. 



— 329 — 

très, il est tenu de montrer sa gratitude. Je ne veux 
donc pas que vous lui parliez en ma faveur. Puisqu'il 
est si irrité contre moi, ou bien il vous conduirait 
durement, et vous auriez moins de zèle à son service; 
ou bien il vous exaucerait, mais ce serait en croyant 
vous accorder à vous-mêmes une grande grâce, et 
en diminuant d'autant la récompense qu'il vous doit. 
Veuillez vous contenter de lui dire de ma part que 
je" suis venu dans cette province pour le voir ; s'il 
agrée ce dessein, 'il n'a qu'à me faire indiquer par 
l'un de ses serviteurs le lieu où je pourrai le rencon- 
trer. » 

Les deux nobles interlocuteurs admirèrent cette 
réponse : ils étaient capables d'en apprécier la pru- 
dence et la magnanimité. Convaincus de l'inutilité 
de nouvelles instances, ils revinrent près du roi au- 
quel ils rendirent compte de leur entretien. Richard 
ne put s'empêcher de partager leur admiration. 11 
comprit le défi chevaleresque qui lui était porté, et 
il l'accepta, tout en se promettant bien de soutenir 
la lutte. II envoya dire à l'évêque de Lincoln qu'il le 
recevrait trois jours après dans son château de la 
Roche des Andelys. 

Hugues obéit à l'invitation. C'est le 28 août, fête 
de saint Augustin, qu'il fait son entrée aux Ândelys. 
Il apprend que le roi entend la messe dans la cha- 
pelle du château, et il se hâte d'aller l'y rejoindre. 
Ses clercs le suivent en tremblant, mais parvenus 
aux degrés de la chapelle, ils sont frappés du verset 
qui retentit le premier à leurs oreilles. Le chœur 
chante la prose de saint Augustin, et s'écrie avec 
force : « Ave, inclite prœsul Christi, flospulcherrime ! 
— Salut, illustre pontife du Christ, fleur éclatante 



— 330 — 

de beauté. » N'est-ce pas àTévèque de Lincoln que 
la Providence veut faire appliquer ce cri d'admira- 
tion, devenu un cri d'espérance ? Les clercs se con- 
firment dans cette pensée lorsque le chœur, après 
qu'ils ont pénétré dans le lieu saint, dit encore com- 
me à leur adresse : « béate y o sancte Augustine, 
juva catervam hanc. — bienheureux, ô saint Au- 
gustin, prenez cette troupe sous votre protection. » 
Du haut du ciel, le grand évêque d'Hippone écoute 
cette prière et va obtenir une nouvelle victoire pour 
cette Cité de Dieu dont il a si éloquemment exposé 
les droits et si noblement défendu la liberté. 

La chapelle présente alors un spectacle saisissant. 
Le roi est là, sur son trône placé près de la porte, 
en face de l'autel. Autour de lui se presse une cour 
brillante : on remarque surtout la présence de deux 
archevêques ^ et de cinq évoques dont deux ^ sont 
assis au bas des degrés du trône. Environné de toute 
la splendeur de la majesté royale, Richard attend 
celui qui tient depuis neuf mois sa puissance en 
échec. Hugues s'approche et le salue. Le prince lui 
jette un regard farouche et détourne la tête sans lui 
répondre : « Seigneur roi, dit l'évêque, donnez-moi 
le baiser de paix. » Richard persiste dans son si- 
lence et dans son attitude méprisante. Hugues alors 
le saisit par son manteau qu'il secoue en disant : 
a Vous me devez le baiser de paix, car je suis venu 
de loin pour vous trouver. » — « Non, vous ne l'a- 



* L'archevêque de RoueD, sans doute, et peut-être lar- 
chevêque d'York, réconcilié avec le roi vers cette époque. 
Voir Roger de Wendover, ad an. 1198. 

* L'évêque de Durham et Tévêque d'Ély,"tou8 deux nou- 
vellement sacrés. 



— 331 — 

yez pas mérité. » — « Si bien, je l'ai mérité : allons, 
embrassez-moi. » Tout en parlant ainsi, Tévêque 
secoue de plus en plus fort le manteau du roi. Emer- 
veillé de tant d'intrépidité, Richard sourit enfin et 
reconnaît sa défaite en embrassant son vainqueur. 

Les témoins de cette scène sont tout stupéfaits d'un 
tel dénouement. Les évoques se hâtent de préparer 
une place au milieu d'eux pour notre Saint; mais 
celui-ci ne s'arrête pas, il va droit à l'autel, à côté 
duquel il s'agenouille les yeux fixés à terre, et l'es- 
prit entièrement occupé des divins mystères dont 
la célébration se poursuit avec les cérémonies accou- 
tumées. 

Le roi l'a suivi du regard, et se plaît à le contem- 
pler dans son humble recueillement. Sous l'influence 
de la prière du saint évêque, il sent se confirmer en 
lui l'heureux changement qu'il vient d'éprouver. Il 
aurait honte d'être vaincu par un puissant rival ; 
mais il s'aperçoit qu'il est glorieux d'être vaincu par 
un serviteur du Roi des rois. Il veut manifester hau- 
tement sa réconciliation sincère avec l'homme de 
Dieu, et sa profonde vénération pour lui. Lorsqu'on 
arrive à VAgnusDei, le célébrant donne le baiser de 
paix à l'un des archevêques, qui se met en devoir, 
selon l'usage, de le porter d'abord au roi. Mais ce- 
lui-ci quitte son trône et s'avance avec empressement 
jusqu'aux degrés de l'autel. Il prend des mains de 
l'archevêque l'instrument de paix, le baise avec un 
humble respect, et le présente lui-même à l'évêque 
de Lincoln. L'honneur qui devait être rendu à sa 
personne royale par un archevêque, il le transmet 
ainsi de ses propres mains à l'homme de Dieu. Belle 
inspiration du monarque qui se platt à proclamer.le 



— 332 — 

triomphe de la sainteté sur la force ! L'Agneau di- 
vin, présent sur Tautel, opère cette transformation 
et achève de pacifier le prince à qui pouvait bien 
s'appliquer cette sentence de l'Écriture : « La colère 
du roi est semblable au rugissement du lion (Prov. 
XIX, 12). » 

Après la Messe, Hugues revient auprès de Ri- 
chard, et lui donne en peu de mots l'explication de 
sa conduite à Oxford. Le roi ne trouve rien à répli- 
quer à cette apologie fort courte mais tout à fait 
péremptoire : il s'excuse en blâmant l'archevêque 
de Cantorbéry qui Ta mal informé, et il est pleine- 
ment convaincu de l'innocence de l'évêque de Lin- 
coln, qui lui dit : « Sauf l'honneur de Dieu, et ce 
qui touche le salut de votre âme et de la mienne, je 
ne me suis jamais opposé en rien aux mesures utiles 
à votre couronne. » Richard offre des présents à 
l'homme de Dieu, et l'invite à prendre son logement 
dans le nouveau château appelé Portus-gaudii (Châ- 
teau-Gaillard), qu'il était fier d'avoir construit sur 
les bords de la Seine *. Il le prie aussi de revenir le 
lendemain près de lui afin d'emporter une nouvelle 
assurance de sa faveur. Hugues consent à cette se- 
conde entrevue, mais il veut auparavant tirer tout le 
profit possible de celle qui a si bien réussi. Pour 
compléter sa victoire, il prend le monarque par la 
main, le fait lever de son trône, et le conduit der- 
rière l'autel. 

^ Un conflit s'était élevé àroccasion de cette construction 
entre le roi et Tarchevèque de Rouen qui était le propriétaire 
du terrain. II fut terminé en 1197 par un arrangement qui 
donnait à Tarchevèque les satisfactions et compensations 
désirées. — Wendover, ad an. 1197. 



— 333 — 

Là il le fait asseoir à côté de lui. Ce n'est plus 
seulement le prélat, c'est le père spirituel qui va 
parler dans un de ces entretiens secrets si féconds 
pour le bien des consciences, u Seigneur roi, dit 
l'évêque, vous êtes mon diocésain *. Je dois répondre 
de votre âme au jugement de Dieu qui Ta rachetée 
de son propre sang. Comme votre pasteur, je désire 
savoir de vous quelles sont actuellement vos dispo- 
sitions intérieures, afin de pouvoir vous aider de 
mes conseils, sous l'inspiration de la grâce. Il y a 
déjà un an, s'il vous en souvient, que je n'ai pas 
traité ce sujet. » 

Le roi qui n'a pas oublié les remontrances anté- 
rieures du saint évêque, a peur d'en subir de plus 
fortes. Il répond seulement que sa conscience est en 
assez bon état, à part la haine dont il est dévoré con- 
tre ses ennemis acharnés à sa ruine. 

Hugues est peu satisfait de cet aveu, et, avec une 
imperturbable assurance, il ramène Richard à l'exa- 
men plus complet de ses fautes. « Vos ennemis, lui 
dit-il, seront faciles à pacifier ou à vaincre, si vous- 
même êtes en grâce avec le Roi des rois. Ce que 
vous devez surtout redouter, c'est de vous rendre 
coupable envers Dieu ou envers votre prochain. Qui 
a jamais résisté au Seigneur, dit l'Écriture, sans 
être privé de la paix (Job. 9)? Or j'entends émettre 
publiquement sur votre compte des accusations que 
je ne puis répéter sans douleur. Il parait que vous 
ne gardez pas bien la foi conjugale, et que vous ne 
respectez pas les immunités de l'Église, surtout lors- 



* Richard était né en 1157 à Oxford, qui appartenait alors 
au diocèse de Lincoln. 



— 334 — 

qu'il s'agit des élections ou des nominations canoni- 
ques. On prétend que vous faites préposer au gou- 
vernement des âmes des pasteurs dont le seul titre 
est l'argent ou la faveur. C'est bien grave. Assuré- 
ment, si tout cela est vrai, Dieu ne peut pas vous 
accorder la paix. » 

La correction paternelle se poursuit «ir le même 
ton jusqu'à ce que l'homme de Dieu ait achevé d'é- 
clairer son royal auditeur^ comme s'il était son péni- 
tent. Richard écoute avec respect, s'excuse sur quel- 
ques points, fait sur les autres d'humbles aveux et 
se recommande instamment aux prières de l'évêque, 
qui le laisse enfin se retirer en lui donnant sa béné- 
diction. 

Pendant que notre Saint, heureux de l'emploi de 
sa matinée, se rend au logis offert par le roi', celui-ci 
revient au milieu de ses courtisans, et, tout ému de 
ce qui vient de se passer, se met à célébrer les lou- 
anges de l'homme de Dieu. « Vraiment, dit-il, si 
tous les évèques étaient comme celui-là, aucun prin- 
ce, aucun roi n'oserait lever la tête en leur présence.» 
Une telle parole, prononcée par un monarque aussi 
altier et aussi brave, fixait d'avance le sens et la va- 
leur du titre de « marteau des rois » dont personne 
ne pouvait être plus digne que le vainqueur de Ri- 
chard Cœur de Lion. 

La journée aurait eu sa conclusion naturelle dans 
ce mémorable éloge. Quelques courtisans en déci- 
dèrent autrement. Habitués au calcul plus qu'à l'en- 

* Richard, sachant que Tévêque de Lincoln gardait une 
perpétuelle abstinence, eutTattention de lui faire porter pour 
son repas un brochet d'une grandeur remarquable. — Gi- 
raid, Vita S. Hugonis, I, c. viii. 



—. 335 — 

thousiasme, ils s'avisèrent d'exploiter la gloire même 
que venait d'acquérir Tévêque de Lincoln. Ils con- 
seillèrent au roi de faire porter par lui des lettres 
dans lesquelles une nouvelle subvention était deman- 
dée aux grands d'Angleterre. D'après eux, il suffirait 
d'un messager aussi honorable pour assurer le succès 
de l'affaire, et le prélat ne serait peut-être pas mé- 
content de cette occasion si facile de plaire au mo- 
narque. 

Maie « c'est en vain qu'on jette le filet devant les 
yeux de ceux qui ont des ailes (Prov. i, 17). » Lors- 
qu'on lui communiqua officieusement le nouveau 
projet, Hugues répondit par un refus absolu. Ses 
clercs eurent beau se joindre aux courtisans pour 
lui persuader de donner au roi uue satisfaction aussi 
aisée. « Non, leur dit-il, loin de moi cette bassesse I 
Ma dignité y répugne non moins que ma volonté. 
Un évêque n'est pas un courrier, et ne doit en rien 
coopérer aux exactions de ce genre. Ignorez-vous 
que si le roi devient suppliant, c'est toujours l'épée 
au poing ? Ses prières et ses compliments sont suivis 
des mesures les plus violentes. Souvent un don vo- 
lontaire dans le principe est eni>uite exigé comme 
une redevance forcée. Non, je ne dois pas me mêler 
à tout cela : j'y gagnerais, il est vrai, la faveur du 
monarque ; mais je mériterais l'indignation du Dieu 
tout-puissant. » 

Les courtisans en furent donc pour leurs frais 
d'invention. Hugues les pria de faire comprendre 
au roi qu'il était inutile d'insister. Richard se hâta 
de céder, et de peur d'être encore entraîné à quel- 
que fausse démarche, il envoya aussitôt dire à l'é- 
vêque qu'il pouvait retourner dans son diocèse avec 



— 336 — 

la bénédiction de Dieu, et qu'il n'avait pas même à 
prendre la peine de le revoir le lendemain, comme 
il avait été convenu. Hugues remercia le Seigneur 
de cette délivrance et prit joyeusement le chemin 
de Lincoln. 

Il n'y était pas encore arrivé, lorsque Richard 
gagna sur Philippe-Auguste la bataille de Gisors 
(28 Septembre), qui fut l'un des principaux faits 
d'armes de toute cette longue guerre. Le monarque 
anglais fit part de son succès à ses amis, parmi les- 
quels il n'oublia pas l'évêque de Lincoln. Dans la 
lettre qu'il lui écrivit à cette occasion, il se recom- 
manda de nouveau à ses prières, à la puissance des- 
quelles beaucoup de ses barons attribuaient la der- 
nière victoire. Il put se rappeler que son père 
Henri II, s'étant réconcilié avec saint Thomas Becket 
par un pèlerinage de pénitence à Cantorbéry, apprit 
presqu'aussitôt le triomphe de son armée sur le roi 
d'Ecosse. Richard n'avait-il pas lieu de croire que 
sa réconciliation avec l'évêque de Lincoln avait 
opéré un semblable résultat? Heureux s'il était tou- 
jours resté sous cette impression, et si son caractère 
mobile et emporté ne l'avait bientôt poussé à une 
nouvelle persécution contre l'homme de Dieu 1 



CHAPITRE VIII. 



LE PAPE INNOCENT ITI. 



Le grand Pape d*un grand siècle. — Lettre d'Innocent III au roi 
Richard. — Trêve entre la France et l'Angleterre. — Affaire 
des moines de Gantorbéry. — Lettre des suffragants de larche- 
vèque au Souverain Pontife. — Sentence du Pape. — L*évèque 
de Lincoln est chargé d*en assurer l'exécution. — Une nouvelle 
lettre pontificale lui est adressée sur la même affaire. — Inno- 
cent m console les moines de Gantorbéry. — Il protège l'Ordre 
des Chartreux. 



L'entrevue des Andelys, telle que nous venons de 
la raconter, peut être considérée comme Tune des 
belles scènes du grand siècle catholique, qui venait 
de s'inaugurer par anticipation à Tavènemenl de 
son grand Pape, Innocent III (8 janvier H98). Rien 
n'était plus capable de réjouir le cœur du pontife 
qui sut avec tant d'autorité faire la loi aux rois et 
revendiquer envers et contre tous la liberté du gou- 
vernement ecclésiastique. Rien aussi ne dut conso- 
ler et fortifier davantage l'évêque de Lincoln que de 
voir sa conduite confirmée par celle du successeur 
de Pierre. 

L'œil fixé sur les diverses parties de l'univers 
chrétien, Innocent III remplit avec une prodigieuse 
activité le rôle d'évêque des évêques, et s'efforça 
par les moyens les plus efficaces de pacifier l'Occi- 
dent pour recommencer la conquête de la Terre- 
Sainte. L'Angleterre ne pouvait échapper à sa vigi- 

22 



— 338 — 

lance : elle éprouva, comme les autres royaumes, 
rinvincible énergie du pontife qui disait : « Les 
princes sont établis sur les provinces, et les rois sur 
les royaumes ; mais Pierre l'emporte sur eux tous, 
tant par Tétendue que par la plénitude de la puis- 
sance; car il est le Vicaire de Celui à qui appar- 
tient la terre, Tunivers et tous ceux qui Thabitent ^>' 
Dès les premiers mois de son pontiticat, après 
avoir écrit d'abord au roi de France, il envoya au 
roi d'Angleterre quatre anneaux d'or avec des pierres 
précieuses, dont il lui expliqua le symbolisme dans 
les termes suivants : « Les anneaux sont ronds et 
désignent l'éternité, qui n'a ni commencement ni 
fin. Que cette forme des anneaux avertisse votre sa- 
gesse royale qu'elle doit s'élever des choses terres- 
tres vers les choses célestes, des choses passagères 
vers les choses éternelles. Il y a quatre anneaux ; 
c'est un nombre carré, qui figure la fermeté de 
l'âme, afin qu'elle ne succombe pas sous l'adversité 
et qu'elle ne s'enorgueillisse pas dans la prospérité, 
fermeté dont votre cœur est rempli lorsque vous 
possédez la justice, la force, la prudence et la modé- 
ration. Reconnaissez donc dans le premier anneau 
la justice, afin que vous sachiez la pratiquer ; dans 
le second, la force d'âme, afin que vous en fassiez 
usage dans l'adversité ; dans le troisième, la pru- 
dence, afin que vous la consultiez pour les aflaires 
douteuses ; dans le quatrième, la modération, afin 
que vous la gardiez dans la prospérité. L'or repré- 
sente la sagesse ; car de même qu'il est le premier 



* Histoire d'Innocent III, par Hurter, trad. S.-Chéron, 
n;-I, p:-275. • 



— 339 — 

de tous les métaux, de même la sagesse est le pre- 
mier de tous les dons. Le roi a plus besoin de celui- 
là que de tout autre : c'est pourquoi Salomon ne 
demanda au Seigneur que la sagesse, afin qu'il sût 
gouverner prudemment le peuple qui lui avait été 
confié. La couleur verte de Témeraude désigne la 
foi ; le brillant du saphir, Tespérance ; le rouge du 
grenat, lamour ; et Féclat de la topaze, les bonnes 
œuvres dont le Seigneur dit : Faites briller votre lu- 
mière devant les hommes, afin qu'ils voient vos 
bonnes œuvres, et louent le Père qui est au ciel. 
Que l'émeraude vous avertisse donc de ce que vous 
devez croire ; le saphir; de ce que vous devez espé- 
rer ; le grenat, de ce que vous devez aimer ; la to- 
paze, de ce que vous devez pratiquer, afin que vous 
vous éleviez de vertus en vertus, jusqu'au jour où 
vous contemplerez dans Sion le Dieu tout-puis- 
sant*. » 

Cet enseignement allégorique, bien conforme au 
goût de l'époque, convenait admirablement à un roi 
qui se piquait, à ses heures et non sans succès, de 
cultiver la poésie. Mais il devait être accompagné de 
leçons plus précises. 

Innocent III fit de pressantes instances auprès du 
roi de France et du roi d'Angleterre afin de les ame- 
ner à cesser une guerre désastreuse non seulement 
pour les deux royaumes, mais encore pour la Terre- 
Sainte que ne pouvaient secourir les chevaliers em- 
ployés à cette lutte déjà si prolongée. Il menaça de 
jeter l'interdit sur les possessions du monarque qui 
s'opposerait à la réconciliation, et il parvint enfin 

» Innocent III,Epist. 1. I, 206. — Hurter, loc. cit. p. 117 



— 340 — 

par rinlermédiaire de son légal, Pierre de Capoue, 
à faire conclure entre les deux adversaires une trêve 
de cinq ans. 

Pendant ces négociations, le Souverain Pontife 
ne perdait de vue aucune des causes qui intéressaient 
les droits de Dieu et de l'Église. En même temps 
qu'il prenait hautement la défense d'Ingelburge, la 
malheureuse reine répudiée par Philippe-Auguste, 
il s'occupait des diverses atteintes portées par Ri- 
chard I" aux prescriptions canoniques, et il en exi- 
geait la prompte réparation. 

Parmi les questions litigieuses portées alors à son 
tribunal suprême, nous avons à examiner spéciale- 
ment le conflit survenu depuis longtemps entre l'ar- 
chevêque et les moines de Cantorbéry. Le saint 
évêque de Lincoln dut y intervenir par l'ordre d'In- 
nocent III qui traita cette affaire avec le plus vif in- 
térêt. 

Hubert avait repris le projet de son prédécesseur 
Baudoin, malgré l'insuccès final de celui-ci, qui 
eut à regretter amèrement de n'avoir pas suivi les 
conseils pacifiques de notre saint évêque *. L'église 
construite à Hackington, près de Cantorbéry, avait 
disparu sur Tordre obtenu du Saint-Siège par les 
moines de la cathédrale. Mais une autre église sem- 
blable s'élevait en 1 198 à Lambeth, près de Londres. 
Sous le nom trop modeste de chapelle, c'était une 
nouvelle cathédrale, rivale de l'ancienne, et desser- 
vie par des chanoines séculiers, dont les demeu- 
res entouraient l'église. Les moines de Cantorbéry 
étaient persuadés, non sans fondement, qu'on cher- 

V Voir plus haut, 1. II, c. iv. 



— 341 — 

chait ainsi à les déposséder de leurs droits séculai- 
res, et particulièrement du pouvoir d'élire Tarche- 
vèque. Ils plaidèrent leur cause devant Innocent III 
qui voulut mettre un terme aux longues épreuves 
dont ils avaient souffert. 

Un rescril pontifical du 8 mai i 1 98 enjoignit à 
l'archevêque Hubert d'abandonner son entreprise, 
de détruire les constructions qu'il avait faites, et de 
restituer ou faire restituer aux moines tous les 
biens dont ils avaient été injustement dépouillés. 
Dans le cas où il résisterait, ordre était donné à ses 
sufTragants de lui refuser leur obéissance. Ceux-ci 
se trouvaient précisément à Cantorbéry, pour le 
sacre du nouvel évêque de Coventry, peu après 
l'arrivée de la lettre du Souverain Pontife. Ils cru- 
rent qu'il était bon de donner quelques éclaircisse- 
ments en faveur de leur métropolitain, et écrivirent 
un message collectif pour solliciter un nouvel exa- 
men de la cause. 

Hugues n'était nullement porté à épouser la que- 
relle de son primat, mais nous ne voyons pas qu'il 
ail refusé sa signature à cette lettre dont il a bien 
pu inspirer les premières et les dernières lignes, 
tout à fait conformes à ses sentiments de vénération 
pour la personne et l'autorité du Pape. 

Voici le respectueux langage que tenaient les évo- 
ques sufTragants de Cantorbéry. a A leur révérend 
père et seigneur Innocent, Souverain Pontife, les 
sufTragants de l'Église de Cantorbéry, salut. Nous 
rendons grâces au Bienfaiteur suprême de l'Église 
qui, la fondant sur la pierre, a prédit que Pierre et 
ses successeurs confirmeraient leurs frères dans la 
foi. Aussi dans l'affliction où nous avait jetés la mort 



— 342 — 

da pape Gélestîn III de bienheureuse mémoire, la 
nouvelle de votre élection est venue nous consoler 
et dissiper tous nos sombres nuages. Dieu ne nous a 
pas laissés orphelins, lui qui suscite les fils à la place 
des pères, les Nazaréens à la place des saints. ?s'ous 
le remercions de vous avoir préparé dès votre ado- 
lescence à une si grande dignité. Après Dieu, c'est 
vous qui par votre autorité soutenez toute l'Église, 
heureux de voir son chef Innocent fortifier ses 
membres infirmes, et les rendre à la justice et à 
l'innocence. » Les suffragants faisaient ensuite va- 
loir quatre raisons à l'avantage de leur métropo- 
litain et, après avoir affirmé l'importance d'une 
affaire qui menaçait « d'attiser en Angleterre la 
discorde entre l'empire et le sacerdoce, » ils termi- 
naient par cette protestation de parfaite obéissance : 
« C'est donc à vous. Père bien-aimé en Jésus-Christ, 
de vous éclairer sur le véritable état des choses, et 
de prendre la décision qui vous paraîtra convenable. 
Soyez sûr que le seigneur archevêque et nous-mê- 
mes, nous exécuterons vos ordres avec une sincère 
affection. Si notre témoignage ne parait pas suffi- 
sant à Votre Sainteté, qu'il vouk plaise de confier à 
d'autres le soin de faire une enquête d'après la- 
quelle Votre Sublimité prendra le parti qu'elle ju- 
gera le plus agréable au Très-Haut *. » 

A ces instances se joignirent celles du roi, qui ap- 
puyait fortement l'entreprise du primat, et celles des 
abbés Cisterciens de l'Angleterre, qui firent au Pape 
le plus grand éloge de Hubert. 

' Migne, t. CCXIV, col. 731. — Voir ibid. pour toute la 
suite de cette affaire, col. 101, 332, 407, 413, 414, 415, 416, 
451, 531, 608, 732. 



— 343 — 

Innocent III consentit à se faire exposer de nou- 
veau les arguments des deux parties adverses, mais 
il n'en confirma pas moins la sentence déjà pronon- 
cée. Après avoir notifié cet arrêt à l'archevêque, il 
ajoutait pour Tencourager à la soumission : « Ne 
vous laissez pas affliger, cher frère, si notre cons- 
cience nous fait agir ainsi. Dieu en est témoin, nous 
navons obéi à aucun motif passionné, mais seule- 
ment au devoir qui nous incombe, malgré notre in- 
suffisance, d'occuper le siège de la justice pour faire 
respecter les droits de tous. Nous portons à votre 
Fraternité une affection sincère, et nous vous regar- 
dons comme un membre honorable de Tépiscopat, 
comme une ferme colonne de la maison du Sei- 
gneur; mais nous ne pouvons vous donner gain de 
cause sans nous rendre gravement coupable. » 

Quelques jours après, Tévêque de Lincoln rece- 
vait de Rome une lettre du Pape qui le chargeait 
avec l'assistance de l'évêque d'Ély et de l'abbé 
de Saint-Edmond, de faire restituer aux moines de 
Cantorbéry tout ce qui leur avait été pris injuste- 
ment. Cette restitution devait rencontrer de grands 
obstacles. Le Pape ne les ignorait pas, et le lende- 
main du jonr où il déléguait ses pouvoirs à saint 
Hugues, c'est-à-dire le 12 décembre, il écrivait au 
roi d'Angleterre une lettre pressante pour l'engager 
à ne faire aucune opposition à l'exécution du man- 
dat apostolique. Un mois plus tard, (le H janvier 
H99), il se plaignit des nouveaux abus de pouvoir 
commis par Richard contre les moines de Cantor- 
béry, qui s'étaient vus spoliés de leurs biens après 
avoir refusé de souscrire à un inventaire forcé du 
trésor de leur cathédrale. 



— 344 — 

Le Souverain Pontife parla avec tant de fermeté 
qu'il ne fut pas possible de lui résister. L'archevê- 
que Hubert se soumit enfin et détruisit à ses propres 
frais son église de Lambeth. Il ne donna pas cepen- 
dant aux moines tout ce qu'ils attendaient, et, loin 
de se réconcilier pleinement avec eux, il reprit sous 
une autre forme le projet qu'ils avaient tant com- 
battu. Alors Innocent III s'adressa encore à Tévê- 
que de Lincoln et le chargea de terminer Tafiaire. 

Voici cette lettre pontificale, datée du 13 juin 
1199, qui montre l'importance de tous ces débats 
et la confiance accordée par le Pape à notre Saint. 

« Aux évoques de Lincoln et d'Ély, et à l'abbé 
de Saint-Edmond. » 

<i Un grave conflit s'est élevé depuis longtemps 
entre notre vénérable frère archevêque et ses pré- 
décesseurs d'une part, et nos fils chéris les prieurs 
et les moines de Cantorbéry, d'autre part, au sujet 
de quelques chapelles, que les archevêques ont édi- 
fiées au préjudice des moines. Nos prédécesseurs et 
nous-même avons souvent écrit pour apaiser cette 
querelle. Nous avons enfin obtenu par lautorité de 
nos lettres qu'on fît démolir et disparaître la cha- 
pelle de Lambeth. Mais l'archevêque, ne voulant 
pas renoncer au louable dessein de ses prédéces- 
seurs, s'est proposé de fonder de nouveau une cha- 
pelle en l'honneur des glorieux martyrs Etienne et 
Thomas, et d'y instituer des chanoines pourvus de 
prébendes. A cet effet, il nous a demandé une per- 
mission spéciale par ses envoyés et ses procureurs, 
assurant que le droit commun militait en sa faveur, 
malgré les réclamations de la partie adverse, qui 
pouvait être garantie contre tout dommage par une 



jj 



— 345 ~ 

caution suffisante. La démolition de la chapelle de 
Lambeth ne lui paraissait pas non plus un motif de 
retarder ce qu'il désirait, car la sentence portée 
contre cet édifice s'appuyait surtout sur ce qu'il avait 
été construit après une dénonciation de ce nouveau 
projet, malgré la défense de nos prédécesseurs et 
l'appel interjeté devant le Siège apostolique. 

« Les moines se sont opposés à la demande de l'ar- 
chevêque en faisant valoir plusieurs raisons. Ils ont 
dit qu'ils n'avaient pas encore recouvré les dons de 
leurs églises et les autres biens dont nous avions or- 
donné la restitution, que le scandale résultant de 
cette affaire n'était pas assoupi, qu'ils n'avaient pas 
de garantie certaine contre le préjudice dont ils 
pourraient être victimes, enfin que, le conflit n'étant 
pas terminé, il n'y avait pas lieu d'exaucer l'arche- 
vêque. 

« Après avoir écouté dans notre audience ces allé- 
gations contraires des deux parties, voulant témoi- 
gner notre sollicitude pastorale envers Tune et l'au- 
tre, sur le conseil commun de nos frères, nous avons 
résolu devons confier cette cause. Avant tout, tra- 
vaillez à la résoudre par une entente amicale. S'il 
ne vous est pas donné de réussir ainsi, faites d'abord 
restituer entièrement aux moines tout ce qui leur 
a été enlevé pour cette affaire ; informez-vous en- 
suite, sans tenir compte de l'appel qui pourrait être 
fait, de la vérité de tout ce qui a été exposé plus haut. 
Si les parties y consentent, procédez à la sentence 
définitive, et pressez-en l'exécution au moyen des 
censures ecclésiastiques. Dans le cas contraire, ex- 
posez tous les faits dans une relation écrite, et en- 
voyez-nous ce document avec vos lettres, en assignant 



— 346 — 

aux parties un jour convenable pour se présenter à 
nous et recevoir notre sentence. Si Tune des deux 
refuse de venir, nous n'en procéderons pas moins 
au jugement de la cause, autant que le droit nous 
le permettra. De plus, nous voulons que vous vous 
rendiez à Cantorbéry pour faire une enquête, à 
Tabri de tout appel, sur Tétat intérieur et exté- 
rieur de ce diocèse. Transmettez-nous fidèlement 
tout ce que vous apprendrez, afin qu'appuyés sur la 
certitude de votre témoignage nous ordonnions ce 
qui doit être ordonné. » 

« Donné à Latran, 13 juin'. » 

Nous dirons pourquoi l'évêque de Lincoln n'avait 
pu encore exécuter son précédent mandat, et com- 
ment il parvint enfin, peu de jours avant sa mort, à 
réaliser les désirs du Pape. 

S'il est triste de voir une querelle de ce genre s'é- 
lever entre un archevêque et des moines, il est bien 
consolant d'admirer la vigilance et la fermeté du 
Chef de l'Église, il est bien touchant de l'entendre 
dire aux religieux qu'il protège : « Malgré notre 
indignité, nous tenons la place de Celui qui, selon le 
langage du prophète, délivre le pauvre de l'oppres- 
sion et lui tient lieu des auxiliaires qui lui font dé- 
faut. Plein de compassion paternelle pour vos dou- 
leurs, nous ne tenons pas compte de la puissance 
qui se déclare contre vous, mais afin de mettre un 
terme à l'oppression dont vous gémissez, nous avons 
tiré le glaive de Pierre et nous voulons que justice 
soit faite. La récompense que nous sollicitons de vo- 
tre discrétion, c'est que vous offriez vos prières et 

* Migne, loc. cit. col. 608. — Voir rAppendice. 



— 347 — 

vos lai'mes pour la rémission de nos péchés auprès 
du Juge très miséricordieux. Élevez vers lui d'un 
commun accord vos mains pures, afin d'obtenir que 
nous exercions les fonctions apostoliques à la louan- 
ge et à la gloire de son nom, à l'honneur et àl'avan^ 
lage de l'Église, au profit du salut de notre âme*. » 
Les moines de Cantorbéry ne furent pas seuls à 
recueillir les fruits de lestime singulière qu'Innocent 
III faisait de l'état religieux^. Sans parler des deux 
jgrands Ordres de Saint-Dominique et de Saint-Fran- 
çois, dont il allait bientôt bénir la naissance et favo- 
riser les merveilleux progrès, sans énumérer la mul-^ 
titude des couver^ts qui ressentirent les effets de sa 
protection, nous devons constater ici que l'Ordre 
des Chartreux trouva en lui, pendant tout son règne, 
l'un de ses plus insignes bienfaiteurs. Non content 
de confirmer les privilèges accordés par ses prédé- 
cesseurs, il en ajouta de nouveaux, pour la défense 
des monastères dont la paix était menacée, et voulut 
fonder lui-même la Chartreuse de Trisulti ^. Il écri- 
vit en 1212 aux religieux de cette dernière Maison 
une lettre où il leur témoigne sa vénération pour 
leur Ordre tout entier. « La vigne du céleste Agri- 
culteur, dans laquelle la main divine a planté l'Or- 
dre des Chartreux, a déjà étendu au loin ses ra- 



• Migne, loc. cit. 417. 

' Le grand Pape, toujours impartial, savait au besoin 
rappeler aux religieux le respect des droits épiscopaux. On 
le voit dans une lettre à saint Hugues de Lincoln au sujet 
des rapports de l'évèque et des moines de Coventry. — Mi- 
gne, loc. cit. col. 503. 

3 Au mont Pério, dans la campagne romaine, et dans le 
diocèse d*Alatri. 



— 348 — 

meaux, produisant des fleurs et des fruits abondants 
et délicieux. Charmé de leur parfum, nous avons 
voulu avoir près de nous cette race choisie, afin que 
non seulement nous trouvions son intercession plus 
efficace auprès du Seigneur, mais que l'Ordre aussi 
en s'établissant dans le voisinage du Siège apostoli- 
que jouisse davantage de sa familiarité dans les en- 
trailles de la charité * . » 

Le saint évêque de Lincoln avait puissamment 
contribué pour sa part à répandre la bonne odeur 
dont parlait Innocent III. Le grand Pape n'avait qu'à 
se souvenir de lui et de ses services pour être con- 
vaincu que l'Ordre des Chartreux savait, non moins 
que les Ordres plus anciens ou plus récents, former 
des moines entièrement dévoués à l'Église et au 
Saint-Siège. 

* D. Le Couteulx. Annal. Ord. Cartus. t. III, p. 362. On 
trouve encore trois lettres du même Pape à notre Saint : 
la première sur la nullité d*un mariage ; la seconde, sur un 
bénéfice injustement ravi à un ecclésiastique ; la troisième, 
sur un homicide involontaire. Yoir fltigne, loc. cit. col. 360, 
850, 898. 



CHAPITRE IX. 



AFFAIRE DES CHANOINES DE LINCOLN. 



Nouvelle intrigue des courtisans. — Ambassades imposées aux 
chanoines de Lincoln. — Lettres du primat. — Belle réponse de 
révèque au messager. -— Édit de confiscation. — Le roi en pres- 
se Texécution malgré les représentations et les craintes de ses 
officiers. — Hugues part pour le rejoindre. — Ses adieux aux 
chanoines. — Rencontre des agents du fisc. — Leur terreur et 
leurs supplications. — Sentence épiscopale d excommunication. 



A la fin de rannée H98,à peu près en même temps 
que Tévêque de Lincoln fut chargé de faire rentrer 
les moines de Cantorbéry dans la possession de leurs 
biens, il se trouva lui-même sous le coup d'un décret 
royal de confiscation. On a de la peine à compren- 
dre comment Richard oublia si vite les impressions 
salutaires qu'il avait reçues dans sa dernière entre- 
vue avec l'homme de Dieu. Il était peu glorieux de 
courber la tête en présence de Tévêque, pour la re- 
lever en son absence et l'attaquer pour ainsi dire 
par derrière. Livré à lui-même, le roi n'aurait pro- 
bablement pas commis cet acte de lâcheté, mais il 
ne savait pas résister h ses courtisans lorsque ceux- 
ci lui parlaient d'un nouveau moyen de battre mon- 
naie. Il accueillit donc avec empressement une pro- 
position perfide qui ne semblait pas d ailleurs dirigée 
contre notre saint évêque, mais seulement contre ses 
chanoines. 

Richard avait alors besoin de nombreux ambassa- 



— 350 — 

deurs soit à Rome qui était le centre de la diploma- 
tie européenne, soit en Allemagne, où son neveu 
Othon avait été élu empereur et sollicitait la faveur 
d'être couronné par Innocent III, soit en Espagne, 
où il réclamait les biens promis en dot à son épouse 
Bérengère de Navarre, soit en France et dans les 
autres royaumes en relation avec l'Angleterre. Pour 
subvenir aux grandes dépenses exigées par ces di- 
verses négociations, on lui désigna des ambassadeurs 
qui pourraient s'entretenir facilement à leurs propres 
frais. Il s'agissait des chanoines de Lincoln, qu'on 
avait choisis parmi les ecclésiastiques les plus dis- 
tingués et dont on enviait les riches bénéBces en- 
core plus que les talents remarquables. On pré- 
voyait bien que leur évêque goûterait fort peu l'hon- 
neur singulier qu'on voulait décerner de force à son 
chapitre. Aussi ne songea-t-on nullement à lui deman- 
der un consentement qu'il devait refuser. On recou- 
rut de nouveau aux bons offices de l'archevêque 
Hubert, qui avait été contraint depuis quelques mois 
par les instances du Pape d'abandonner sa charge de 
grand-justicier', mais qui n'en était pas moins disposé 
à seconder encore les agissements financiers du roi. 
D'après le conseil qu'on lui donna, Richard écrivit 
au primat « de choisir dans le sein de l'Église de 
Lincoln douze chanoines également doués de pru- 
dence et d'éloquence, capables de servir les intérêts 
de leur souverain, et de traiter ses affaires à leurs 
propres frais, dans la curie romaine, en Allemagne, 

^ Lingard, c. xiii. Cet historien ajoute : « Une fois déjà 
il avait offert sa démission, et s'était décidé à la retirer. 
Cette fois-ci elle fut offerte de nouveau et acceptée à regret 
(11 juillet 1198). » 



— 351 — 

en Espagne, et partout où ils seraient envoyés*. » 
Au lieu de rejeter avec indignation cet ordre des- 
potique, Hubert consentit à en endosser la responsabi- 
lité. Il écrivit selon les instructions royales douze 
lettres adressées aux douze principaux personnages 
du diocèse de Lincoln, et munies de son sceau archi- 
épiscopal. A ces lettres était jointe celle qui était des- 
tinée au saint évêque. Le métropolitain y donnait 
connaissance à son sufTragant de l'ordre intimé aux 
chanoines et, en vertu de l'autorité royale et de sa 
propre autorité, il lui enjoignait de faire parvenir à 
chacun d'eux le message qui le concernait, en les 
avertissant de se préparer à partir dans le plus bref 
délai. 

Lorsque l'envoyé de l'archevêque arriva au ma- 
noir de Bugden, où se trouvait alors l'homme de 
Dieu, on était sur le point de dîner. Hugues reçut 
et ouvrit froidement le paquet de lettres sans dai- 
gner remarquer l'air et le ton prétentieux du mes- 
sager, abbé de cour, plein d'arrogance et de fier- 
té, prêt à faire valoir l'autorité de celui qui l'avait 
choisi. L' évêque se mit à table avec ses clercs. Ceux- 
ci, informés de l'ordre royal qui atteignait quelques- 
uns d'entre eux, n'étaient pas peu troublés. Ils échan- 
geaient leurs observations à voix basse, mais de 
manière à ce que l'évêque pût les entendre. Ce qu'ils 
craignaient, c'était que l'homme de Dieu ne fît une 
réponse trop dure à l'envoyé du primat. Ce qu'ils 
désiraient, c'est que dans une circonstance si péril- 
leuse, la douceur fût employée de préférence à la 
force. A leur avis, il fallait d'abord s'adresser à l'ar- 

* M. V. 1. V, c. VII. 



— 352 — 

chevêque lui-même, et le supplier d'obtenir la révo- 
cation de la fatale ordonnance. 

Hugues fit la sourde oreille, et ne demanda point 
conseil à ceux qu'il voyait sous l'empire de la crain- 
te. Lorsque le repas fut achevé, il donna sa réponse 
à l'orgueilleux messager. 

« Ce que le roi nous commande, lui dit-il, et ce 
que notre seigneur archevêque y ajoute de son pro- 
pre mouvement, tout cela est nouveau et inouï jus- 
qu'à ce jour. Qu'on le sache donc, je n'ai jamais été 
et je ne serai jamais un messager; jamais, non plus, 
je n'ai forcé et jamais je ne forcerai mes clercs à se 
mettre au service du monarque. Souvent, au contrai- 
re, j'ai fait défense aux ecclésiastiques soumis à ma 
juridiction de s'ingérer dans les affaires civiles , 
comme dans l'administration forestière, et dans les 
autres institutions de ce genre. Ceux qui n'ont pas 
obéi à mes avertissements, je les ai châtiés par une 
privation prolongée de leurs bénéfices. Comment 
voudrait-on me contraindre maintenant à déchirer 
les entrailles mêmes de mon Église? Qu'il suffise au 
roi de voir un archevêque le servir au péril de son 
âme, et contrairement à son devoir. S'il faut cepen- 
dant quelque chose de plus, eh bien ! l'évêque de 
Lincoln se mettra en route avec les siens ; il ira re- 
cueillir les ordres du roi de sa propre bouche, et il 
les exécutera s'il le peut sans manquer à la justice. 

« Quant à vous, qui nous avez apporté ces lettres, 
vous allez les reprendre, pour en faire ce que vous 
voudrez. Mais ne manquez pas de répéter fidèlement 
au seigneur archevêque tout ce que je viens de dire. 
Vous ajouterez en terminant que si mes clercs sont 
forcés d'aller trouver le roi, j'irai avec eux. Un bon 



— 353 — 

pasteur ne doit pas se séparer de ses brebis, pas plus 
que ses brebis ne doivent se séparer de lui. » 

Le messager frémissait de colère ; il s'apprêtait à 
vomir un torrent d'injures et de menaces, lorsque 
Tévêque lui coupa la parole en lui ordonnant de se 
retirer. Plein de trouble et de confusion, Tabbé de 
cour s'éloigna et revint à Cantorbéry rendre compte 
de sa mésaventure. 

Hugues ne refusa pas cependant d'envoyer quel- 
ques-uns de ses amis les plus prudents pour essayer 
de ramener l'archevêque à d'autres sentiments plus 
conformes à sa dignité. Il les chargea de faire res- 
sortir la violation des immunités ecclésiastiques aux- 
quelles dérogeaient ouvertement les nouvelles or- 
donnances du roi, et de supplier le primat de ne pas 
confirmer par son autorité des mesures qu'il était 
tenu en conscience de réprouver. Hubert parut se 
rendre à ces remontrances, non sans avoir d'abord 
manifesté un grand mécontentement de ce qu'il ap- 
pelait la désobéissance de son suffragant. Il promit 
donc de satisfaire Tévêque de Lincoln, autant qu'il 
le pourrait sans léser les intérêts du roi. Il fit espé- 
rer qu'il arriverait à étouffer l'affaire, ou du moins à 
la réduire à une forme plus acceptable. 

Hugues ne se fia guère à cette pacification, qui fut 
de très courte durée. Peu de temps après, en effet, 
au lieu d'apprendre que le roi avait retiré ses ordon- 
nances, on vit paraître un édit public prescrivant aux 
officiers du fisc de s'emparer des biens de l'évêque 
de Lincoln. «Je vous l'avais bien annoncé, dit celui- 
ci à ses clercs ; après la voix de Jacob, voici les mains 
d'ÉsaU. » 

Il voulut néanmoins faire une démarche person- 

23 



— 354 — 

nelle auprès de son archevêque, et alla le trouver à 
Londres. L'unique conseil qu'il reçut de lui et des 
grands du royaume fut d'obtenir de son clergé une 
somme considérable d'argent et de l'envoyer le plus 
tôt possible au monarque. «Seigneur évêque, lui dit 
le primat, ne savez-vous point que le roi a soif d'ar- 
gent, comme un hydropique a soif de l'eau ?» — 
« Fort bien, repartit l'évêque, mais s'il est hydropi- 
que, je ne veux pas être l'eau dont il se désaltère. » 

L'homme de Dieu vit bien qu'il n'avait aucun se- 
cours à espérer de son archevêque, et il prit la ré- 
solution de se rendre lui-même auprès du roi, com- 
me il l'avait fait quelques mois auparavant. Use hâta 
de revenir à Lincoln pour se préparer à partir sous 
peu de jours. 

Le temps pressait, en effet, et Richard ne parais- 
sait nullement disposé à laisser son édit sans exécu- 
tion. La difficulté était toujours, il est vrai, de trouver 
des agents assez audacieux pour s'attaquer au saint 
évêque. Les premiers qui furent chargés de cette 
périlleuse corvée s'accordèrent d'abord un sursis ; 
puis, ne pouvant surmonter leur terreur, ils osèrent 
représenter au roi les dangers auxquels s'exposaient 
leâ auteurs et les instruments d'une telle violence. 
Encourir la malédiction de Tévêque de Lincoln, 
c'était encourir celle de Dieu qui maudissait ceux 
que son serviteur avait maudits, et qui leur infli- 
geait de terribles châtiments. 

Le roi ne s'arrêta pas à ces considérations. « Nos 
Anglais, dil-il, sont bien peureux. A leur place en- 
voyons Marchadée, qui saura jouer avec ce Bourgui- 
gnon. » Marchadée était un ancien chef de routiers 
que Richard avait pris à son service. Homme d'une 



— 355 — 

férocité sauvage, sans foi ni loi, toujours disposé à 
commettre n'importe quel crime ou sacrilège, il était 
propre à consommer lacté de brigandage décrété 
contre Tévêque de Lincoln. Mais un courtisan fit 
une objection qui ne manquait pas de valeur. « Sei- 
gneur roi, dit-il, Marchadée vous est nécessaire tant 
que vous êtes en guerre. Or il est très certain que 
vous serez privé de ses services, s'il tombe sous l'ex- 
communication de Tévêque. » Le roi, frappé de cet 
avis, ne voulut pas sacrifier son brutal guerrier, et 
renonça à son projet. Toutefois, par une inconsé- 
quence notable, il ne craignit pas de s'exposer lui- 
même aux dangers qu'il redoutait pour Marchadée. 
Il maintint son arrêt de confiscation et choisit pour 
l'exécuter sans délai l'un de ses officiers, nommé 
Etienne de Turnham, qui ne manquait pas de cons- 
cience ni de vertu, qui était même assez attaché à 
notre Saint, mais qui n'eut pas le courage de braver 
jusqu'au bout la colère du monarque. Richard lui 
commanda, sous les plus graves peines, de procéder 
sans aucun délai au séquestre. L'officier obéit enfin 
à regret, et, sans vouloir intervenir personnellement, 
il envoya quelques agents chargés de prendre pos- 
session des biens meubles et immeubles de l'évêché 
de Lincoln. 

Pendant que ceux-ci arrivaient dans son diocèse, 
l'homme de Dieu se disposait à en sortir, non pour 
prendre la fuite, mais pour se rendre auprès du roi 
qu'il voulait fléchir de nouveau. Il annonça cette ré- 
solution à ses chanoines réunis en séance capitu- 
laire. Avant de se séparer d'eux, il célébra une mes- 
se solennelle à la fin de laquelle il leur donna sa 
bénédiction en se servant de la formule prescrite 



— 356 — 

autrefois aux prêtres d'Israël et insérée par son or- 
dre dans le rituel à son usage. « Que le Seigneur vous 
bénisse, dit-il, et qu'il vous conserve. Que le Seigneur 
vous découvre sa face, et qu'il ait pitié de vous. Que 
le Seigneur tourne son visage vers vous, et qu'il vous 
donne la paix. (Num. vi, 24-26). » Use recommanda 
ensuite aux prières de chacun de ses fils, les embras- 
sa avec tendresse, et leur laissa pour dernier adieu 
ces paroles de l'Apôtre : « Je vous confie tous à Dieu 
et à sa grâce (Act. xx). » On peut aisément se repré- 
senter l'attendrissement des chanoines si étroitement 
attachés à leur évêque, et si pénétrés de reconnais- 
sance pour son généreux dévouement. 

Hugues partit avec son cortège habituel dans la 
direction du manoir de Bugden. Aux environs de Pé- 
terborough, ses clercs aperçurent une troupe dont 
l'aspect était peu rassurant. C'étaient les agents du 
fisc qui se rendaient à Sleaford où ils devaient com- 
mencer leur odieuse mission. Ils eurent bien plus 
peur que les clercs, et, s'éloignant aussitôt de la 
route, ils firent prier quelques-uns de ceux-ci de ve- 
nir les écouter. Ils leur parlèrent des terribles me- 
naces que le roi avait proférées contre leur maître, 
coupable d'avoir différé la confiscation. Eux-mêmes 
n'avaient accepté celte charge que pour sauver leur 
vie. A l'exemple du troisième officier envoyé par un 
roi perfide vers le prophète Élie, (IV Reg. i), ils s'hu- 
miliaient et suppliaient les clercs d'obtenir grâce pour 
leurs âmes auprès du serviteur de Dieu qu'ils acconi- 
pagnaient. Ils demandaient que l'évêque s'empressât 
d'apaiser le courroux du monarque, afin de préve- 
nir toutes sortes de malheurs. Promettant de conser- 
ver intact, autant que possible, tout ce qui lui appar- 



— 357 — 

tenait, ils désiraient surtout qu'il différât de pronon- 
cer Texcommunication dont ils se sentaient menacés. 

On transmit à Tévêque leurs paroles et leurs priè- 
res. Hugues en fut peu touché. « Ce n'est point à eux, 
dit-il, qu'il appartient de veiller à nos intérêts. Qu'ils 
poursuivent leur route, et qu'ils s'emparent, s'ils 
l'osent, de nos biens, ou plutôt des biens de notre 
Souveraine Marie, la sainte Mère de Dieu. » A ces 
mots, il sortit de son sein la frange d'une étole de 
lin, qu'il portait toujours en voyage sous son man- 
teau, et il l'agita en disant : « Soyez-en sûrs, ce peu 
de fil suffira pour nous faire restituer jusqu'à la der- 
nière obole tout ce qu'ils ont entrepris de nous voler. » 

Il laissa donc les gens du fisc en proie à leur ter- 
reur, et il continua sa marche vers Bugden. Arrivé 
dans cette maison de campagne, il fit écrire immé- 
diatement aux archidiacres et aux doyens des lieux 
où ses domaines étaient situés, leur enjoignant de 
convoquer les prêtres des paroisses voisines, et de 
prononcer solennellement Texcommunication, au 
son des cloches, et à la lumière des cierges, contre 
les spoliateurs des biens ecclésiastiques , dès que 
ceux-ci se présenteraient. La sentence devait attein- 
dre ceux qui ordonnaient comme ceux qui exécu- 
taient Tattentat. 

Après avoir pris ces dispositions dictées par sa 
conscience, l'homme de Dieu se mit au lit et s'en- 
dormit aussitôt d'un sommeil paisible. On l'entendit 
seulement répéter, plus souvent qu'à l'ordinaire, 
Y Amen par lequel il paraissait protester, môme en 
dormant, de son inébranlable conformité à la vo- 
lonté divine et de sa confiance invincible en la Pro- 
vidence qui ne pouvait l'abandonner. 



CHAPITRE X. 

POSSÉDÉS GUÉRIS. 



Revanche sur le démon. — Le possédé de Gheshunl. — La sor- 
cière des environs de Bugden. — Autre possédée, délivrée par 
les prières du Saint. — Énergumène guéri dans la cathédrale de 
Lincoln. — Puissance de Satan. — Pouvoir des ministres de 
Jésus-Christ sur les esprits infernaux. — Valeur du témoignage 
de saint Hugues. 



Hugues fit un court séjour à Bugden, avant de se 
remettre en chemin pour Londres. Tandis qu'il 
achevait de régler les affaires de son diocèse et de 
faire ses préparatifs de voyage, il reçut la visite d'un 
doyen du voisinage qui venait le consulter au sujet 
d'une sorcière habitant son territoire. Cette femme 
attirait à elle beaucoup de monde : « elle indiquait 
les vols commis et en découvrait les auteurs ; elle 
révélait aussi tous les maléfices cachés. » Quand le 
doyen ou une autre personne prudente et instruite 
voulait l'interroger ou la reprendre, elle répondait 
aussitôt par un torrent de paroles, et sa langue avait 
une telle volubilité qu'elle étourdissait son interlocu- 
teur et le réduisait au silence. Personne alors ne 
pouvait l'arrêter : elle avait toujours le dernier mot. 
« C'est bien, dit l'évêque ; dans quelques jours j'irai 
à Londres et je passerai dans votre paroisse. Vous 
aurez soin de conduire cette femme à ma rencontre.» 
L'homme de Dieu espérait prendre une nouvelle re- 



— 359 — 

vanche sur le grand ennemi dont il apercevait Tin- 
tervention dans les diverses persécutions qu'il avait 
à souffrir. Nul affront n'est plus sensible au démon 
que la délivrance d'un possédé. Là même où la puis- 
sance du génie infernal éclate au plus haut degré, il 
faut que sa faiblesse se manifeste avec la dernière 
évidence. Sur Tordre d'un serviteur de Dieu, l'ange 
déchu est forcé de lâcher sa proie et d'avouer sa dé- 
pendance, tandis que les témoins de sa défaite ap- 
prennent également à se défier de ses pièges et à lui 
résister avec confiance, appuyés sur la grâce et sur 
la prière. 

Peu de temps auparavant, lorsque l'évêque de 
Lincoln revenait de Londres, la Providence lui avait 
déjà ménagé la rencontre d'un possédé, dont nous 
avons à raconter la guérison avant celle de la sorcière. 

C'était un dimanche matin. L'homme de Dieu ve- 
nait d'arriver à Cheshunt, près de l'abbaye de 
Waltham. Presque toute sa suite l'avait devancé. 
Escorté seulement de quelques-uns des siens, il se 
trouvait encore au milieu du bourg, lorsqu'il se voit 
toul-à-coup cerné par une grande foule qui pousse 
des cris lamentables. On le supplie de vouloir bien 
donner sa bénédiction à un pauvre marin cruelle- 
ment tourmenté par le démon. Un matin, comme ce 
malheureux dormait sur son navire chargé de bois 
près de Londres, il avait été saisi par l'esprit infer- 
nal et s'était pris à déchirer ses propres membres 
avec ses dents et ses mains. Ses compagnons, mena- 
cés de devenir les victimes de sa fureur, avaient eu 
beaucoup de peine à s'en emparer et à le garrotter. 
Ils l'avaient enfin ramené dans son pays où il gisait 
lié dans sa maison. 



— 360 — 

On ouvre la porte de cette maison, située près de 
Tendroit où était parvenu l'évêque de Lincoln. Un 
horrible spectacle s'offre alors aux yeux de notre 
Saint, qui en frémit, et qui se hâte de descendre de 
cheval en s'écriant : « Oh ! c'est affreux ! Non, il ne 
faut pas que cela dure ainsi ! » L'énergumène est 
couché à terre, la tête attachée à la porte, les mains 
solidement liées à deux pieux et les pieds à un autre 
poteau. Il roule avec une effrayante rapidité ses 
yeux hagards : sa bouche se contourne en tous sens ; 
tantôt il tire une langue énorme, tantôt il grince 
des dents, ou il met à découvert, comme un abîme 
béant, Tintérieur de son gosier*. En le voyant on 
peut se faire quelque idée de la laideur du démon. 

L'évêque s'approche du possédé , fait sur lui le 
signe de la Croix, se penche et place la main sur 
cette bouche hideuse, en récitant à voix basse le 
commencement de l'Évangile de saint Jean : In 
principio erat Verbum. L'énergumène ressent aussi- 
tôt l'effet des paroles sacrées et du contact de l'hom- 
me de Dieu : au lieu de secouer la tête comme au- 
paravant, il reste immobile et calme, il entr'ouvre 
seulement un peu les yeux et regarde d'un air crain- 
tif son charitable exorciste. Celui-ci achève l'Évan- 
gile jusqu'aux paroles, plénum gratiœ et veritatis ; 
puis il se relève et considère en silence le captif de 
Satan. Le démon ne peut supporter celte inspection 
et manifeste son dépit par le moyen du possédé qui 
tout-à-coup détourne le visage et tire la langue d'une 
manière insultante. Hugues s'indigne de cette résis- 
tance de l'esprit mauvais. Prenant de l'eau et du sel, 

* M. V. l. V, c. VIII. 



— 361 — 

il les bénit et les mélange selon la coutume de 
rÉglise, et il asperge le possédé. Il recommande 
ensuite aux assistants de verser de cette eau bénite 
dans la bouche du malheureux, donne à tous sa bé- 
nédiction, et remonte à cheval pour continuer sa 
course interrompue. Sa présence n'est plus néces- 
saire : le possédé est délivré sur Tlieure, il obtient 
même une grâce plus précieuse, celle d'une entière 
conversion qui soustrait son âme comme son corps 
à l'empire du démon. 11 employa les quelques années 
qui lui restaient à faire de pieux pèlerinages , et 
mourut enfin dans la paix du Seigneur. 

Le jour vint où notre saint évêque eut à renouveler 
ce triomphe en guérissant la sorcière dont on lui 
avait parlé. Elle lui fut présentée, comme il l'avait 
demandé, par le doyen de sa paroisse, entouré d'une 
grande foule , au sein de laquelle apparaissaient 
beaucoup de petits enfants venus pour recevoir le 
sacrement de Confirmation. Hugues descend de che- 
val et commence la lutte. Il sait que Satan n'aime 
pas à être humilié : c'est pour ce motif qu'il veut 
le traiter avec le dernier mépris. Il ne s'adresse pas 
à la femme, mais plutôt à l'esprit qui la possède : 
« Voyons, lui dit-il, malheureux que tu es, voyons ce 
que tu sauras nous deviner. » Il tend la main droite 
dans laquelle il tient renfermée l'extrémité de son 
étole : « Dis-nous donc, s'écrie-t-il, dis-nous, si tu le 
sais, ce qu'il y a de caché dans cette main. » Cette 
apostrophe suffit : il n'est pas besoin d'un autre 
exorcisme. La sorcière tombe presque inanimée aux 
pieds de celui qu'elle regardait auparavant d'un œil 
provocateur. Le démon s'était enfui devant la parole 
intrépide du serviteur de Dieu. Après quelques ins- 



— 362 — 

tants, Hugues ordonne de relever celte femme et lui 
fait demander par le doyen (car il ignorait le dialecte 
de cette pythonisse de village ) comment elle a pu 
apprendre à deviner. La femme garde le silence. II 
faut réitérer plusieurs fois la même interrogation 
pour obtenir d'elle cette seule réponse : « Je ne sais 
pas deviner, mais j'implore la miséricorde de notre 
saint évêque. » Et de nouveau, les yeux baissés, elle 
se jette aux pieds de son libérateur, qui met la main 
sur sa tête, fait pour elle une courte prière, et lui 
donne sa bénédiction. Hugues ordonne ensuite de la 
conduire au prieur de Huntingdon, pénitencier de 
la région, à qui elle doit confesser ses péchés et de- 
mander une salutaire pénitence. Cette nouvelle con- 
version fut sincère et durable. L'ancienne sorcière 
ne songea plus à deviner, mais à pleurer ses fautes ; 
autant elle avait été audacieuse et loquace, autant 
elle fut modeste et silencieuse, à la grande édifica- 
tion des témoins de ses égarements, à la profonde 
confusion de Satan qui fut condamné à voir le bien 
s'opérer par celle dont il avait fait l'instrument du 
mal. 

Hugues pouvait avec plus de confiance laisser pour 
quelque temps son diocèse si rudement éprouvé, 
mais si heureusement prémuni contre les séductions 
de l'antique serpent. Il continua son voyage en bé- 
nissant Dieu de ce qui venait de se passer. Il dut 
sans doute alors se souvenir des autres faveurs sem- 
blables qu'il avait obtenues, car il n'en était pas à 
ses débuts dans la guerre contre les puissances in- 
fernales. 

Longtemps avant l'époque où nous sommes parve- 
nus, notre Saint avait déjà la réputation de secourir 



— 363 — 

efficacement les victimes du démon. Un jour, Tévê- 
que d'Exeter, Barthélémy*, prélat renommé pour 
sa science, Fentretint d*une possession du caractère 
le plus odieux dont souffrait une femme de son 
diocèse. Au lieu de consentir à la tyrannie de Satan, 
cette infortunée cherchait tous les moyens de s'en 
affranchir. Elle se confessait, jeûnait, pratiquait di- 
verses macérations au point d'altérer sa santé. Le 
démon se moquait de ses efforts et persistait à lui 
imposer son horrible joug. Dieu le permettait ainsi, 
soit pour lui faire expier une faute antérieure, soit 
pour l'éprouver à l'exemple de Job et ae plusieurs 
autres saints. Mais le terme du supplice était fixé. 

Un vif sentiment de compassion toucha le cœur 
de saint Hugues lorsqu'il entendit cette révélation. 
« Puisque cette personne, dit-il, lutte contre le péché 
par la contrition, par la confession, et par la morti- 
fication, je ne vois pas d'autre conseil à lui donner. 
Il ne reste qu'à implorer instamment pour elle la 
clémence de notre miséricordieux Rédempteur. » 

L'évêque d'Exeter attesta qu'il avait depuis long- 
temps prié et fait prier beaucoup de ses diocésains 
avec lui pour celte pauvre captive, sans arriver à 
aucun résultat. 11 supplia l'homme de Dieu d'inter- 
céder à son tour. « Oui, répondit celui-ci, je le ferai 
volontiers ; et tout fidèle doit le faire de grand 
cœur. » Hugues éleva donc vers le ciel une de ces 
ardentes supplications qui ne tardent jamais à être 
exaucées. Peu de temps après, il retrouva l'évêque 

* Cet évêque mourut le 15 décembre 1184. Si le biographe 
ne se trompe pas de nom, il faut conclure que notre Saint 
était encore prieur de Witham, au moment de cette gué- 
rison. 



_ 364 — 

d'Exeter et lui demanda des nouvelles de la possé- 
dée. « Grâce à vos prières, répondit le prélat, elle a 
enfin échappé au joug de son odieux tyran ; pleine 
de foi et de dévotion, elle mène une conduite édi- 
fiante et jouit de la paix ^ » 

Une autre délivrance miraculeuse eut lieu, nous 
ignorons à quelle date, dans la cathédrale même de 
Lincoln. 

A la suite d'une fièvre, un habitant de la ville en- 
tra dans une folie furieuse qui fut regardée comme 
Tœuvre du démon. Telle était sa force qu'il ne fal- 
lait pas moins de huit hommes pour le maîtriser. 
Malgré les chaînes qui le retenaient captif, il était 
dangereux d'approcher de lui : le malheureux me- 
naçait de dévorer même sa femme et ses enfants. 
L'un de ses parents proposa de le conduire à l'hom- 
me de Dieu. On mit donc l'énergumène sur un cha- 
riot et on le transporta dans la cathédrale, suppliant 
Tévêque de lui obtenir sa délivrance. Hugues, plein 
de pitié, asperge le furieux d'eau bénite et adjure 
l'esprit mauvais de le laisser et de ne plus le tour- 
menter à l'avenir. A l'instant même, l'ordre reçoit 
son exécution. Le malade tombe à terre, et paraît 
comme mort : il devient glacé et pâle comme un ca- 
davre, ses regards s'éteignent, son pouls s'arrête. 
L'évêque se hâte de le rappeler à la vie en lui je- 
tant de l'eau bénite en grande quantité. L'énergu- 
mène se relève entièrement guéri. 11 étend vers le 
ciel ses mains encore liées, et s'écrie : « Merci, ô 
mon Dieu ! » Puis il tend les mains vers son libéra- 
teur, et ajoute : « Merci, ô saint évêque ! » On le dé- 

' M. V. 1. V, c. VIII. 



— 365 — 

lie, et il revient chez lui dans le plus grand calme, 
sansavoir jamais à subir dans la suite la tyrannie 
du démon*. 

Pour juger sainement ces diverses guérisons qui 
ont comme caractère commun l'expulsion de l'es- 
prit infernal, il faut d abord se souvenir de l'effroya- 
ble empire que le péché originel a donné à l'ennemi 
du genre humain. «Satan, dit Bossuet, n'est pas seu- 
lement le prince, le magistrat, et le gouverneur du 
siècle ; mais, pour ne laisser aucun doute de sa re- 
doutable puissance, saint Paul nous enseigne qu'il en 
est le Dieu : Deus hujus sœculi. En effet, il fait le 
Dieu sur la terre; il affecte d'imiter le Tout-Puissant. 
Il n'est pas en son pouvoir de faire comme lui de 
nouvelles créatures pour les opposer à son mattre ; 
voici ce qu'invente son ambition : il corrompt celles 
de Dieu et les tourne autant qu'il peut contre leur 
auteur. Enflé démesurément de ses bons succès, il 
se fait rendre enfin les honneurs divins ; il exige des 
sacrifices, il reçoit des vœux, il se fait ériger des 
temples, comme un sujet rebelle qui, par mépris ou 
par insolence, affecte la même grandeur que son 
souverain. Telle est la puissance de notre ennemi ^ ». 

Le divin Rédempteur est venu anéantir cette puis- 
sance, mais c'est seulement à la fin des siècles que 
la grande victoire remportée sur le Calvaire achève- 
ra de produire tous ses effets. En attendant ce dé- 
nouement, il est encore permis au démon d'agir, 
mais dans les limites tracées par la Providence qui 

^ Magna Vita, 1. III, c. xv. — D. Le Couteulx, Annales 
Ord. Cartus. t. III, p. 80. — Vita Metrica, v. 1088-1106. 
* Deuxième Sermon pour le 1" dimanche de Carême. 



— 366 — 

lui a suscité de nombreux obstacles au sein de 
rÉglise catholique, héritière de la force de Jésus- 
Christ. L'Évangile atteste que le divin Sauveur déli- 
vra lui-même les possédés et donna à ses apôtres 
« vertu et puissance sur tous les démons, et pour la 
guérison des maladies (Luc, 9). » Ce pouvoir s'est 
transmis dans la hiérarchie ecclésiastique, et il est 
affirmé hautement dans les prières liturgiques et 
spécialement dans l'ordination des exorcistes, appe- 
lés à être « des empereurs spirituels, spirituales im- 
peratores, » ou encore « des médecins experts, accré- 
dités par une vertu céleste et par le succès de leurs 
guérisons * . » 

L'histoire des saints est remplie de preuves en fa- 
veur de l'efficacité de ce pouvoir qui, « bien qu'il 
découle d'une grâce gratuitement octroyée, tire 
néanmoins une partie de son efficacité pratique de 
la sainteté de l'exorciste ^. » Il est vrai que l'Église 
n'interdit nullement de soumettre à une sage criti- 
que les faits de ce genre, et de chercher à distinguer 
les causes purement naturelles de celles qui les dé- 
passent. Mais on ne doit pas trop se laisser éblouir 
par les affirmations d'une science qui méconnaît sou- 
vent les bornes de son domaine et qui a la prétention 
de tout expliquer au moyen d'expériences hardies 
mais insuffisantes. Quand il s'agit de constater la 
présence ou l'action du démon, nous préférons les 
témoins contemporains et oculaires à ceux qui ju- 
gent uniquement d'après un récit dont les données 

* Ut probabiles sint medici Ecclesiœ tuœ, gratia caratio- 
nutn virtuteque cœlesti confirmati. Pontifie, rom De Ordin. 
Exorcist. 

' Cardinal Pie, Œuvres. Il» vol. p. 309. 



— 367 — 

peuvent être fort incomplètes ; nous pensons surtout 
qu'en cette matière les saints sont plus compétents 
que les médecins. 

Saint Hugues a cru qu*il combattait l'esprit infer- 
nal dans les diverses circonstances dont nous avons 
parlé. Pourquoi son témoignage ne nous suffirait-il 
pas? Oserait-on mettre en doute sa bonne foi? Ce 
serait ignorer absolument son caractère. Voudrait- 
on plutôt attribuer sa conviction aux préjugés de son 
époque ? Ce serait une autre erreur démentie à 
l'avance par l'ancien biographe de notre Saint, qui a 
pris soin de dire combien son héros était éloigné de 
toute recherche exagérée du merveilleux. « Fidèle à 
l'esprit de gravité et d'humilité que l'Ordre des 
Chartreux a reçu de ses fondateurs, notre bienheu- 
reux estimait beaucoup moins les miracles que les 
vertus des saints. Il parlait volontiers des premiers, 
afin d'honorer leurs auteurs et d'édifier ceux qui 
l'écoutaient. Mais le grand prodige qu'il admirait^ 
qu'il étudiait, et qu'il cherchait à reproduire, c'était 
la sainteté elle-même *. » Avec de telles dispositions, 
il n'est pas à craindre que le saint évêque se soit 
laissé entraîner aveuglément à des superstitions 
dont nous le savons d'ailleurs l'ennemi déclaré. Il 
faut donc conclure qu'il avait sous les yeux des si- 
gnes suffisants de l'intervention du démon, — signes 



* Cum un sola esset sanctorum sanctitas pro miraculo, sola 
sufficeret pro exemplo, — M. V. 1. III, Prologus. — On 
nest pas étonné de ce sentiment lorsqu'on entend le Docteur 
angélique déclarer que la grâce sanctifiante est bien plus 
excellente que les dons extraordinaires comme le don des 
miracles. Gratia gratum faciens est multo excellentior quam 
gralia gratis data, 1 2 q. cxi^ a. 5. 



— 368 — 

qui n'ont été rapportés peut-être qu'en partie, — ou 
bien qu'une révélation intérieure suppléait aux ma- 
nifestations extérieures. 

Ce que nous venons de dire nous fait comprendre 
avec quelle simplicité il agissait en ces occasions 
extraordinaires, ne cherchant aucunement la renom- 
mée d'un thaumaturge, mais seulement la gloire de 
Dieu et le bien du prochain. Il entrait ainsi dans 
les sentiments que le divin mattre suggérait un jour 
à ses disciples qui venaient de dompter les démons: 
« Ne vous réjouissez pas, leur dit-il, de ce que les 
esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce 
que vos noms sont écrits dans les cieux (Luc. 10). » 



CHAPITRE XI. 



CONSOLATIONS PROVIDENTIELLES. 



Rencontre d'un condamné à mort. — Hugues Tarrache à la po- 
tence. — Il revendique devant les juges le droit aasile. — Il 
visite à Londres les membres de la cour de l'échiquier. — Spi- 
rituelle repartie. — Un pécheur désespéré. — Hugues opère sa 
conversion et sa guérison. — Le sacristain Martin. — Sa voca- 
tion subite à la vie religieuse. — Sa persévérance. 



Le lendemain du jour où Tévêque de Lincoln avait 
délivré et converti la sorcière du voisinage de Bug- 
den, il entra sur le territoire de Saint- Alban. La cé- 
lèbre abbaye de ce nom ne dépendait plus alors de 
son diocèse, mais la contrée environnante relevait 
encore de sa juridiction *. Là se présenta un lugubre 
cortège. C'était un voleur, condamné à mort, qu'une 
troupe de gardes conduisait à la potence, les mains 
liées derrière le dos. 

A la vue du saint évêque, tous s'empressent d'ac- 
courir pour recevoir sa bénédiction. Le condamné 
n'est pas le moins prompt à solliciter cette faveur. Il 
espère même obtenir sa délivrance. Avec des cris 
lamentables il implore miséricorde en se jetant 

* Ce fut sous Tévèque Robert de la Chesnaye que Tab- 
baye de Saint-Alban cessa de relever du diocèse de Lincoln. 
Girald. Camb. Anglia sacra, p. II, 417. — Voir sur ce mo- 
nastère Monastic. Anglic. t. I, p. 176, et Mabillon, t. II, p. 
298, t. IV, p. 672. 

24 



— 370 — 

d'abord h genoux sous la tête du cheval, puis en se 
glissant jusque sous les pieds de Thomme de Dieu. 
Celui-ci tirant un peu les guides, aperçoit le voleur 
et demande ce qu'il est et ce qu'il veut. Les clercs 
de la suite tremblent à la pensée d'une délivrance 
qui pourrait redoubler la colère du roi. « Seigneur, 
disent-ils, il est inutile de questionner davantage ; 
laissez cet homme et poursuivez votre route. » Ce 
n'était pas l'avis de l'évêque. Il s'informe avec soin 
de la cause de son client inattendu, et, lorsqu'il a 
recueilli les renseignements désirés , il s'écrie : 
« Allons, Dieu soit béni ! » Puis il s'adresse aux gar- 
des chargés de conduire le voleur au supplice : « Mes 
enfants, leur dit-il, revenez avec moi au village, et 
laissez-moi disposer de cet homme. Annoncez à vos 
chefs et aux juges que c'est moi qui vous l'ai enlevé. 
Je vous garantirai de tout désagrément à ce sujet.» 
Les gardes n'osent résister et relâchent leur captif 
que l'évêque fait délier et confie k son aumônier. 
Alors les deux cortèges, celui du prélat, et celui du 
condamné, s'unissent et se mettent en marche vers 
le bourg. Singulier spectacle ! Est-ce l'évêque per- 
sécuté qui vient d'être arrêté par la justice royale ? 
Est-ce la force armée qui se met à la suite et au ser- 
vice de l'illustre proscrit ? L'énigme est bientôt 
éclaircie pour la foule étonnée qu'attire l'arrivée de 
l'homme de Dieu. Le voleur, délivré de ses chaînes, 
explique tout par son retour et par sa joie. Son pro- 
cès n'est pourtant pas terminé, mais il a raison 
d'avoir pleine confiance en son défenseur. 

A peine entré à l'hôtellerie, Hugues entend tous 
les siens se réunir pour le solliciter de laisser la jus- 
tice suivre son cours. « Seigneur, disent-ils, jusqu'à 



— 371 — 

présent ni le roi, ni vos ennemis n'ont pu vous re- 
procher aucun tort véritable ou seulement vraisem- 
blable. Mais si vous allez casser par votre autorité 
pontificale la sentence des juges forains ^ et en em- 
pêcher Texécution, vos adversaires soutiendront que 
vous avez attaqué la couronne elle-même, et que 
vous êtes coupable du crime de lèse-majesté. » 

Hugues se contente de répondre : « Voilà bien 
votre confiance et votre magnanimité ! Mais qu'on 
fasse entrer les juges; vous écouterez ce qu'ils me 
diront et ce que je leur dirai. » 

Les juges étaient venus, en effet, et avaient de- 
mandé une audience à l'évêque. Ils se présentent. 
Hugues les fait asseoir et leur parle en ces termes : 
« Vous êtes des hommes éclairés, vous n'ignorez pas, 
le privilège dont votre sainte mère l'Église jouit en 
tout lieu, je veux dire le droit d'asile en vertu duquel 
elle protège tous les condamnés ou proscrits qui 
mettent en elle leur refuge. » — a Oui, disent les 
juges, nous connaissons le droit d'asile qui doit être 
fidèlement respecté. » — « Puisqu'il en est ainsi, 
reprit Tliomme de Dieu, vous devez savoir aussi que 
là où se trouve Tévêque avec une réunion de fidèles, 
là est toujours l'Église. Celui qui consacre les pierres 
matérielles du lieu saint, et qui sanctifie par les sa- 
crements les pierres vivantes dont se compose 
rÉglise, doit, partout où il se présente, pouvoir re- 

* Les juges /brams, ou ambulants étaient délégués pour 
examiner sur place les fraudes commises contre le revenu 
de la couronne et les crimes des malfaiteurs. En 1176 Henri 
II divisa son royaume en six districts, à chacun desquels il 
assigna trois juges ambulants. — Voir Lingard, Hist. 
d'Angleterre^ t. I. c. xii, p. 493. 



— 372 — 

vendiquer le droit d'asile et en faire bénéficier tous 
ceux qui le désirent. » 

Cette argumentation n'étonna pas les juges. Elle 
était d'accord, en effet, avec l'ancienne législation 
de l'Angleterre. En il 84, on avait encore vu l'évêque 
de Worcester empêcher l'exécution d'un chevalier 
injustement condamné qu'il accompagna jusqu'au 
gibet pour le soustraire à la mort^ Mais ce n'était 
là qu'une exception ; le droit d'asile ainsi interprété 
était tombé en désuétude et se limitait pratiquement 
aux édifices sacrés. Il était bien hardi de le faire re- 
vivre, surtout dans les circonstances présentes. Les 
juges le comprirent, mais ils surent aussi entrer dans 
les nobles sentiments de l'homme de Dieu, et, après 
s'être consultés, ils lui firent cette réponse : « Sei- 
gneur, nous sommes vos fils et vos diocésains ; vous 
êtes notre père et notre pasteur. Il ne nous appar- 
tient pas de contester votre privilège, mais vous ne 
voudrez pas, non plus, nous exposer à de redouta- 
bles périls. Vous pouvez donc délivrer ce condamné, 
sans éprouver aucune résistance de notre part ; seu- 
lement nous espérons que vous nous mettrez à l'abri 
de la colère du roi. » Hugues n'oubliait pas qu'il était 
lui-même en disgrâce, mais il n'iiésita pas à se com- 
promettre davantage pour venir en aide à son client. 
« Vous avez parlé avec loyauté et droiture, dit-il aux 
juges. Je vous prends donc votre condamné et je 
saurai rendre raison de ma conduite à qui de droit: 
je suis responsable de cette délivrance. » 

Les juges se retirèrent, et le voleur, arraché à la 
potence, suivit jusqu'à Londres l'évêque de Lincoln. 

^ Lingard, loco cit. p. 497. 



— 373 — 

Il n'eut aucune peine à subir et put se retirer en 
pleine liberté. Nous ignorons s'il fît honneur dans 
la suite à son saint défenseur : il est permis de croire 
qu'une sincère conversion fut le fruit du grand acte 
de charité dont il avait été Tobjet. 

Cet acte fut aussi sainement apprécié à Londres 
qu'à Saint-Alban. L'évêque de Lincoln reçut le meil- 
leur accueil des seigneurs qui siégeaient à la cour de 
l'échiquier, tribunal supérieur alors fixé à Westmins- 
ter et plus tard transféré à Northampton ^ Ces hauts 
personnages se levèrent avec respect pour l'enten- 
dre. 11 profita de l'occasion pour les prier de pré- 
server son Église de tout dommage, surtout en son 
absence. Les nobles juges lui promirent ce qu'il sou- 
haitait, et le pressèrent avec beaucoup d'instances 
de s'asseoir un moment au milieu d'eux. L'évêque y 
consentit avec peine, mais par condescendance il 
crut enfin devoir les satisfaire. Aussitôt les seigneurs 
firent éclater leur joie : « Ah ! dirent-ils en riant, 
nous pouvons bien nous vanter d'avoir remporté un 
grand triomphe. Nous avons fait siéger l'évêque de 
Lincoln à la cour de l'échiquier. » Hugues avait 
bien entrevu ce piège assez innocent. 

11 rougit un peu de la plaisanterie des juges, et se 
leva aussitôt. Rien ne lui aurait été plus pénible que 
de donner lieu au moindre soupçon de ce genre. 11 
vit d'ailleurs qu'il s'agissait de prendre gaiement cette 
petite mésaventure et d'en tirer le meilleur parti. 11 
embrassa donc tous les seigneurs comme pour leur 
dire adieu, et il leur répondit ensuite : « Ah ! je me 
vanterai aussi d'un grand triomphe. Puisque vous 

* Trivet. ad an. 1209. 



— 374 — 

avez reçu de moi le baiser de paix, vous ne pourrez 
souffrir qu'on trouble la tranquillité de mon Eglise. » 
Lesjuges de Téchiquier se sentirent vaincus dans cet 
assaut à armes courtoises. «Voyez-vous, se dirent-ils 
entre eux, voyez-vous l'admirable prudence de cet évo- 
que ! lia bien riposté, et maintenant nous ne saurions^ 
sans nous déshonorer, lui causer le moindre embar- 
ras, lors même que le roi nousTordonnerait. » L'entre- 
tien se termina par la bénédiction de Thomme de Dieu 
qui continua son voyage avec une confiance nouvelle. 

La Providence lui ménageait une autre consola- 
tion à Rochester. 

A son passage dans cette ville, lorsqu'il traversait 
le pont construit sur la Medway, il rencontra un 
jeune homme qui allait se précipiter dans la rivière. 
Son approche suffit pour arrêter ce malheureux qui 
se présenta à lui et, au moyen d'un interprète, lui fît 
un long récit que nous allons résumer. 

Le pauvre jeune homme était tombé dans d'af- 
freux désordres, et il y vivait, accumulant péché sur 
péché, quand un jour, il entendit un sermon sur les 
péchés capitaux et en particulier sur le vice auquel 
il était livré. L'ardente parole du prédicateur le 
confondit et le pénétra d'horreur pour lui-même. 
« Je crus, dit-il, que la terre allait s'entr'ouvrir sur 
l'heure et m'engloutir tout vivant au fond des enfers. 
Tout le reste du jour et une partie de la nuit je ré- 
pandis un torrent de larmes. Vers le matin, brisé 
de fatigue, je m'assoupis. C'est alors que m'apparut 
une Dame d'une ineffable beauté qui me consola par 
ces paroles : « Pauvre enfant, ne cède pas au dé- 
sespoir. Songe à la clémence et à la puissance de 
mon Fils, qui ne veut la perte de personne. Lève-toi, 



— 375 — 

va trouver le prêtre que tu connais, et fais-lui une 
confession fidèle et entière de tes péchés. » 

Le jeune homme obéit et s'éloigna ensuite de sa 
ville natale. Pendant qu'il marchait sans savoir où 
diriger ses pas, il eut une autre vision. Le démon, 
sous la figure d'un horrible vieillard, l'arrêta et lui 
dit que le suicide était le seul parti à prendre après 
tant de crimes. Cette fatale pensée s'était déjà em- 
parée du coupable: elle l'agita de nouveau malgré le 
souvenir de l'apparition céleste qui avait précédé les 
suggestions de l'enfer. « Je sais bien aussi, ajouta le 
jeune homme, que se donner la mort, c'est courir 
à la damnation éternelle. Néanmoins cette pensée, 
qui est une inspiration du démon, me poursuit avec 
tant d'importunité qu'aujourd'hui même par deux 
fois, j'ai essayé de me jeter dans la rivière. La pre- 
mière fois il y avait trop de monde sur le pont, je 
n'ai pas osé accomplir mon dessein. La seconde 
fois, j'allais me précipiter lorsque je fus averti de 
votre approche par les serviteurs qui vous précé- 
daient. Dès que la présence de votre Sainteté me fut 
connue, le trouble de mon cœur s'apaisa, et je res- 
pirai à la pensée de vous confier mes angoisses'. » 

L'homme de Dieu accueillit avec une tendresse 
paternelle ce prodigue si opportunément arrêté dans 
la voie de la perdition. 11 l'encouragea à reprendre 
confiance, lui donna sa bénédiction, l'engagea à le 
suivre jusqu'à Cantorbéry, où il pourrait l'entretenir 
plus longuement. Le jeune homme accepta cette 
proposition avec d'autant plus d'empressement qu'il 
reconnaissait avoir été délivré de l'entretien du dé- 

' M. V. 1. IV, c. n. 



— 376 — 

mon par l'arrivée d'une troupe de pèlerins qui se 
rendaient au tombeau de saint Thomas Becket. 

Hugues passa une quinzaine de joursàCantorbéry, 
attendant un temps favorable pour s'embarquer. 11 
profita de ce séjour et acheva la conversion du péni- 
tent qu'il pouvait regarder comme envoyé par Marie, 
le Refuge des pécheurs. Grâce à ses instructions et 
à ses prières, le jeune homme fut pour toujours dé- 
livré de ses tentations, et se disposa pieusement à 
faire le pèlerinage de Rome. Avant son départ, il 
reçut un nouveau bienfait de l'homme de Dieu. Deux 
ulcères terribles le rongeaient jusqu'aux os, « comme 
le constata un médecin renommé, mattre Réginald 
Pistor. » Lorsque le saint évêque apprit cette mala- 
die, il voulut aussitôt en opérer la guérison. On fai- 
sait en ce moment chauffer de la cire pour couler des 
cierges. Il commanda d'en faire une application sur 
les plaies du pénitent. Le remède produisit aussitôt 
son efTet. Les ulcères disparurent à l'instant, et la 
guérison du corps compléta celle de l'âme. 

Ainsi transformé, le jeune homme reçut solen- 
nellement le bâton et le bourdon de pèlerin et se 
rendit au tombeau des saints apôtres. Muni de la 
bénédiction du souverain Pontife^ il revint ensuite 
en Angleterre, et entra comme frère convers dans un 
couvent de Cisterciens, où il donna l'exemple per- 
sévérant des vertus religieuses. 

Une autre conversion, d'un genre différent et d'une 
date plus ancienne, mérite d'être rapportée ici. Il 
s'agit encore d'un jeune homme, beaucoup moins 
coupable que celui dont nous venons de parler, mais 
peut-être non moins difficile à gagner à la vie mo- 
nastique. L'expérience des âmes montre tous les 



— 377 — 

jours qu'il est plus aisé de toucher un grand pécheur 
et de le ramener à Dieu, que de décider un chrétien 
à sortir de la tiédeur et de la vanité pour entrer dans 
la voie de la perfection. 

L'homme de Dieu avait confié la garde du trésor 
de la chapelle épiscopale à un jeune homme de bon- 
nes mœurs, mais encore imbu des préjugés mondains. 
11 s'appelait Martin. D'après l'usage, comme il avait 
à s'occuper des vases et des ornements sacrés, il de- 
vait, quoique laïque, avoir les cheveux coupés à la 
manière des clercs, et porter dans les cérémonies un 
vêtement ecclésiastique. Martin reçut donc de son 
évêque l'ordre de faire couper sa chevelure. Peu 
disposé à ce sacrifice, le sacristain trouva divers pré- 
textes pour s'en dispenser, et y réussit pendant trois 
jours. Au bout de ce temps, Hugues voulut avoir 
raison d'une résistance dont il voyait bien le motif. 
Il suivit son serviteur à la sacristie après la célébra- 
tion de la Messe, et, mettant les doigts dans sa che- 
velure, il lui dit : « Puisque vous n'avez pas trouvé 
de barbier pour vous faire la tonsure, je vais m'en 
charger moi-même. » 11 prit en même temps des 
ciseaux et fit l'opération annoncée. Le jeune homme 
fondit en larmes, mais, loin de pleurer sa chevelure, 
il fut aussitôt converti à la perfection. A genoux aux 
pieds de l'évêque, il lui dit : « Seigneur, je vous en 
conjure par la miséricorde de Dieu, écoutez-moi. 
Puisque votre sainteté a, de sa propre main, fait 
tomber de ma tête le signe de la vanité, je la supplie 
de m'éloigner tout à fait des pièges de ce monde. Je 
désire être moine : c'est votre action qui m'a inspiré 
ce dessein. Je me consacre à cette heure totalement 
à Dieu, et je renonce entièrement aux pompes du 



— 378 — 

siècle. Vous qui m'avez obtenu cette grâce, aidez-moi 
à m'y rendre fidèle jusqu'à la mort. » 

Hugues voulut éprouver ces désirs inattendus. II 
garda le silence, et, comme l'heure du repas était 
venue, il se mit à table. Le sacristain, lui, ne songea 
guère à manger, mais il réfléchit aux moyens de faire 
aboutir son projet qui se confirmait de plus en plus 
dans son cœur. Lorsque les convives se séparèrent, 
il se jeta aux genoux de ceux qu'il pensait le plus ca- 
pables d'intercéder pour lui. Sa requête ainsi ap- 
puyée ne fut pas encore admise. On le fit attendre 
trois jours en punition du délai semblable qu'il s'était 
ménagé avant d'obéir. Enfin le saint évêque, bien 
convaincu de la sincérité de ses désirs, les réalisa 
avec la plus grande bonté. 11 fit appeler le prieur 
de Saint-Néot, monastère relevant de labbaye du 
Bec ^ et obtint de lui une place pour son protégé, 
qui n'avait pas d'autre ambition. 

Hugues ne perdit pas de vue son ancien sacristain. 
Il lui donna Thabit religieux, assista à sa profession 
dont il paya les agapes fraternelles, lui conféra le 
sous-diaconat, et lui obtint dans la suite la permis- 
sion d'aller au Bec s'instruire plus profondément des 
observances de son Ordre. Le moine se montra tou- 
jours digne par son humilité, son recueillement et 
sa mortification, de Télat qu'il avait choisi cl de 
l'homme de Dieu qui lui en avait inspiré lamour. 

< Monast. t. I, 368. 



CHAPITRE Xll. 

L ÉVÈQUE AUX FUNÉRAILLES DU ROI. 



Séjour près du légat. — Ordination chez les religieux de Grand- 
mont. — Un clerc écarté du sous-diaconat. — Siège du château 
de Châlus.— Hugues est vivement sollicité de faire sa soumission 
au roi. — Il résiste et remet au lendemain sa décision. — Songe 
fortifiant. — Humble confession. — Mon du roi Richard. — Un 
beau souvenir de ce prince. — Sentiments de Vévéque de Lin- 
coln. — Il se met en route pour Fontevrault. — Il visite la reine 
Bérengère. — Funérailles du roi. 



Hugues arriva en Normandie vers la septuagésime 
(février H99). H y trouva le légat pontifical, Pierre 
de Capoue, qui venait de faire conclure une trêve de 
cinq ans enlre la France et l'Angleterre . C'était une 
heureuse occasion pour lui d'entretenir le représen- 
tant d'Innocent III et de l'intéresser à sa cause. Le 
légat, de son côté, ne devait pas moins tenir aux 
renseignements autorisés que l'homme de Dieu pou- 
vait lui fournir sur la situation de l'Église d'Angle- 
terre. Trois semaines environ s'écoulèrent dans ces 
relations dont nous regrettons d'ignorer les détails. 

Au commencement du carême, l'évêque de Lin- 
coln se rendit à Angers, et reçut l'hospitalité dans 
un manoir de l'abbaye de Saint-Nicolas*, près de 

* Fondée par Foulques le Noir et terminée en 1060 par 
son fils Godefroy, cette abbaye était située sur le torrent du 
Brionneau. 



— 380 — 

celte ville. Il y attendit le moment favorable de voir 
le roi Richard, qui avait tourné ses armes contre 
quelques-uns de ses barons accusés de rébellion. Pen- 
dant ce séjour, il fut invité par des religieux de 
rOrdre de Grandmont à faire les ordinations dans 
leur couvent peu éloigné *. 11 se prêta volontiers à 
leurs désirs, mais ne crut pas devoir déférer à ceux 
d'un jeune clerc qui voulait en cette circonstance 
recevoir le sous-diaconat. En apparence rien ne s'op- 
posait à sa promotion aux ordres sacrés. Il était connu 
de l'évoque ; il était surtout chaudement recommandé 
par l'archidiacre d'Oxford, Walter Map, dont il 
possédait toute la confiance et dirigeait la maison. 
Malgré ces titres, et en dépit des instances qu'on lui 
fit, le saint évêque maintint absolument son refus, et 
manifesta même une certaine indignation qui étonna 
beaucoup son entourage. Peu de temps après, cette 
conduite eut son explication. Le clerc fut atteint de 
la lèpre. On comprit que l'homme de Dieu avait prévu 
ce malheur et qu'il avait eu un motif très grave d'é- 
carter des ordres sacrés un sujet destiné à devenir 
l'effroi de la plupart des hommes. S'il aimait les 
lépreux et s'il les soignait avec une touchante ten- 
dresse, il ne pouvait songer à en faire les ministres 
du sanctuaire. 

Dieu qui révèle ou cache à son gré l'avenir à ses 
serviteurs, n'avait pas encore éclairé notre Saint sur 
le dénouement prochain de sa lutte avec le roi. Des 
nouvelles de plus en plus alarmantes jetaient l'efiTroi 
autour de lui. On disait que Richard s'apprêtait à 

* A la Haye-des- Bonshommes, près la forêt de Craon, sur 
la paroisse d*Avrillé. 



— 381 — 

châtier terriblement tous ses adversaires parmi les- 
quels il comptait, ajoutait-on, l'évêque de Lincoln et 
son clergé. La guerre acharnée qu'il faisait alors au 
vicomte de Limoges, Adémar, était bien de nature à 
confirmer ces bruits sinistres. 

Ce seigneur, vassal du roi d'Angleterre, avait dé- 
couvert un trésor considérable et en avait envoyé 
une partie à son suzerain. Richard, loin d'être satis- 
fait, exigea le tout, et vint le confisquer par la force 
des armes. Il mit le siège devant le château de Châ- 
lus-Chabrol où il pensait trouver le fameux trésor. 

Tel est le récit de Roger de Hoveden, reproduit 
par la plupart des historiens. Mais d'après M. l'abbé 
Arbellot, auteur d'une étude intitulée La vérité sur 
la mort de jRichard Cœur de Lion (Paris, Haton, 
1878), cette guerre avait une cause plus noble. Le 
roi d'Angleterre avait offensé par ses paroles Adé- 
mar, vicomte de Limoges, et son frère Hélie V, dit 
Taleyrand, comte de Périgord. Ces deux seigneurs 
pour se venger s'étaient ralliés au roi de France. Ils 
étaient donc en rébellion contre le monarque an- 
glais lorsque celui-ci leur déclara la guerre. 

On raconte aussi que la garnison de Châlus parut 
disposéeà se rendre à la condition d'évacuer libre- 
ment la place, mais le roi lui signifia de se préparer 
au combat, disant qu'il prendrait d'assaut la forte- 
resse et ferait pendre tous ses défenseurs. Ce trait 
suffisait amplement pour montrer combien la colère 
de Richard était encore à redouter. 

Hugues eut alors à se défendre contre le décou- 
ragement de ses clercs, découragement qui se com- 
pliquait de certaines appréhensions relatives à l'élec- 
tion épiscopale de l'un d'entre eux. Walter Map, 



— 382 — 

larchidiacre d'Oxford, était en effet proposé comme 
candidat du siège d'Hereford* dont les principaux 
chanoines se trouvaient de passage à Angers, cher- 
chant à rejoindre le roi. Il était facile de prévoir 
qu'un chanoine et archidiacre du diocèse de Lincoln 
serait impitoyablement écarté par le monarque , 
tant que son évèque n'aurait pas fait sa soumission. 

Une entente se fil entre ceux qui espéraient encore 
vaincre la constance de Thomme de Dieu, et un jour, 
vers le milieu du carême, Hugues se vit en face d'une 
députation formée de ses propres clercs, de ceux 
d'Hereford et de plusieurs chanoines d'Angers ayant 
à leur tête le doyen du chapitre, Guillaume de Voil- 
leaux. Ils déployèrent toute leur éloquence pour 
persuader à notre Saint de suivre enfin les conseils 
si souvent réitérés de l'archevêque de Cantorbéry, 
c'est-à-dire d'envoyer au roi un messager avec une 
forte somme d'argent. « Par ce moyen, disaient-ils, 
vous vous délivrerez de tout souci et de toute peine, 
et vous pourrez retourner immédiatement dans votre 
diocèse. Voyez : le temps presse. Toutes les provinces 
se ressentent des horreurs de la guerre, les popu- 
lations sont dans l'efiTroi, les villes et les villages sont 
sous l'empire de la terreur. Il n'y a plus de lieu sûr, 
ni dans les cités, ni dans les campagnes. Bientôt il 
ne sera plus prudent de rester ici, et plus permis 
de partir. » 

Ce sombre tableau fut présenté de mille manières 

' Il possédait une prébende dans ce diocèse, et appar- 
tenait ainsi en même temps à l'Église de Lincoln et à celle 
de Hereford. Walter Map était un littérateur estimé. Entre 
ses ouvrages se trouve la traduction de plusieurs romans de 
chevalerie. 



— 383 — 

aux regards de Tliomme de Dieu par ses conseillers 
importuns qui continuèrent leurs instances du matin 
jusqu'au soir. Le supplice infligé à Job par ses amis 
se renouvelait pour le cœur sensible du saint évoque. 
Partagé entre l'alternative de faire des concessions 
compromettantes ou de contrister tant de personnes 
éclairées et respectables, il souffrit beaucoup. Il n'en 
travailla pas moins à soutenir la cause des libertés 
ecclésiastiques et à y ramener ceux qui auraient dû 
la défendre avec lui. « Vos raisons, leur disait-il, ne 
sont pas des raisons. Agir comme vous me le conseil- 
lez, c'est perdre son temps et se déshonorer, c'est 
jeter sous les pieds du pouvoir laïque la dignité et la 
liberté de l'Église, sans arriver à la paix désirée. 
Aujourd'hui vous achèterez cette paix à un prix exor- 
bitant, demain elle sera violée. » 

Les partisans des concessions, enhardis par leur 
nombre et par les circonstances, étaient bien décidés 
à faire prévaloir leur avis. Ils recommençaient donc 
sans cesse leur plaidoyer, et pressaient l'évêque de 
s'exécuter sans retard. Hugues, malgré sa constance, 
éprouvait une grande amertume et un profond dé- 
goût. Jamais il ne s'était vu aussi complètement aban- 
donné de ceux qu'il estimait et qu'il chérissait. S'il 
n'avait eu à combattre que des courtisans ou même 
des princes, il aurait eu bientôt trouvé une de ces 
répliques péremptoires qui n'admettaient pas de ré- 
ponse. Mais il lui fallait rompre sérieusement avec 
ses amis qu'il voyait tout à fait obstinés dans leur 
sentiment. Contre son habitude, il ne voulut pas 
trancher complètement la question, et il mit fin à 
l'entretien en disant : « Mes frères, c'est assez pour 
aujourd'hui. Demain matin, sous l'inspiration du Sei- 



— 384 — 

gneur, nous prendrons d'un commun accord la ré- 
solution qui doit lui procurer le plus de gloire. Nous 
savons par expérience que la nuit porte conseil. » 

Quand il se retrouva seul avec son confident, il 
avoua que jamais il n'avait été saisi par une pareille 
angoisse. Il se mit en prière : il n'y a pas d'autre 
remède efficace à ces agonies de l'âme, et le divin 
Sauveur n'en a pas enseigné d'autre pendant la veille 
de Gethsémani. Hugues suppliait donc Dieu de 
mettre un terme à ses perplexités, et de lui montrer 
comment il pourrait éviter de l'offenser sans scanda- 
liser ses amis, sans tomber dans une opiniâtreté ex- 
cessive. Là était la difficulté. L'homme de Dieu en 
avait plus d'une fois triomphé dans le passé, mais il 
lui semblait que le cas était vraiment nouveau, et il 
ne savait comment le résoudre. Il se coucha, tout 
occupé de ces pensées, et moins calme qu'à l'ordi- 
naire. Un songe miraculeux vint le consoler et lui 
rendre la lumière. Il entendit une voix céleste qui 
disait ces paroles du Psalmiste : « Dieu est admirable 
dans ses saints : le Dieu d'Israël donnera à son peuple 
le courage et la force dont il a besoin : que Dieu soit 
béni M » 

Hugues se leva sur cette assurance d'en haut qui 
lui rendit la paix. Il voulut se confesser immédiate* 
ment de la faute qu'il croyait avoir commise la veille. 
Il s'accusa donc avec une grande douleur d'avoir 
manqué de confiance en ne repoussant pas nettement 
les propositions funestes qui lui avaient été faites. 
« J'espère bien, ajouta-t-il, que Dieu sera miséricor- 



* Mirabilis Deus in sanctis suis, Deus Israël ipse dabit vir- 
tutem et fortitudinem plebi suœ: benedictus Deus (Ps.lxvii). 



— 385 — 

dieux pour un pécheur repentant et qu'il me déli- 
vrera de l'épreuve actuelle. » 

Le lendemain les conseillers ne reparurent point : 
ils avaient peut-être compris la peine qu'ils avaient 
faite à Thomme de Dieu, et l'inutilité de leurs ins- 
tances. Peu de jours après, Hugues recevait la visite 
de Tabbesse de Fonte vrault, Mathilde III, qui venait 
l'informer secrètement d'une grave nouvelle. Le roi 
était blessé et paraissait toucher à sa fin^ 

Voici ce qui s'était passé. Le 26 mars, probable- 
ment le jour même où l'homme de Dieu avait souf- 
fert sa grande angoisse, Richard, accompagné de 
Marchadée, fit à cheval le tour des murailles du 
château de Châlus, afin d'examiner par quel endroit 
il était abordable. Pendant qu'il s'avançait avec une 
insouciante témérité près du fort assiégé, il fut atteint 
d'une flèche qui lui perça l'épaule gauche. Le roi 
furieux ordonna immédiatement l'assaut, et fit pendre 
les soldats de la garnison, à l'exception de l'archer, 
nommé Pierre Basile, qui avait tiré la flèche et qui 
était destiné à un supplice plus cruel. Mais ces me- 

• <c Dès que le roi d'Angleterre avait reconnu la gravité 
de sa situation, il avait fait prévenir sa mère, la reine Éléo- 
nore, qui était à Tabbaye de Fontevrault et qui se rendit en 
toute hâte, mais sans annoncer le motif de son voyage, au- 
près du prince malade. Prévenue ainsi de révènement que Ton 
cherchait à tenir secret, connaissant d'ailleurs la situation si 
grave de Hugues de Lincoln, Mathilde III, abbesse de Fon- 
tevrault, accourut elle-même à Angers pour lui faire con- 
naître révènement de ChAlus ; la fin prochaine du roi n*était 
pas certaine, mais très probable. » Dom Paul Piolin, Voyage 
de saint Hugues, évêque de Lincoln, à travers l'Anjou et le 
Maine en l'année i 199, p. 8 (Angers, 1889). Ce travail plein 
d'érudition nous a fourni de précieux renseignements pour le 
présent chapitre et pour celui qui va suivre. 



— 386 — 

sures ne pouvaient guérir la blessure dont on aperçut 
bientôt la gravité. Le fer était resté dans la plaie, et 
lorsqu'on voulut Ten extraire, il se cassa. La gan- 
grène se déclara : c'était lannonce d'une mort pro- 
chaine. Alors la foi de Richard se réveilla. Il se 
confessa avec une grande présence d'esprit et une 
profonde componction à son aumônier, Milo, abbé 
cistercien de Notre-Dame du Pin, au diocèse de Poi- 
tiers. Puis il fit venir l'archer qui attendait l'heure 
d'expirer dans les tourments ; il lui pardonna et lui 
donna la liberté avec un présent de cent shillings 
pour retourner dans sa patrie ^ Après cet acte de 
générosité chrétienne, il mourut le 6 avril, âgé seule- 
ment de quarante-deux ans '. 

Il avait encore trop vécu pour sa gloire, et on au- 
rait souhaité au héros de la troisième croisade une 
fin moins vulgaire, trouvée au milieu d'une guerre 
plus digne de lui. Au lieu d'expirer si obscuré- 
ment, il serait tombé, plein d'honneur, sous les 
coups des ennemis de la civilisation chrétienne. Dieu 
en avait décidé autrement, mais il se plut à relever 
les derniers moments de Richard par le triomphe de 
la grâce sur la nature. Si le roi n'avait jamais suivi 
d'autres inspirations que celles de la foi, d'autres 
conseils que ceux de l'évêque de Lincoln, il n'aurait 



' Malheureusement le féroce Marchadée était là. A Tinsu 
du roi mourant, il retint le malheureux archer et le livra au 
bourreau. 

' « La reine Éléonore, dans une charte signée quelques 
jours après la mort de Cœur de Lion, dit que personne n*eut 
plus de part k la mort édifiante de son fils que Lucas, abbé 
de Torpenay, Ordre de Saint-Benoit, au diocèse de Tours.» 
Dom Piolin. op. cit. p. 10. 



— 387 — 

pas seulement donné de loin en loin le spectacle des 
vertus chevaleresques , il aurait eu constamment 
cette loyauté, ce désintéressement, cet amour de 
rÉglise et du peuple, cette intégrité de mœurs, cette 
bonté paternelle, cette unité de vie, cet ensemble 
de mérites et cette sagesse admirable qui devaient 
bientôt porter si haut le nom de saint Louis, le grand 
héros du moyen âge. 

Le sire de Joinville nous apprend que son maître 
retrouva plus d'une fois en Palestine les traces de 
Richard Cœur de Lion, et qu'un jour particulière- 
ment il voulut se conformer à l'un de ses beaux 
exemples. Il s'agissait de savoir si le saint roi devait 
aller en simple pèlerin à Jérusalem qu'il n'avait pu 
conquérir. On lui raconta alors que Richard, se trou- 
vant non loin de la ville sainte sans espoir d'y faire 
entrer son armée, entendit un de ses chevaliers lui 
crier : « Sire, sire, venez jusqu'ici et je vous montre- 
rai Jérusalem. » Richard aussitôt mit sa cotte d'armes 
devant ses yeux, et s'écria en pleurant : « Beau sire 
Dieu, je te prie que tu ne souffres pas que je voie ta 
sainte cité, puisque je ne la puis délivrer des mains 
de tes ennemis K » Saint Louis n'aurait pas mieux 
parlé, et il se fit honneur de se ranger à l'avis de 
son devancier. Ce seul trait peut servir d'oraison 
funèbre au célèbre monarque anglais, et expliquer 
les sympathies dont sa mémoire est encore l'objet. 
De tels sentiments et de tels actes effacent bien des 
taches, surtout lorsqu'ils sont confirmés au moment 
de la mort. 

En restant ainsi sous l'impression des meilleurs 

* Joinville, H. de S. Louis, c. cvtn. 



— 388 — 

souvenirs de Richard, nous ne faisons que nous unir 
aux dispositions de notre saint évêque, très prompt 
à oublier le mal pour fixer son attention sur le bien. 
Lorsqu'il apprit la mort du roi, Thomme de Uieu 
se rendait à Angers où, en l'absence de Tévêque, 
Guillaume de Chemillé*, le chapitre lavait invité à 
officier le dimanche des Rameaux. Un ecclésiasti- 
que, nommé Gilbert de Lasci^ , vint à sa rencontre, 
et lui annonça que le lendemain on enterrerait à 
Fontevrault le monarque défunt. Hugues poussa un 
profond soupir, puis il manifesta aussitôt sa volonté 
d'assister aux funérailles. Ses clercs essayèrent de le 
faire renoncer à ce dessein qui n'était pas sans péril, 
comme on put s'en convaincre en arrivant à Angers. 
Là, en effet, l'évêque de Lincoln fut informé des 
troubles occasionnés par la nouvelle de la mort du 
roi. Les voyageurs étaient attaqués et dépouillés sur 
les routes. Quelques-uns même des serviteurs de 
notre Saint qui revenaient d'Angleterre, chargés de 
sommes assez importantes, étaient tombés entre les 
mains des malfaiteurs qui leur avaient pris quarante 
marcs d'argent. Les clercs de l'évêque le supplièrent 



* Ce prélat, d abord suspendu de ses fonctions, s'était 
rendu à Rome où le Pape Innocent III leva la sentence portée 
contre lui et lui fit conférer la consécration épiscopale. Cette 
dernière circonstance ne se trouve pas ailleurs que dans 
l'histoire de saint Hugues écrite par son chapelain. Dom 
Piolin en^ fait la remarque et relève plusieurs autres faits 
inédits puisés à la même source. 

* Ce clerc était issu d'une noble famille normande qui 
avait. suivi les conquérants en Angleterre et y occupait une 
haute situation. Vers le même temps, Roger de Lasci était 
connétable de Chester. — Dom Piolin, p. 15. — Dom Bou- 
quet, t. XVIII, p. 98, 192. 



— 389 — 

de ne pas s'exposer, lui et les siens, à tant de dan- 
gers. D'après eux, la prudence commandait de rester 
à Angers jusqu'à ce que le monarque défunt eût un 
successeur, reconnu de tous, et capable de réprimer 
les délits. « Ces voleurs, disaient-ils, sont assez auda- 
cieux pour arrêter un évêque comme un simple laï- 
que. Que feriez-vous si par malheur on vous enlevait 
vos voitures et on vous dépouillait de tout dans quel- 
que endroit écarté? » — « Il y a sans doute quelques 
dangers à craindre, répondit l'homme de Dieu, mais 
laissons la crainte aux pusillanimes. Ce qui m'ef- 
frayerait surtout, ce serait d'avoir la lâcheté de re- 
fuser à mon roi mort la fidélité que je lui ai témoignée 
de son vivant. S'il m'a persécuté, n'est-ce pas à ses 
perfides conseillers qu'il faut en attribuer la respon- 
sabilité? Ne m'a-t-il pas toujours reçu avec beaucoup 
d'honneur et de déférence, et ne m'a-t-il pas alors 
accordé ce que je lui demandais? Ce qu'il a fait en 
mon absence s'explique assez par les calomnies de 
mes adversaires. Je veux donc, autant qu'il m'est 
possible, lui payer ma dette de reconnaissance. Rien 
ne m'empêchera de lui rendre les derniers devoirs, 
sinon l'impossibilité absolue de marcher. Les vo- 
leurs ne m'arrêteront pas s'ils se contentent de me 
dépouiller : il faudra qu'ils me lient les pieds pour 
m'inlerdire d'aller à Fontevrault. » 

Laissant à Angers la plus grande partie de son 
cortège il se mit en route, presque sans bagages, 
suivi seulement d'un clerc, d'un moine et de quel- 
ques serviteurs. Chemin faisant, il apprit que la reine 
Bérengère habitait le château de Beaufort. Il quitta 
la grande route, et s'enfonça dans les bois pour arri- 
ver jusqu'à la veuve de Richard et lui prodiguer les 



— 390 — 

consolations dont elle avait besoin dans un deuil si 
récent. La vertueuse reine était accablée de douleur, 
mais les paroles du saint évêque répandirent un 
baume bienfaisant sur les blessures de son âme K 
Elle comprit mieux le devoir de garder la patience 
dans le malheur comme la modération dans la pros- 
périté. Hugues, pour la confirmer dans ces disposi- 
tions, célébra la sainte Messe devant elle et lui donna 
une bénédiction solennelle. Il se retira ensuite et se 
rendit le jour même à Saumur, où le peuple vint à 
sa rencontre, en chantant des litanies, avec de gran- 
des démonstrations de vénération. Il prit son loge- 
ment chez Gilbert de Lasci, le clerc qui lui avait 
annoncé la mort du roi, et qui faisait ses études dans 
cette ville. 

Le lendemain, dimanche des Rameaux, il arriva 
à Fontevrault au moment même où la cérémonie 
funèbre allait commencer. Il rencontra le cercueil 
du roi à la porte de l'église abbatiale, et présida la 
cérémonie funèbre^. La dépouille mortelle de Ri- 

' Audiens autem reginam Berengariam in castre morari, 
quod Beaufordense appellatur, divertit a via publica, et per 
horrendasilvarum loca, ut eam super viri sui consolaretur 
interitu, ad memoratuir. oppidum pervenit. » M. V. I.V, c. x. 
« Ce passage est très précieux, dit Dom Piolin : il est le seul 
texte qui nous parle de Bérengère dans ces circonstances et 
qui nous donne une idée de cette existence que les historiens 
croyaient absolument éclipsée. » Cette princesse, qui avait 
eu beaucoup à souffrir de la conduite du roi son époux, finit 
ses jours en paix, sous la protection du Saint-Siège, dans la 
ville du Mans, « qui garde sa dépouille mortelle et bénit sa 
mémoire. » 

^ Le chapelain de saint Hugues ne parle pas de cette pré- 
sidence, mais elle est affirmée dans le texte suivant de Raoul 
de Coggeshale, cité par M. Arbellot et par Dom Piolin : 



— 391 — 

chard fut déposée avec tous les honneurs dus à son 
rang, à côté de celle de son père, Henri II. L'évêque 
de Lincoln, en examinant sa conduite à Tégard de 
ces deux rois, n*eut assurément à se reprocher au- 
cune lâcheté, ni aucune hostilité de parti pris. Il 
avait été pour eux ce que doit être un évêque dans 
ses relations avec un souverain temporel : un sage 
conseiller toujours prêt à faire parvenir la vérité à 
des oreilles trop habituées aux flatteries des courti- 
sans, un intrépide champion de l'Église toujours 
debout pour la défendre contre les envahissements 
du pouvoir séculier, et pour défendre avec elle l'État 
lui-même qui ne peut devenir persécuteur sans s'ex- 
poser aux plus grandes calamités. 

Après les funérailles, Hugues revint à Saumur, 
où il passa quelques jours, traité par son hôte avec 
beaucoup d'urbanité et de délicatesse. Mais le lundi, 
le mardi et le mercredi de la Semaine-Sainte, il se 
rendit encore au monastère de Fontevrault, pour y 
célébrer la sainte Messe et y psalmodier l'Office à 
l'intention des deux monarques défunts et de toutes 
les âmes du purgatoire. La pensée de la mort qui 
lui était si familière, trouvait une force singulière 
auprès de ces dépouilles royales et en cette grande 
semaine consacrée au souvenir de la Passion de 
l'Homme-Dieu. Comment ne pas sentir plus vivement 
la vanité des biens terrestres, et le règne du Vain- 
queur de la mort ? Comment ne pas aspirer avec 
plus d'ardeur à la paix définitive du ciel? 



« Cujus corpus exenteratum et apud SAnctimoniales Fonlis 
Ebraldi delatum, dominica in Palmis juxta patrem suum 
regio honore ab episcopo Lingolniensi humatum est. » 



— 392 — 

Dieu ne devait pas longtemps tarder à exaucer 
les désirs de son serviteur, mais il voulait auparavant 
lui ménager quelques consolations et faire rayonner 
au loin sa sainteté. Avec le règne de Richard Cœur 
de Lion s'achève la période la plus militante de la 
vie de Tévêque de Lincoln. Pendant ces dix ans de 
luttes et de courses apostoliques, Hugues a grandi 
en réputation et ses épreuves n'ont servi qu'à mettre 
en lumière son courage toujours nouveau malgré le 
poids de la vieillesse. L'Angleterre le vénère comme- 
la gloire de son clergé, mais la France veut aussi 
l'honorer , le Dauphiné désire le revoir, et la Gran- 
de-Chartreuse se réjouit à la pensée de le pos- 
séder encore quelques jours. Le moment viendra 
où cette manifestation dernière aura lieu conformé- 
ment aux desseins de la Providence qui se plaît à 
exalter les humbles et à faire connaître les saints 
avant comme après leur mort. 



LIVRE QUATRIÈME 

GLOIRE DU SAINT AVANT ET APRÈS SA MORT 



CHAPITRE L 

DÉBUTS DE JEAN SANS TERRE. 



Jean sans Terre est proclamé roi h Chinon. — Il invite l'évêque 
de Lincoln à venir le trouver. — Visite au monastère de Fonte- 
vrault. — Digne altitude des religieuses. — Leçon donnée par 
Tévéque au prince. — Gracieuseté suspecte de celui-ci. — 
Messe pontificale du jour de Pâques. — < Étrange conduite du 
prince à Toblation et au sermon. — Éloquence de saint Hugues. 
— Messe célébrée à La Flèche. — Assaut du Mans. — Incident 
de Rouen. — Retour en Angleterre. 



Le successeur de Richard l" fut son frère Jean 
sans Terre, à Texclusion de son neveu, le jeune 
Arthur, duc de Bretagne, qui avait été auparavant 
reconnu comme héritier présomptif de la couronne. 
D'après les renseignements du chapelain de saint 
Hugues, renseignements précieux pour Thistoire 
d'Angleterre, le prince Jean, accusé par son frère 
d avoir fait une nouvelle alliance avec le roi de 
France, avait été dépouillé de ses biens et se trouvait 
précisément chez le duc de Bretagne au moment de 



— 394 — 

la mort de Richard. Celui-ci avait changé de senti- 
ments à son égard et lavait, avant d expirer, dé- 
claré son légitime successeur. Jean, suivi de quel- 
ques fidèles serviteurs, accourut en toute hâte à 
Chinon où était le trésor royal. Ce fut dans cette 
ville que le mercredi-saint (14 avril 1199), Robert 
de Turnham,avec plusieurs autres seigneurs anglais, 
l'acclamèrent comme leur souverain, et que les 
officiers de la maison du monarque défunt lui prêtè- 
rent hommage. Jean fil alors le serment solennel 
d'exécuter fidèlement le testament de Richard, de 
respecter les anciennes coutumes et les lois des peu- 
ples qu'il devait gouverner. Il comprit que sa parole 
serait assez suspecte à beaucoup de témoins de sa 
conduite passée, et il voulut se donner une solide 
garantie aux yeux de tous, en s'assurant l'amitié de 
l'évêque de Lincoln. 

Hugues était à Saumur, attendant le moment de 
revenir en Angleterre, lorsqu'il reçut un message 
du prince Jean \ qui le suppliait humblement de 
l'honorer le plus tôt possible de sa visite. L'évêque 
se mit en chemin. Avant d'arriver à Chinon, il vit 
le prince venir à sa rencontre. Jean témoigna la plus 
grande joie, mit pied à terre, et s'avança seul, au- 
devant de tout son cortège, pour accueillir l'homme 
de Dieu. Il lui prodigua les marques de sa vénéra- 
tion, et le pria de ne plus le quitter jusqu'à ce qu'ils 
pussent retourner ensemble en Angleterre. Hugues 
s'excusa de ne pouvoir accepter une telle invitation, 
mais il consentit à accompagner le prince à Fonte- 
vrault et à Saumur. 

* On ne devait lui donner le titre de roi qu'après son sacre. 



— 395 — 

La visite que Jean fit aux tombeaux de son père 
et de son frère fut pour notre saint évêque une ex- 
cellente occasion de donner au prince les leçons les 
plus opportunes. 

En se rendant à Tabbaye, Hugues parla avec cha- 
leur de la piété envers Dieu, de la clémence et de la 
justice qui doivent caractériser un roi chrétien. Jean 
affirma qu'il était prêt à suivre tous ses conseils, 
qu'il le regardait comme son père et son maître, et 
qu'il se confiait entièrement à sa direction. 

Pour montrer qu'il ne voulait rien cacher à l'évê- 
que, le prince tira de son sein une pierre enchâssée 
dans de l'or, et suspendue à son cou. C'était pour 
lui une sorte de talisman dont il expliqua la signifi- 
cation. « L'un de mes ancêtres, disait-il, a reçu cette 
pierre avec la promesse que tous ceux de ses des- 
cendants .qui la posséderaient, auraient la pleine 
jouissance de l'héritage royal, sans pouvoir en être 
dépossédés. » — « Gardez-vous bien, répondit l'évê- 
que, de mettre votre confiance dans une pierre ma- 
térielle. Appuyez-vous seulement sur la Pierre vi- 
vante et céleste, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. 
Que votre cœur se repose sur ce fondement iné- 
branlable de notre espérance. Souvenez-vous que 
cette Pierre brise ceux qui lui résistent, et soutient 
ceux qui la prennent pour refuge. » 

Les ferventes religieuses de Fontevrault offrirent 
au prince une réception bien propre à confirmer les 
salutaires impressions qu'il venait de recevoir. Le 
prince, entouré d'un brillant cortège, entra dans 
l'église abbatiale et frappa à la porte du chœur ré- 
servé aux vierges du cloître. Il demandait à y pénétrer 
pour voir les tombes royales et pour se recomman- 



— 396 — 

der aux prières de la sainte communauté. Deux 
religieuses d'un aspect austère lui firent entendre 
cette réponse : « Personne ne peut entrer dans l'in- 
térieur du monastère, sans la permission et la pré- 
sence de notre abbesse. Votre Excellence sera obli- 
gée d'attendre son retour qui ne tardera pas beau-r 
coup. Vous ne sauriez vous offenser de ce que nous 
ne voulons en aucun cas manquer à nos règles. Voire 
père d'illustre mémoire vous a donné l'exemple 
d'estimer surtout les communautés religieuses qui 
sont inviolablement fidèles aux institutions de leurs 
fondateurs. » Après avoir tenu ce ferme et digne 
langage, nos vierges prudentes se retirèrent en fer- 
mant avec soin l'entrée du chœur. 

Jean eut recours à l'évêque de Lincoln et le char- 
gea de le recommander aux prières des servantes 
de Jésus-Christ, et de leur annoncer plusieurs fa- 
veurs qu'il voulait leur accorder. « Vous savez, lui 
dit notre Saint, que j'ai le mensonge en horreur. Je 
ne transmettrai vos promesses que si vous devez 
certainement les tenir. » Alors le prince jura qu'il 
serait fidèle à sa parole et qu'il ajouterait même 
dans la suite de nouveaux bienfaits à ceux dont il 
était question. Hugues redit aux religieuses ce qu'il 
venait d'entendre, les invita à faire descendre les 
grâces divines sur le nouveau règne, bénit tous les 
assistants et se retira avec le prince. 

Arrivé au porche de l'église, Tévêque arrêta Jean 
pour lui faire admirer une représentation du Juge- 
ment dernier, œuvre d'un sculpteur habile. « On 
a bien raison, disait-il, de placer une telle repré- 
sentation à l'entrée des églises. Les fidèles sont ainsi 
avertis de demander par-dessus tout à Dieu le par- 



— 397 — 

don de leurs péchés, afin d'échapper à Tenfer et de 
parvenir au ciel. » Mais Hugues voulait que le prince 
s'appliquât très particulièrement cette leçon. Il le 
prit par la main et lui montra les rois qui figuraient 
avec leurs insignes parmi les réprouvés rangés à la 
gauche du Juge suprême. « Ayez toujours cette 
image devant les yeux, dit-il, et que les éternels 
supplices réservés aux mauvais princes vou§ revien- 
nent sans cesse à la mémoire. Songez au malheur 
de ceux qui, appelés à gouverner les autres, n au- 
ront pas su se gouverner eux-mêmes et deviendront 
les esclaves des démons. Un si terrible sort ne sau- 
rait Irop être redouté : on ne peut l'éviter qu'en le 
craignant toujours. » 

A son tour, le prince prit la main de l'évêque et 
le conduisit vers la muraille opposée. Là se voyaient, 
ornés de belles couronnes, les rois comptés au 
rang des élus et conduits par les anges au paradis. 
« Seigneur évêque, dit-il, voilà plutôt ceux qu'il 
faut me montrer. C'est leur exemple que je me pro- 
pose de suivre afin de prendre place un jour dans 
leur compagnie. » 

Le ton le plus gracieux se joignait à ces paroles, 
et à toutes celles du prince Jean dans ces premiers 
jours de règne. Il s'appliquait à faire plaisir à cha- 
cun de ceux qu'il rencontrait. Les mendiants eux- 
mêmes recevaient de lui des saints pleins de cour- 
toisie, et il multipliait les témoignages d'humilité 
et de condescendance, au point d'étonner tout le 
monde. Les uns se réjouissaient d'une telle trans- 
formation, les autres s'en défiaient et trouvaient de 
Taiïectation dans beaucoup de ces démonstrations 
débonnaires. Hugues se joignit d'abord aux pre- 



— 398 — 

miers, non sans s armer d'une prudente réserve, 
comme nous l*aYons vu : mais il ne larda pas à se 
convaincre que c'étaient les autres qui avaient l'ai- 
son. Le prince Jean ne put longtemps prolonger son 
rôle sans laisser percer ses dispositions réelles. On 
s'en aperçut notamment le jour de Pâques. 

C'est dans l'église de Beaufort qu'il célébra la 
grande solennité, en assistant h la messe pontificale 
de l'évèque de Lincoln. Au moment de l'offrande, 
le prince reçut de son chambellan, selon l'usage, 
douze pièces d'or qu'il devait remettre au prélat. 11 
s'avança vers l'autel, entouré de son brillant cortège, 
mais, au lieu de présenter respectueusement son 
oblation à l'évèque en lui baisant la main, comme le 
voulait le cérémonial, il s'arrêta devant lui, conti- 
nuant à regarder les pièces d'or et les agitant dans 
sa main. Bientôt tous les assistants eurent les yeux 
sur le prince. Hugues, indigné de cette attitude, 
prit la parole et dit à Jean : « Que regardez-vous 
ainsi? » — Moi, répondit le prince, je regarde ces 
pièces d'or, et je songe que, si je les avais eues il y a 
seulement quelques jours, je ne vous les offrirais 
pas aujourd'hui, mais je les garderais dans ma 
bourse. Toutefois les voici, prenez-les. » C'était une 
indigne grossièreté. L'évèque ressentit très vivement 
l'outrage, et en rougit surtout pour celui qui ne 
paraissait pas en mesurer la gravité. 11 retira aussi- 
tôt le bras, refusa l'offrande, et ne permit pas à Jean 
de baiser sa main, a Jetez dans ce plateau ce que 
vous tenez, dit-il avec autorité, et retirez-vous. » Le 
prince s'exécuta. Le plateau d'argent, destiné à re- 
cevoir les offrandes ordinaires, recueillit l'or si 
odieusement marchandé. Ni l'évèque, ni ses servi- 



— 399 — 

leurs n'y touchèrent. Hugues avait d'ailleurs fait 
aux siens une défense générale de rien accepter 
dans les églises étrangères où il ofïîciait. 

Après cet incident, l'évêque se mit à prêcher la 
parole de Dieu à la foule qui remplissait Téglise. 
Il traita longuement de la conduite des bons et des 
mauvais princes, ainsi que de leurs récompenses ou 
de leurs châtiments. L'auditoire écoutait avec dévo- 
tion et manifestait même tout haut son admiration 
pour le saint orateur. Mais le prince n'était pas sous 
cette impression. Le sujet et la durée du sermon lui 
déplaisaient également : de plus, il était à jeun et 
attendait impatiemment le moment de se mettre à 
table. Il envoya donc par trois fois prier l'évêque 
de terminer son sermon et d'achever le saint sacri- 
fice. L'homme de Dieu méprisa ces avertissements, 
et continua son discours en préparant ses auditeurs 
à la communion pascale qu'ils allaient faire de sa 
main. Son éloquence pleine d'onction fit couler les 
larmes d'un grand nombre et excita les applaudisse- 
ments de tous, à l'exception du prince qui ne com- 
munia pas, ni en ce jour solennel, ni même plus 
tarda l'occasion de son sacre ^ Le lundi de Pâques, 
Hugues prit congé de Jean sans Terre. S'il avait eu 
quelque illusion pendant la semaine précédente, 
l'avenir lui paraissait maintenant plus sombre que 
jamais. Il ne pouvait espérer du prince qu'une trêve 
plus ou moins prolongée selon les calculs de la po- 
litique, et il prévoyait que l'Église d'Angleterre au- 



' Quelques personnes, attachées à son service, affirmaient 
qu*il n'avait jamais communié depuis qu'il avait atteint l*àge 
de discrétion. M. V.l. V, c. ir. 



— 400 — 

rait à subir dans peu d'années une nouvelle et ter- 
rible persécution. Sans renoncer à conjurer celte 
crise autant que le lui permettrait son influence, il 
élevait vers la patrie céleste des vœux de plus en 
plus ardents, et il songeait surtout à revoir son 
diocèse pour y faire tout le bien possible avant de 
mourir. 

Il se mit en route, accompagné de Gilbert de 
Glanville, évoque de Rochester, et de nombreux 
ecclésiastiques appartenant à divers diocèses. .Le 
voyage n'était pas sans périls. La contrée qu'il fal- 
lait traverser était loin d'être entièrement soumise 
à la domination de Jean sans Terre, et le jeune 
Arthur de Bretagne, excité et conduit par sa mère, 
était venu rallier ses partisans. 

Hugues, toujours plein de confiance en Dieu, ar- 
riva à La Flèche (le 19 avril), et se rendit à l'église 
pour célébrer la sainte Messe. Il n'était pas encore 
revêtu des ornements sacrés lorsqu'il voit accourir 
ses serviteurs tout effarés. Ils lui annoncent que les 
gardiens de la ville ont retenu ses voitures et ses 
chevaux, et que des voleurs ont emmené quelques- 
unes des montures de sa suite. L'évêque de Roches- 
ter et les ecclésiastiques présents s'efforcent de 
persuader à l'homme de Dieu de renoncer à la 
célébration du saint sacrifice, de se contenter de 
faire lire l'Évangile, et de s'occuper immédiatement 
des mesures à prendre dans une situation aussi cri- 
tique. Hugues laisse dire et persiste à montera l'au- 
tel. Sans aucun trouble, il ne veut rien retrancher 
à la solennité d'une messe pontificale. Il prend les 
sandales, la tunique, la dalmatique et les autres 
insignes épiscopaux, et il offre la divine Victime 



— 401 — 

avec non moins de gravité que de dévotion, per- 
suadé qu'il ne saurait être protégé par un plus puis- 
sant secours. Il n'omet pas la bénédiction pontificale 
qu'il donne à tous les assistants pour les fortifier et 
les remplir de confiance. Enfin, quand toutes les 
cérémonies sont achevées dans l'ordre accoutumé, 
il se retire et dépose les ornements sacrés. Alors les 
magistrats de la ville se présentent, faisant les plus 
humbles excuses au sujet de ce qui s'est passé. Ils 
prient Tévêque de leur pardonner, lui promettent 
toute sûreté s'il veut passer la nuit à La Flèche, et 
lui offrent une escorte dans le cas où il préférerait 
continuer son voyage. Hugues leur fait une gracieuse 
réponse, accepte l'escorte, et quitte sans tarder la 
ville pour arriver le soir même à l'abbaye de la 
Couture, située dans un faubourg du Mans. 

Le lendemain {20 avril), à l'aurore du jour, pen- 
dant qu'il récite l'Office de Matines, entrecoupé de 
longues leçons, un grand bruit se fait entendre du 
côté des remparts. Le jeune duc de Bretagne, con- 
duit par sa mère Constance, donnait l'assaut à la 
ville, pour s'emparer de la personne de son compé- 
titeur, Jean sans Terre, qui était venu au Mans 
pendant la nuit même, mais qui en repartit aussitôt, 
se défiant du piège qu'on lui tendait. 

Un clerc de l'évêque de Lincoln, nommé Girard, 
s'informe de la cause du tumulte, et revient en toute 
hâte l'apprendre à l'homme de Dieu. Abréger les 
leçons et partir avant le plein jour, à l'exemple des 
autres ecclésiastiques qui ont déjà pris la fuite : 
voilà le conseil que le clerc donne à son évêque. 
Celui-ci reste calme, et, sans aucune abréviation, 
achève tranquillement l'Office commencé. Loin de 

26 



— 402 — 

lui nuire, ce retard lui permet d'attendre Robert, 
labbé de la Couture, qui lui sert de guide et le 
conduit sain et sauf par dès chemins détournés hors 
des faubourgs du Mans. Moins heureux^ ses com- 
pagnons de voyage coururent de grands dangers. 
Plusieurs tombèrent dans les mains des soldats qui 
les maltraitèrent et les retinrent captifs. 

Hugues avait laissé à la garde de Tabbé de Saint- 
Pierre deux voitures, avec quelques chevaux et di- 
vers bagages. Le tout lui fut renvoyé par la mère 
d'Arthur de Bretagne, qui fit son entrée au Mans le 
mercredi (21 avril). Constance avait soin en même 
temps de se recommander, elle et son fils, aux 
prières du saint évêque, qui savait se faire estimer 
et vénérer de tous les partis. 

Lliomme de Dieu se dirigea vers la ville de Séez, 
mais il voulut faire un détour pour voir Tabbé de 
Perseigne ^ qui était en grande réputation de science 
et de sainteté. Heureux de s'édifier, il se mit sans 
hésiter à la recherche du monastère avec quelques- 
uns des siens, pendant que le reste de ses compa- 
gnons le devançait à Séez. N'ayant pas trouvé l'abbé 
qu'il désirait entretenir'^, il ne témoigna aucune 
impatience et sut amplement se dédommager en 
célébrant la sainte Messe. Puis il poursuivit son 

^ Adam, abbé cistercien de Perseigne (diocèse du Mans), 
était consulté par beaucoup de personnes recommandables 
qui estimaient grandement ses lettres. Parmi ses œuvres 
iMigne,PatroI.t. CCXI), on trouve une lettre adressée àDom 
Etienne de Chalmet, prieur de la Chartreuse de Portes. 
Adam y traite longuement de la dévotion à TËnfant Jésus 
et à sa sainte Mère. 

^ L'abbé de Perseigne était absent, parce que le pape 
Favait chargé de s'occuper des affaires de la croisade. 



— 403 — 

voyage qui put s'achever sans incident fâcheux. 

Pendant ce temps, Jean sans Terre, après avoir 
déchargé sa fureur sur Angers et sur le Mans, qui 
n'avaient pas reconnu sa domination, se rendit à 
Rouen où il reçut la couronne ducale de Normandie 
(25 avril). Au milieu de cette cérémonie il laissa 
encore échapper un acte d'irrévérence qui ne resta 
pas inaperçu. Quand l'archevêque de Rouen lui re- 
mit la lance surmontée de l'étendard ducal, de 
jeunes courtisans firent entendre des applaudisse- 
ments mêlés à des rires puérils. Jean se retourna 
vers eux et prit si bien part à leur hilarité que 
l'étendard, mal retenu par ses mains, tomba à terre. 
Beaucoup des assistants virent là un présage que 
les événements réalisèrent plus tard. Au bout de 
quelques années, la Normandie tombait au pouvoir 
de Philippe-Auguste, avec l'Anjou, le Maine et la 
Touraine.La Providence se servit du triste règne du 
monarque anglais pour restituer à la France ces 
belles provinces et pour les soustraire au schisme 
qui, trois siècles après, naissait sous la tyrannie d'un 
successeur de Jean sans Terre. 

L'évêque de Lincoln n'assista pas à la cérémonie 
de Rouen, mais il fut présent au couronnement du 
roi à Westminster (27 mai). Son voyage s'était achevé 
au milieu des hommages des populations qu'il tra- 
versait. Les fidèles et le clergé allaient à sa rencon- 
tre en Normandie comme en Angleterre, et le rece- 
vaient comme un triomphateur en chantant : « Béni 
soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Ces 
ovations redoublèrent à mesure qu'il approcha de 
son diocèse et de sa ville épiscopale qui sut mani- 
fester solennellement sa joie de le revoir. Son entrée 



— 404 — 

à Lincoln rappela le jour de son installation. 11 ap- 
portait à tous ses enfants une paix achetée au prix 
de beaucoup de fatigues et de luttes, paix qui devait 
au moins durer jusqu'à sa mort. Avec quel enthou- 
siasme son clergé et son troupeau le contemplaient 
après une séparation qui avait été si douloureuse ! 
Avec quelle fierté son diocèse Tacclamait comme 
l'invincible défenseur de TÉglise I II y avait loin de 
ces hommages tout spontanés aux démonstrations 
hypocrites de Jean sans Terre. Hugues ne pouvait 
s'y méprendre, et il constatait de plus en plus que 
si le prince lui avait témoigné et lui témoignait 
encore tant d'amitié, c'était sous la pression de l'opi- 
nion publique. 

A regarder la personnalité de Jean, sa fourberie, 
qui masquait tant de vices, laissait fort peu de va- 
leur à ses protestations les plus obséquieuses. Mais 
si l'on considère ses témoignages de vénération 
comme l'écho nécessaire des sentiments de tout son 
royaume, on y trouve une preuve manifeste de la 
sainteté de celui qui commandait ainsi le respect à 
un prince de ce caractère. 



CHAPITRE II. 



PAIX DES ANDELYS. — VOYAGE EN FRANCE. 

Dernière année de ministère épiscopai. — Dernière retraite à Wi- 
tham. — Incendie arrêté par les prières du Saint. — Paix des 
Andelys. — Interdit jeté sur la France. — Voyage de Tévêque 
de Lincoln. — Meulan. — Saint-Denis. — Paris. — Ovation des 
étudiants de TUniversité. — Demande d'un docteur et réponse 
de révêque. -— Louis VIII et Arthur de Bretagne. — Blanche de 
Castille. — Troyes. — L'intendant de Brackley. 

Le récit des événements politiques auxquels notre 
saint évêque se trouva mêlé, nous expose à perdre 
de vue son vrai caractère. L'homme public nous 
fait un peu oublier le pasteur et Tascète, le pasteur 
qui met au-dessus de tout l'accomplissement de ses 
devoirs envers son troupeau, l'ascète qui s'applique 
à prêcher par l'exemple non moins que par la pa- 
role, en un mot l'évêque chartreux tel que nous 
l'avons décrit au deuxième Livre de cet ouvrage. 
Ce qu'il fut dans les premières années de son admi- 
nistration, il le fut encore dans la dernière année 
qu'il vécut au sein de son diocèse. Son autorité tou- 
jours croissante, à la suite de tant d'actes admira- 
bles, lui permit de consolider toutes ses œuvres et 
d'achever la transformation de sa chère Église. Qui 
aurait pu résister à celui qui venait de dompter les 
rois eux-mêmes ? Le clergé et les fidèles se sentaient 
entraînés vers leur évêque dont ils admiraient les 
vertus arrivées à leur pleine maturité et à ce degré 



— 406 — 

de rayonnement qui captive les yeux les moins atten- 
tifs. Pendant que la bonté du saint vieillard prenait 
son expansion suprême et se répandait sans mesure 
sur les plus petits et les plus malheureux de ses 
enfants, son énergie et son zèle semblaient défier la 
faiblesse d'un corps abattu par l'âge et les infirmités. 
On put espérer qu'une vie si précieuse se prolonge- 
rait jusqu'aux extrêmes limites de l'existence hu- 
maine. L'homme de Dieu avait sans doute un pres- 
sentiment contraire, et désirait se ménager quelques 
jours de retraite pour renouveler sa préparation à 
la mort. Nous pensons que ce fut pendant l'automne, 
selon sa coutume, qu'il donna suite à ce pieux des- 
sein et qu'il fit à Witham un dernier séjour, signalé 
par un fait miraculeux. 

La veille du jour fixé pour son départ, l'homme 
de Dieu parcourut les cellules pour demander à 
chacun des religieux pardon de ses mauvais exem- 
ples. La communauté se réunit ensuite. Hugues fit 
devant elle l'acte d'humilité qu'il venait de pratiquer 
devant chacun de ses membres. Les religieux lui 
demandèrent à leur tour un pardon semblable. Il y 
eut de part et d'autre pétition et promesse de prières 
réciproques. Puis l'évêque chartreux prit congé du 
prieur, donna à tous sa bénédiction solennelle, em- 
brassa ses frères en religion et les quitta en leur 
disant sa formule ordinaire d'adieu : « Je vous con- 
fie à Dieu et à sa grâce. (Act. xx, 32.) » 

Devant partir le lendemain matin, il se rendit 
dans la maison des convers pour y passer la nuit. 
C'était dans cette seconde habitation, construite à 
l'exemple de la Correrie de la Grande-Chartreuse, 
que la suite de l'évêque avait son logement. 



— 407 — 

Après quelques heures de sommeil, Hugues se 
leva pour dire à Téglise TOffice de nuit. Pendant 
qu'il s'acquittait de ce devoir, les vitraux du côté oc- 
cidental s'illuminèrent tout-à-coup d'une clarté très 
vive. Quelques religieux se hâtent de sortir pour 
s'expliquer ce phénomène. Ils reviennent bientôt 
annoncer à l'homme de Dieu qu'une cuisine, située 
près des bâtiments des convers et de l'hôtellerie, 
est devenue la proie des flammes. 

Cette cuisine, installée provisoirement pour la 
commodité des gens de l'évêque, n'était qu'un han- 
gar construit en bois et couvert de paille. A cinq 
ou six pas se trouvait l'hôtellerie avec son toit de 
bardeaux très secs. Un peu plus loin les cellules des 
convers, également en bois, pouvaient oflrir un ter- 
rible aliment à l'incendie. L'église elle-même et tous 
les bâtiments environnants étaient menacés. 

Hugues se rend compte du danger. Il tremble un 
instant pour le monastère qu'il a bâti, mais il se ras- 
sure aussitôt en invoquant le Dieu de toute bonté. A 
plusieurs reprises il fait le signe de la croix dans la 
direction de l'incendie. Il interrompt son oflice, et 
se prosterne devant l'autel. Sa prière ne s'achève 
que lorsqu'on lui annonce que tout danger a cessé. 
De fait, le hangar fut seul consumé, et l'on ne regret- 
ta pas sa disparition. Le saint évêque avait déjà de- 
mandé plusieurs fois qu'on l'abattît et qu'on le rem- 
plaçât par une construction en pierres, afin de pré- 
venir les accidents faciles à prévoir. 

Lorsque les religieux se virent ainsi préservés d'un 
grand désastre, ils firent éclater leur reconnaissance 
et leur admiration. Hugues s'associa simplement à 
leur joie, sans paraître remarquer qu'on attribuait 



— 408 — 

à son intercession une protection si merveilleuse de 
la Providence. « Béni soit Dieu! dit-il. Non seule- 
ment il nous a consolés dans l'épreuve présente, 
mais il a fait aussi disparaître ce qui était la cause 
de nos inquiétudes pour l'avenir. » 

C'était là un dernier adieu bien digne de notre 
Saint qui apprenait à ses frères non plus par la pa- 
role, mais par un miracle, la puissance de la prière. 

La Grande-Chartreuse ne méritait-elle pas, en- 
core plus que le monastère de Witham, la visite de 
Tévêque de Lincoln? Ce désert était resté si cher à 
rhomme de Dieu qu'il avait voulu abdiquer tous les 
honneurs pour y retrouver son ancienne cellule. 
Retenu sur le siège épiscopal par l'autorité du Saint- 
Siège, Hugues ne reverrait-il pas, au moins une fois 
avant de mourir, cette patrie de son àme? Il le dé- 
sirait vivement et il saisit avec empressement l'oc- 
casion que lui en fournit Jean sans Terre en l'appe- 
lant à honorer de sa présence la conclusion de la 
paix entre la France et l'Angleterre. Le traité fut 
signé aux Andelys, le 22 mai 1200*. Plusieurs de ses 
conditions peuvent être justement blâmées, particu- 
lièrement celles qui faisaient trop bon marché des 
droits du prince Arthur de Bretagne. Mais rien ne 

• Peu de temps auparavant, le pape Innocent III avait 
confié à saint Hugues, évêque de Lincoln, ainsi qu'aux 
évoques de Durham et d'Ély, la cause de Télection de Girald 
de Cambrie au siège de Saint-David, et en môme temps 
Fexamen des titres que cet évèché pouvait faire valoir pour 
être reconnu comme archevêché (Girald, De Jure et Statu 
Menevensis Ecclesias, II). Nous n'avons pas à nous étendre 
sur cette affaire dont le saint évoque de Lincoln ne paraît 
pas avoir pu s'occuper activement. Nous dirons seulement 
qu en 1203, le pape annula l'élection de ûirald et celle de 



— 409 — 

permet d'en rendre responsable notre saint évêque, 
dont le rôle fut seulement d'applaudir en général 
aux résolutions pacifiques des deux monarques, et 
aux heureux résultats qui en découlèrent. Ce fut le 
traité des Ândelys qui stipula la dot de Blanche de 
Castille, nièce du roi d'Angleterre, et régla défini- 
tivement son mariage avec l'héritier présomptif de 
la couronne de France. Ce mariage fut célébré, le 
lendemain de la signature du traité, à Portmort en 
Normandie. L'archevêque de Bordeaux donna la bé- 
nédiction nuptiale en présence de plusieurs évoques 
parmi lesquels se trouvait peut-être saint Hugues de 
Lincoln. Bien qu'on ignorât l'avenir, la France ac- 
cueillit avec une joie extraordinaire cette union 
dont le fruit à jamais glorieux devait être saint Louis. 
Elle y vit un commencement de réparation du grand 
scandale dont elle gémissait, et dont elle subissait 
les conséquences en se voyant frappée d'un interdit 
général. 

Depuis le mois de février, en eflTet, le royaume 
très chrétien était dans le deuil. Au nom d'Innocent 
III, le légat, ne pouvant obtenir que Philippe-Au- 
guste reprît Ingelburge, son épouse légitime, avait 
prononcé contre la France entière une sentence d'in- 
terdit qui s'exécutait rigoureusement, comme le 



son compétiteur. On trouve cette sentence au chap. [v du L. IV 
de Invectionibus (Œuvres de Girald, tom. III). Au chap. vu 
du même livre, on lit une lettre de deux cardinaux qui ren- 
dent témoignage à Tarchidiacre de Saint-David et affirment 
que la sentence portée contre son élection ne doit pas nuire 
à la réputation honorable dont il jouissait. Nous devions 
cette attestation en faveur de Tun des biographes de saint 
Hugues. 



— 410 — 

prouve le fait même du mariage de Blanche de Cas- 
lille, célébré en Normandie et non pas sur le terri- 
loire dont elle allait devenir la souveraine. Rien ne 
saurait dépeindre la consternation de tout un peuple 
croyant, privé des cérémonies de l'Église et de la 
vie liturgique. Rien n'était plus efficace pour venger 
la morale outragée et pour apprendre à l'univers ca- 
tholique que les rois ne sont pas au-dessus des obli- 
gations imposées à tous les chrétiens, ni des senten- 
ces du Vicaire de Jésus-Christ. Il fallait bien que le 
monarque, ainsi puni dans son peuple, ouvrit enfin 
les yeux et se décidât à sacrifier sa passion à son de- 
voir. Son intérêt seul, à défaut d'un motif plus élevé, 
lui aurait fait une nécessité de la réconciliation dé- 
sirée et attendue par ses sujets. 

Philippe-Auguste se hâta de revenir à Paris avec 
les deux jeunes époux qui furent accueillis avec une 
grande joie comme le gage de la paix déjà conclue 
avec l'Angleterre et de celle qui se préparait avec 
l'Église. L'évêque de Lincoln ne tarda pas à les re- 
joindre dans la capitale de la France. Avec l'agré- 
ment du roi Jean et de l'archevêque de Cantorbéry, 
il se mit en route le 31 mai pour la Grande-Char- 
treuse. Les principales stations de son voyage nous 
sont racontées par son chapelain qui le suivait et qui 
rédigeait sans doute au jour le jour ses impressions 
et ses souvenirs. 

En se rendant des Andelys à Paris, l'homme de 
Dieu passa par Meulan où il vénéra les reliques de 
saint Nicaise. Après avoir fait une riche offrande, il 
détacha lui-même du chef du bienheureux martyr 
un fragment d'os qu'il baisa dévotement et qu'il 
emporta avec lui. Arrivé à Saint-Denis, il fut heu- 



— 411 — 

reux de satisfaire sa piété en visitant le trésor de la 
célèbre abbaye et en s'arrêtant devant chacun des 
corps saints qu'elle renfermait plutôt que devant les 
tombes royales. Le but de son voyage, comme il le 
montra clairement par ses actes, n'était aucunement 
de satisfaire sa curiosité, mais de s'édifier soit au 
contact des restes des bienheureux, soit dans la so- 
ciété des saints personnages cachés dans les solitu- 
des monastiques. 

Au sortir de Saint-Denis, il vit accourir à sa 
rencontre une foule de clercs de presque toutes les 
nations. C'étaient les étudiants de l'Université de 
Paris qui voulaient honorer en saint Hugues le pro- 
tecteur éclairé des institutions savantes et particu- 
lièrement de l'université d'Oxford, située dans le 
diocèse de Lincoln et dotée de notables accroisse- 
ments sous l'épiscopat du serviteur de Dieu. Pleine 
d'ardeuretd'enthousiasme, cette jeunesse fixaitavec 
admiration ses regards sur le saint pontife, oc oracle 
des écoles, » défenseur de l'Église et du clergé. De 
vifs applaudissements se firent entendre. Hugues y 
répondit en cherchant à satisfaire tous ceux qui l'en- 
touraient. Aux uns il adressait des paroles pleines de 
bonté, il embrassait les autres, il donnait sa béné- 
diction à ceux qu'il ne pouvait entretenir. Tous s'es- 
timaient fiers d'un seul de ses regards, du plus petit 
témoignage de son affection. Plusieurs le prièrent 
instamment de vouloir bien devenir leur hôte. 11 
accepta l'invitation de Raymond, chanoine de Lin- 
coln et archidiacre de Leicester, qui était, dit-on, 
son parent, et qui, en tous les cas, se montra digne 
de l'être par sa noble conduite pendant l'interdit 
dont l'Angleterre fut frappée quelques années plus 



— 412 — 

tard. Fidèle aux exemples de saint Hugues, il préfé- 
ra s'exiler plutôt que d'obéir à la tyrannie de Jean 
sans Terre, et, comme ses biens ne furent pas con- 
fisqués, il en partagea les revenus avec les nombreu- 
ses victimes de la persécution*. 

Ce fut sans doute dans la maison de ce chanoine 
que notre saint évêque reçut la visite de Tun des 
théologiens les plus distingués de TUniversité de 
Paris. « Seigneur évêque, dit ce personnage, vous 
avez su élever la gloire de votre Église au-dessus de 
celle de toutes les autres, en lui agrégeant beaucoup 
d'ecclésiastiques renommés. Je ne veux pas vous 
cacher qu'il me serait très agréable d'entrer dans 
leur société, à quelque titre que ce fût. » — « Nous 
nous ferons un plaisir de vous recevoir, répondit 
l'homme de Dieu, mais à deux conditions. La pre- 
mière, c'est de résider parmi nous. La seconde, c'est 
de mettre votre vertu au niveau de votre science. » 
Le célèbre théologien - reçut en rougissant cette le- 
çon qui était méritée, et l'on dit qu'il s'efforça dans 
la suite d'en profiter. 

Une autre visite vint démontrer à l'évêque de Lin- 
coln l'impression que son arrivée avait produite non 
seulement sur l'Université parisienne, mais aussi sur 
la cour royale de France. Le fils de Philippe-Augus- 
te, qui devait porter le nom de Louis VIII, se rendit 



* Le chapelain de saint Hugues eut sa part de ces géné- 
reuses largesses. Alors exilé pour la bonne cause, il reçut 
pendant trois mois Thospitalité chez le chanoine Raymond, 
auquel il paya sa dette de reconnaissance dans la biogra- 
phie du saint évoque. M. V. 1. V, c. xiii. 

^ A prendre à la lettre ce que dit Tancien biographe, ce se- 
rait le recteur même de l'Université de Paris. Prœerat enim 
scholis Parisiensibus, regens et ipse scholas, M. V. 1. III, c. xi. 



— 413 — 

à son logement, accompagné du duc Arthur de Bre- 
tagne. Hugues fil un accueil paternel aux deux jeu- 
nes princes. Il les embrassa avec bonté et leur donna 
des avis pleins de douceur et de sagesse. Le prince 
Louis écoutait avec une pieuse avidité les exhorta- 
tions de rhomme de Dieu ; le prince Arthur, au con- 
traire, se montrait mécontent parce qu'il était invité 
à garder la paix avec son oncle, le roi d'Angleterre. 
L'èvêque avait de bonnes raisons pour lui donner 
ce conseil, et il prévoyait peut-être le sanglant dé- 
noueinent des débats qu'il regrettait. Il n'entendait 
pas, d'ailleurs, suggérer à l'infortuné duc de Breta- 
gne aucune concession contraire à son honneur. Le 
jeune Arthur, alors âgé d'environ quatorze ans, fut 
néanmoins excusable de ne pas comprendre assez 
les intentions du saint prélat et de s'en tenir aux 
conseils qui lui étaient prodigués dans son entourage. 

L'entretien se termina par la proposition que le 
prince Louis fit à l'èvêque de daigner visiter sa jeu- 
ne épouse. Blanche de Castille. Hugues y consentit 
avec plaisir, et se rendit à pied au palais royal qui 
se trouvait dans le voisinage. La princesse était alors 
sous le coup d'une affliction récente^ et avait besoin de 
consolations. L'homme de Dieu tira de son cœur les 
plus délicates paroles. Au bout de quelques instants, 
la joie reparut sur le front de Blanche ; son chagrin 
n'avait pu résister à la paix communicative et à l'en- 
courageante charité d'un saint. 

Le souvenir de cette aimable visite, transmis à 



' Son époux avait reçu une blessure sans gravité dans un 
tournoi. Peut-être en avait-on tiré un fâcheux présage qui 
avait affecté la princesse. 



— 414 — 

saint Louis par sa mère, ne fut pas sans influence sur 
les riches faveurs que l'Ordre des Chartreux se fé- 
licite d'avoir reçues de lui. Plein d'affection pour les 
fils de la solitude, le saint roi les fit venir à Paris en 
1257, et les installa auprès de lui dans un monastè- 
re. 11 offrit aussi, entre plusieurs dons, à la Grande- 
Chartreuse, une relique insigne de la vraie croix et 
l'une des épines de la sainte couronne. 

Après avoir quitté Paris, Hugues se rendit d'a- 
bord à Troyes, en passant par Jouy, où il fit le grand 
acte de foi dont nous avons déjà parlé*. Lorsqu'il 
fut sorti du comté de Troyes, il vit s'approcher de 
lui un homme qui d'une voix lamentable implorait 
sa miséricorde. C'était l'ancien intendant de Brac- 
kley, village du diocèse de Lincoln, qui appartenait 
au comte de Leicester. Ce seigneur d'une grande 
bravoure, allié aux premières familles d'Angleterre, 
et jouissant de la faveur royale, donnait à ses officiers 
Texemple de prétentions excessives dans l'exercice 
du pouvoir. Un jour particulièrement cette leçon fut 
trop fidèlement suivie. Un voleur s'étant réfugié dans 
l'église de Brackley, les agents du comte, au mépris 
du droit d'asile, attirèrent frauduleusement le cou- 
pable et le menèrent à la potence. L'évêque de Lin- 
coln se trouvait alors en Normandie. A son retour, 
il lança l'excommunication sur les auteurs et les com- 
plices de cet attentat aux droits de l'Église. La pé- 
nitence qu'il leur infligea était rigoureuse et humi- 
liante ; elle avait pour but de réparer un grand scan- 
dale et de réprimer l'orgueil de ceux qu'elle frappait. 
Les officiers du comte devaient aller pieds nus, bien 

* L. III, chap. VI. 



— 4J5 — 

qu'on fût en hiver, déterrer le pendu, placer son ca- 
davre déjà putréfié dans un cercueil, et le porter 
dans le cimetière de Téglise dont Tasile avait été 
violé. Ils devaient en outre recevoir la discipline des 
prêtres de Brackley, et ensuite du clergé de chacu- 
ne des églises de Lincoln où ils devaient se rendre 
toujours pieds nus. Pour échapper aux terribles con- 
séquences de Texcommunication, les coupables se 
soumirent à cette pénitence, excepté l'intendant du 
lieu qui préféra quitter l'Angleterre et se réfugier 
auprès de son maître alors en Normandie. 

C'était lui qui se présentait enfin à son évêque pour 
lui exposer sa triste situation. Depuis son exil volon- 
taire, tout s'était tourné contre lui. Au lieu d'obtenir 
les bonnes grâces du comte de Leicester, il lui était 
devenu à charge, et il traînait sa vie au milieu des 
infortunes les plus cruelles. Il regrettait amèrement 
de n'avoir pas accepté le remède énergique de l'hom- 
me de Dieu, et il venait le supplier de l'absoudre en 
lui imposant l'expiation qu'il jugerait nécessaire. 
Hugues reçut avec joie cette brebis égarée, et il se 
rendit à ses désirs. La pénitence qu'il donna fut ac- 
ceptée avec reconnaissance et ramena la paix dans 
l'âme du malheureux intendant. 

Un tel exemple ne put manquer d'avoir du reten- 
tissement dans les contrées environnantes. La ri- 
gueur de l'homme de Dieu lorsqu'il avait affaire 
aux contempteurs de l'autorité ecclésiastique, ap- 
prenait au clergé et aux fidèles le respect inviolable 
dû à l'interdit pontifical qui frappait alors la France. 
Sans l'avoir prémédité saint Hugues devenait ainsi 
une fois de plus l'auxiliaire d'Innocent III. 



CHAPITRE III. 

l'ÉVÊQUE de LINCOLN A LA GRANDE-CHARTREUSE. 

L*abbaye de Saint- Antoine en Dauphiné. — Reliques honorées par les 
Chartreux. — Malades guéris du feu sacré. — Grenoble. — En- 
trée triomphale. — Messe et sermon à la calhédrale. — Baptême 
de Jean d'Avalon.— De Grenoble & la Grande-Chartreuse. — Sé- 
jour au monastère. — L'évéque de Genève réconcilié avec le 
comte de Genevois. — Séjour à la Correrie.— Reliques données 
au monastère. 

Avant d'arriver à Grenoble, Tévêque de Lincoln 
voulut faire un pèlerinage aux reliques de saint An- 
toine, transportées de Constanlinople dans le Dau- 
phiné par un seigneur de cette province, qui les 
avait obtenues de l'empereur grec. L'histoire de 
ce précieux trésor n'était pas sans relations avec 
celle de l'origine de l'Ordre des Chartreux, comme 
le fait soigneusement remarquer le biographe de 
saint Hugues. Le patriarche des moines d'Orient 
semblait avoir eu le dessein de préparer les voies à 
saint Bruno, son imitateur, qui vint s'établir dans un 
désert peu éloigné de l'église où reposait le corps 
de saint Antoine, environ quatorze ans après qu'elle 
eut reçu son précieux dépôt*. Selon notre pieux au- 

* Ce fut en 1070 que le corps de saint Antoine fut remis 
au seigneur Jocelin, et en 1084 que le fondateur des Char- 
treux s'établit dans son désert. L'Ordre des Antonins ne prit 
naissance que vers 1090. Il est possible que notre ancien 
biographe ait confondu cette dernière date avec celle de la 



— 417 — 

leur, saint Antoine avait choisi son nouveau sanctu- 
aire « de manière à ne pas priver de sa présence 
les infortunés qui avaient besoin de ses secours, et 
à ne pas être pour les ermites Chartreux une cause 
de trouble par suite de Taffluence des pèlerins. C'est 
pour cela qu'il s'était contenté de rester dans le 
voisinage de ceux qu'il chérissait comme ses fidèles 
disciples. » L'afTection que les fils de saint Bruno 
portaient de leur côté au grand moine égyptien, se 
traduisit aux yeux de tous en 1119, lorsque le Pape 
Calixte II fît la consécration de l'église de Saint-Antoi- 
ne. Les saintes reliques furent alors retirées de leur 
ancienne châsse, pour être placées dans une nouvel- 
le châsse en bois, fabriquée par Dom Guignes I", le 
quatrième successeur de saint Bruno. L'honneur de 
toucher les ossements sacrés fut décerné au Chartreux 
qui avait fait cette offrande au nom de Dom Guignes. 
C'était Dom Soffred, prieur de la Chartreuse desÉcou- 
ges. Il fut probablement chargé de porter à la Grande- 
Chartreuse quelques fragments des reliques*. 

L'évêque de Lincoln célébra la sainte Messe avec 
une grande ferveur à l'autel de Saint-Antoine, et 



translation des reliques, car il parle de cette translation 
comme d'un fait postérieur à l'entrée de saint Bruno au dé- 
sert de Chartreuse. — Voir L abbaye de Saint-Antoine en 
Dauphiné, par L. T. Dassy, prêtre, missionnaire oblat de 
Marie immaculée. 

' D. Le Couteulx concilie ainsi deux récits différents, celui 
du chapelain de saint Hugues qui parle seulement de Dom 
Guignes, et celui d*Aymar Falco, auteur de VBistoria An- 
toniana, qui parle seulement de Dom Soffred. Remarquons 
aussi que, diaprés le premier historien, la châsse était en bois 
d'if, et d'après le second, en bois de cyprès. Ces divergences 
n'empêchent pas les deux versions de se confirmer Tune 
l'autre dans ce qu'elles ont d'essentiel, à savoir l'authentici- 
té solennellement reconnue des reliques de saint Antoine 

27 



— 418 — 

vénéra son corps sanctifié par une si longue et si 
vaillante pénitence. Il visita ensuite Thospice où 
étaient réunis les malades atteints du fléau mysté- 
rieux appelé vulgairement « le feu sacré ». L'espoir 
que ces malheureux avaient mis en la protection de 
saint Antoine était récompensé par de nombreuses 
guérisons, dont le chapelain de saint Hugues, té- 
moin oculaire, parle avec le plus vif enthousiasme. 
« Nous avons contemplé, dit-il, dans cet hospice, 
non seulement un ou deux miracles, mais des centai- 
nes, ou plutôt d'innombrables prodiges. Nous avons 
vu les jeunes gens et les vieillards, guéris du feu sa- 
cré par saint Antoine, jouir d'une heureuse santé 
malgré les ravages opérés par le fléau, ravages en- 
core visibles sur leurs corps diversement brûlés ou 
mutilés. » A ce spectacle le saint évêque manifesta 
son étonnement et sa peine du silence que les écri- 
vains avaient gardé jusque-là sur un sujet si digne 
d'être publié. Son biographe se fit un devoir de rom- 
pre ce silence, et nous nous reprocherions de ne pas 
mentionner son témoignage qui a précédé, croyons- 
nous, les autres écrits composés sur l'histoire de l'ab- 
baye et de l'hospice de Saint-Antoine*. 

Après avoir laissé de larges aumônes destinées aux 
infirmes soignés par les religieux Antonins, le saint 
évêque partit pour Grenoble. On lui montra sur la 

(auxquelles se joignait la tunique de saint Paul, le premier 
ermite), et la part prise par TOrdre des Chartreux à leur 
culte. — Voir D. Le Couteulx, Annales Ord. Cartus. I vol. 
p. 230. — Cf. Acta Sanctorum, 17 jan. 

< M. V. 1. V, c. XIV et XV. 

A cause de Timportance de ce document, nous le publions 
intégralement à TAppendice. Ce que nous avons dit suffira 
pour y indiquer les passages à rectifier. 



— 419 — 

route plusieurs châteaux frappés par la foudre en 
punition des mauvais traitements que leurs posses- 
seurs avaient infligés aux pèlerins de saint Antoine. 
L'évêque de Lincoln n'avait pas à craindre de sem- 
blables agressions. Son nom était populaire dans le 
Dauphiné qui se faisait un honneur et une joie de 
l'accueillir comme l'un de ses plus glorieux enfants. 

A Grenoble la réception fut tout à fait triomphale. 
L'homme de Dieu y fit son entrée le jour même de 
la fête de saint Jean-Baptiste, patron spécial de l'Or- 
dre des Chartreux. L'allégresse publique excitée 
déjà par cette grande solennité, fut portée à son 
comble par la nouvelle de l'arrivée de notre saint 
évêque. Toute la population se précipite au-devant 
de lui. A sa tête se présente Jean de Sassenage, l'il- 
lustre évêque de Grenoble, qui avait déterminé, 
Ton s'en souvient, le départ de saint Hugues pour la 
Chartreuse de Witham, et qui était lui aussi un flls 
de la solitude. 11 gouvernait depuis longtemps son 
diocèse avec le zèle et l'activité d'un apôtre, et il de- 
vait encore, à l'extrémité de sa vie, montrer le dé- 
vouement le plus généreux à son peuple affligé par 
l'inondation de 1219. Les deux évêques chartreux 
étaient dignes de se comprendre et de se prodiguer 
les témoignages de la plus douce fraternité. 

Après les premiers compliments échangés hors 
des murailles de la ville^ une procession solennelle 
se forme pour conduire l'homme de Dieu à la ca- 
thédrale. Elle traverse les rues jonchées de fleurs et 
ornées de tentures de soie, en faisant retentir l'air 
des plus joyeux cantiques. Toute la cité est en fête 
et manifeste de mille manières sa vénération pour 
son hôte bien-aimé. Hugues chante la grand 'messe 



— 420 — 

avec une admirable piété. Après l'Évangile, il fait 
un sermon, plein d'une suave onction, qui attendrit 
jusqu'aux larmes tous ses auditeurs. Il cherche à 
prouver son afîection à ses compatriotes qu'il revoit 
pour la première fois depuis son épiscopat. On sent 
vibrer sous sa parole ardente l'âme d'un père et 
d'un frère, et les pleurs coulent avec plus d'abon- 
dance lorsqu'on entend le saint évêque se recom- 
mander avec une profonde humilité aux prières de 
tous, s'efforçant de montrer son indigence et se 
comparant au pauvre tiré du fumier pour prendre 
place parmi les princes de l'Église. 

La famille du serviteur de Dieu était là et prenait 
sa part légitime de ce triomphe. Guillaume d'Avalon 
avait voulu réserver à son frère le soin de suppléer 
les cérémonies du baptême* à son jeune fils, alors 
âgé de sept ans. L'évêque de Grenoble fut le par- 
rain. Pierre d'Avalon, oncle de l'enfant, aurait voulu 
qu'on lui donnât son nom. Hugues s'y opposa en ré- 
pétant la parole de l'Évangile du jour : « Pas du 
tout, maisilse nommera Jean (Luc i, 60). » Il conve- 
nait bien de conserver ainsi le souvenir de la grande 
fête. Le baptême fut donc célébré solennellement 
par l'évêque de Lincoln qui passa le reste du jour 
avec l'évêque de Grenoble, heureux d'entourer son 
visiteur de toutes les prévenances de l'hospitalité la 
plus aimable et la plus respectueuse. 

Le lendemain (25 juin,) dès l'aurore, Hugues s'en- 

* Nous pensons qu'il faut interpréter ainsi Texpression 
baplizavit dont se sert le biographe. Saint Hugues aurait-il 
pu approuver un si long délai si Fenfant n'avait été aupara- 
vant ondoyé, c'est-à-dire baptisé sans les cérémonies qui ne 
sont pas essentielles au sacrement. 



— 421 — 

gagea avec sa suite dans le chemin qui menait à la 
Grande-Chartreuse. Les chevaux refusèrent bientôt 
de porter leurs cavaliers dans les défilés étroits et 
bordés de précipices. Il fallut faire à pied la plus 
grande partie de la route. L'évêque se mit gaiement 
à la tête de la caravane, et, tout inondé de sueur, 
brava la fatigue jusqu'à lasser ses compagnons. Il 
était soutenu par la perspective de se reposer dans 
cette chère solitude qu'il n'aurait jamais voulu aban- 
donner. A mesure qu'il montait, l'air s'épurait de 
plus en plus et l'enivrait des parfums de la monta- 
gne. Comment dire ses impressions lorsqu'il franchit 
l'étroit passage, dominé et enserré par deux énor- 
mes murailles de rocher, où le Guiers mugissant 
dispute aux voyageurs l'entrée du désert ! Avec quel 
bonheur il se sentit de nouveau dans cette région 
privilégiée qui paraît à cent lieues du reste du mon- 
de! Il ne s'étonna pas de ne point voir à cette porte 
du désert les solitaires venir à sa rencontre. Il savait 
bien la rigueur de leur clôture, et il avait même pris 
ses dispositions de manière à n'arriver au monas- 
tère que pendant la méridienne, sommeil du jour 
alors permis aux Chartreux qui ne se recouchaient 
pas après l'Office de nuit. 

Mais le désert lui-même se chargeait de faire à 
l'homme de Dieu une réception plus splendide que 
celle de la veille. La nature était en fête, les rochers 
étaient tapissés de verdure et de fleurs, les forêts 
avaient revêtu leurs plus belles parures, et l'on pou- 
vait entendre le cantique admirable chanté par les 
mille voix de la solitude. C'était à la même époque 
de l'année que saint Bruno avait pris possession de 
cet asile béni où l'avaient suivi déjà plusieurs gêné- 



— 422 — 

rations d'anachorètes. Il était facile de se repré- 
senter cette magnifique procession et de voir surgir 
de tous les côtés du désert les plus doux et les plus 
fortifiants souvenirs. Notre saint évêque jouissait de 
cette vision du passé en bénissant Dieu qui lui avait 
accordé tant de grâces. Après une courte halte à la 
Correrie qui lui rappelait le temps où il était pro- 
cureur de la Grande-Chartreuse, il s'arrêta encore, 
avant d'arriver au monastère, sur le banc rustique 
où il s'était assis autrefois en compagnie de saint 
Pierre de Tarentaise. Pendant qu'il essuyait la sueur 
de son visage, il faisait part à son confident des re- 
lations qu'il avait eues avec le courageux archevê- 
que '. Bientôt il gravit la dernière montée qui con- 
duisait au couvent, et il put enfin revoir « ce lieu de 
son repos, cette habitation qu'il s'était choisie » 
(Ps. cxxxi) et où son cœur était toujours resté. Voici 
l'église où il a célébré sa première Messe ; voici le 
cimetière où reposent ses anciens supérieurs et 
confrères ; voici le chapitre où s'est consommée la 
séparation ; voici le cloître qui a protégé ses pre- 
mières années de vie solitaire, la cellule qui a été 
témoin de ses luttes et de ses victoires contre Satan ; 
voici surtout les religieux, toujours aussi édifiants, 
aussi calmes, aussi recueillis, qui témoignent à 
rhomme de Dieu leur vénération et leur joie de le 
posséder. A leur tête se présente le R. P. Dom Jan- 
celin qui, depuis 1176, gouverne avec autant de 
fermeté que d'humilité l'Ordre des Chartreux 2. 



* M. V. 1. 1, c. xui. 

^ Il ne mourut qu*en 1233, après une administration de 
cinquante-huit ans. L*Ordre des Chartreux comptait alors 



— 423 — 

L'évêque de Lincoln est heureux de s'entretenir 
avec lui des progrès de la famille de saint Bruno, 
des nouvelles fondations qui en multiplient les 
membres et qui portent au nombre de trente en- 
viron les monastères soumis à Tobédience du Cha- 
pitre général. A leur tour, le R. Père Général et ses 
religieux s'empressent d'interroger l'homme de Dieu 
sur les événements de son épiscopat, sur les épreu- 
ves et les consolations dont la renommée était déjà 
parvenue jusqu'à eux. 

Afin de pouvoir prolonger ces mutuels épanche- 
ments et de se retremper complètement dans la 
paix du désert, Hugues resta trois semaines à la 
Grande-Chartreuse, où il mena la même vie que 
pendant ses retraites de Witham, partageant les 
exercices de la communauté, particulièrement les 
longues veilles de la nuit, et habitant une cellule 
solitaire qui était peut-être celle de son noviciat. Il 
aurait désiré garder complètement la clôture et 
n'avoir d'autres distractions que les pieux entretiens 
imposés par la règle. Mais il ne pouvait se dérober 
aux nombreuses visites qui l'assiégeaient. Beaucoup 
d'ecclésiastiques et de laïques, à la nouvelle de sa 
présence au monastère, tinrent à le saluer et à le 
consulter. Plusieurs évêques'même se rendirent 
auprès de lui pour profiter de son passage et s'éclai- 
rer de ses lumières. Parmi eux se trouva le prince- 
évêque de Genève; ancien prieur de la Chartreuse 
de Valon, à qui son humilité et ses vertus religieuses 
avaient fait conserver le nom de frère Nantelme. 

Il fit part à l'évêque de Lincoln de la persécution 

qu'il souffrait. Depuis douze ans, il était exilé de 

• Genève parce qu'il avait noblement revendiqué les 



— 424 — 

droits de son Église, tels que les avait fait proclamer 
son illustre prédécesseur, Arducius. II avait frappé 
d'excommunication Guillaume I", comte de Gene- 
vois que, sur sa demande, Frédéric Barberousse mit 
au ban de Tempire. Mais le comte ne s'était pas 
soumis, et Genève restait fermée à son évêque qui 
se voyait réduit à visiter plus ou moins clandestine- 
ment le reste de son diocèse. 

Nantelme fut accueilli avec la charité la plus fra- 
ternelle par saint Hugues, qui le consola, le fortifia, 
et lui promit son assistance. Le moment paraissait 
favorable pour fléchir l'obstination du comte, alors 
dangereusement malade. L'évêque de Lincoln lui 
envoya deux prieurs de son Ordre qui avaient mis- 
sion de l'inviter de sa part à la réconciliation. Le 
message fut accompli dans les termes dictés par 
Hugues lui-même. Les prieurs conjurèrent Guillau- 
me I" de faire la paix avec son père spirituel, l'évê- 
que de Genève, qui avait été contraint de le flageller, 
et de se soumettre à lui, sous peine d'être privé, 
après sa mort, de l'héritage des enfants de Dieu. 
Le comte reçut d'abord avec dédain cette exhorta- 
tion, mais lorsque les messagers furent partis, il 
réfléchit à l'autorité du saint évêque au nom duquel 
ils étaient venus. Les paroles transmises de sa part 
lui firent sentir toute leur force et le pénétrèrent de 
componction. Il revint aux sentiments de foi qui lui 
avaient inspiré auparavant plus d'une bonne œuvre, 
comme lorsqu'il avait pris part à la fondation des 
Chartreuses d'Angion et de Pommiers. Il fit sa sou- 
mission à Nantelme, répara ses torts et fut absous 
de la censure qu'il avait encourue. Grâce à cette 
réconciliation, l'évêque de Genève put rentrer dans ' 



— 425 — 

sa cathédrale et Guillaume I"^ se préparer à mourir 
en paix dans le sein de TÉglise K 

Outre les nobles personnages qui demandaient à 
voir rhomme de Dieu, d'autres visiteurs de la plus 
basse condition se présentaient à lui sans crainte 
d'être éconduits. C'étaient les pauvres de la paroisse 
de Saint-Pierre de Chartreuse. Ils voulaient revoir 
leur père, leur généreux bienfaiteur d'autrefois. 
Pour les recevoir avec plus de facilité, en même 
temps que pour mieux jouir de la compagnie des 
Frères convers, Hugues passa quelques jours à la 
Correrie. Là il prenait plaisir à écouter ses anciens 
clients qui étaient heureux d'être reconnus par lui. 
Il les embrassait avec une cordiale bonté 2, leur 
parlait familièrement, se faisait petit avec eux, à 
l'exemple du divin Maître. Sans son habit religieux, 
on l'aurait pris tout à fait pour l'un d'entre eux. Sa 
main s'ouvrait aussi largement que son cœur : elle 
répandait d'abondantes aumônes dont le prix était 
doublé par les paroles les plus affables. L'ancien 
procureur de la Grande-Chartreuse s'était retrouvé 
aussi simple, aussi compatissant, aussi généreux que 
vingt-cinq ans auparavant. 

Si les pauvres l'avaient bien reconnu, les bons 
Frères convers s'applaudissaient aussi de le voir au 
milieu d'eux. Comme autrefois, ils ne se lassaient 
pas d'entendre ses exhortations pleines de force et 



* M. V. 1. V, c. XIV. — Annales Ord. Cartus. III" vol. p. 
307. Cf. Histoire de l'Eglise de Genève, par M. le Cha- 
noine Fleury, t. I", p. 76. 

' Les hommes seuls pouvaient se présenter à la Correrie. 
Les femmes n'avaient pas alors la permission de franchir 
rentrée du désert. 



— 426 — 

de tendresse, débordantes de sève religieuse, ani- 
mées à la fois de Tesprit le plus élevé et du sens le 
plus pratique. De son côté, l'homme de Dieu s'édi- 
fiait grandement de leur régularité et de leur piété. 
Il aimait à les faire parler sur les vertus de leur 
état, et trouvait dans leurs entretiens un précieux 
aliment pour son âme. 11 se réjouissait particulière- 
ment d'écouter ceux qui, après avoir fréquenté la 
voie large du siècle, l'avaient quittée pour l'étroit 
sentier de la perfection, et attendaient avec con- 
fiance la récompense du ciel. Plusieurs approchaient 
du terme : l'espérance joyeuse qui rayonnait dans 
leurs regards et dans leurs paroles répondait bien 
aux dispositions du saint évêque, de plus en plus déta- 
ché de la terre et attiré vers la cité des bienheureux. 

Mais l'heure était venue de laisser la solitude avec 
ses consolations pour reprendre le fardeau des fonc- 
tions épiscopales. Hugues, sur le point de dire un 
dernier adieu à son cher monastère, voulut sans 
doute revoir encore une fois le pieux sanctuaire de 
Notre-Dame de Casalibus et les lieux témoins de 
l'oraison et des austérités de saint Bruno. Sous la 
protection de la Vierge du désert et de son glorieux 
serviteur, il acheva de se retremper à la source des 
grâces de sa vocation. La veille de son départ, en 
présence de Dom Jancelin et de tous les moines, il 
remit au Père Sacristain le plus précieux trésor 
qu'il possédait. C'étaient de nombreuses reliques 
qu'il s'était procurées par différentes voies et qu'il 
conservait dans un reliquaire d'argent dont il faisait 
usage dans les consécrations d'église *. Nul présent 

' Il laissa au moine qui était son chapelain les reliques 



— 427 — 

ne pouvait être plus agréable à des Chartreux qui 
professent pour les saints et pour leurs restes sa- 
crés un culte traditionnel. Ce pieux héritage avait 
d'autant plus de valeur qu'il était donné par un saint 
et qu'il était facile de prévoir le jour assez peu 
éloigné où les reliques de l'évêque seraient vénérées 
avec celles dont il se dépouillait. 

L'homme de Dieu possédait encore un anneau 
d'or, qu'il appelait son anneau sacramentel, parce 
qu'il s'en servait dans les ordinations. A la place du 
chaton, il y avait fait adapter un petit reliquaire 
qu'il avait rempli de ses plus riches ac^^uisitions*. 
11 voulait aussi le laisser à la Grande-Chartreuse, 
mais on lui rappela qu'il l'avait offert à Notre-Dame 

acquises par celui-ci. « Has (reliquias) vel ipsemet, vel ipso- 
rum custos scriniorum, monachus et capellanus suus, pie- 
risque in locis acquisiverat. Sed episcopus a se perquisitas 
vire religiosissimo, Cartusiensi sacrisiee, coram prière et 
fratribus tradidit, in loco illo conservandas ; monacho suas 
dimisit, ad proprium monasteriumapportandas.» — M. V. 
1. V, c.xiv. 

' Dans une assez longue digression, le biographe de saint 
Hugues parle de la manière dont Thomme de Dieu acquit 
ses plus précieuses reliques. — L'anneau d'or contenait une 
dent de saint Benoît envoyée à l'évoque de Lincoln par 
Tabbô de Fleury-sur-Loire. Au moment où Ton se disposait 
à chercher Torfévre pour insérer cette dent dans le petit 
reliquaire de l'anneau, on le vit apparaître disant qu*il avait 
appris dans un songe mystérieux le travail auquel il était 
appelé. — L*abbaye de Fécamp possédait l'un des ossements 
de sainte Marie-Madeleine. L 'évéque de Lincoln en détacha 
lui-même deux petits fragments pour augmenter son trésor. 
— A Péterborough, on conservait un bras de saiiU Oswald, 
roi et martyr (bras encore couvert de peau et de chairtoute 
sanglante, comme s*il venait d'être coupé). Saint Hugues 
s'appropria un nerf de cette relique qui trouva sa place dans 
Tanneau d'or. M. V. 1. V, c. xiv. 



— 428 — 

de Lincoln, et il ordonna qu'à la place de cet anneau 
un reliquaire d'or orné de pierreries serait envoyé 
de son évêché à ses anciens confrères. Son chapelain 
atteste qu'il accomplit cet ordre après la mort du 
Saint dont il fut l'exécuteur testamentaire. 

On comprend combien touchants furent les adieux 
qui suivirent ces dispositions prises en vue d'une fin 
prochaine. Après avoir embrassé pour la dernière 
fois ses frères du cloître, Hugues descendit à la 
Correrie où ses chers Convers le gardèrent encore 
quelques heures. Le lendemain il s'éloigna en appe- 
lant la bénédiction de Dieu sur le désert de Char- 
treuse et ses pieux habitants. 



CHAPITRE IV. 

DE LA GRANDE-CHARTREUSE A CLUNY. 

Domène. — Avalon. — Yillard-Beaolt. — Saint-Maximin. — Belley. 
— La main de saint Jean-Baptiste. — Arvières. — Saint Arthaut 
et saint Hugues. — Une loi du cloître. — Cluny. — Souvenir de 
saint Hugues de Grenoble. — Association de prières entre 
rOrdre des Chartreux et TOrdre de Cluny. — Pierre le Véné- 
rable et Dom Basile. — Une réception conforme à la règle de 
saint Benoit. ~ Bel éloge de Cluny. 

En descendant de la Grande-Chartreuse, Tévéque 
de Lincoln se rendit d'abord au prieuré de Domène, 
situé non loin de Grenoble ^ et relevant de l'abbaye 
de Cluny. Fondé par le seigneur Aynard à la famille 
duquel appartenait probablement le Frère Aynard 
dont nous avons parlé, ce couvent avait eu à sa tête 
Pierre le Vénérable qui entra dès lors en relations 
suivies avec les Chartreux. Son prieur, à l'époque 
du passage de saint Hugues, était un homme de 
piété et de talent. Il avait fait auprès de l'homme 
de Dieu de grandes instances afin de recevoir sa 
visite. Heureux d'avoir obtenu cette faveur, il vint 
avec ses religieux au-devant de son illustre visiteur, 
l'accueillit « comme un Ange de Dieu, » et fêta 
comme un jour solennel celui de cette entrevue si 
désirée. 

' Domène est à 17 kilom. de Grenoble. Voir sur ce cou- 
vent le Cartulaire de Domina. ^ Le biographe de saint Hu- 
gues rappelle prieuré de saint Domnin, ci sancti Domnini, » 



— 430 — 

Hugues ne pouvait refuser une joie semblable au 
prieuré de Villard-Benolt où il avait reçu sa pre- 
mière éducation religieuse. 11 se mit en route pour 
ce couvent peu éloigné de celui de Domène. Mais 
sur son chemin se trouvait le château d'Avalon. II 
s'arrêta deux jours près de ses frères, Guillaume et 
Pierre d'Avalon, qui méritaient bien cet honneur. 
C'étaient deux valeureux chevaliers, pleins de foi et 
de dévouement à l'Église. Loin de retenir leur frère 
dans sa lutte contre un pouvoir oppresseur, ils l'ex- 
citaient de toutes leurs forces à rester digne de sa 
position, et à ne jamais faiblir devant les menaces. 
Soit dans leurs lettres, soit dans leurs entretiens, 
ils l'engageaient à ne pas se laisser abattre par les 
persécutions des faux frères ou des princes. Ils ne 
craignaient pas de tenir le même langage à ses con- 
seillers, et on les entendait dire du saint évêque : 
« Nous aimerions mieux qu'il ne fût pas né, s'il 
devait un seul moment flétrir l'honneur de sa race, 
en négligeant de défendre la liberté de l'Église *. » 
On reconnaît à ces accents la fierté du sang qui cou- 
lait dans les veines de ces preux et de leur frère à 
qui de telles exhortations étaient fort peu utiles 
mais très agréables. Hugues pouvait se présenter 
avec confiance au château de ses ancêtres, et sa 
famille devait le recevoir comme sa gloire la plus 
pure et la plu:* éclatante. Le chevalier du sanctuaire 
avait eu ses faits d'armes que les autres guerriers 
devaient renoncer à égaler. 

Une réception pleine d'enthousiasme était prépa- 
rée au saint évêque par ses compatriotes. Lorsqu'il 

* M. V. I. V. c. XIV. 



— 431 — 

arriva au château d'Avalon, il trouva avec ses frères 
une foule empressée dans les rangs de laquelle se 
mêlaient toutes les conditions. Nobles et roturiers, 
les habitants du voisinage étaient accourus pour 
acclamer et vénérer Thomme de Dieu. 

A Villard-Benoît, la scène ne fut pas moins tou- 
chante. Les chanoines réguliers accueillirent avec 
la plus grande joie leur ancien confrère, qui retrou- 
vait près d'eux les souvenirs de son enfance et de sa 
jeunesse. Ils étaient fiers à bon droit d'avoir préparé 
à l'Église un pasteur aussi zélé et aussi fidèle aux 
exemples de saint Augustin, leur patriarche et leur 
législateur. L'évêque de Lincoln leur laissa, en gage 
de son attachement, une belle Bible, du prix de dix 
marcs d'argent. Sa bénédiction ne fut pas sans in- 
fluence sur les destinées de ce prieuré qui, même 
après la sécularisation du chapitre de Grenoble, 
devait encore avoir ses jours de fécondité. A la fin 
du seizième siècle, en effet, ce fut à Villard-Benott 
que s'introduisit en France la congrégation des Au- 
gustins déchaussés, dont les développements furent 
bientôt considérables*. 

De Villard-Benoît, Hugues revint au château d'A- 
valon, en s'arrêtant dans la paroisse de Saint-Maxi- 
min où il avait exercé, avec le titre de prieur, les 
fonctions de curé. Il récapitulait ainsi toute la pre- 
mière partie de sa vie, et touchait du doigt la suite 
des desseins providentiels sur son âme. Ses anciens 

^ Elle fut divisée en trois provinces : celle de Paris, celle 
du Dauphiné et celle de Provence. Louis XIII se déclara fon- 
dateur du couvent de Paris, dédié à Notre-Dame des Vic- 
toires, en souvenir de la prise de la Rochelle. — Voir Hélyot, 
Histoire des Ordres Monastiques, les Augustins déchaussés. 



— 432 — 

paroissiens de leur côté ne manquèrent pas de rap- 
procher le passé du présent. Un groupe de vieillards 
des deux sexes se forma autour de Tévêque, qui 
reconnut les survivants de son ancien troupeau. 
Rajeunis à la vue de leur bien-aimé pasteur, ces 
braves gens se plaisaient à dire qu'il leur avait mon- 
tré dès sa jeunesse ce qu'il deviendrait plus tard, et 
que ses débuts dans le ministère ecclésiastique étaient 
dignes d'un grand saint. Si l'on se rappelle ce que 
nous avons raconté, ce témoignage est fondé sur des 
faits significatifs, et les vertus du curé de Saint- 
Maximin sont bien en germe celles de l'évèque de 
Lincoln. Heureux celui dont la vie, au milieu des 
épreuves les plus diverses, conserve ce caractère 
d'unité qui est le signe d'une fidélité constante à la 
conduite de la Providence ! Heureux le vieillard qui, 
arrivé à la fin de ses jours, peut apercevoir son 
passé sous l'image de ce sentier des justes, dont 
parle l'Écriture (Prov. iv), sentier qui s'élargit, s'il- 
lumine, et monte jusqu'à la pleine lumière du ciel ! 

Notre saint évêque s'arracha brusquement à toutes 
les délicieuses impressions de sa terre natale, et, 
après avoir passé une dernière nuit au château d'A- 
valon, il se mit en route pour Belley. 

Dans la cathédrale de cette ville, il trouva, entou- 
ré de la vénération des fidèles et glorifié par les 
miracles, le tombeau de saint Anthelme dont il 
aimait à faire revivre la mémoire dans ses entretiens. 
Une autre consolation bien précieuse lui était ré- 
servée. La cathédrale de Belley, dédiée à saint Jean- 
Baptiste, possédait la moitié de l'une des mains du 
Précurseur, revêtue de sa chair, avec trois doigts 
entiers, celui du milieu et les deux inférieurs. « Cette 



— 433 — 

insigne relique était renfermée dans un vase, lequel 
était enveloppé d'un voile ; et depuis bien longtemps 
personne n'avait osé Ten tirer pour la voir à décou- 
vert. Saint Hugues, fidèle imitateur de saint Jean- 
Baptiste et plein d'amour pour lui, exprima le désir 
de la contempler de ses yeux. Les chanoines, à qui 
la garde en était confiée, y consentirent avec le plus 
grand empressement ; ils se félicitaient de ce qu'il 
s'était enfin trouvé un homme d'une assez grande 
pureté pour qu'on pût le lui permettre. Toutefois, 
le saint évêque crut devoir s'y préparer par une 
confession de ses fautes, suivie de l'absolution, et 
par des prières ferventes. C'est alors seulement 
qu'en présence d'une nombreuse assistance, atten- 
tive à ce qui allait se passer, le reliquaire, débar- 
rassé de son voile, lui fut présenté. Saint Hugues 
reçut dans ses mains, avec le plus profond respect, 
les doigts sacrés qui avaient touché le front du Sau- 
veur au moment de son baptême, et les couvrit de 
ses baisers ; puis, les élevant au-dessus de sa tête, 
il traça avec eux le signe de la croix sur la foule 
émue et prosternée. Il coupa un lambeau de l'étoffe 
très ancienne qui revêtait le reliquaire à l'intérieur, 
dans l'intention de le conserver comme souvenir, et 
le donna à baiser au moine, témoin de cette scène, 
qui nous en fait le récit K » 

En quittant Belley dont le siège épiscopal fut oc- 
cupé au XH' siècle par plusieurs Chartreux ^, l'hom- 

* M. V. 1. V, c. xiv. — Vie de saint Anthelme, par Mgr 
Marchai, p. 192. 

^ Ponce de Balmey, Bernard de Portes, saint Anthelme, 
Raynald, saint Arthaut, et Bernard, qui était évèque de 
Belley, au moment du passage de notre Saint. 

28 



— 434 — 

me de Dieu alla visiter le plus illustre d'entre eux 
après saint Anthelme. C'était saint Arthaut, alors 
retiré dans la Chartreuse d'Arvières. Issu d'une 
noble famille, il s'était de bonne heure dérobé aux 
honneurs du monde pour fuir dans la solitude. De- 
venu prieur d'Arvières, après avoir été profès de 
Portes, il donna pendant de longues années l'exem- 
ple des vertus les plus élevées, et acquit assez d'in- 
fluence pour faire entendre et respecter sa voix au 
milieu des grands débats du schisme d'Octavien. 
Sans s'ofîenser de la noble liberté de son langage, 
Alexandre Ili lui témoigna une déférence qui mon- 
trait clairement sa haute réputation de sainteté. En 
H84, il fut élu évêque de Belley. En vain prit-il la 
fuite pour échapper à cette dignité ; une lumière 
miraculeuse trahit sa retraite et le contraignit à se 
rendre aux vœux de ses électeurs. Il continua à me- 
ner la vie d'un Chartreux, tout en remplissant avec 
le plus grand zèle les fonctions pastorales. Sa charité 
envers les pauvres et les afïligés ; ses efforts, récom- 
pensés de nombreux succès, pour convertir les pé- 
cheurs ; son ascendant pacifique qui mettait fin aux 
dissensions ; son infatigable activité qui ne lui lais- 
sait perdre aucun moment pour le bien ; tout lui 
gagnait les cœurs de ses ouailles. Mais en 1190 il 
obtint de Clément III la permission de revenir dans 
sa chère solitude où il voulait achever sa vie comme 
simple religieux. Il était presque centenaire, lors- 
qu'il apprit l'arrivée de saint Hugues de Lincoln à 
la Grande-Chartreuse et à Belley. Il désirait depuis 
longtemps le voir, et il lui envoya à plusieurs re- 
prises des messagers chargés d'obtenir sa visite. 
Notre saint évêque nç put refuser cette invitation. 



— 435 — . 

11 s'écarta donc de son chemin pour gravir les pentes 
escarpées qui conduisaient à la Chartreuse d'Ar- 
vièrds, sauvage retraite dominant les gorges pro- 
fondes du Grand-Colombier *. Ce fut vers la fête de 
saint Jacques et de saint Christophe (25 juillet) 
qu*eut lieu la rencontre des deux évêques Chartreux. 
Bien qu'ils ne fussent pas du même âge, tous deux 
aspiraient ardemment au ciel, et se sentaient at- 
teints de cette nostalgie incurable qui faisait dire à 
l'Apôtre : « Je désire mourir pour être avec Jésus- 
Christ (Phil. i). » Leurs épanchements roulèrent sur 
ce sujet bien digne de captiver de si grandes âmes. 
Les autres religieux voulurent avoir un écho de ces 
célestes entretiens, et se réunirent pour écouter les 
deux Saints. Dans l'abandon familier de la conver- 
sation, saint Arthaut fit à son visiteur une question 
qui le surprit. 11 lui demanda de faire connaître 
aux religieux les conditions de la paix, des Andelys, 
conclue en la présence de l'évêque de Lincoln par 
les rois de France et d'Angleterre. Il s'agissait d'un 
événement politique tout récent^ mais saint Arthaut 
pensait sans doute qu'il y avait une raison suffisante 
de déroger aux règles ordinaires du cloître. Saint 
Hugues ne fut pas du même avis. Il répondit sur le 
ton d'une douce et respectueuse plaisanterie : « 
vénérable Seigneur et Père, des évêques peuvent 
bien redire et écouter de semblables nouvelles, mais 
elles doivent être ignorées des moines, elles n'ont 
pas la permission d'entrer dans les cellules et dans 
les cloîtres qu'il faut soigneusement garantir des 
bruits du siècle. » Sur ces mots l'évêque de Lincoln 

* Elle était alors située sur le diocèse de Genève. 



— 436 — 

ramena renlrelien aux choses de la piété. Saint 
Arthaut fut grandement édifié de cette conduite, et 
toute la communauté s unit à lui pour remercier 
saint Hugues de sa visite et de ses bonnes {paroles. 
On lui rendit grâces aussi des aumônes qu'il avait 
obtenues du roi Henri II pour la Chartreuse d'Ar- 
vières, et les deux saints vieillards se séparèrent pour 
se retrouver dans la patrie bienheureuse dont ils 
étaient si passionnément épris. Le moins âgé devait 
voir le premier la fin de l'exil. Saint Arthaut ne 
mourut qu'en 1 206 : il avait alors environ cent cinq 
ans^ 

Poursuivant sa route vers l'Angleterre, Tévêque 
de Lincoln s'arrêta trois jours dans la célèbre abbaye 
de Cluny. 

« Parmi la multiplicité des ordres monastiques, il 
chérissait spécialement, après les Chartreux, les re- 
ligieux de Cluny et ceux qui, portant le même habit, 
menaient une vie semblable dans le repos actif et 
dans le silence du cloître^. Cette prédilection lui 
avait été inspirée par l'exemple de saint Hugues de 
Grenoble. » Il se plaisait à raconter un trait qui 
prouvait l'affection de celui-ci pour le vêtement bé- 
nédictin dont il s'était revêtu à la Chaise-Dieu. Con- 
servé par le saint évêque de Grenoble lorsqu'il fut 
obligé sur l'ordre du souverain Pontife de repren- 
dre le gouvernement de son Église, ce vêtement noir 
faisait contraste avec la blanche livrée des Chartreux 
au milieu desquels résidait si souvent l'ami de saint 



* M. V. 1. V, c. XIV.— Annales Ord.Cartus. IIP vol. p. 320. 
' Cest-à-dire les Bénédictins vêtus de noir^ parmi lesquels 
se trouvait le chapelain de saint Hugues de Lincoln. 



— 437 — 

Bruno. Un jour quelques-uns des solitaires s'avisèrent 
de lui en faire la remarque. « Seigneur évêque, lui 
dirent-ils, vous qui favorisez si généreusement notre 
Ordre et qui le comblez de vos bienfaits, vous qui 
prenez plaisir à demeurer parmi nous comme Tun 
d'entre nous, pourquoi ne quittez-vous pas ce vête- 
ment noir et ne voulez-vous pas prendre le costume 
blanc que nous portons? » Le saint évêque répondit 
noblement : « Cet habit, tout sombre qu'il parait, 
ne m'a jamais fait aucun afFront; il ne mérite pas 
que je lui fasse l'injure de l'abandonnera » 

Un autre ami de saint Bruno, le bienheureux Ur- 
bain II, était un religieux de Cluny, et Pierre le Vé- 
nérable avait, pendant sa longue carrière, resserré 
étroitement les liens établis dès l'origine entre son 
Ordre et celui des Chartreux. La dévotion aux âmes 
du purgatoire était devenue surtout le trait d'union 
des deux familles religieuses. Le chapitre de Cluny 
avait décidé qu'à la mort d'un Chartreux « un office 
funèbre et une messe seraient chantés pour le repos 
de son âme ;^ que tous les religieux prêtres diraient 
une messe particulière ; que les religieux non prê- 
tres réciteraient sept psaumes ou sept fois le Mise- 
rere ; qu'on célébrerait un office et une messe dans 
les prieurés, et que les noms des Chartreux défunts 

* M. V. 1. IV. c. IX. Le biographe ajoute que saint Hugues 
de Lincoln racontait ce trait pour le consoler du contraste 
pareil qui existait entre les vêtements noirs du moine cha- 
pelain et le costume blanc de Tévèque Chartreux. « Hœc 
quidem sanctus de sancto, de Hugone Hugo, ad œdilicatio- 
nem nostram qui ei candidis induto adhœrebamus in sche- 
mate nigro, referre solitus erat. » Il est facile de conclure 
de ce passage que le biographe de saint Hugues n'était cer- 
tainement pas un Chartreux. 



— 438 — 

seraient inscrits au nécrologe à la suite de ceux des 
religieux de Cluny*. » De son côté, le chapitre des 
Chartreux avait statué que Pierre le Vénérable et 
ses successeurs auraient à leur mort un Office sem- 
blable à celui des prieurs de l'Ordre; que pour tous 
les défunts de TOrdre de Cluny un Office annuel se- 
rait célébré conventuellement , sans compter les 
prières faites en particulier ; que les religieux prê- 
tres diraient tous une messe spéciale pour ces mê- 
mes défunts ; que les religieux non célébrants diraient 
un Psautier, et les Frères convers trois cents oraisons 
dominicales aux mêmes instentions^. 

Pour attirer Tévêque de Lincoln à Cluny, le sou- 
venir de ce pieux contrat aurait suffi ; mais il y en 
avait un autre qui ne pouvait lui échapper. Dom 
Basile^ le prieur de sainte mémoire qui Tavait reçu 
à la Grande-Chartreuse et Tavait favorisé d'une ap- 
parition après sa mort, aimait beaucoup Cluny où 
il avait passé quelque temps sous la direction de 
Pierre le Vénérable avant de s'enrôler dans la mili- 
ce de saint Bruno. II était resté attacher au doux et 
savant abbé, Tune des gloires du XH* siècle, à qui 
il écrivait : « Pauvre et dénué de tout, au lieu de me 
dédaigner, vous m'avez réchauffé sur votre sein et 
formé par de pieuses études au joug salutaire de la 
religion. La discipline de Cluny, l'exemple de cette 
communauté aimable et digne de respect, m'a tou- 



* Histoire de rOrdre de Cluny, par J.-Henri Pignot, t. III, 
p. 275. 

* D. Le Masson, Annales Ord. CartuB. t. I, p. 102. Henri, 
évèque de Winchester, insigne bienfaiteur des Chartreux et 
des religieux de Cluny, fut compris dans cette décision qui 
lui accordait le même Office qu'aux abbés de Cluny. 



^ 439 — 

jours soutenu et me soutient encore aujourd'hui dans 
mes efforts vers le bien. Quel spectacle plein de 
grandeur, qu'il n'a pas été donné à tous de contem- 
pler, et dont j ai eu le bonheur d'être témoin, que 
cette discipline sévère et solennelle, dans le chœur, 
au réfectoire, dans le cloître, dans le dortoir et les 
autres parties du monastère M » 

En 1200, Cluny était encore digne de cet éloge et 
marchait dans la voie tracée . par Pierre le Vénéra- 
ble qui avait su mettre à profit les critiques éloquen- 
tes de saint Bernard. L'évêque de Lincoln y trouva 
l'accueil dû à sa dignité et à son mérite. Dès son 
arrivée, il vit avec plaisir et édification la fidélité des 
religieux aux règles prescrites par saint Benoît pour 
la réception des hôtes. La communauté vint en pro- 
cession au-devant de lui et lui demanda sa bénédic- 
tion. Puis le grand prieur'^ le conduisit au parloir, 
où prirent place aussi douze des plus anciens reli- 
gieux. L'évêque fut invité à s'asseoir et l'un des moi- 
nes lut devant lui un chapitre du Pastoral de saint 
Grégoire. Le prieur, après avoir fait signe au lecteur 
de s'arrêter, se tourna vers le saint visiteur qui pro- 
nonça le B&nedicite, formule d'usage pour ouvrir 



* H. de rOrdre de Cluny, loc. cit. p. 274. 

^ Bominus prior. Par ces mots, nous pensons qu'il ne faut 
pas entendre le seigneur abbé, mais le grand prieur de Clu- 
ny, qui figure principalement dans la cérémonie de récep- 
tion, soit parce que Tabbé était absent, soit parce que l'usa- 
ge avait ainsi réglé les choses. L'abbé de Cluny était alors 
Hugues V, précédemment abbé de Reading, en Angleterre 
où il avait pu voir notre Saint. Il donna à ses religieux des 
Statuts pleins de sagesse et conformes à ceux de Pierre le 
Vénérable, dont il fut le digne imitateur. — Voir Migne, 
Patrol. t. CCIX, p. 881-906. 



— 440 — 

les entretiens du clottre. C'était raccomplissement 
de cette prescription de saint Benoit : « Que la loi 
divine soit lue devant Thôte reçu, afin de l'édifier ; 
et qu'ensuite on lui témoigne toute sorte d'humani- 
té. » Les moines de Cluny supplièrent l'évêque de 
se reposer un peu de ses fatigues au milieu d'eux. 
Hugues y consentit et jouit pendant trois jours de la 
vie de cette abbaye, mère de tant d'autres monastè- 
res. Après avoir examiné attentivement les nom- 
breux religieux au chœur, dans le cloître, au réfec- 
toire, il vit en eux les dignes fils du bienheureux 
Bernon, de saint Odon, de saint Maïeul, de saint 
Odilon, de saint Hugues de Cluny et de Pierre le 
Vénérable. « Vraiment, dit-il, si j'étaisvenu ici avant 
de m*ètre attaché à ma chère Chartreuse, Cluny me 
compterait parmi ses moines*. » 

C'était sous une forme plus vive et plus aimable 
l'expression d'une admiration semblable à celle de 
Dom Basile. Cluny ne pouvait désirer un témoigna- 
ge d'une valeur plus décisive en faveur de la disci- 
pline qui en faisait encore au commencement du 
treizième siècle, après quelques éclipses passagères, 
l'une des grandes lumières du monde monastique. 

• M. V. 1. V, c. XV. 



CHAPITRE V. 



DE CLUNY A LONBRES. 

L'Ordre de CIteaux. — Glairvaux. — Jean de Bellesmes, archevê- 
que de Lyon. — Le cloître, d'après saint Bernard. — Reims et 
l'abbaye de Saint-Rem i. — Une sage critique.-— Saint-Omer. — 
L'évéque de Lincoln tombe malade. — Messe à l'abbaye de Clair- 
marais. — Pains miraculeux.— Dévotion à sainte Anne.— Wis- 
sant.— Douvres. — Cantorbéry,— Visite au tombeau de saint 
Thomas Becket. — Renseignements sur le conflit entre Tarcbe- 
véque Hubert et les moines. — Prévision et désir de la mort. 



L'affection de notre saint évêque pour Cluny ne 
Fempêcha pas d'aller aussi à CIteaux. Les deux 
grands Ordres bénédictins, sous des vêtements de 
couleur différente, et avec des observances diverses, 
s'unissaient dans un dévouement infatigable à la cau- 
se de l'Église et de la Papauté. Nous n'avons pas à 
raconter les merveilleux développements de l'Ordre 
de CIteaux, né quatorze ans après l'Ordre des Char- 
treux dont les exemples ne furent pas sans influence 
sur l'austère réforme conçue par saint Robert de 
Molesmes, continuée par le B. Albéric et saint Etien- 
ne Harding, mais personnifiée surtout en saint Ber- 
nard, qui en fut l'ardent propagateur. D'après l'his- 
torien Hurter, « dès 1162, le nouvel Ordre comptait 
déjà sept cents évêques et abbés, et l'un de ses mem- 
bres était monté sur le siège apostolique sous le 
nom d'Eugène III. Le dévouement inaltérable qu'il 
montra au chef de l'Église fit constamment appeler 



— 442 — 

quelques-uns de ses religieux dans les conseils de la 
papauté ^ M Saint Pierre de Tarentaise appartenait 
à cette famille religieuse et en avait appris Testime 
à notre saint Chartreux, qui n'ignorait pas d'ailleurs 
les excellentes relations nouées par saint Bernard 
avec Dom Guignes I", et les paroles remarquables 
prononcées par celui-ci en faveur de la règle de Cî- 
teaux. 

Ce fut le jour de l'Assomption que saint Hugues 
choisit pour se rendre dans l'abbaye de Ctteaux et 
y célébrer la sainte Messe en l'honneur de la sainte 
Vierge, patronne spéciale des Chartreux et des Cis- 
terciens. Le grand monastère était l'un des lieux 
privilégiés qui échappaient à l'interdit dont la Fran- 
ce devait encore gémir jusqu'au 7 septembre. Après 
y avoir satisfait sa dévotion et s'être recommandé 
aux prières des religieux^, l'homme de Dieu se ren- 
dit à la Chartreuse de Lugni, près Châtillon-sur-Sei- 
ne^, et de là se dirigea vers Clairvaux où l'appelait 
outre sa dévotion à saint Bernard, l'invitation pres- 
sante de Jean de Bellesmes (ou de Belmeis), ancien 
archevêque de Lyon. Ce prélat était un ami de saint 
Thomas de Cantorbéry qu'il s'était efforcé de récon- 
cilier avec Henri II, et qu'il honora après son mar- 
tyre en instituant et dolant sous son vocable un cha- 
pitre dans l'église de Notre-Dame de Fourvière. 
Après avoir gouverné pendant dix ans l'Église de 

* Hurtep, Tableau des institutions de l'Église au moyen 
Age, t. II, p. 440. 

^ L'abbé de Citeaux était Guigues II. Il devint ensuite 
cardinal-évèquedePréneste. —Gallia chrhtiana, t. IV, 980. 

^ Cette Chartreuse fut fondée vers 1179 par Gauihier de 
Bourgogne, évèque de Langres. 



— 443 — 

Lyon, pour laquelle il avait quitté le siège épiscopàl 
de Poitiers, il s'était retiré en H93à Clairvaux où 
il achevait sa vie dans la contemplation et dans les 
études sacrées. Il avait gardé, sur Tordre du Pape, 
les insignes de sa dignité, et Innocent III lui écrivit 
trois Lettres dont Tune renferme d'importantes ex- 
plications sur le sacrifice eucharistique, et commen- 
ce par un éloge de la science et de la vertu du véné- 
rable archevêque. Celui-ci connaissait la sainteté de 
Tévêque de Lincoln et désirait depuis longtemps le 
voir. Il lui envoya d'honorables messagers pour le 
prier de lui accorder cette faveur. 

Notre saint évêque se prêta volontiers à une visi- 
te qui lui permettait de recueillir sur place les sou- 
venirs du grand abbé de Clairvaux. Il parcourut en 
compagnie de l'ancien archevêque de Lyon les vas- 
tes bâtiments du monastère qui avait inspiré à saint 
Bernard ces belles paroles : « Le cloître est un pa- 
radis. C'est une cité protégée par le rempart de la 
discipline, une cité qui surabonde des biens les plus 
précieux. Des hommes partageant le même amour, 
des frères trouvant leur bonheur à vivre sous le mê- 
me toit, voilà le spectacle que nous sommes fiers de 
donner au monde. Ici, l'un pleure ses péchés, l'autre 
chante les louanges du Seigneur, celui-ci prodigue 
les bons offices à ses frères, celui-là s'applique à en- 
seigner la science; l'un prie, l'autre lit; l'un est ému 
de compassion pour le pécheur, et cet autre est tout 
occupé de punir le péché ; celui-ci brûle des flammes 
de la charité, celui-là se distingue par son humilité; 
l'un se livre aux travaux de la vie active, l'autre s'a- 
donne au repos de la vie contemplative. A cette vue, 
on ne peut que s'écrier : C'est le camp du Seigneur 



-. 444 — 

que j ai là sous mes yeux ! Oui c'est vraiment la mai- 
son de Dieu et la porte du cieP. » 

Dans le pieux* entretien qu'il eut avec Jean de 
Bellesme, Tévêque de Lincoln, sachant son goût 
pour la lecture des divines Écritures, lui demanda 
quel était parmi les Livres sacrés celui auquel il re- 
venait de préférence. « C'est le Livre des Psaumes, 
répondit larchevèque. J'en fais ma méditation habi- 
tuelle, et j'y trouve un charme toujours nouveau, 
pour captiver mon esprit, un aliment intarissable 
pour délecter et fortifier mon âme^. » Notre Saint 
ne pouvait qu'applaudir k des goûts si élevés. Après 
avoir édifié beaucoup de son côté le vénérable pré- 
lat, qui devait le suivre d'assez près dans la tombe, 
il lui dit adieu pour aller à Reims, oîi il s'arrêta deux 
jours. 

La mémoire de saint Bruno vivait dans cette ville 
où le fondateur des Chartreux avait enseigné avec 
tant d'éclat et soutenu avec une si noble constance 
la lutte pour l'honneur de l'Église. Vers il 36 les 
religieux de son Ordre furent appelés par Tabbé 
Odon et les religieux de l'abbaye de Saint-Remi de 
Reims, qui fondèrent pour eux la Chartreuse de 
Mont-Dieu, sur la rivière de Bar, entre Mouzon et 
Sedan. Ce fut dans la même abbaye, si généreuse 
envers ses frères en religion, que l'évêque de Lin- 
coln prit son logement et reçut l'accueil le plus joy- 
eux. 11 y admira surtout le grand nombre des ma- 
» nuscrits anciens conservés dans la bibliothèque. Il 
voyait dans ces travaux si multipliés « un reproche 

* S. Bernard, Serm. de Divers. 42, n. 4. 

• M. V. 1. V, c.xv— Cf. Migne, Patrol. t. CCIX, p. 873. 



— 445 — 

sanglant adressé à la paresse de ceux qui non seule- 
ment ne prenaient point la peine de transcrire des 
livres, mais n'avaient pas même le courage de lire 
ni le soin de conserver précieusement les œuvres de 
leurs ancêtres. » Cette critique nous montre que 
jusqu'à la fin saint Hugues conserva Tamour des li- 
vres et de l'étude. Il est peu nécessaire de remar- 
quer qu'elle ne portait pas sur les moines de Sainl- 
Rerai de Reims, ni en général sur les habitants des 
cloîtres à qui les générations modernes doivent la 
conservation des trésors de l'antiquité sacrée et mê- 
me profane. Elle pouvait servir à stimuler l'activité 
intellectuelle de quelques-uns de ceux qui l'enten- 
dirent et à les rendre plus capables de prendre part 
au mouvement du treizième siècle. 

Avant de s'éloigner de l'abbaye de Saint-Remi, 
l'homme de Dieu y vénéra la sainte Ampoule, « ce 
vase envoyé du ciel par une colombe au bienheureux 
Rémi, et rempli d'un baume sacré qui se renouvel- 
le de manière à ne jamais manquer pour le sacre 
des rois de France*. » 

Saint Hugues passa ensuite à la Chartreuse du Val- 
Saint-Pierre, dans la forêt de Tiérache, au diocèse 
de Laon ; et continua sa marche vers le port de Wis- 
sant où il voulait s'embarquer pour l'Angleterre. A 
cause de la fatigue de son long voyage et de la pro- 
ximité de la fête de la Nativité de Marie, il s'arrêta 
à Saint-Omer, sachant que dans le voisinage de cet- 
te ville se trouvait un couvent de Cisterciens où il 



• M. V. loc. cit. — Voir la Vie de saint Rémi par Hinc- 
marde Reims (Migne, Patrol. t. CXXV, col. 1160), et THis- 
toire de l'Église, par Tabbô Darras, t. XIV, p. 37. 



— 446 ^ 

pourrait commodément célébrer la sainte Messe. Il 
profita des trois jours qui précédaient la fête pour se 
faire saigner*, afin d'apporter ainsi quelque soula- 
gement à un malaise général qui se faisait sentir 
dans tous ses membres. Le remède ne fit qu aggra- 
ver le mal. L'évèque ne put achever le repas qui 
suivit la saignée. Il se leva de table pour se mettre 
au lit où il répandit aussitôt une sueur si abondante 
qu'elle ne cessa de couler tout le reste du jour et 
pendant la plus grande partie de la nuit suivante. 
 la faiblesse se joignit le dégoût des aliments aux- 
quels riiomme de Dieu ne toucha presque pas du- 
rant ces trois jours. 

Le soir du 7 septembre, malgré cet état d'épuise- 
ment, il se rendit à l'abbaye de Clairmarais, près 
de Saint-Omer. Les Cisterciens'^ le reçurent avec 
beaucoup de vénération et auraient voulu offrir l'hos- 
pitalité à toute sa suite, mais Hugues n'y consentit 
point et ne garda avec lui que son chapelain et un 
frère convers, renvoyant à la ville le reste de son 
entourage. Il demanda à se reposer à l'infirmerie, où 
deux religieux le servirent et le soignèrent avec la 
plus grande charité. Il ne voulut prendre aucune 
nourriture, mais il ne put refuser à ses infirmiers de 
lui laver les pieds, office dont ils s'acquittèrent avec 
une pieuse affection. Touché de leurs soins, Hugues 
les bénit avec effusion, et pria Dieu de les récompen- 
ser. Quelque temps après^ l'un des deux religieux 

* Il se ménageait ainsi le repos qu'il jugeait nécessaire 
après une saignée. Par deux fois il reprit son chaoelain qui 
s'était permis de célébrer la Messe le lendemain a*une opé- 
ration ae ce genre. H craignait les accidentis qui pouvaient 
provenir, en pareil cas, de Tétat de faiblesse du prêtre. 

^ L'abbé était Gérard de Champagne, nommé en 1198. 



— 447 — 

devint abbé, et l'autre, prieur de Ciairmarais, où le 
chapelain de l'évêque de Lincoln les retrouva plus 
tard pendant son exil. 

Le lendemain, vendredi^ jour de la fête de la Na- 
tivité de Marie, Hugues célébra avec une grande 
ferveur la sainte Messe, et retourna à jeun dans son 
logis de Saint-Omer. Il se sentit notablement sou- 
lagé, grâce à la protection de la Mère de Dieu qu'il 
venait d'honorer, et il passa le reste de la jour- 
née dans la joie. Pendant qu'il se reposait ain- 
si, on vint lui apporter un pain miraculeux qui, 
dès qu'il était rompu, répandait du sang à la ma- 
nière d'un membre qu'on aurait coupé. Des pains 
semblables circulaient dans la ville remplie du bruit 
de ce prodige, dont on venait d'apprendre l'existence 
et la cause. Le dimanche précédent, un boulanger 
avait travaillé à préparer une fournée qu'il fit cuire 
pendant la nuit suivante. Le lundi, lorsqu'il sortit 
les pains du four, l'un d'eux tomba et se rompit : 
à l'instant du sang en sortit et se répandit tout au- 
tour. Saisi d'effroi, le boulanger brise ce pain en 
petits morceaux qui se mettent aussi à verser du sang. 
Il prend d'autres pains : tous présentent le même pro- 
dige. De plus en plus épouvanté, il cache soigneuse- 
ment toute la fournée. Mais ses ouvriers ou ses voi- 
sins s'aperçurent du fait, et le divulguèrent. On se 
partagea les pains miraculeux, qu'on regardait com- 
me la manifestation de la colère céleste contre les 
violateurs du repos dominical, et on les conserva 
notamment dans plusieurs églises et monastères ^ 

* Le chapelain raconte (]u'il en garda un fragment assez 
considérable. Il n'est pas inutile d'ajouter que des prodiges 
semblables se produisirent à la même époque en Angleterre, 



— 448 — 

Le samedi, 9 septembre, Tévêque de Lincoln arri- 
va à Wissant, avec toute sa suite, et le lendemain, 
dès Faurore il s'embarqua en se recommandant à 
la protection de sainte Anne, la mère de Marie. La 
dévotion à cette bienheureuse protectrice des navi- 
gateurs était dès lors très populaire, a Tous les ma- 
rins et les passagers, dit le moine du XIIP siècle, 
ont coutume de fixer d'abord leurs regards sur Ma- 
rie, l'Étoile delà mer, pour diriger leur course, puis 
de prier la mère de Marie, et de lui offrir quelques 
témoignages de dévotion, afin d'obtenir un vent fa- 
vorable. Hugues avait toujours honoré sainte Anne, 
après son auguste Fille, d'un culte plein d'amour, 
et il avait reçu d'elle de nombreux secours dans les 
périls qu'il avait courus. » Elle lui manifesta une 
fois de plus sa bienveillance. Le vent était très faible 
au moment du départ, mais bientôt il enfla les voi- 
les et poussa rapidement le navire vers le rivage 
anglais. 

Parvenu en quelques heures à Douvres, l'évêque 
de Lincoln y trouva beaucoup de ses amis accourus 
pour le saluer. Mais il n'eut rien de plus pressé que 
de se rendre à l'église pour célébrer en l'honneur 
de la Sainte Vierge une Messe qui devait être la der- 
nière de sa vie. Cet effort suprême que rendaient si 
méritoire la fatigue de la traversée et l'état d'épui- 
sement du saint évêque, atteste assez éloquemment 
sa piété envers la divine Eucharistie et envers la 
très sainte Mère de Dieu. Après avoir satisfait sa dé- 
votion à l'autel, Hugues se livra joyeusement à ses 

à l'occasion des prédications d'Eustache, abbé de Flay, sur 
le repos dominical. Voir Roger de Wendover, Flores histo- 
riarum, t. III, p. 151-154. 



— 449 — 

amis et passa avec eux une journée remplie de con- 
solations. 

Le lendemain, il arriva à Cantorbéry. Sa première 
visite fut pour la cathédrale. Il alla avant tout faire 
son adoration devant le saint Tabernacle ; puis il vint 
s'agenouiller à chaque autel. Devant le tombeau de 
saint Thomas Becket il pria longtemps et avec beau- 
coup de dévotion, se recommandant lui et les siens 
aux prières du saint martyr. Ce qu'il demandait pour 
lui, ce n'était pas la guérison de sa maladie, c'était 
plutôt le bonheur de rejoindre au ciel l'héroïque dé- 
fenseur de l'Église dont il avait été le fidèle imita- 
teur. L'occasion seule lui avait manqué pour répan- 
dre généreusement son sang en témoignage de son 
dévouement à la plus noble des causes ; mais il avait 
souiîert pour elle, il avait montré devant les rois un 
courage qui n'avait rien d'inférieur à celui du saint 
archevêque, il pouvait dire avec une pieuse confian- 
ce : « J'ai combattu le bon combat, j'ai consommé 
ma course, j'ai gardé la foi. Bientôt me sera décer- 
née la couronne de justice (H Tim. iv, 7, 8). » 

Lorsqu'il eut achevé son entretien avec le bien- 
heureux martyr, il fut reconduit jusqu'au dehors de 
l'église par les moines ayant à leur tête leur prieur, 
Geoffroy*, homme d'énergie qui avait virilement 
soutenu les intérêts de sa communauté contre les 
entreprises du primat. L'évêque de Lincoln put alors 
se procurer les derniers renseignements sur le conflit 
que le Pape Innocent III l'avait chargé de terminer. 
 cause des affaires de son diocèse et ensuite de 
son voyage en France, il s'était fait remplacer dans 

* Nommé en 1191, mort après 1205. Anglia sacra^ I. 139. 

29 



— 450 — 

i*exainen du litige par le doyen de son chapitre, Ro- 
ger de Rolveston. On est porté à croire.qu'il voulut 
aussi de cette manière éviter tout ce qui aurait pu 
avoir l'ombre d'une revanche prise contre l'arche- 
vêque dont il avait eu souvent à se plaindre. Le pro- 
cès fut donc terminé à lamiable, selon les désirs 
du souverain Pontife, par le doyen de Lincoln jugeant 
de concert avec Tévêque d'Ély et Tabbé de Saint-Ed- 
mond. Les délégués du Saint-Siège obtinrent de 
chacune des parties des concessions suffisantes pour 
une paix durable. Les moines consentirent à ce que 
le primat pût construire une église sur de nouveaux 
fondements dans le lieu qu'il avait choisi. L'arche- 
vêque promit de ne pas faire desservir cette église 
par des chanoines séculiers, mais par des religieux 
Prémontrés dont le nombre ne devait pas être au- 
dessous de treize ni au-dessus de vingt ^ 

L'arrangement ainsi concerté ne fut cependant 
accepté de plein cœur qu'après l'intervention de no- 
tre saint évêque, qui s'y prépara sans doute pendant 
son passage à Cantorbéry et qui opéra cette récon- 
ciliation un peu plus tard sur son lit de mort. 

L'arrivée de l'homme de Dieu fît beaucoup d'im- 
pression dans la ville de Cantorbéry. Les justiciers 
royaux et les grands seigneurs qui s'y trouvaient 
alors, s'empressèrent de rendre visite au saint évo- 
que. Hugues^ les consolait en leur disant d'un air 
tranquille : « Les épreuves du Seigneur sont douces 
aux serviteurs du Seigneur. » Il voyait, en effet, avec 
une secrète joie sa maladie s'aggraver et lui présager 



* Roger de Hoveilen,cité par Raynaldi, Annales Ecclesiast. 
t. XX. ad. an. 1200. 



— 451 — 

une fin prochaine. Son chapelain avait remarqué spé- 
cialement Tune de ses paroles qui semblait prédire 
assez clairement cette approche de la mort. Comme 
sa vue s'affaiblissait de plus en plus, et qu'elle avait 
beaucoup souffert, dans le dernier voyage, de la 
poussière et de la réverbération du soleil, on le priait 
instamment d'employer quelque remède. Il répon- 
dait invariablement à ces conseils : « Non, ces yeux 
me suffiront aussi longtemps que j'aurai à m'en ser- 
vir. » Aucune difformité ne résultait d'ailleurs de 
cette faiblesse de vue, et le beau regard du Saint 
montrait assez que l'œil de son âme était de plus 
en plus vif et pénétrant. 

Un événement auquel il ne pouvait rester étran- 
ger détermina sans doute l'époque de son arrivée à 
Londres. L'archevêque Hubert avait convoqué tous 
les évèques d'Angleterre pour un concile national 
qui devait s'ouvrir à Westminster, le 19 septembre. 
Ce fut la veille de ce jour que Tévèque de Lincoln 
revit la grande capitale. Mais il fut loin d'être en 
état d'assister aux séances du concile. Pendant son 
séjour à Cantorbérysa maladie avait fait de sensibles 
progrès. « Au lieu de trouver sa guérison dans cette 
ville où tant de malades avaient éprouvé la puissance 
de saint Thomas Becket, il ne fit qu'à grand'peine 
tantôt à cheval, tantôt en bateau, le trajet de Can- 
torbéry à Londres. Mais il n'avait pas d'autres dé- 
sirs, et ses prières, loin d'être infructueuses, se 
trouvaient ainsi exaucées ^ » 11 comprenait que le 
saint martyr lui avait' obtenu la grâce d'une pro- 
chaine et entière délivrance. 

< M. V. loc. cit. 



CHAPITRE VI. 

DERNIÈRE MALADIE. 



Arrivée à Londres. — Prophétie sur Tavenir de l'Angleterre. — 
Confession générale. — Réception des derniers sacrements. — 
Testament de l'évoque. — Visite de Jean sans Terre. — Concile 
de Londres. — Réconciliation de l'archevêque de Cantorbéry 
avec ses moines. — Noble réponse de l'évéque à son primat. — 
Paix de sa conscience. — Il consent avec regret à goûter des 
aliments gras, prescrits par les médecins et par le primat. — 
Appréciation de cet acte. — Saint Hugues garde le cilice jus- 
qu'à la fin. — Indigne conduite de l'un de ses serviteurs. 



Dès que rhomme de. Dieu fut entré dans la mai- 
son qu'il avait à Londres, près du Vieux-Temple, il 
se jeta aussitôt sur son lit. Une fièvre ardente tortu- 
rait ses membres. A ce triste spectacle, ses nom- 
breux amis étaient dans la désolation : ils suppliaient, 
en sa présence, la divine miséricorde de le rendre 
sain et sauf aux fidèles de Lincoln, qui soupiraient 
depuis longtemps après son retour. 

Hugues les consola doucement : « Mes fils bien- 
aimés dans le Christ, dit-il, peuvent être sûrs que 
je ne manquerai jamais d'être près d'eux, sinon de 
corps au moins d'esprit. Quant à ma santé et à mon 
retour, je m'en remets à la volonté du Père céleste 
à qui je me livre tout entier. » 

Le lendemain, 19 septembre, il eut avec son cha- 
pelain un entretien confidentiel dans lequel il lui fit 
connaître les événements futurs qu'une lumière pro- 



— 453 — 

phétique lui révélait. Il lui dit : « Ceux qui ont pour 
moi une affection naturelle ou même surnaturelle 
voudraient me prolonger cette vie qui m'est depuis 
longtemps si pénible à porter. Mes sentiments sont 
bien différents, car je vois clairement les malheurs 
qui vont bientôt fondre sur TÉglise d'Angleterre. 
Il vaut mieux que je meure avant d'être témoin de 
ces calamités. La postérité du roi Henri doit subir 
l'arrêl porté par l'Écriture lorsqu'elle dit : « Des 
rameaux impurs ne pousseront pas de profondes 
racines (Sap. iv, 3)», et, « la race issue d'une al- 
liance inique sera exterminée (Sap. iii, 16). » Le 
roi actuel de France vengera son vertueux père 
Louis sur les enfants de l'épouse qui a répudié ce- 
lui-ci pour s'unir à son ennemi*. De même que le 
bœuf arrache l'herbe jusqu'à la racine, de même 
Philippe de France détruira entièrement cette race 
dont l'extermination est déjà bien avancée. Trois de 
ses rejetons ont disparu : deux rois (Henri, fils aîné 
de Henri II, et Richard Cœur de Lion), et un duc 
(Geoffroy, duc de Bretagne). Le quatrième ne jouira 
pas longtemps de la paix. » 

L'histoire du règne de Jean sans Terre montre 
la réalisation de ce tableau prophétique. Le roi pré- 
ludait à cet avenir déplorable par un mariage inat- 
tendu avec Isabelle, fille du comte d'Ângoulême, 
qui avait été promise à Hugues, comte de la Marche. 
Le couronnement de la nouvelle reine allait se faire 



^ On sait que la reine Éléonore avait été Tépouse de 
Louis VII, avant de devenir celle de Henri IL Elle vivait 
encore en 1200, au moment où parlait saint Hugues de Lin- 
coln. 



— 454 — 

à Westminster au commencement d'octobre, peu 
de temps après la prédiction du saint évêque. « C'est 
de ce funeste mariage, dit l'historien Lingard, qu'il 
faut dater le déclin delà famille des Plantagenets ^ » 

Après avoir manifesté l'une des grandes raisons 
qu'il avait de désirer la mort, le saint évèque prit 
ses dispositions pour s'y préparer. « Vous savez, 
dit-il à son confident, que dans deux jours on célè- 
bre la fête de monseigneur saint Matthieu, apôtre 
et évangéliste. C'est l'anniversaire du jour où j'ai 
reçu l'onction épiscopale. Or, malgré mes fréquentes 
maladies, je n'ai pas encore reçu l'onction des in- 
firmes, qui convenait bien mieux à ma chétive per- 
sonne. Je désire participer à ce sacrement demain, 
veille de la fête de l'Apôtre. Mais auparavant je dois 
me disposer à recevoir le Seigneur par une bonne 
confession, afin qu'un remède si saint puisse opérer 
en moi ses efTets salutaires. » 

Il commença ensuite une confession générale de 
toutes les fautes de sa vie, passant en revue ses divers 
états depuis son enfance, et n'omettant rien de ce 
que lui avait reproché sa conscience. Non content 
de s'accuser ainsi devant son chapelain qui était son 
confesseur ordinaire, il lui adjoignit trois prêtres 
vénérables : le doyen du chapitre de Lincoln, Roger 
de Rolveston ; le grand chantre du même chapitre, 
Guillaume de Blois, qui fut le successeur du saint 
évêque ; et Richard de Kent, archidiacre de Nor- 
thampton. En leur présence qui donnait à sa confes- 
sion un caractère demi-public, il répéta ce qu'il 
avait déjà souvent accusé, et le fit avec cette clarté, 

* Hist. d'Angleterre, t. I, c. xiv, p. 551. 



-^455 — 

cette netteté, cette perfection qui avaient toujours 
frappé les prêtres auxquels il s'était adressé. Per- 
sonne ne savait mieux s'humilier et mettre en évi- 
dence les moindres taches qui peuvent ternir quelque 
peu la beauté de Tâme. 

Il prolongea cette confession pendant la journée 
du 19 septembre et pendant la matinée du jour sui- 
vant, jusque vers l'heure de Tierce (neuf heures du 
matin) où les derniers sacrements lui furent admi- 
nistrés. Lorsqu'il connut l'approche de la divine 
Eucharistie, il se leva de son lit, et, vêtu du cilice, 
de la tunique et de la cucuUe de Chartreux, il mar- 
cha pieds nus au-devant de son Seigneur. Il se mit 
à genoux et adora le Saint-Sacrement, en faisant 
une longue prière où il rappela avec reconnaissance 
les immenses bienfaits du Sauveur et où il le sup- 
plia de ne pas l'abandonner. « Je suis bien coupable, 
dit-il, mais vous êtes le Dieu de toute miséricorde. 
Je me remets entre vos mains, et je vous conjure 
d'être jusqu'à la fin mon refuge et mon secours. » 
Des larmes abondantes accompagnaient cette effu- 
sion d'humilité et d'amour. Le saint Viatique fut 
déposé sur les lèvres de l'évêque qui offrit ensuite 
ses membres aux onctions de l'huile sainte. C'était 
un nouveau sacre dont l'Église nous donne l'intelli- 
gence lorsqu'elle s'écrie le Jeudi-Saint : « Envoyez, 
Seigneur, du haut des cieux votre Esprit-Saint Pa- 
raclet sur cette huile que vous avez daigné produire 
d'un arbre fécond, et qu'elle devienne propre à sou- 
lager l'âme et le corps. Que votre bénédiction en 
fasse un médicament céleste qui nous protège, qui 
chasse nos douleurs, nos infirmités, nos maladies de 
l'âme et du corps ; car vous vous êles servi de l'huile 



_ 456-^ 

poursacrer vos Prêtres, vos Rois, vos Prophètes et vos 
Martyrs. » Mourir en s'offrant à Dieu avec la sérénité 
du prêtre qui monte à Tautel, en dominant avec la 
dignité d'un roi les révoltes et les frayeurs de la 
nature, en s'élançant avec Tintelligence d'un pro- 
phète vers les régions invisibles du ciel, en suppor- 
tant avec le courage d'un martyr les suprêmes 
assauts de la douleur : telle est bien la grâce capi- 
tale accordée au chrétien par le sacrement de TEx- 
trême-Onclion ; telle est la faveur que désirait surtout 
notre saint évêque et qu'il obtint avec une admirable 
plénitude, à la veille de l'anniversaire de sa consé- 
cration pontificale. 

Rien ne peut décrire son bonheur et la ferveur 
de son action de grâces. Lorsqu'il eut terminé son 
entretien avec l'Hôte divin qui venait de le fortifier 
et de le purifier, il dit à ceux qui l'entouraient : 
(( Désormais advienne que pourra, je ne m'inquiète 
plus de ce que disent les médecins ni de ce que me 
fait souffrir la maladie. J'ai reçu mon Dieu ; je mets 
en lui ma confiance, je veux le garder et m'attacher 
à lui. Il est bon de lui être uni, il est doux de rester 
avec lui : pourvu qu'il soit à moi, je n'ai rien à 
craindre. » 

La fièvre sévissait de jour en jour avec plus de 
violence, le moment vint où les amis de l'évêque 
lui conseillèrent de faire son testament, selon la 
coutume qui s'était introduite. « Je n'aime pas cette 
coutume, répondit-il, bien qu'elle se soit implantée 
sur divers points de l'Église. Je le déclare, jamais 
je n'ai rien possédé, et je ne possède actuellement 
rien qui ne soit la propriété de mon Église, et non 
la mienne. Toutefois, comme il est à craindre que 



— 457 — 

le fisc ne s'empare après ma mort des biens de 
Tévêché dont je n'aurai pas disposé, je lègue tout 
ce que je parais posséder à Notre-Seigneur Jésus- 
Christ dans la personne des pauvres. » Il désigna le 
doyen de son chapitre et deux archidiacres de son 
diocèse pour distribuer aux indigents tout ce qui 
pouvait rester des revenus de son évêché. Puis il se 
fit apporter son étole, la mit à son cou et lança l'ex- 
communication contre tous ceux qui violeraient ses 
dernières volontés en retenant frauduleusement les 
biens de son Église, en les enlevant par la force, ou 
en s'opposant à la libre action de ses exécuteurs 
testamentaires. Son expérience lui avait appris les 
dangers que courait une succession capable d'exciter 
les convoitises des puissants. Il avait lutté souvent 
pour empêcher les iniques spoliations dont les biens 
d'Église n'étaient pas garantis, mais dont souffraient 
aussi les héritiers des propriétés civiles. Les plus 
grands seigneurs avaient dû s'arrêter devant son 
énergique intervention et s'étaient vus contraints 
par ses censures à réparer humblement leurs injus- 
tices. La crainte salutaire qu'inspiraient les excom- 
munications du saint évêque n'était pas une arme 
inutile pour protéger, même après sa jnort, les 
pauvres qui étaient ses héritiers. L'homme de Dieu 
ne s'en contenta point. Il profita, pour obtenir une 
autre sanction, de l'occasion que lui offrit la visite 
du roi Jean. 

Ce prince témoigna au malade une grande com- 
passion. Il resta longtemps près de son lit, après 
avoir congédié les courtisans qui le suivaient. Toutes 
ses paroles étaient empreintes du désir de plaire à 
l'homme de Dieu. Le roi se mit a sa disposition pour 



— 458 — 

lui rendre les services qu'il voudrait. On remarqua 
d'abord que Tévèque ne répondit presque rien à 
tant d'avances, et qu'il ne prit pas même la peine 
de se soulever sur sa couche pour écouter le prince, 
comme ses forces le lui auraient encore permis. Il 
marquait ainsi le peu d'estime qu'il avait pour Jean 
sans Terre a dont l'avenir lui apparaissait sans es- 
poir. » Mais, tout en mesurant avec parcimonie ses 
paroles à celui qui devait en tirer si peu de fruit, 
il voulut au moins recommander à sa protection 
royale son évêché et ses exécuteurs testamentaires. 
Jean sans Terre s'empressa de satisfaire son désir, 
de confirmer son testament, et de lui promettre de 
respecter toujours les dernières dispositions des 
prélats qui auraient donné à leurs biens la destina- 
tion légitime. Il renouvela cette déclaration dans 
l'une des séances du concile de Londres, à West- 
minster. En sa présence, les évèques présidés par 
le primat Hubert, portèrent une sentence d'excom- 
munication, non seulement contre les violateurs du 
testament de saint Hugues, mais contre ceux de 
tout autre testament légitime ^ 

Si l'évêque de Lincoln fut consolé par ce décret, 
il n'eut pas moins lieu de l'être par les diverses déci- 
sions du même concile, qui édicta de sages règle- 

* M. V. 1. V, c. XVI et xvii. — Roger de Wendover, t. III, 
p. 160. Voir sur le testament de saint Hugues de Lincoln ce 
que dit Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'É- 
glise, trad. André, t. VII, p. 125. Le savant oratorien se 
sert de cet exemple pour exposer Tétat delà discipline ecclé- 
siastique en cette matière, pendant le XII' siècle. Il montre 
comment les saints évèques entendaient la coutume de tes- 
ter, et fait voir qu'ainsi pratiquée elle n*était pas contraire 
aux décisions des souverains Pontifes et des conciles. 



— 459 — 

ments pour ladministration des sacrements et sur- 
tout de la divine Eucharistie, et qui fît suivre chacun 
de ses canons d'une protestation formelle d'obéis- 
sance au Souverain Pontife *. Avant de mourir, 
l'homme de Dieu pouvait ainsi voir l'Église d'An- 
gleterre unie dans les sentiments qui avaient dominé 
toute sa vie ; tournée vers le Saint-Sacrement comme 
vers le foyer des vertus chrétiennes, et vers le Pape 
comme vers le Docteur infaillible de la vérité. Les 
lépreux, que notre Saint chérissait avec tant de ten- 
dresse, eurent aussi leur part dans les ordonnances 
du concile de Londres. Il était stipulé en leur fa- 
veur^ d'après une décision du 3' concile œcuménique 
de Latran, qu'ils pourraient se bâtir une église, 
avoir un cimetière, et jouir des services d'un prêtre 
chargé spécialement de leur donner les secours du 
ministère. 

L'archevêque de Cantorbéry, dont l'influence s'é- 
tait si heureusement exercée en cette circonstance, 
profila de son séjour à Londres pour rendre visite 
à son suiïragant malade. Il le vit plusieurs fois, lui 
parlant avec bonté et lui promettant de l'assister de 
tout son pouvoir. Ce fut alors que l'homme de Dieu 
termina enfin le conflit qui s'était élevé entre le 
primat et les moines de sa cathédrale. Assisté de 
1 évêque d'Ély, Eustache, et de Samson, abbé de 
Saint-Edmond, il eut la joie d'opérer cette récon- 
ciliation qu'Innocent III avait tant à cœur. Il en 
rendit à Dieu de ferventes actions de grâces, et se 
félicita de pouvoir dire, comme saint Martin, qu'il 

* Voici celte formule : « Salvo in omnibus SS. Romanœ 
Ecclesiœ honore et privilégie. » 



— 460 — 

laissait à sa mort l'Église en possession de la paix. 

Mais Tévêque de Lincoln n'avait-il pas eu lui- 
même avec son métropolitain des démêlés assez vifs 
et assez notoires ? Le moment n'était-il pas venu 
d'ensevelir d'un commun accord tous les restes de 
division et de mécontentement? L'archevêque Hu- 
bert y pensait ; il croyait même que s'il avait eu 
quelques torts de son côté, il les avait déjà réparés 
par ses bonnes visites. Oubliant qu'il était l'ofTenseur 
et non pas l'offensé, il prétendit obtenir de son suf- 
fragant une sorte de rétractation qui aurait justifié 
sa conduite passée. Un jour il exhorta le malade à 
demander pardon à ceux qu'il aurait pu blesser en 
quelque manière par ses paroles ou par ses actes. 
Puis il osa ajouter : « Bien que je sois votre père 
spirituel et votre primat, vous m'avez souvent con- 
tristé de la manière la plus pénible. Vous devez donc 
vous en repentir dans votre cœur, et me faire vos* 
excuses. » 

Il fallait que l'archevêque fût bien aveuglé par ses 
préjugés pour ne pas reconnaître la droiture des 
intentions de son suffragant, et pour espérer de lui 
une amende honorable si contraire à la vérité. Hu- 
gues voulait bien s'humilier, mais non pas aux dé- 
pens de la cause qu'il avait si noblement défendue* 
Ce n'était pas sur son lit de mort qu'il allait com- 
mencer à trahir l'Église et à justifier les concessions 
serviles contre lesquelles il avait lutté avec tant 
d'éclat. « Il est vrai, répondit-il au primat, qu'en exa- 
minant ma conscience, je reconnais vous avoir irrité 
en beaucoup de circonstances. Mais dois-je m'en re- 
pentir? Loin de là. Je regrette, au contraire, de ne 
l'avoir pas fait plus souvent, et, si ma vie se prô* 



— 461 — 

longe, je vous le dis en présence du Dieu qui voit 
tout, ma résolution très ferme est de multiplier ces 
actes qui vous ont déplu. C'est pour ne pas trop vous 
offenser que j'ai eu la lâcheté de taire ce que j'aurais 
dû vous dire. Je m'accuse d'avoir ainsi redouté 
davantage votre colère que celle du Père céleste. 
Voilà ce que je vous demande de me pardonner, car 
ce silence, si peu digne d'un évêque, et si funeste, 
m'a rendu coupable non seulement envers Dieu, 
mais aussi envers votre paternité et votre dignité 
primatiale. » 

Nous ignorons ce que l'archevêque put répliquer 
à une réponse aussi magnanime. S'il ne fut pas 
enfin désabusé de sa sagesse trop humaine, il dut 
au moins constater que jusqu'au terme de sa vie 
l'évêque de Lincoln conservait le même courage et 
le même amour pour la liberté de l'Église. Quant 
aux accusations portées contre lui-même par l'hom- 
me de Dieu, elles sont réduites à leur juste valeur 
par tout ce que nous avons raconté de ses glorieux 
combats et de ses plaidoyers si éloquents en faveur 
des droits méconnus. 

Un autre jour, un de ses amis lui fournit l'occa- 
sion de révéler la paix de sa conscience. « Seigneur 
évêque, lui dit-il, vous n'ignorez pas que nous som- 
mes plus agréables à Dieu en spécifiant tous nos 
péchés qu'en faisant seulement une confession en 
termes généraux. Vous qui avez jugé tant de causes, 
soit comme évêque, soit comme délégué du Saint- 
Siège, consultez votre mémoire, et nommez ceux 
que vous avez favorisés ou desservis au détriment 
de la justice, par quelque motif d'attachement ou de 
ressentiment particulier. » 



— 462 — 

L'examen ne fut pas long. <( Jamais, répondit le 
saint évèque, je ne me suis écarté sciemment de la 
justice ; jamais la haine ou lamour, Tespérance ou 
la crainte ne m ont fait pencher pour ou contre les 
personnes soumises à mon tribunal. S'il m'est arrivé 
de dévier de la vérité, il faut lattribuer à mon igno- 
rance ou à la faute de mes assesseurs. » 

Dès qu'il n'avait plus à rendre témoignage à la 
droiture de sa conduite, l'homme de Dieu rentrait 
dans son humble attitude et ne refusait pas de suivre 
les avis même les plus contraires à ses goûts. Il 
donna spécialement une marque de déférence tout 
à fait signalée à l'archevêque de Cantorbéry qui crut 
devoir appuyer de son autorité une consultation très 
délicate des médecins. Ceux-ci pensaient que leur 
malade pourrait encore passer l'hiver, et arriver 
ensuite à une guérison facile, mais à la condition 
d'user d'aliments gras qui pouvaient seuls réconfor- 
ter son corps épuisé par les fièvres les plus tenaces. 
D'accord avec les amis de Tévêque de Lincoln, le 
primat lui ordonna, pour la rémission de ses péchés, 
d'obéir aux médecins. Hugues ne manqua pas de 
rappeler que les Chartreux ne doivent pas, même 
en cas de maladie, violer l'abstinence perpétuelle 
prescrite par leur règle '. Il se regardait comme lié 

* nie vero prœscriptum objiciens Ordinis Cartusiensis, quo 
in commune omnibus, morbidis, sanîs, et moribundis, esus 
carnium inhibetur, id sibi illicitum fatebatur. M. V. 1. V, 
c. XVI. — On voit clairement par ce passage que l'Ordre des 
Chartreux regardait dès lors Tabstinence rigoureusement 
perpétuelle, comme Tune de ses obligations. Mais cependant 
ce ne fut que plus tard, en 1254, que le Chapitre général 
trancha définitivement la question par une Ordonnance 
solennelle. 



— 463 — 

par cette prescription, et il tomba dans une dou- 
loureuse perplexité. Une lettre apportée de Witham 
par Dom Robert, procureur de cette Chartreuse 
(dont il fut prieur bientôt après), servit à le rassu- 
rer. Les religieux de ce monastère l'exhortaient à 
suivre sans crainte la décision de son archevêque. 
Vaincu par ces instances et par celles de ses clercs, 
il dit à ces derniers : « Sachez-le bien, Tusage de la 
viande est entièrement contraire à mes désirs et ne 
m'apportera aucun remède. Mais il ne faut pas 
scandaliser ceux qui me le conseillent, et il convient 
d'imiter, surtout à l'approche de la mort. Celui qui 
s'est fait pour nous obéissant jusqu'à la mort. Qu'on 
m'apporte donc des aliments gras : je les prendrai 
en leur donnant pour assaisonnement la charité fra- 
ternelle. » 

Pour la première et seule fois depuis son entrée en 
Chartreuse, Hugues approcha ses lèvres de ces mets, 
mais il les goûta à peine et les fit aussitôt enlever. 

Les Chartreux de Witham ne lui auraient pas 
conseillé cet acte de condescendance, et le saint 
évêque s'y serait complètement refusé, si le Chapitre 
général avait rendu de leur temps l'Ordonnance 
conçue en ces termes : 

« Que tous ceux qui prendront connaissance du 
présent écrit sachent que Bernard, Prieur de Char- 
treuse, et tous les autres Prieurs de cet Ordre réunis 
ensemble dans la Maison de Chartreuse pour le 
Chapitre général, et se trouvant actuellement con- 
voqués capitulairement en présence des vénérables 
Pères en Dieu Rodolphe, par la grâce divine arche- 
vêque de Tarentaise, et Falcoz, par la même grâce 
évêque de Grenoble, spontanément, volontairement, 



— 464 — 

sans subir aucune pression, tant eh leur nom qu'en 
celui de leur couvent, à Tunanimilé et sans réclama- 
tion, ont, dans ce Chapitre plénier et général, re- 
noncé pour toujours à Tusage de la viande, et ont 
ajouté que si un religieux de TOrdre, ou prieur ou 
simple moine, par une présomption téméraire avait 
Taudace, ce qu'à Dieu ne plaise, d'enfreindre cette 
Ordonnance, il serait séparé de la société et com- 
munion de rOrdre, et totalement retranché et exclus 
dudit Ordre. 

a Donné en Tan mil deux cent cinquante quatre, 
le lundi après la fête de TAscension de Notre-Sei- 
gneur*. » 

Il est entièrement certain que saint Hugues aurait 
souscrit de plein cœur à cette Ordonnance, et qu'il 
l'aurait observée, comme le fit au XV' siècle, le 
Bienheureux Nicolas Âlbergati, évêque de Bologne 
et cardinal de Sainte-Croix, qui refusa sur son lit de 
mort toute espèce d'aliments gras et même une po- 
tion préparée avec l'un de ces aliments. 



* Les évèques Chartreux sont-ils soumis à cette Ordon- 
nance ? Le maigre perpétuel est-il une de ces pratiques du 
cloître, qu*il8 peuvent et doivent retenir après leur élévation? 
Dom Le Couteulx répond affirmativement, tout en se défen- 
dant de vouloir faire la leçon à des évèques, et en disant 
que les pénalités de TOrdre ne les atteignent point. « Quan- 
quam nostrœ non sit parvitatis decidere ne uîlas Episcopali 
sublimitati statuere leges videamur, nihilominus constanter 
asseveramus Cartusienses Episcopos ab ea lege non esse 
absolutos. Fatemur quidem cum Choppino eos a Regulis et 
Statutis, quoad obligationem legalem et ejus coactionem 
tutos esse ac immunes ; sed non quoad morale vinculum 
ipsorum Statutorum, quœ servare debent, licet apœnis ipso- 
rum liberi. » — Annales Ord. Cart. t. III, p. 234. — Cf. 
S. Thomas d'Aquin, Sum. Theol. 2 2 q. 185 a 8 . 



— 465 — 

Loin de renonceraux rigoureuses austérités de son 
Ordre, Tévêque de Lincoln refusa les adoucissements 
ordinairement accordés aux Chartreux malades. Une 
voulut jamais quitter aucun des vêtements monasti- 
ques, pas même le cilice dont l'ardeur de la fièvre 
faisait un véritable instrument de torture. Â peine 
le laissa-t-il changer une ou deux fois pendant ses 
deux mois de maladie. On put se rendre compte 
alors du supplice qu'il s'infligeait. Le cilice replié 
par l'abondance de la sueur, et tordu à la manière 
d'une grosse corde, laissait sur sa chair des sillons 
d'une dimension eflFrayante. Témoin de ces bles- 
sures, le chapelain de l'évêque le conjura de ne pas 
se traiter plus durement que les malades de son 
Ordre. « Monseigneur, lui dit-il, ce vêtement de 
pénitence vous blesse et vous gêne trop. Vous ne 
pouvez le garder avec la sueur qui ne cesse de vous 
inonder. La coutume de votre Ordre vous autorise 
à le quitter pendant votre maladie. » Hugues n'igno- 
rait pas cette coutume, et lorsqu'il était prieur de 
Witham, il en avait sans doute fait bénéficier plu- 
sieurs de ses religieux. Mais il ne voulut pas user 
pour lui-même de ce soulagement si légitime. « A 
Dieu ne plaise ! répondit-il. Oh ! que jamais le cilice 
ne m'abandonne ! 11 adoucit plus qu'il ne blesse ; il 
aide plus qu'il ne gêne. » Ainsi raisonnent les saints. 
A leurs yeux, le moyen le plus efficace pour bien 
supporter la souffrance, c'est de l'accroître volon- 
tairement, c'est d'aller au-devant de la Croix et de 
l'embrasser avec un généreux amour. 

Notre évêque Chartreux ne se dispensa pas da- 
vantage de la récitation de l'Office divin, qu'il con- 
tinua nuit et jour aux heures fixées, sans devancer 

30 



_ 466 — 

ni retarder ce pieux devoir à cause des accès de fiè- 
vre. Il psalmodiait, autant que ses forces le lui per- 
mettaient, avec les clercs de sa maison qu'il repre- 
nait sévèrement, selon sa coutume, dès qu'ils se 
laissaient aller à la négligence ou à la précipitation. 
Son âme était d'ailleurs continuellement en oraison, 
et triomphait des assauts de la douleur par une élé- 
vation incessante vers le Dieu de toute force et de 
toute consolation. 

Attentif à se purifier des plus légères taches qu'il 
croyait avoir contractées, il se confessait presque 
chaque jour, et à l'occasion plusieurs fois dans le 
même jour. Il tenait à expier ainsi immédiatement 
les plus petits écarts de ses pensées, les paroles un 
peu vives et les premiers mouvements d'impatience 
qu'excitait parfois la maladresse ou la mauvaise vo- 
lonté de ses serviteurs. L'un d'eux attrista ses der- 
niers jours par une conduite tout à fait indigne. C'é- 
tait Ponce, son maître d'hôtel. Au lieu de témoigner 
sa reconnaissance à l'homme de Dieu qui l'avait 
recueilli tout petit mendiant pour en faire un hono- 
rable majordome, ce malheureux était devenu ar- 
rogant et insolent. Pendant que ses compagnons 
étaient touchés du spectacle donné par le saint ma- 
lade, il affectait des airs de mépris et de révolte. A 
Saint-Omer, il avait déjà gravement offensé son maî- 
tre. Il lui résista encore à Londres, et refusa obsti- 
nément de lui demander pardon, il alla jusqu'à dire : 
« L'éveque a plus besoin de moi que moi de lui. » 
Poursuivant de sa haine celui qu'il aurait dû chérir 
comme le meilleur des pères, il refusa même, après 
sa mort, de fournir convenablement ce qu'il aurait 
dû pour honorer le corps du Saint. Tant de perver- 



— 467 — 

site ne pouvait rester impunie. Ponce eut une triste 
fin. Trois fois il tomba entre les mains des voleurs 
et il mourut à Angers au milieu d'horribles souf- 
frances. 

La Providence voulait qu'aux souffrances corpo- 
relles notre saint évêque joignit cette torture mo- 
rale qui fut pour lui un trait de plus de ressemblan- 
ce avec le divin Crucifié, trahi par Tun de ses apôtres, 
et souffleté par un valet. 



CHAPITRE VIL 



MORT DE SAINT HUGUES. 



Désir de la mort.— Assemblée de Lincoln. — Saint Hugues fixe le 
lieu de sa sépulture. — Sa prière à rapproche de la fêle de 
saint Martin. — Il règle ses funérailles.— Sa patience et sa con- 
fiance. — Vision de son chapelain. — La dernière journée. — L'a- 
gonie et la mort. — Apparition du saint défunt 



« Âh I nous serions bien malheureux si nous ne 
devions jamais mourir ! » Tel était le langage que 
noire saint évêque avait souvent fait entendre aux 
âmes plongées dans le deuil, et portées à exagérer 
leurs regrets*. Il laissait ainsi apercevoir les senti- 
ments de joie que lui inspirait Tapproqhe de la mort, 
et qui redoublèrent pendant ses derniers jours. S'il 
est consolant de suivre les Saints pendant leur vie, 
il est encore plus fortifiant de les voir quitter la 
terre avec un courage et une sérénité que peut seul 
leur communiquer le ciel entr' ouvert devant leurs 
regards. Au lieu de fuir la mort comme la foule des 
humains attachés aux vanités du siècle, ils lui sou- 
rient et marchent au-devant d'elle, pleins d'empres- 
sement et de confiance. Us voient en elle leur déli- 
vrance, la fin de leur exil, l'entrée dans la patrie, le 
commencement de la vie définitivement parfaite, de 
Tamour sans altération, de la paix sans trouble et 

» M. V. l V. c. XIX. 



— 469 — 

sans mélange. Ils savent bien qu'ici-bas ils ne pour- 
ront jamais arriver à ce qui a fait le travail et l'am- 
bition de toute leur existence : l'union complète au 
Dieu qui est leur béatitude. Comment s'étonner de 
les entendre répéter après l'Apôtre : « Mifii vivere 
Chris tus est, mort lucrum — Ma vie, c'est Jésus- 
Christ, et la mort est un gain ! (Phil. i, 21). » 

Le saint évêque de Lincoln, pénétré depuis long- 
temps de ces désirs, sentait qu'ils allaient enfin être 
exaucés. Le mois d'octobre s'était écoulé au milieu 
de souffrances toujours croissantes. Avec le mois de 
novembre revint la Fête de la Toussaint et la gran- 
de Commémoraison des morts, jours bien choisis 
pour la consolation d'un mourant. 

Par une coïncidence dont on verra le caractère 
providentiel, ce fut alors qu'on annonça la convo- 
cation d'une assemblée générale des évêques et des 
barons anglais à Lincoln où le roi d'Ecosse devait 
rendre hommage au roi d'Angleterre. Guillaume, le 
monarque écossais, avait une piété égale à son cou- 
rage, et il s'était fait une joie d'entretenir avec saint 
Hugues des relations que nous regrettons de ne pou- 
voir préciser. « Il avait toujours eu la plus grande 
affection pour l'homme de Dieu^ » Peut-être avait- 
il manifesté lui-même, avant la maladie de notre 
Saint, le désir de venir à Lincoln où, tout en satis- 
faisant aux revendications de Jean sans Terre, il 



* M. V. 1. V, c. XIX. — Guillaume succéda à Malcom IV 
en 1165 et hérita de son amour \io\xv la religion. Sa gran- 
deur d'àme dans l*adversité ne fut pas moins remarquable 
que sa modération dans la prospérité. II faisait ses délices 
de la méditation des choses célestes, et fonda deux abbayes 
dont Pune en Thonneur de saint Thomas Becket qu'il avait 



— 470 — 

aurait surtout recherché la société de son vénérable 
ami. Il ne devait avoir que la consolation d'assister 
à ses funérailles. 

Saint Hugues voulut encore s'occuper des prépa- 
ratifs cpnvenables pour honorer une si noble as- 
semblée. Sa pensée se porta surtout sur sa chère 
cathédrale, dont les constructions s'avançaient tou- 
jours. Il avait affirmé que mort ou vivant, il ferait 
achever cet édifice dédié à la Mère de Dieu, et il 
avait fondé à cet effet une société qui recueillait jus^ 
qu'à 1000 marcs d'argent dans une année'. Pour 
provoquer des aumônes abondantes, il accorda 80 
jours d'indulgence aux donateurs et les fit participer 
à tous les trésors spirituels du diocèse, aux messes, 
aux jeûnes, aux prières et autres bonnes œuvres du 
chapitre, des monastères et des églises paroissiales^. 
Tout en espérant continuer son œuvre dans le ciel par 
ses prières, il tint à lui consacrer les dernières préoc- 
cupations de sa vie terrestre. Il fit venir l'architecte 
Godefroy de Noyers, et lui dit : « J'apprends que le 
seigneur roi, les évoques et les barons doivent tenir 
une assemblée générale à Lincoln. Hâtez-vous de 
terminer la décoration de la chapelle de Saint-Jean- 
Baptiste, mon seigneur et patron. Je veux que l'autel 
en soit consacré par l'évêque de Rochester, lorsqu'il 
sera arrivé avec les autres prélats. J'aurais bien 



connu dans sa jeunesse. Il mourut à. Sterling en 1214. Plu- 
sieurs guérisons miraculeuses lui ont été attribuées, et quel- 
ques écrivains écossais l'ont nommé parmi les saints de leur 
pays à la date du 4 avril. — Voir Alban Butler, trad. Godes- 
card, 17 novembre. 

* R. de Coggeshale.-Martène, Script. Vet. V. 867. 

* Girald, t. VII, appendice F. 



— 471 — 

voulu faire moi-même celte cérémonie, mais Dieu 
en a disposé autrement, et je tiens à ce que la con- 
sécration ait lieu avant mon arrivée, car je me trou- 
verai aussi à Lincoln à Tépoque fixée pour l'assem- 
blée. » Il y avait là une prophétie dont on comprit 
le sens lorsque la dépouille funèbre du Saint fit sa 
glorieuse entrée à Lincoln. La chapelle de Saint- 
Jean-Baptiste était le lieu choisi par Thomme de 
Dieu pour sa sépulture. Il le rappela peu de temps 
après et marqua Tendroit où son corps devait être 
déposé. « Vous me placerez, dit-il à ses clercs, près 
du mur devant l'autel du Précurseur. Je ne veux pas 
que ma tombe encombre la chapelle, comme on le voit 
ailleurs, et qu'elle soit un obstacle à la circulation. » 
A l'approche de la fête de saint Martin, l'espéran- 
ce grandit dans le cœur de notre évêque, qui avait 
toujours professé une tendre dévotion pour le grand 
thaumaturge des Gaules. Il fit à Dieu cette prière : 
« Seigneur, le combat a duré assez longtemps, et si 
vous daignez y mettre un terme, ce sera pour moi 
un grand bienfait. Que votre volonté soit faite, ô 
mon Dieu, mais je vous supplie de me délivrer à 
l'occasion de la fête de monseigneur saint Martin. 
Qu'il vous plaise, ô Roi de gloire, de m'appeler à 
vous sous le patronage de celui qui a remporté à son 
lit de mort une victoire suprême sur le prince du 
monde. Je me recommande aux suffrages et aux 
secours de ce triomphateur, et je vous conjure, Sei- 
gneur, par son intercession, de me faire passer de 
cette terre au séjour de votre gloire, de faire succé- 
der à Tespérance la vision bienheureuse *. >> 

• M. V. 1. V, c. xvu. — Tout ce chapitre de la Magna vita 



— 472 — 

Le saint malade répéta plusieurs fois cette prière 
avec beaucoup de gémissements. Son chapelain qui 
l'entendit se mit à craindre fortement de voir bien- 
tôt l'efTet de ces supplications. N'était-il pas juste 
que le saint évoque de Tours vînt introduire au ciel 
son fidèle imitateur, le saint évêque de Lincoln? N'a- 
vaient-ils pas tous deux, moines et pontifes, lutté 
pour la même cause, et ne devaient-ils pas être as- 
sociés dans le même triomphe ? 

Le 11 novembre se passa, cependant, sans appor- 
ter à saint Hugues la délivrance demandée. Mais la 
fête de saint Martin se prolongeait pendant son oc- 
tave, et il était encore temps de compter sur sa puis- 
sante intervention. L'homme de Dieu fit bien voir 
qu'il ne renonçait pas à son attente. Comme la fièvre 
redoublait ses assauts, tandis que la dyssenterie 
épuisait ses dernières forces, il prit toutes les dis- 
positions nécessaires pour son agonie et pour ses 
funérailles. Ce fut son chapelain qu'il chargea de 
veiller à l'accomplissement de ses divers désirs. 
« Préparez, lui dit-il, des cendres bénites, pour les 
répandre en forme de croix sur la terre. C'est là 
que vous me placerez, lorsque vous verrez approcher 
l'heure de ma mort. Quant au cilice, ce n'est pas la 
coutume de notre Ordre d'en placer un sous le corps 
des mourants ; il nous suffit d'avoir celui qui ne 
nous a jamais quittés pendant notre vie. » Saint Hu- 
gues désigna aussi ceux qui devaient être invités à 

est consacré à un parallèle prolongé entre saint Martin et 
saint Hugues de Lincoln. Nous en avons extrait plusieurs 
faits^ mentionnés seulement dans ces pages, et nous leur 
avons donné déjà la place qui nous paraissait convenable 
dans la suite de notre récit. 



— 473 — 

célébrer le premier office funèbre sur sa dépouille 
mortelle, en l'absence des évêques et des abbés qui 
étaient partis pour Lincoln. C'étaient les moines de 
Westminster et les clercs de Saint-Paul. Après cet 
office, le corps de l'homme de Dieu devait être 
transporté dans sa ville épiscopale. « Je veux être 
enterré, dit-il, dans l'église cathédrale dédiée à la 
sainte Mère de Dieu, près de l'autel de Saint-Jean- 
Baptiste. Ayez donc soin de laver mon corps par 
respect pour la sainteté du lieu où il reposera. Puis 
vous le revêtirez des ornements pontificaux que j'ai 
portés le jour de mon sacre, et que vous trouverez 
dans notre sacristie depuis les sandales jusqu'à la 
mitre. Ces ornements sont simples et sans recherche : 
je les ai conservés jusqu'à ce jour pour mon enter- 
rement. » On lui présenta alors ses anneaux. 11 prit 
l'un d'eux qui était en or, mais de modique valeur, 
et sur lequel était enchâssé un saphir assez commun. 
« Voilà, dit-il, l'anneau que j'avais au doigt pen- 
dant ma consécration épiscopale ; c'est celui que je 
porterai au jour de ma sépulture, il descendra avec 
moi dans la tombe comme les autres ornements de 
mon sacre. J'ai voulu choisir ces insignes de telle 
sorte qu'ils pussent me prêcher l'humilité pendant 
ma vie, et ne tenter personne de les dérober après 
ma mort. » 

Ceux qui entendirent ces dernières paroles y re- 
çurent l'annonce de la translation future du corps 
du saint évêque. 

« Tant que la précieuse dépouille devait res- 
ter dans son cercueil de plomb et sous la pierre 
soigneusement scellée de sa tombe, elle ne pou- 
vait être exposée aux regards et aux larcins des mal- 



— 474 — 

faiteurs'. » Il fallait donc conclure que le saint 
corps serait levé de sa première sépulture, comme 
cela se pratiquait spécialement pour les reliques des 
bienheureux canonisés par T Église. 

Cependant la douleur enfonçait de plus en plus 
son aiguillon dans les membres de Tévêque de Lin- 
coln. Au milieu de ces tourments, il continuait à pri- 
er, répétant très souvent : « Dieu de bonté, don- 
nez-moi le repos. » Son chapelain, entendant une 
fois cette prière, lui dit : « Monseigneur, vous allez 
trouver le repos : votre pouls indique la fin de cet 
accès de fièvre. » — « bienheureux, reprit Tévê- 
que, bienheureux ceux que le jour du dernier juge- 
ment introduira enfin dans le repos sans altération ! » 
— « Ce jour du jugement, dit le chapelain, il va 
venir pour vous ; bientôt Dieu vous permettra de 
déposer le fardeau de la chair. » — « Non, répon- 
dit saint Hugues, le jour de ma mort ne sera pas un 
jour de jugement, mais un jour de grâce et de mi- 
séricorde. » 

Soutenu par une telle confiance, le saint évêque 
étonnait tous ceux qui Tentouraient par son coura- 
ge et sa constance au milieu des plus terribles souf- 
frances. Jusqu'à la fin, il avait encore la force de se 
retourner comme il voulait dans son lit, il se levait 
même de temps en temps et marchait d'un pas fer- 
me. Son âme luttait ainsi héroïquement contre la 
faiblesse de son corps, à la grande admiration des 
médecins qui disaient : « Vraiment c'est bien l'es- 
prit de cet homme qui le soutient. Il peut à bon 
droit, comme l'Apôtre, se moquer de son corps 

* M. V. 1. V, c. xvi. 



— 475 — 

mortel, et s'écrier : Quand je suis infirme, c'est alors 
que je suis fort. » 

Le saint Viatique était la source divine dans la- 
quelle il retrempait sa confiance et son courage. Il 
le reçut toutes les semaines pendant sa maladie, et 
la veille de sa mort, il fit encore une dernière com- 
munion. Avec r Eucharistie pour aliment, il lui pa- 
raissait aisé de porter la Croix; après avoir reçu 
dans son cœur Celui qui a aimé les siens jusqu'à la 
fin, il était prêt à l'aimer aussi jusqu'à la fin, à 
mourir pour lui comme il avait vécu pour lui. 

Dans la nuit du 15 au 16 novembre, un songe 
mystérieux avertit son chapelain que le dernier jour 
était arrivé. Un poirier d'une dimension extraordi- 
naire et d'une beauté merveilleuse apparaissait ren- 
versé et couché à terre dans le jardin conligu à 
l'habitation du saint évêque. A son réveil, le chape- 
lain n'hésita pas à raconter sa vision autour de lui, 
et il l'interpréta en disant : a Notre évêque va mou- 
rir, car c'est lui que représentait cet arbre magnifi- 
que*. » Aussitôt il se mit en devoir de préparer les 
funérailles de l'homme de Dieu, sans s'arrêter aux 
railleries des médecins qui espéraient toujours voir 
leur malade arriver à une entière guérison. 

Lorsque fut arrivée l'heure de Prime, les clercs 
de saint Hugues récitèrent l'Office près de son lit. 

* Dans Tabrégé de Paz (Migne.Patrol. t. CLI[t,col. 1104) 
le récit de la vision est précédé de ce titre : De visione ca- 
dentis arboris, ex qua sumpta est illa Antipkona : Arbor ca- 
dit mystici index sacramenti, etc. On voit par là qu'un office 
propre fut composé en Ihonneur de notre Saint, et que la 
vision du chapelain fut Tun des nniracles rappelés dans cet 
Office. — Cette même vision avait eu une seconde partie. 



— 476 — 

La lecture qui suivit le martyrologe était tirée de 
r Évangile selon saint Jean. Il s'agissait des prélu- 
des de la résurrection de Lazare (c. ix). Pendant que 
le divin Sauveur se mettait en marche pour rappe- 
ler son ami à la vie, tout en s'exposant lui-même à 
la mort, on entendait Tapôtre saint Thomas s'écrier : 
« En avant, nous aussi^ et mourons avec lui. m Le 
saint évèque n'avait pas de moins nobles sentiments 
au commencement de cette journée qui était la der- 
nière de son existence mortelle. Sa voix toujours 
mâle résonnait encore avec assez de force, et elle 
avait un accent plus pénétrant que jamais. Ce fut 
lui qui indiqua l'endroit où devait s'arrêter le lec- 
teur de l'Évangile. Or, il se trouva que c'était pré- 
cisément celui où le lendemain commença l'évangile 
de la Messe célébrée devant le corps du bienheu- 
reux : « Alors Marthe dit à Jésus : Seigneur, si vous 
aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. » Tout 
s'enchaînait ainsi jusqu'au bout dans une vie qui 
avait toujours été un modèle de parfaite régularité. 
Les autres heures canoniales furent récitées au 
moment voulu. Saint Hugues y trouvait les plus bel- 
les inspirations pour consommer son sacrifice. Ces 
formules sacrées qu'il avait si souvent répétées pre- 
naient alors un sens plein et suprême dont le saint 
mourant pouvait seul sonder la profondeur. La sue- 
Le chapelain, croyant de soulever le poirier mystérieux, 
avait vu quelques rameaux s en détacher, tandis que ses 
bras supportaient sans effort l'arbre lui-même. Il s'expliqua 
tout lorsqu'il écrivit la biographie de saint Hugues, œuvre 
qui lui fut d'une exécution facile et qui, malgré sa longueur^ 
ne renferme que quelques rameaux détachés du grand ar- 
bre dont le chapelain avait admiré la fécondité. M. V. 1. V, 
c. xviii. 



— 477 — 

cession des heures liturgiques qui signifie la succes- 
sion des diverses phases de la vie et des divers ap- 
pels de la grâce divine, conduisait sa pensée vers le 
terme si désiré. 

Quand vint le soir, le bienheureux évèque, sentant 
ses forces l'abandonner de plus en plus, envoya 
prévenir le prieur de Westminster et le doyen de 
Saint-Paul, qui devaient célébrer ses funérailles. 
Puis, la main sur la tète de son fidèle chapelain, il 
fit une longue prière pour lui et pour tous ses fils 
spirituels. Il les bénit d'une voix qui commençait à 
s'éteindre. On lui dit : « Priez Dieu de donner à 
votre Église un digne pasteur. » Il fallut répéter 
trois fois cette invitation avant d'obtenir une ré- 
ponse. « Que Dieu le fasse, » dit enfin le mourant 
qui entra ensuite dans le silence de l'agonie. 

Il était nuit. Selon les désirs de saint Hugues, on 
répandit sur la terre des cendres en forme de croix. 
11 les bénit lui-même en levant la main, et il baissa 
la tête pour adorer le signe du salut. L'Office de 
Complies fut alors récité par les clercs, bien con- 
vaincus de satisfaire ainsi les derniers vœux de leur 
évèque. On arriva au beau psaume xl qui est l'ad- 
mirable expression de la confiance du juste. La 
physionomie du mourant indiquait l'approche de la 
mort. Il fit signe lui-même de le déposer sur la cen- 
dre. Ses clercs lui rendirent ce service pendant 
qu'ils disaient ce verset : « Il a crié vers moi, et je 
l'exaucerai ; je suis avec lui dans la tribulation ; je 
le délivrerai, et je le glorifierai (Ps. xl, 15). » 

Oui, partez, grande âme de pontife, partez avec 
confiance vers le ciel que vous avez mérité par tant 
de travaux. Votre vie a été une longue prière, un 



— 478 — 

long cri d'espérance et d'amour. Dieu vous a écoulé, 
il va combler toutes vos aspirations : Clamavit ad 
me y et ego exaudiam eum. Il ne vous a jamais 
abandonné au milieu de vos tribulations, il vous a 
donné la force de vous sacrifier sans cesse à sa 
gloire : il est encore là pour vous soutenir en cet 
instant suprême et recueillir votre dernier soupir : 
cum ipso $um in tribulatione. Partez avec le calme 
du Chartreux qui achève sa journée, et allez con- 
templer les splendeurs de cette liturgie céleste dont 
la psalmodie du cloître est le prélude. Dieu veut 
vous délivrer et vous glorifier en compagnie des 
saints évêques qui entourent le Pontife éternel, des 
anges du désert devenus les émules des anges du 
paradis : eripiam eum et glorificabo eum. Du haut du 
trône qui vous est préparé, vous continuerez aussi 
à délivrer les âmes ; votre gloire se révélera dans 
ce corps qui a été l'instrument de votre pénitence 
et qui sera l'objet de la vénération des peuples. 

Saint Hugues s'endormit doucement, le visage 
rayonnant d'une paix surnaturelle, dans le sein du 
Seigneur, pendant que ses clercs entonnaient le can- 
tique du saint vieillard Siméon : « C'est maintenant 
Seigneur, que, selon votre promesse, vous laissez 
votre serviteur mourir en paix. » C'était le jeudi 16 
novembre, sixième jour de l'octave de saint Martin*. 



' Si la fête se célèbre le 17 novembre, c'est parce que , 
d*après les usages des Chartreux, le religieux qui meurt 
pendant ou après les Complies, est marqué sur le livre des 
Anniversaires comme étant mort le jour suivant. — En cet- 
te même année 1200, moururent aussi le Bienheureux Odon 
et le Bienheureux Guillaume de Fenouil, de TOrdre des 
Chartreux. 



— 479 — 

L^homme de Dieu était âgé de soixante ans ^ 
Pendant cette même nuit, Richard, archidiacre 
de Northampton^, qui était loin du saint évêque, le 
vit apparaître en songe et monter au ciel. Près du 
bienheureux s'avançait un peu en arrière l'un de ses 
chapelains, nommé Robert de Capella, homme d'u- 
ne grande piété et d'une grande charité^, alors ré- 
sidant à Lincoln. Peu de jours après, celui-ci était 
saisi par une- fièvre maligne, et il mourut le jour 
même où le corps de saint Hugues arriva dans sa 
ville épiscopale. L'homme de Dieu n'avait pas voulu 
partir seul pour le festin des élus : il s'était choisi 
un compagnon, digne d'entendre après lui cet éloge 
divin : « Bienheureux les miséricordieux parce qu'ils 
obtiendront miséricorde. » 

* Magna Vita, 1. V, c. xvrii. — Le Couteulx, Annal. 
Ord. Cartus. t. III, p. 242. 

^ D'après Roger de Hoveden, cette vision fut accordée au 
doyen du chapitre de Lincoln, Roger de Rolveston. Nous 
nous en tenons au témoignage du chapelain-biographe qui 
avait tous les moyens de se renseigner. 

^ Il se faisait remarquer particulièrement par le soin qu'il 
prenait des étrangers conviés à la table de son évéque. Il 
avait pour eux les attentions les plus délicates. 



CHAPITRE VIII. 

GLORIEUSES FUNÉRAILLES. 



Office funèbre à Londres. — Voyage triomphal. — Miracle des 
cierges. — Guérison d*un bras cassé. — Mort extraordinaire 
d*un cordonnier de Stamford. — Les funérailles à Lincoln. — 
Royal cortège. — Éclat merveilleux du visage du Saint. — Gué- 
rison d*un œiL — Châtiment d'un voleur. — Guérison d*un can- 
cer. — Distique composé en Thonneur du Saint. — Dernière 
cérémonie. — Faveur accordée aux Cisterciens par Jean sans 
Terre. 



Dès que le saint évêque eut rendu le dernier sou- 
pir, son chapelain récita près de son corps les priè- 
res d'usage et se mit ensuite en devoir de laver cette 
précieuse dépouille qui n'avait pas besoin de ce 
service, car elle apparut éclatante de blancheur et 
de propreté. Après avoir admiré ce spectacle, le 
moine obéit fidèlement aux désirs de saint Hugues. 
Le corps soigneusement lavé fut revêtu des orne- 
ments pontificaux et transporté dans l'église voisine 
de Notre-Dame du Vieux-Temple. Alors arrivèrent 
ceux que l'homme de Dieu avait fait inviter à ses 
funérailles. Un grand nombre d'ecclésiastiques avec 
plusieurs moines se rangèrent autour du bienheu- 
reux défunt, et passèrent la nuit dans le chant des 
hymnes et des psaumes. Le lendemain, une messe 
solennelle fut célébrée. Les clercs de saint Hugues y 
remarquèrent surtout l'Évangile, qui faisait suite, 
comme nous l'avons dit, à la lecture de la veille. 



— 481 — 

Rien n'était plus facile que d'en appliquer les con- 
solantes promesses au grand serviteur de Dieu. «Je 
suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi 
vivra, même après être mort : et quiconque vit et 
croit en moi, ne mourra jamais (Joan. xi).» Ces paro- 
les de Jésus, le Vainqueur de la mort, retentissaient 
avec une touchante éloquence près de la dépouille 
funèbre de notre Saint, qui en avait si bien mérité 
l'accomplissement. 

Après le divin sacrifice, les médecins, voulant em- 
baumer le saint corps, en séparèrent les entrailles 
qui furent renfermées dans un vase de plomb et pla- 
cées sous une plaque de marbre, près de l'autel de 
Notre-Dame du Temple. 

Pendant ce temps, la grande ville de Londres s'é- 
mut à la nouvelle de la mort du Saint. Le peuple 
accourut en foule pour honorer ses reliques. Pen- 
dant qu'il manifestait son deuil par des larmes et 
des gémissements, il commençait à donner des té- 
moignages nombreux de vénération qui se multi- 
plièrent pendant le voyage funèbre de Londres à 
Lincoln. 

Ce fut le samedi, 18 novembre, que s'ouvrit cette 
marche vraiment triomphale. Le clergé et les fi- 
dèles de la capitale de l'Angleterre, précédés de la 
Croix et portant des cierges, conduisirent le cercueil 
de saint Hugues jusqu'à une grande distance des 
remparts. Lorsqu'ils se retirèrent, ils furent rem- 
placés successivement par les populations des diver- 
ses localités qui se trouvaient sur le passage du cor- 
tège. L'enthousiasme grandissait toujours. Des foules 
où se mêlaient tous les rangs et toutes les conditions 
venaient de toutes parts à la rencontre du saint 

31 



— 482 — 

corps. On se disputait Thonneur de toucher le cer- 
cueil et de le porter, et ceux qui ne pouvaient y 
réussir, à cause de Tadluence, s'estimaient encore 
heureux de le voir et de le saluer de loin. Le mau- 
vais temps n'arrêtait pas cet élan unanime que vin- 
rent stimuler les miracles. 

Quatre serviteurs à cheval portaient des cierges 
allumés autour du cercueil. On ne tarda pas à s'aper- 
cevoir que rien ne pouvait éteindre ces cierges, ni 
l'impétuosité du vent, ni l'abondance de la pluie, ni 
les mouvements précipités des porteurs qui laissaient 
ou reprenaient leurs montures. Les nombreux spec- 
tateurs de ce prodige témoignaient hautement leur 
admiration : beaucoup assuraient qu'ils ne pour- 
raient pas, en des circonstances pareilles, garder 
une lumière allumée, même en l'entourant des deux 
mains. Les cierges brûlèrent ainsi pendant quatre 
jours, jusqu'à ce qu'on eût procuré « des lanternes 
de corne » aux serviteurs chargés de les porter et 
incommodés par la cire qui en ruisselait de toutes 
parts. On vit dans ce miracle l'annonce de la récom- 
pense accordée au serviteur de Dieu qui avait été 
pendant sa vie « un flambeau ardent et luisant, » et 
qui avait aussi tenu à doter sa cathédrale d'un riche 
luminaire. 

Après avoir passé la nuit du 18 au 19 novembre 
dans l'église des moines de Hertford, le cortège ar- 
riva le soir du jour suivant à Biggleswade, l'un des 
manoirs de l'évêché de Lincoln. Là, au milieu de la 
foule qui se pressait en pleurant dans le sanctuaire 
où le saint corps devait passer la nuit, un homme, 
du nom de Bernard, eut le bras cassé à l'entrée mê- 
me de Téglise. Le bruit de la fracture fut entendu 



— 483 — 

même de ceux qui se trouvaient assez loin de la 
porte. Le blessé fut emporté à moitié évanoui dans 
sa maison, et, en attendant les médecins qui devaient 
être cherchés seulement au lever du jour, il souffrit 
horriblement. Aucun appareil n'avait été posé sur 
son bras, et une partie de la nuit s'écoula dans ce 
cruel état, lorsqu'enfin un léger sommeil vint le 
saisir. Il vit alors le saint évêque toucher de ses 
mains le membre cassé, et se retirer après lui avoir 
donné sa bénédiction. A son réveil, il se trouva par- 
faitement guéri : toute douleur avait cessé, le bras 
était revenu à son état antérieur, et il ne restait au- 
cune trace de la fracture. 

Le soir du même jour, on arriva à Bugden, autre 
manoir épiscopal, où nous avons vu se passer plu- 
sieurs scènes de la vie de saint Hugues. Les habitants 
de ce lieu se firent remarquer par leur désolation. 
Ils se lamentaient de la perte d'un père dont ils 
avaient souvent éprouvé de près la tendre bonté. A 
mesure qu'on se rapprochait de Lincoln, le deuil 
populaire prenait ainsi des proportions plus tou- 
chantes. Les larmes des pauvres et des petits étaient 
assurément la plus belle des démonstrations en l'hon- 
neur du saint défunt. 

Le mardi 21 , le cercueil fit son entrée à Stamford. 
Arrêté au passage par une foule compacte accourue 
de tous les environs, et salué parles religieuses d'un 
monastère voisin, il ne put pénétrer dans la cité qu'à 
la nuit. Au milieu de l'émotion générale un homme 
se fit surtout remarquer par l'ardeur et la pureté de 
sa dévotion envers saint Hugues. C'était un pauvre 
cordonnier, qui, obligé de gagner son pain et celui 
de sa famille à la sueur de son front, n'avait pas né- 



— 484 — 

gligé le soin de son âmo et édiflait la ville par la 
sainteté de sa vie et par son dévouement à toutes les 
bonnes œuvres. Ne pouvant approcher du cercueil 
dont le séparaient les rangs pressés de la multitude, 
il fit à haute voix cette prière que beaucoup entendi- 
rent : « Dieu de bonté, pourquoi ne m'est-il pas 
permis d'arriver auprès du corps de votre très digne 
serviteur? Comme je voudrais mériter de baiser au 
moins la frange de ses vêtements, ou de toucher de 
ma tête ses reliques sacrées ! Vous qui scrutez les 
reins et les cœurs, ô Jésus mon très doux Sauveur, je 
ne vous demande plus que cette grâce. Faites que je 
m'approche de ce cercueil, et appelez ensuite mon 
âme à vous, loin du monde et de ses misères. » Tou- 
chés de tant de foi, les voisins de l'ouvrier lui firent 
un passage, et il parvint enfin à se placer sous le saint 
corps, auquel il prodigua les marques de vénération. 
Puis il leva les yeux et les mains au ciel, et s'écria : 
« Je vous rends grâces, ô Père des miséricordes, ô 
Dieu de toute consolation. Vous avez eu pitié de moi, 
et vous m'avez accordé la plus grande des consola- 
tions en me permettant de placer près de ce corps 
très saint mon pauvre corps flétri par tant de péchés. 
Maintenant je vous en conjure, ô Dieu tout-puissant, 
ordonnez que cette nuit même mon âme soit réunie 
à l'âme de votre serviteur, dans le repos éternel dont 
il jouit. » 

Après cette scène touchante, le cercueil entra dans 
l'église où il devait passer la nuit, et le pieux cor- 
donnier se relira dans sa demeure, située en face du 
lieu saint, de l'autre côté de la rue. Mais voilà que 
peu d'instants après les voisins de l'ouvrier se pré- 
cipitent dans l'église : à grand bruit ils réclament 



— 485 — 

un prêtre, et demandent qu'on porte le saint viatique 
en toute hâte à leur ami qui se mourait. Celui-ci 
avait été exaucé : un mal subit venait de le réduire 
à l'extrémité. Il eut tout juste le temps de se confes- 
ser, de faire son testament et de recevoir la divine 
Eucharistie. Dès que la sainte Hostie eut été déposée 
sur ses lèvres, il rendit paisiblement le dernier sou- 
pir. Saint Hugues avait obtenu que ce pauvre ouvrier 
le suivît au ciel pour représenter le peuple qu'il avait 
tant aimé. Peu après, comme nous l'avons déjà dit, 
un membre de son clergé reçut la même faveur qu'on 
savait mieux apprécier dans ce siècle de foi. Notre 
bienheureux évêque, durant sa vie, aimait à raconter 
les morts semblables qu'on trouve dans l'histoire des 
Saints, comme, par exemple, dans la Vie de saint 
Aicard, abbé de Jumièges. H n'hésitait pas à y voir 
des miracles préférables à la résurrection d'un mort, 
tellement il estimait le bonheur d'être délivré de 
celte misérable vie et d'arriver à la gloire éter- 
nelle. 

Le mercredi, 22, le cortège funèbre, reprenant sa 
route, s'arrêta à Ancaster, qu'une distance de vingt 
milles séparait de Lincoln. Le même jour, dans cette 
dernière ville, eut lieu l'imposante cérémonie qui 
avait fait convoquer l'assemblée générale des grands 
d'Angleterre. Dès son arrivée, Jean sans Terre se 
rendit à la cathédrale et offrit un calice d'or sur 
l'autel de Saint-Jean-Baptiste. Il répondit ainsi au 
sentiment public, plus préoccupé de la mort et des 
funérailles de saint Hugues que des intérêts politi- 
ques. Guillaume, roi d'Ecosse, jura fidélité au roi 
d'Angleterre, sur la croix de larchevêque de Can- 
torbéry, en présence d'un grand concours de peuple 



— 486 — 

et des barons des deux royaumes, au somnfet de la 
colline qui domine Lincoln. Le lendemain, jeudi 23, 
au bas de cette même colline, un cortège non moins 
magnifique se pressait au-devant du corps de saint 
Hugues, enfin rendu à sa ville épiscopale. 

A la tête des ecclésiastiques se trouvaient le pri- 
mat Hubert, deux autres archevêques *, quatorze 
évoques, plus de cent abbés. A côté d'eux parais- 
saient les deux monarques, entourés de la foule bril- 
lante des seigneurs et d'une multitude innombrable 
où se confondaient les nationalités les plus diverses. 
Les Slaves, les Écossais, les Irlandais, les Gallois avec 
un de leurs princes 2, se rencontraient avec les 
Français et les Anglais dans ce triomphe décerné à 
Thomme de Dieu. Les Juifs eux-mêmes étaient venus 
glorifier le saint évêque dont ils avaient apprécié le 
noble caractère. Ils étaient là, pleurant et gémissant, 
proclamant les vertus de celui qu'ils appelaient « un 
vrai serviteur de Dieu. » Leur présence et leurs hom- 
mages achevaient de montrer en notre Saint la réa- 
lisation de cette parole des saints Livres : « Le Sei- 

^ Yberniarum unus, et Sclaviarum archiepiscopus alius. 
— M. V. 1. V, c. XVII. 

Diaprés Téditeur anglais de la Magna Vita, il s'agit de 
Tarchevôque de Dublin, et de l'archevêque de Raguse en 
Dalmatie. On peut soulever plusieurs difficultés sur la pré- 
sence de ce dernier personnage, et sur son titre d'archevêque 
des Slaves. Mais la question parait peu importante au point 
de vue de notre récit. 

' L'auteur de la Vita metrica le met sur le même pied que 
les rois d'Angleterre et d'Ecosse, en disant que « trois rois» 
furent présents aux funérailles de saint Hugues. (Vita Metr. 
V. 1166). L'auteur de la Magna Vila nous semble plus près de 
la vérité, en se contentant de l'appeler « un prince du 
pays de Galles, n 



— 487 — 

gneur lui a donné d'être béni par toutes les' nations 
(Eccli. xuv). » 

A la vue du précieux cercueil, une sainte émotion 
gagne toute cette foule immense. Le roi d'Ecosse se 
distingue par sa douleur. Retiré un peu à l'écart, il 
pleure celui qu'il a toujours chéri comme un ami, 
mais il se mêle ensuite aux démonstrations de la 
piété populaire. C'est à qui obtiendra l'honneur de 
porter le cercueil. Les deux rois et les grands sei- 
gneurs revendiquent pour eux un tel privilège. Les 
nobles de la plus haute classe se succèdent sans 
interruption, dans cet office, durant tout le trajet 
de l'entrée de la ville à la cathédrale. Ils se pressent 
les uns contre les autres, contraignent ceux qui les 
ont devancés à leur céder la place, et se félicitent 
de pouvoir seulement un instant porter les précieuses 
reliques. A travers les rues inondées par la pluie des 
jours précédents, ils s'avancent sans s'inquiéter d'a- 
voir de la boue jusqu'aux genoux. Ceux qui ne peu- 
vent fendre la presse, jettent des pièces d'or sur le 
cercueil et tendent vers lui des mains suppliantes. 
Un enthousiasme indicible se manifeste partout au- 
tour du saint corps qui monte lentement vers la 
cathédrale, au chant des hymnes sacrées, et au son 
de toutes les cloches de la ville*. 

A la porte de l'église, les archevêques et les évê- 
ques s'emparent du cercueil et l'introduisent dans le 
sanctuaire. L'enterrement ne doit se faire que le 
lendemain, mais cette journée triomphante n'est pas 
encore achevée. Il faut que la gloire de saint Hugues 
commence à éclater hautement dans ce superbe 

« M. V. 1. V, c. xix, XX. — Wendover, t. III, p. 162. 



— 488 — 

édifice qui témoigne son zèle pour la gloire de Dieu. 
Après avoir laissé le saint corps exposé quelque 
temps, on le transporta dans une salle retirée où il 
fut revêtu des ornements qui avaient servi à la con- 
sécration épiscopale. Le fidèle chapelain, qui avait 
unrôle considérable dans la direction des funérailles, 
suivit de point en point les instructions du bienheu- 
reux évêque. « Je pus alors, dit-il, contempler à mon 
aise l'état vraiment miraculeux de sa dépouille. Sa 
chair resplendissait comme la neige et portait comme 
un reflet de résurrection. Elle n'avait rien de livide 
et de cadavérique. Les bras, les mains, les doigts 
étaient souples et flexibles comme ceux d'un homme 
plein de vie. Lorsque je l'eus revêtu de ses orne^ 
ments pontificaux, on le porta de nouveau dans le 
chœur. Aussitôt accourent les fidèles. Ils ont à la 
main des cierges allumés ; ils baisent les pieds et les 
mains de leur père ; ils entourent son lit de repos 
d'une couronne de lumière ; ils offrent à l'envi de 
l'or, de l'argent et des pierres précieuses ^ Pendant 
ce temps je m'étais retiré à l'écart avec le vénérable 
doyen de la cathédrale. Mais voilà qu'on vient nous 
dire : « N'avez-vous pas remarqué comme le visage 
de notre évêque s'est embelli ? Il a pris les couleurs 
de la rose. On croirait qu'il n'est pas mort, mais qu'il 
dort paisiblement. » Je pris la parole, pendant que 
le doyen manifestait son étonnement. « Vous vous 
trompez, dis-je, mes bien chers frères. Le visage de 
notre évêque est admirable de blancheur, mais n'a 
pas de teinte rosée. Je l'ai bien observé il y a quel- 

* Pour donner une idée du nombre de ces fidèles, le cha- 
pelain dit ensuite qu*en peu de moments la valeur de lof- 
frande dépassa quarante marcs d*argent 



— 489 — 

ques instants. » On nous entraîne alors devant le saint 
corps, et nous sommes témoins de la transfiguration 
dont on nous a prévenus. Ces vives couleurs animèrent 
la face de notre évêque jusqu'à ce qu'il fût déposé dans 
son tombeau. Elles nous rappelaient les paroles de 
Jérémie au sujet des Nazaréens : « Candidiores nive, 
nitidiores lacté, rubicundiores ebore antiquo, — Plus 
blancs que la neige, plus brillants que le lait, plus 
rouges que ri voire antique (Lam. iv, 7). » 

D'autres prodiges signalèrent cette soirée mémo- 
rable. « Nous étions revenus, dit le chapelain, à notre 
place précédente, lorsqu'une députatiôn nombreuse 
vient en toute hâte annoncer au doyen qu'une femme, 
privée de la vue depuis longtemps, la retrouvée en 
touchant le saint corps. On demande de faire sonner 
la cloche et d'entonner un solennel 7>Z>^wm d'action 
de grâces. Je m'opposai fortement à cela, parce que 
cette femme était inconnue et qu'on pouvait douter 
de sa sincérité. Je dis qu'il fallait faire une enquête 
approfondie sur la vérité de ce fait et des autres pro- 
diges qu'on apprendrait, car on devait publier seule- 
ment des miracles certains*. » 

On voit par ces paroles que notre biographe ne 
manquait pas de critique et qu'il n'était nullement 
disposé à pécher par un excès de crédulité. Son té- 
moignage a donc toutes les garanties qu'on peut 
exiger, et nous sommes heureux de le constater si 
clairement à la fln de son récit. 



• « Veritatem super hoc, et super aliis quœ procul dubio 
audiri contingeret signis, diligentissime semper inquiren- 
dam primitus, et tionnisi certissime probata quolibet modo 
propalanda et publiée prœdicanda monuimus. » M. V. 1. V, 
c. XX. 



— 490 — 

Le miracle dont il demandait Texamen fut bientôt 
confirmé, comme il nous Tapprend lui-même, sans 
nous donner quelques détails consignés dans d'autres 
historiens. La femme guérie avait perdu un œil de- 
puis sept ans : elle recouvra instantanément Tusage 
de cet œil par le contact du corps de saint Hugues ^ 

Un autre prodige fut proclamé peu après le pré- 
cédent. Pendant qu'une dame de haut rang était en 
prière devant les saintes reliques, un voleur mêlé à 
la foule, aperçut la bourse bien garnie qui pendait 
à sa ceinture, en coupa les cordons et l'emporta sans 
être aperçu de personne. Mais il ne put échapper au 
châtiment du ciel. Frappé d'une cécité subite, il cher- 
chait en vain à s'enfuir, et il errait çàet là au milieu 
de la multitude qui tourna bientôt son attention vers 
ce singulier personnage. On lui demanda ce que si- 
gnifiaient ses allures incertaines et ses gestes extra- 
ordinaires. Il répondit en élevant au-dessus de lui la 
bourse dérobée qui fut reconnue aussitôt par la noble 
dame. Il fit connaître ensuite d'une voix lugubre la 
cécité dont il venait d'être frappé. Tout s'expliqua 
alors et tout fut réparé par l'intercession de saint 
Hugues. Le voleur repentant rendit ce qu'il avait 
pris, et il obtint aussitôt que la vue lui fût restituée. 
Il manifesta joyeusement sa reconnaissance epvers 
le bienheureux évêque, qui reçut aussi les ardentes 
actions de grâces de la pieuse personne si bien pro- 
tégée près de sa sainte dépouille. 

Un chevalier de Lindsey, très connu des chanoines 
de Lincoln, se présenta aussi devant le corps du 
bienheureux évoque. Son bras était rongé par un 

« Wandover, t, III, p. 163. 



— 491 — 

affreux cancer qui avait mis Tos à nu. Il le fit tou- 
cher au visage du Saint qu'il conjura avec beaucoup 
de larmes de le guérir. Bientôt la prière fut exaucée. 
L'os se couvrit de chair ; la chair, de peau : le bras 
fut, peu après, complètement guéri d'un mal que les 
médecins regardaient comme incurable. Il ne resta 
pas même de cicatrice, ainsi que le constatèrent, 
au bout de quelques jours, le doyen du chapitre et 
d'autres témoins recommandables, qui s'étaient au- 
paravant rendu compte des ravages opérés par le 
cancer. Le chevalier, plein de joie, se mit à procla- 
mer les louanges de Dieu et de son serviteur*. 

Au milieu de l'enthousiasme que ces miracles exci- 
taient dans l'immense cathédrale, un habile littéra- 
teur, Jean de Leicester, vint déposer aux pieds du 
saint défunt un hommage de sa plume. C'était un 
distique latin où il s'était efforcé de condenser tous 
les titres de gloire du bienheureux. Voici ces deux 
vers : 

Pontificum baculus, monachorum norma, scholarum 
Consulter^ regum malleus, Hugo fuit. 

« Hugues a été la force des évêques, le modèle 
des moines, l'oracle des écoles et le marteau des 
rois. » 

On apprécia beaucoup cette inscription qui ré- 
sumait les sentiments de vénération du clergé et 

' M. V. (édit. Brux). Le Cîouteulx, Annal, t. III, p. 259. 
— Girald, II, c. ii. VUa metrica, 1188-1230. On lit dans ce 
dernier récit : 

Sanatur, funere tacto, 
Funestum vulnus; os carne, caro cute mire 
Induitur : nusquam morbi vestigia, nusquam 
Signa cicatricis, veterem perhibentia plagam. 



— 492 — 

des fidèles, des moines et des laïques. Les évèques, 
en particulier, montrèrent bien la reconnaissance 
que leur inspirait le grand défenseur de leurs droits 
et de leur dignité. Dans Toflice solennel qui fut 
célébré en présence du saint corps, ils se réservè- 
rent le privilège de chanter les Leçons ; quant aux 
Répons et aux Versets, ils se les partagèrent entre 
eux et entre les plus hauts dignitaires de leur en- 
tourage*. 

Enfin le vendredi 24, après le saint sacrifice, le 
corps du bienheureux évèque de Lincoln fut trans- 
porté dans son tombeau. Il y eut alors une suprême 
démonstration de piété et de confiance. De tous les 
points de la cathédrale on se précipita vers le bien- 
aimé défunt qui allait être soustrait aux regards de 
son peuple. Le trajet du chœur à la chapelle de Saint- 
Jean-Baptiste fut ralenti à chaque pas pay la foule 
qui se disputait la faveur de contempler une dernière 
fois les traits du Saint et qui mettait en pièces ses 
ornements, dont chaque parcelle devenait une pré- 
cieuse relique. Ainsi se terminèrent les funérailles 
glorieuses qui n'avaient pas duré moins d'une se- 
maine. Selon ses désirs, saint Hugues eut sa tombe 
près de l'autel de Saint- Jean-Baptiste, contre la 
muraille du nord. Celte orientation fut choisie, 
afm de faciliter les pèlerinages qui allaient perpé- 
tuer en quelque manière le triomphe des obsèques. 

Ce triomphe avait été manifestement préparé par 
la Providence. Saint Hugues méritait non seulement 
les hommages de son diocèse, mais ceux de l'Angle^ 

' La même solennité avait été donnée à un premier office 
funèbre, célébré à Lincoln dès qu'on y apprit la nouvelle du 
trépas de notre Saint. M. V. 1. V, c. xvn. 



— 493 — 

terre catholique tout entière à laquelle il avait 
rendu de si éclatants services ; ceux même de l'É- 
glise universelle qui allait bientôt le placer sur ses 
autels. C'est pour le glorifier dignement, c'est aussi 
pour récompenser son zèle à célébrer les funérailles 
des pauvres comme des princes, que Dieu rassembla 
ce cortège d'une magnificence si extraordinaire où 
tous les rangs se mêlaient, où rois et plébéiens, che- 
valiers et moines, princes de l'Église et princes du 
siècle, grands et petits, s*unissaient dans un deuil 
commun et dans le culte d'un héros de la foi. 

Jean sans Terre, qui avait royalement figuré dans 
cet admirable spectacle, parut vraiment subjugué 
par la puissance du saint évêque, « marteau des 
rois, » après comme avant sa mort. Au lieu de s'of- 
fenser de ce titre courageusement décerné en sa 
présence au bienheureux défunt, il prit à cœur de le 
justifier une fois de plus et de faire fléchir sa volonté 
devant les inspirations qui montaient du saint tom- 
beau. Pour honorer la mémoire du grand évêque 
chartreux, le roi d'Angleterre renonça complète- 
ment à une contribution arbitraire qu'il avait exigée 
des moines Cisterciens, et il promit de plus de leur 
construire un beau monastère'. C'était assurément 
entrer dans les vues de saint Hugues qui avait tou- 
jours soutenu avec tant de noblesse l'honneur et les 
intérêts des Ordres religieux. 

^ Le diplôme royal est daté de Lincoln, le 26 novembre. 
— R. Coggeshale Chronicon.-Martène, V, 866. — Le monas. 
tère fondé par Jean sans Terre, devint Tabbaye de Beaulieu. 
Le roi avait d'abord donné son château de Farendon pour 
accomplir son pieux dessein. — Voir la Préface de la Magna 
Vita, éd. Dimock, p. ix. 



CHAPITRE IX. 

CANONISATION. 



Nouvelle apparition. — Miracles opérés par saint Bagues. — Ré- 
surrection d'un enfant. — Guérison de sept paralytiques, de 
trois aveugles, d» deux muets, de quatre hydropiques, de dix 
possédés. — Deux châtiments de la justice divine. — Hono- 
rius III ordonne une enquête sur les vertus et les miracles du 
Saint. — Décret de canonisation. — Culte du Saint dans TOrdre 
des Chartreux. 



Le triomphe des funérailles était Tannonce de 
cet autre triomphe que TÉglise, par la voix de son 
chef infaillible, décerne aux serviteurs de Dieu dont 
elle a constaté la sainteté.' De nombreux miracles 
opérés au tombeau de saint Hugues, hâtèrent sa ca- 
nonisation. 

Avant d*en raconter quelques-uns, nous avons à 
mentionner une nouvelle apparition du bienheureux 
évêque. 

Quelque temps après sa mort, il se montra en 
songe au chapelain qui avait été le principal confi- 
dent de ses dernières années. Un concert d'une har- 
monie si ravissante que rien de semblable ne peut 
être entendu sur la terre, résonnait autour du bien- 
heureux. Le chapelain lui demanda dans quel état 
il se trouvait depuis son trépas et ce que signifiait ce 
merveilleux concert. « Depuis que je vous ai quitté, 
répondit le Saint, je n'ai pas cessé d'entendre ces 
chants. » Parfaitement convaincu par ces paroles 



— 495 — 

de la béatitude céleste dont jouissait son évêque, le 
moine le questionna sur quelques craintes qui Tin- 
quiélaient, et particulièrement sur la difficulté qu'il 
trouvait, comme tous les hommes, à se représenter 
Fétat de Tâme dans l'autre monde. « Ayez soin, dit 
saint Hugues, de bien vivre, et laissez Dieu régler 
ce qui suivra votre mort. » La vision se termina par 
ce conseil d'abandon et de confiance qui dissipa 
tous les troubles du chapelain. 

Sans avoir participé à la même faveur, les fidèles 
accouraient en foule au tombeau du Saint, et ne dou- 
taient aucunement de sa gloire et de sa puissance 
auprès de Dieu. Leur foi fut récompensée par beau- 
coup de miracles dont les principaux furent consta- 
tés dans le procès de canonisation. 

Le plus touchant et le plus éclatant de tous fut la 
résurrection d'un jeune enfant rendu à sa mère par 
l'intercession de celui qui avait tant aimé les enfants. 
Une femme des environs de Lincoln eut la douleur de 
voir son fils expirer au bout d'une maladie qui avait 
duré quinze jours. Le petit corps devint aussitôt roide 
et froid comme si la mort avait eu lieu depuis long- 
temps. Une voisine qui se trouvait là lui ferma les 
yeux et disposa ses membres comme il était d'usage 
pour les défunts. Il était nuit, et la pauvre mère, 
baignée dans ses larmes, resta ainsi près de son en- 
fant, depuis le chant du coq jusqu'à l'aurore. La 
confiance domina cependant sa profonde désolation, 
et elle dit enfin : « Eh bienl lors même que mon fils 
serait déjà enterré. Dieu pourrait me le rendre par 
les mérites de saint Hugues. » Elle promit de faire 
brûler au tombeau du bienheureux évêque un cierge 
aussi grand que son enfant, et elle prit aussitôt la 




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— 497 — 

bruit violent se fit entendre : les os de la malade 
s'agitaient avec fracas. C'était le signal de la gué- 
rison. La paralytique se leva en pleine santé. 

Deux autres femmes paralytiques s'étaient attiré 
leur infirmité en violant le repos dominical. L'une 
d'elles, Yveta, s'était permis de laver le linge de son 
enfant le samedi après None (malgré la coutume 
qui en certains pays imposait dès ce moment l'obli- 
gation de cesser les œuvres serviles), et de le faire 
sécher le lendemain. Elle en fut rudement punie : 
sa main gauche fut frappée d'une paralysie qui s'é- 
tendit jusqu'au coude. Une nuit elle fut avertie en 
songe qu'elle trouverait sa guérison au tombeau de 
notre Saint, en y récitant neuf fois l'oraison domi- 
nicale. Elle accomplit ce pèlerinage, et avant d'avoir 
achevé le neuvième Pater y elle fut saisie d'une dou- 
leur très vive, après laquelle elle s'endormit. A son 
réveil elle trouva sa main guérie et put s'en servir 
comme de l'autre. 

Une autre femme avait eu le malheur de se livrer 
à une œuvre servile lorsqu'on sonnait lés Vêpres du 
samedi. Aussitôt ses mains se contractèrent de telle 
sorte que les pouces ne pouvaient se détacher de la 
paume de chacune d'elles. Le gardien du tombeau 
de saint Hugues fit de vains efforts pour les ouvrir, 
mais elles revinrent à leur état normal le dimanche 
des Rameaux, grâce à l'intervention miraculeuse du 
bienheureux. 

Un autre jour on vit apporter dans une corbeille 
au saint tombeau une pauvre femme toute contre- 
faite, paralysée en plusieurs endroits, et forcée de 
rester constamment accroupie sur ses talons. Il y 
avait trois ans qu'elle. souffrait ainsi. Après avoir 

32 



— 498 — 

passé là nuit en prière, elle s*endormit, el, à son 
réveil, elle sentit ses nerfs s'étendre tandis que ses 
os faisaient entendre un craquement extraordinaire. 
Cette crise violente se termina par une heureuse 
guérison. La paralytique se leva et se mit à marcher. 

Trois autres paralytiques obtinrent une semblable 
faveur. L'un avait perdu la parole et Tusage de tout 
le côté gauche de son corps ; l'autre avait la bouche 
tordue du côté de l'oreille, et les yeux dans un état 
pitoyable ; le troisième souffrait dans tous ses mem- 
bres. Saint Hugues leur rendit une parfaite santé. 

Il guérit aussi trois aveugles : un mendiant, nom- 
mé Simon, bien connu des chanoines de Lincoln, 
qui recouvra la vue au saint tombeau le jour de la 
Pentecôte; une femme, nommée Malhilde, qui se 
faisait conduire quotidiennement à la cathédrale, et 
qui en revint un jour sans aucun guide ; un habitant 
de Rotwell, qui avait perdu la vue depuis trois se- 
maines, et qui s'écria devant le glorieux sépulcre 
pendant la célébration du saint sacrifice : « Je vois, 
je vois les cierges que j'ai apportés pour honorer 
l'homme de Dieu. » 

Deux muets furent aussi guéris. L'un d'eux habitait 
Lincoln^ etne pouvait détacher sa langue de son palais. 

Quatre hydropiques revinrent de la même ma- 
nière à la santé. Parmi eux se trouvait une noble 
dame, dont les membres étaient horriblement enflés. 
Elle fit vœu d'aller au saint tombeau, et après avoir 
accompli son vœu, elle but de l'eau dans laquelle 
avait élé lavé l'anneau du bienheureux. Un soula- 
gement se déclara aussitôt, et deux jours après la 
guérison était complète. 

Une autre dame du même rang n'avait mis au 



— 499 — 

monde que des enfants mort-nés. Obéissant à un 
avertissement mystérieux que sa servante avait reçu 
en songe, elle offrit au tombeau de saint Hugues 
une statuette de cire qui représentait uni petit en- 
fant. Grâce à l'intercession du bienheureux, elle 
donna successivement le jour à six enfants pleins de 
force et de santé. 

Enfin dix possédés furent un jour conduits au saint 
défunt pour obtenir leur délivrance. Us étaient so- 
lidement garrottés, mais Tun d'eux de noble con- 
dition, s'échappa violemment des mains de ses gar- 
des, et, sous l'action du démon s'élança jusqu'aux 
voûtes de la cathédrale. 11 tarda assez longtemps à 
descendre, mais finalement il reprit terre et fut en- 
chaîné de nouveau. On le mena au tombeau de saint 
Hugues, où il s'endormit. Pendant son sommeil, le 
bienheureux évêque lui apparut, revêtu d'ornements 
d'une blancheur éblouissante, et lui dit : « Levez- 
vous, mon fils, et retirez-vous; vous êtes guéri. » 
Le possédé se leva, en effet, rendit grâces, demanda 
à manger, prit son repas avec calme, et fut dès lors 
délivré du démon. Ses neuf compagnons reçurent la 
même faveur*. 

Glorifié par ces miracles et par une multitude 
d autres -, le saint évêque manifesta aussi plusieurs 

* Magna Vita. Appendice reproduit par Dom Le Cou- 
teulx, Annales Ord. Cart. t. III, p. 276. — Dorland, Chro- 
nic. Cart. 1. in,c. xw.^Vita metrica, 1231-1252.— Le Tem- 
pliep « splénétique » dont parle Le Couteulx est peut-être le 
même que le possédé dont la guérison est racontée par 
Dorland. 

* Voir les récits développés de Girald de Cambrie sur les 
miracles de saint Hugues. Vita S. Hugonis, Dist. II et III. 
On peut y remarquer avec quelle précaution étaient exami- 
nées les guérisons obtenues par l'intercession du Saint. 



— 500 — 

fois sa protection sur l'Église de Lincoln dont il 
défendit les droits après sa mort comme pendant sa 
vie. 

Un mois environ après les funérailles du bienheu- 
reux, Jean sans Terre revint à Lincoln pour lui faire 
élire un successeur. Les chanoines montrèrent qu'ils 
n'avaient pas reçu en vain les leçons et les exemples 
de leur père. Ils refusèrent le candidat présenté 
par le roi et insistèrent pour jouir d'une pleine li- 
berté di^ns le choix de leur évèque. Ils eurent sur- 
tout à lutter pour écarter du siège de Lincoln le 
frère du puissant comte de Leicester, dont nous 
avons déjà parlé dans le courant de notre récit. Les 
plus fortes recommandations appuyaient ce person- 
nage qui était déjà évèque de Saint-André en Ecosse, 
et qui parait s'être attaché à la cour de Jean sans 
Terre dès l'avènement de ce prince. Mais saint Hu- 
gues vint au secours de ses chanoines. Une nuit il se 
montra à une noble et pieuse dame : siégeant sur 
son trône, il en repoussait avec sa crosse le candidat 
de la cour. Dans la matinée suivante, comme cette 
dame faisait part de sa vision à ses intimes, elle 
reçut l'annonce de la mort de l'évêque de Saint- 
André*. 

Le frère de ce dernier, Robert Fitz-Parnell, au- 
rait dû profiter de cette catastrophe pour éviter le 
malheur semblable qui le menaçait. Il s'était rendu 
gravement coupable envers saint Hugues et son 
diocèse, en s'efforçant de s'approprier un bourg 



* Il tr.ourut en 1202, et l'année suivante, Guillaume, pré- 
chantre et chanoine de Lincoln, devint le successeur de 
saint Hugues. 



— 501 — 

très important, voisin de Leicester. L'affaire fut 
portée au tribunal du roi à Londres (en mai 1198). 
On conseilla à notre Saint de transiger. Son adver- 
saire faisait valoir quelques raisons spécieuses, et il 
avait pour lui la faveur du monarque et de presque 
tous les juges. L'évêque de Lincoln, qui avait à cette 
époque une situation très difficile, ne voulut voir 
que le droit à défendre. « Sachez, dit-il à ses con- 
seillers, sachez que jamais de mon vivant le comte 
ne réalisera son dessein pervers. Il s'est emparé en 
temps de guerre des titres que nous possédions. 
S'il les retient, ce sera pour son malheur et celui 
de sa famille. Quant à nous,- avec l'aide de Notre- 
Dame, nous conserverons intact le patrimoine confié 
par elle à notre garde. Rien n'en sera enlevé tant 
que nous vivrons. » L'événement justifia cette pa- 
role, et le bourg en litige resta au pouvoir de l'évê- 
ché de Lincoln. Mais après la mort du Saint, le 
comte de Leicester renouvela ses injustes revendi- 
cations, et, en 1204, il finit par obtenir l'objet de 
ses convoitises. Il ne jouit pas longtemps de son 
triomphe. Aussitôt après, il fut frappé de la lèpre, 
et mourut bientôt sans laisser de postérité *. 

Jean sans Terre ne tint pas compte de ces terri- 
bles avertissements de la justice divine. Sa révolte 
contre le pape Innocent III précipita l'Angleterre 
dans les malheurs annoncés par saint Hugues. Lors- 
que son règne néfaste eut pris fin et que le jeune 
Henri III, son fils et successeur, eut affermi son pou- 
voir grâce à l'appui du Saint-Siège, on s'occupa en 



' Magna Vita, 1. V, c. ii. — Cf. Préface de l'éditeur an- 
glais, p. LXI. 



— 496 — 

mesure nécessaire. Pendant ce temps le jour était 
venu. Les parents et amis vinrent prier près du ca- 
davre, firent des offrandes pour Tâme du défunt, et 
envoyèrent chercher un prêtre pour présider ses 
funérailles. Mais la mère espérait toujours. Les yeux 
fixés sur son enfant, elle le vit tout-à-coup remuer 
les paupières et retrouver la respiration. Le mort 
était revenu à la vie. Peu de temps après, il était 
parfaitement guéri, et ses parents le conduisirent au 
tombeau de saint Hugues où ils firent éclater leur 
joie et leur reconnaissance. 

Un jeune homme, appelé Jean, était frappé de 
paralysie depuis le milieu du corps jusqu'en bas : 
ses jambes ne pouvaient lui rendre aucun service. 
Apprenant les miracles qui s'opéraient au nom de 
saint Hugues, il se fit porter devant sa tombe la 
veille de la fête de l'Assomption. Il passa toute la 
nuit en prières dans le lieu saint. Vers le matin, il 
s'assoupit et vit en songe le bienheureux rayonnant 
de beauté, la mitre en tête, qui lui ordonna de se 
lever. Réveillé à cette parole, il étendit ses jambes 
et se mit debout. Il avait d'abord peu de force et 
retomba à terre ; mais, se relevant de nouveau, il se 
trouva complètement affermi et guéri. On le vit 
longtemps plein de santé, habitant près de la cathé- 
drale, et fréquentant les maisons des chanoines qui 
venaient au secours de sa pauvreté. 

Une femme, appelée Allicia, était aussi paraly- 
tique au point de ne pouvoir aucunement se mouvoir 
sans l'assistance d'autrui. Elle avait sa place habi- 
tuelle devant les portes de la cathédrale. On la porta 
au tombeau du Saint, où elle répandit ses prières 
avec ses larmes. Au bout de quelques instants, un 



— 504 — 

reconnu la vérité des miracles précités, non moins 
que la sainte vie et louable conduite de l'homme de 
Dieu, ont, d'après ce qui leur a été enjoint, envoyé 
du tout fidèle narration au seigneur Pape. Après les 
procédures exigées en semblable occurrence par la 
Sainte Église Romaine, la sainteté du serviteur de 
Dieu apparaissant aux yeux de tous, et les miracles 
opérés par lui défiant toute critique, avec l'appro- 
bation des Cardinaux et des Évêques réunis près du 
Saint-Siège, le Seigneur Pape, par un jugement, 
non de la terre mais du ciel, a inscrit Hugues au 
catalogue des Saints. )> 

Voici la teneur de ce décret de canonisation, daté 
de Viterbe, le 17 février 1220 : 

« Honorius, évêque, serviteur des serviteurs de 
Dieu, à tous ses chers fils les fidèles du Christ qui li- 
ront le présent écrit, salut et bénédiction apostolique. 

« Dieu, dans sa bonté infinie, ne se contente pas 
d'établir ses Saints et ses Élus dans la félicité du 
royaume céleste : il les glorifie encore sur la terre 
par l'éclat des miracles, afin que la dévotion des 
fidèles soit ainsi excitée à les vénérer dignement et 
à solliciter leurs suffrages. En conséquence, comme 
la libéralité divine a honoré Hugues, évêque de Lin- 
coln, de sainte mémoire, soit pendant sa vie, soit 
après sa mort, par une multitude d'insignes mira- 
cles, dont nous avons acquis la pleine certitude, nous 
l'inscrivons au Catalogue des Saints. 

« Donné à Viterbe le xcii des Calendes de mars, 
la quatrième année de notre Pontificat*. » 



* Le Couteulx, Annales Ord. Cart., t. III, p. 451. Le décret 
pontifical fut reçu en Angleterre le 8 mars et ce jour même 



— 505 — 

Le même jour, une autre Bulle plus développée 
était adressée au diocèse de Lincoln pour lui annon- 
cer ce décret, depuis longtemps désiré et sollicité 
parles pasteurs et les fidèles de cette Église. Nous 
en donnons ici la traduction : « Honorius, évêque, 
serviteur des serviteurs de Dieu, à notre vénérable 
frère Tévêque de Lincoln, et à nos chers fils du cha- 
pitre, du clergé et du peuple de Lincoln, salut et 
bénédiction apostolique. 

<€ Dieu n'a pas repoussé son peuple, et ne Ta pas 
laissé dépourvu de sa grâce et de sa gloire, Lui qui, 
d'après TÉcriture*, a marqué les limites des nations 
selon le nombre de ses anges. Bien que les élus soient 
regardés comme peu nombreux en comparaison de 
la multitude de ceux qui sont appelés, il est certain 
toutefois qu'au sein de l'immense assemblée des fidè- 
les une grande foule est choisie pour le ciel. Aussi 
lorsque le prophète se plaignait d'être laissé tout 
seul, après le massacre de ses compagnons, le Sei- 
gneur lui répondit : « Je me suis réservé sept mille 
hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal. » 
Le bienheureux évangéliste Jean eut la révélation 
du nombre des élus marqués dans les douze tribus : 
il vit une foule innombrable de triomphateurs revêtus 
de robes blanches et portant *des palmes dans leurs 
mains en présence de Dieu. 

« Or le Seigneur juste et miséricordieux, qui cou- 
ronne dans la céleste patrie tous les fidèles qu'il a 
prédestinés à la vie, glorifie ici-bas quelques-uns 



Jean, abbé des Fontaines, fut sacré évéque d'Ély. — Mat- 
thieu Paris, Hist. Anglic. I. III, ad an. 1220. 
* Deut. xxxii, 8, juxta LXX. 



— 506 — 

d'entre eux, selon sa sagesse et sa miséricorde dont 
les trésors sont infinis. C'est afin de rallumer, par 
la vue de nouvelles merveilles, le flambeau de la cha- 
rité qui languit en beaucoup d'âmes. C'est aussi pour 
confondre la perversité des hérétiques ; car, en fai- 
sant resplendir les miracles sur les tombeaux des 
catholiques, il montre que ceux dont la gloire est si 
éclatante après leur mort, ont, pendant leur vie^ 
professé la vraie foi. 

« Après avoir illustré pendant sa vie Hugues, évè- 
que de Lincoln, non seulement par ses vertus, mais 
encore par le témoignage des miracles. Dieu a voulu 
que ce témoignage se multipliât encore après sa mort. 
C'est pourquoi, vous, frère évêque, et vous, mes fils 
du chapitre du même diocèse, vous avez sollicité 
avec une instante dévotion et une dévote instance 
qu'il fût inscrit au Catalogue des Saints par le Siège 
apostolique. 

« Si votre demande est restée longtemps sans être 
exaucée, c'est qu'il est nécessaire de procéder avec 
maturité dans un jugement de ce genre, qui est 
plutôt divin qu'humain. L'infirmité d'un mortel 
fait redouter de porter une sentence sur ceux qui 
sont affranchis de la mortalité et qu'on croit vivre 
et régner avec le Christ. 

«Enfîn pourtant, lorsque vousavez renouvelé hum- 
blement votre demande à cause de la multiplicité 
des miracles, nous n'avons pas voulu paraître refu- 
ser notre ministère à la divine bonté qui exaltait son 
saint, et nous avons délégué notre vénérable Frère 
Etienne, archevêque de Canlorbéry, cardinal delà 
sainte Église Romaine, et notre cher fils l'abbé des 
Fontaines. Nous leur avons ordonné de faire une 



— 507 — 

enquête approfondie sur les œuvres de piété accom- 
plies pendant la vie du serviteur de Dieu et sur les 
miracles opérés après sa mort. Il faut en effet cette 
double garantie pour êlre proclamé Saint par l'Égli- 
se militante, bien que dans TÉglise triomphante les 
bonnes œuvres suffisent à elles seules. Nos délégués 
devaient donc nous informer fidèlement du résul- 
tat de leurs recherches, afin que d'après leur rela- 
tion nous puissions agir selon l'inspiration de Dieu. 

« Conformément à nos ordres, ils ont fait sur la 
vie et sur les miracles du Serviteur de Dieu une en- 
quête appuyée par des témoins tout h fait dignes de 
foi et liés par leur serment. Il ont constaté ainsi que 
l'odeur de sa sainteté s'est répandue pendant qu'il 
vivait, et qu'une multitude de miracles insignes 
l'ont glorifié durant sa vie et après sa mort. Ces mi- 
racles ne pouvant être racontés en peu de mots à 
cause de leur grand nombre, nous n'avons pas jugé, 
à propos de les insérer dans notre présent écrit ; 
mais nous avons pensé qu'il valait mieux laisser 
composer toute cette glorieuse histoire, au lieu de 
confirmer quelques miracles par l'autorité de notre 
Bulle et de paraître ainsi négliger les autres. 

« Quant à ceux dont nos délégués nous ont trans- 
mis la relation consignée deleurs sceaux, comme ils 
en avaient reçu le mandat, nous les avons fait exa- 
miner soigneusement par notre vénérable frère P. 
évêquede Saline, etenfinnouslesavonsfait lire solen- 
nellement dans notre audience. Et, voyant que la 
sainteté des mœurs et la puissance des prodiges s'u- 
nissaient pour appuyer votre demande, nous avons 
suivi le jugement divin et humain {divinum et hu- 
manum secuti judicium). Plein de confiance dans la 



— 508 — 

divine miséricorde et dans les mérites du même 
Saint, et avec le conseil de nos frères et des évêques 
présents auprès duSiège apostolique, nous avons pris 
la détermination de l'inscrire au Catalogue des 
Saints, ordonnant que sa fête soit célébrée dévote- 
ment chaque année le jour de sa mort. 

« En conséquence, par nos Lettres apostoliques 
nous vous commandons à tous de vénérer la mémoi- 
re de ce Saint avec la solennité voulue, et d'implorer 
humblement ses suffrages auprès de Dieu. 

« Donné à Viterbe, le XIII des Calendes de mars, 
la quatrième année de notre pontificats » 

On peut remarquer le silence gardé par le Sou- 
verain Pontife sur l'Ordre des Chartreux, auquel 
appartenait saint Hugues de Lincoln. Honorius ill 
était un grand ami et protecteur des fils de saint 
Bruno, mais il n'ignorait pas qu'il leur plairait da- 
vantage s'il les laissait dans l'ombre où ils s'étaient 
placés eux-mêmes en s'abstenant de faire des dé- 
marches pour la canonisation de leur frère, il n'y a 
pas lieu de s'étonner de cette conduite des Char- 
treux, quand on se rappelle que leur fondateur lui- 
même devait encore attendre quatre siècles avant 
d'être placé sur les autels. 

Les pieux solitaires, si réservés dans la glorifica- 
tion de leur Ordre, n'en furent pas moins très sen- 
sibles à la canonisation de saint Hugues de Lincoln. 
Ils célébrèrent dès lors sa fête qui prit avec le temps 
une solennité croissante, et qui est restée, après celle 
de saint Bruno, au premier rang parmi les fêtes des 



* Voir le texte latin à T Appendice. 



— 509 — 

Chartreux canonisés ou béatifiés ^ Il est d'usage ce 
jour-là, comme pour les grandes solennités, de prê- 
cher au chapitre un sermon en l'honneur du saint 
évèque, qui a été loué ainsi par les meilleurs ora- 
teurs ou écrivains de son Ordre, à commencer par 
l'illustre Denis le Chartreux. On est heureux de re- 
trouver le prélude de tous ces panégyriques dans 
une Lettre écrite en 1250 par Hugues II, Général des 
Chartreux, au bienheureux Boniface de Savoie, an- 
cien novice de la Grande-Chartreuse et archevêque 
de Cantorbéry. Deux modèles sont offerts à l'imita- 
tion du primat : saint Edmond son prédécesseur, 
mort en 1240, et saint Hugues de Lincoln. « Que 
l'Esprit divin, qui souffle où il veut, inspire à votre 
excellent cœur d'imiter saint Edmond, que tant de 
miracles et votre siège même rappellent à votre 
mémoire, et saint Hugues de Lincoln. Ces deux bien- 
heureux sont sortis de nos rangs ^, comme vous le 
savez, et ils ont su au milieu des honneurs de la di- 
gnité épiscopale, changer l'orgueil du monde en 
humilité, le luxe en sobriété, les richesses en pau- 
vreté, restant ainsi constamment fidèles à leur pro- 
fession de Chartreux. » 

^ La fête de saint Hugues de Lincoln n*était d*abord que 
de trois Leçons ; en 1258, elle fut élevée au rang de douze 
Leçons; en 1333, la Grande-Chartreuse put la célébrer 
comme fête de Chapitre ; six ans après elle aevenait Solen- 
nité cum candelis pour tout TOrdre ; enfin en 1508, on décida 
que les Frères Convers chômeraient ce jour-là. — Le Cou- 
teulx. Annal, t. III, p. 452. 

' D*après ce document d^une incontestable valeur, il faut 
conclure que saint Edmond, malgré le silence de ses histo- 
riens, a fait profession dans TOrdre des Chartreux, bien 
qu'il ait passé ses derniers jours chez les Cisterciens. Voir 
les explications données par Dom Le Couteul^ sur cette 
question assez obscure. Annales Cart. t. IV, p. 79. 



CHAPITRE X. 

TRANSLATION DES RELIQUES. — LA CHARTREUSE 
DE SAINT-HUGUES. 



Translation solennelle des reliques. — Le corps du Saint est re- 
trouvé en entier. — Huile qui en découle. Procession et installa- 
tion de deux châsses. — Profanation des reliques au XIV" siècle. 

— Nouvelle profanation au XVI« siècle par ordre de Henri VIIL 

— Saint Hugues de Lincoln et sainte Roseline. — Culte du Saint 
dans le diocèse de Grenoble. — Miracles opérés devant sob 
image à la Chartreust^ de Paris. — La Chartreuse de SaioC-fc- 
gués à Parkminster. — Souvenirs et espérances. — j 



Le 6 octobre 1280, eut lieu dans la cathédrale de 
Lincoln la translation solennelle des reliques de 
saint Hugues. Le roi d'Angleterre, Edouard, la reine 
Éléonore, son épouse, la reine de Navarre, quatre 
comtes, la comtesse de Lincoln, de nombreux ba- 
rons et chevaliers assistaient au milieu d'une foule 
immense à cette cérémonie où figuraient onze évê- 
ques et beaucoup d'abbés. 

Les célébrants furent Jean, archevêque de Can- 
torbéry, et Olivier, évêque de Lincoln, entourés des 
chanoines de la cathédrale. 

« Tous se préparèrent à une œuvre si sainte par 
de dévotes prières et par des jeûnes qu'ils s'impo- 
sèrent spontanément. Puis lorsqu'arriva le moment 
de la nuit désigné comme le plus favorable, après 
avoir chanté Matines, on s'approcha du tombeau de 
marbre dans lequel reposait le corps du saint Prélat, 



— 5H — 

et bien qu'il fût là depuis quatre-vingts ans, on le 
trouva à peu près entièrement conservé. Dès qu'on 
eut posé la main sur la glorieuse tête du Saint^ elle 
commença à se séparer des épaules, et le cou parut 
rouge comme si la mort avait été récente. Plusieurs 
remarquèrent que cette séparation était miracu- 
leuse, parce que la châsse splendide, préparée pour 
conserver perpétuellement ces restes vénérables, 
n'aurait pas été assez longue pour recevoir en même 
temps le corps et la tête. Voilà pourquoi les fidèles 
peuvent vénérer à part le chef de saint Hugues ren- 
fermé dans un reliquaire d'or. 

« Comme le corps avait été trouvé entier, on fît 
passer dessous, à trois endroits différents, des linges 
d'une blancheur parfaite, puis on le souleva et plaça 
respectueusement sur un brancard préparé à cet 
effet. Il fut permis alors de le toucher; mais, pour 
obtenir cette faveur, il fallait affirmer préalablement 
qu'on s'était purifié de ses péchés par la contrition, 
la confession et la satisfaction ou la résolution d'ac- 
complir la pénitence imposée. 

« Ensuite, en chantant des hymnes et des canti- 
ques, on transporta les vénérables reliques dans le 
vestiaire de la cathédrale. Là on lava soigneusement 
la tête et on la laissa sous bonne garde jusqu'au len- 
demain. 

« La tombe de marbre, dans lequel le corps avait 
reposé, contenait en grande abondance une huile 
très pure. On trouva aussi parfaitement conservé 
l'habit monastique dont le Saint se servait et avec 
lequel il avait été enterré. 

« Le jour suivant, les mêmes évêques et les cha- 
noines revinrent au lieu où l'on avait provisoirement 



— 512 — 

déposé le saint corps, et se préparèrent à terminer 
avec toutes les convenances désirables la translation 
solennelle. L'évêque de Lincoln prit alors enlre ses 
mains la tête de saint Hugues et la contempla avec 
respect. Or, voilà que de la mâchoire coule en 
abondance une huile très pure qui se répand sur les 
mains du prélat. Pourtant ce vénérable chef avait 
été soigneusement lavé la nuit précédente, et on 
l'avait encore trouvé à sec le matin même. Cette 
huile ne cessa de se répandre que lorsque Tévèque 
eut placé son précieux dépôt sur le plat d'argent qui 
devait le recevoir pendant la procession. 

« On organisa cette procession solennelle selon la 
coutume de l'Église. La foule des clercs et du peuple 
était immense. Le seigneur archevêque de Cantor- 
béry portait la tête du Saint sur un plat d'argent. 
Le corps du bienheureux venait ensuite, et lorsqu'on 
fut arrivé à l'endroit où l'on avait placé la châsse 
étincelante d'or, d'argent et de pierres précieuses, 
on le déposa dans ce reliquaire. La châsse fut elle- 
même placée sur un soubassement de marbre^ d'une 
belle structure et d'une hauteur convenable; elle fut 
soigneusement scellée à ce piédestal. 

« L'évêque de Lincoln, de concert avec son cha- 
pitre, fit enfermer le chef de saint Hugues dans un 
reliquaire séparé, mais non moins riche en or, en 
argent et en pierres précieuses. On plaça ce reli- 
quaire sur l'autel de saint Jean-Baptiste non loin de 
la grande châsse. C'est en ce lieu béni que prêtres et 
fidèles viennent révérer ces restes d'un Saint et im- 
plorer le secours du Très-Haut par les mérites de son 
serviteur. 

« L'évêque de Lincoln et son chapitre ordon- 



— 513 — 

nèrent de célébrer chaque année la fête de celte 
Translation, soit dans la cathédrale soit dans le dio- 
cèse entier. » 

L'auteur de cette relation, qui paraît être un con- 
temporain et un témoin oculaire, fait une réflexion 
digne d'être recueillie sur les honneurs décernés aux 
reliques des saints : « Témoin de ces honneurs, dit- 
il, le fidèle s'attache avec plus de fermeté à la foi 
catholique qui a été celle des élus de Dieu, et il en 
reconnaît d'autant mieux la vérité ^» C'est pour cette 
raison que les ennemis de la foi catholique se sont 
déchaînés avec tant de violence contre une dévotion 
qui faisait obstacle à leurs attentats. Tel fut Henri 
VIU, dès que, pour satisfaire ses passions criminel- 
les, il rompit avec le Saint-Siège et voulut se faire 
reconnaître comme chef de l'Église anglicane. II 
n'eut pas honte, en ce qui concerne les reliques de 
saint Hugues, de reproduire avec plus d'éclat un acte 
de brigandage et de profanation, commis près de 
trois siècles auparavant par des voleurs. 

En 1364, en effet, des voleurs s'étaient répandus 
en Angleterre, pillant les églises, violant les sépul- 
tures, dérobant les reliques des Saints. A Lincoln ils 
enlevèrent la tête de saint Hugues avec son précieux 
reliquaire. Ils prirent l'or, l'argent, les pierres pré- 
cieuses, et jetèrent ensuite la tête dans un champ ; 
mais, d'après des témoignages nombreux, un cor- 
beau s'arrêta alors près du vénérable chef, et ne le 

* Magna Vita, appendice. — D. Le Couteulx, Ann. Ord. 
Cartus. t. IV, p. 339. — On voit aussi dans cette relation 
que le jour même de la Translation des reliques de saint 
Hugues, Thomas Beck, fut sacré évoque de Saint-David par 
l'arche véque de Cantorbéry dans la cathédrale de Lincoln. 

33 



— 514 — 

quitta que lorsqu'il fut reconnu et reporté à la ca- 
thédrale. Les voleurs n'attendirent pas longtemps 
leur châtiment. Ils vendirent à Londres leur sacri- 
lège butin pour la somme de 20 marcs, et retour- 
nèrent dans leur pays. Mais ils furent eux-mêmes 
dépouillés en route et se dénoncèrent ensuite par 
leurs propres paroles. On les saisit et on les pendit 
à Lincoln ^ 

Au seizième siècle le tyran réformateur reprit et 
consomma l'œuvre de spoliation. C'était pendant la 
persécution où périrent dans d'aiïreux supplices dix- 
huit Chartreux, ayant à leur tête le bienheureux 
Jean Houghton, prieur de la Chartreuse de Londres^. 
Leur crime était d'affirmer leur fidélité à l'autorité 
du Souverain Pontife, et de ne pas soumettre leur 
conscience au bon plaisir du roi. Saint Hugues, qui 
leur avait donné l'exemple de cette noble résistance, 
méritait bien de partager la haine de Henri VIH. Sa 
châsse fut confisquée, et ses reliques furent disper- 
sées comme celles de saint Thomas de Cantorbéry^. 
On ne renouvela point cependant pour lui l'incroya- 
ble procès intenté à l'illustre martyr, et son nom 

* Henri de Knyghton, de Eventibus Angliœ, 1. IV. 

' Il subit le martyre en 1535 avec deux autres prieurs de 
son Ordre, peu de temps avant la mort du bienheureux Jean 
Fisher et du bienheureux Thomas Morus. Voir « Historia 
aliquot martyrum Anglorum, maxime octodecim Cartusia* 
norum, a V. P. D. Mauritio Chauncy conscripta. » — Voir 
aussi <c The London Charterhouse, its monks and its mar- 
tyrs, by Dom Lawrence Hendriks, monk of St Hugh's Char- 
terhouse, Sussex, London, Kegan, etc., 1889. » 

^ Toutes les reliques de saint Hugues n'ont pas été abso- 
lument perdues. La Grande-Chartreuse a hérité pour sa part 
d'un fragment d'os et d'une étole du saint évôque.Nous igno- 
rons à quelle époque ces trésors ont été envoyés. 



— 515 — 

resta dans le calendrier anglican qui le conserve 
encore de nos jours. Malgré les calomnies accumu- 
lées par la Réforme contre le Moyen-Age et ses évo- 
ques, saint Hugues est toujours honoré comme l'un 
des grands hommes de l'Angleterre ; sa mémoire est 
en vénération même auprès de ceux qui ne partagent 
pas ses croyances, et des travaux historiques sont 
publiés sur sa vie par des ministres anglicans qui, 
malgré leurs préjugés, font un magnifique éloge du 
saint évoque. 

En dehors de TAngleterre, le culte de saint Hugues 
de Lincoln s'est surtout conservé dans les monas- 
tères de Chartreux et de Chartreuses. Comme nous 
l'avons déjà dit, notre Saint a pris dans l'Ordre de 
Saint-Bruno une place d'honneur qui l'associe fré- 
quemment dans les peintures et dans les récits au 
patriarche des Chartreux. Nous devons reconnaître 
cependant que saint Hugues de Grenoble partage 
avec lui ce privilège dans un certain nombre de cas, 
et nous en donnerons pour exemple la vision qui 
consola les derniers moments de sainte Roseline. 

Sentant sa fin approcher, la servante de Dieu fit 
ses adieux à ses sœurs et ne garda près d'elle que sa 
nièce, la sœur Marguerite de Villeneuve-Trans, qui 
fut témoin d'une céleste apparition. Saint Bruno, saint 
Hugues de Grenoble et saint Hugues de Lincoln, re- 
vêtus de l'habit de chartreux, entrèrent dans la cel- 
lule de la mourante. Ils précédaient la Mère de Dieu 
qui portait entre ses bras TEnfant- Jésus. Sur l'ordre 
de la bienheureuse Vierge, « l'évêque de Lincoln 
encensa la cellule et le lit de la sainte chartreuse. 
On permit alors au démon de se présenter et d'ac- 
cuser Roseline. 11 avoua qu'il n'avait rien à lui re- 



— 516 — 

procher, sinon qu'une fois elle s'était dispensée du 
repos après Sexte, un jour d*été. Alors la Mère de 
Dieu fit signe qu'on se mît en marche pour présenter 
au Christ sa nouvelle épouse. Celle-ci s'écria : « Deo 
« gratins ! » et rendit l'esprit*. » 

Saint Hugues de Lincoln est encore associé à saint 
Hugues de Grenoble, tout en lui cédant le pas, dans 
le diocèse dont le second fut l'un des plus grands 
évoques et le premier l'un des plus illustres enfants. 
L'Église de Grenoble continue à célébrer la fête de 
l'un et de l'autre, mais on comprend qu'elle réserve 
de plus grands honneurs à son pasteur. 

Malgré les habitudes sévères des Chartreux qui ne 
cherchent guère à propager au dehors les dévotions 
du cloître, d'autres diocèses ont ressenti l'attraction 
exercée par notre saint évêque. D'après le témoi- 
gnage de D. Pierre Sutor, la Chartreuse de Paris 
possédait une image de saint Hugues de Lincoln, qui 
était devenue un but de pèlerinage surtout pour les 
pauvres mères dont les enfants étaient malades. Des 
guérisons miraculeuses attestaient encore au XVP 
siècle la bonté de notre Saint envers ses petits pro- 
tégés2. 

Il ne nous reste maintenant qu'à parler du plus 

* Acta Sanctorum, XI juin, p. 491. — Vie de sainte Ro- 
seline, par un anonyme franciscain. 

' Sutor, de Vita Cartusiana, l. II. tr, III, c. v. — A cause 
de rafduence des petits malades, on fut obligé de changer 
de place le tableau du Saint, qui était d'abord derrière le 
grand-autel de Téglise (au-dessus d'un autel dédié à saint 
Hugues). On le transféra d'abord dans une chapelle de la 
nef, puis dans la chapelle des dames, à Textérieur du cloître. 
C'étaient surtout les enfants atteints de maladie de langueur 
(|ue la piété populaire recommandait à la puissance de notre 
Saint. — Voir l'Histoire monumentale de la Chartreuse de 
Paris, par P. de la Croix, 1867. — A propos de ces guérisons 



— 517 — 

beau monument qui ait été consacré à la mémoire 
de notre bienheureux évêque. H se voit depuis quel- 
ques années à Parkminster, non loin deBrigthon, au 
diocèse de Soutwark (Angleterre, comté deSussex), 
et il s'appelle la Chartreuse de Saint-Hugues-de-Lin- 
coln*. 

Nous n'avons aucunement l'intention de décrire 
ce monastère de construction si récente, mais il nous 
parait utile d'indiquer les souvenirs qu'il rappelle et 
les espérances qu'il réveille. 

Supposons que la Chartreuse de Witham ait été 
conservée intacte depuis le temps de saint Hugues, 
et que la règle monastique y soit encore exactement 
pratiquée comme au XIV siècle. Ne ferait-elle pas 
sans cesse revivre le grand évêque de Lincoln, et 
avec lui l'Angleterre catholique, alors qu'elle était 
à la fois l'île des moines et l'ile des saints? Ne pour- 
rait-on pas y chercher la reproduction fidèle des 
croyances du moyen âge et les comparer avec l'en- 
seignementactuel de l'Église catholique? Ne saisirait- 
on pas sur le fait la fécondité de ces croyances pour 
la transformation et la sanctification des âmes ? Bien 
des préventions tomberaient sans doute dans l'esprit 
des ennemis les plus déclarés de notre foi s'ils ve- 
naient visiter avec intelligence ce monument authen- 
tique du passé. 

Or la Chartreuse de Saint-Hugues a complètement 

et de tous les faits analogues que nous avons racontés précédem- 
ment, nous prions le lecteur de se souvenir de la Déclaration 
placée en tète du volume. 

* Les travaux de ce monastère furent commencés en 1876 
et terminés en 1882. Mgr Robert Coffîn, évêque de Soutw^ark, 
en a consacré Téglise le 10 mai 1883. 



— 518 — 

le droit d'être considérée comme tenant la place de 
la Chartreuse de Witham et des autres Chartreuses 
anglaises qui se fondèrent après la mort de notre 
Saint. On y pratique la même règle qu'au moyen 
âge, et la liturgie, qui est Tâme du cloître, y a con- 
servé un caractère de simplicité antique dont Tob- 
servateur est tout d'abord saisi, 11 n'y a d'ailleurs 
qu'à comparer le spectacle donné par les Chartreux 
de nos jours avec celui qu'avaient sous les yeux les 
contemporains de notre bienheureux évêque et que 
nous avons décrit dans le cours de notre récit. Deux 
conclusions découlent avec évidence de ce rapproche- 
ment facile à établir. Au XII' siècle comme de nos 
jours, on célébrait la sainte Messe, on honorait la 
Sainte Vierge Marie d'un culte spécial, on priait pour 
les morts, on administrait les sept Sacrements, en 
particulier celui de la Pénitence et celui de l'Eucha- 
ristie ; en un mot, on vivait du christianisme qui re- 
monte au divin Fondateur de l'Église et qui a pour 
base inébranlable la Chaire de saint Pierre. Au XIV 
siècle comme de nos jours, cette doctrine n'enfan- 
tait par la superstition et le relâchement ; elle exci- 
tait aux plus fortes vertus, elle soutenait les institu- 
tions les plus austères, elle faisait naître et grandir 
la continence, la mortification, l'oubli de soi, l'esprit 
de prière et d'immolation, le travail d'une réforme 
incessante selon les maximes de l'Évangile. 

Les prétendus réformateurs du XVI* siècle ont-ils 
mérité plus de confiance ? Ont-ils pratiqué une doc- 
trine plus pure et plus sanctifiante? Ont-ils eu le 
droit de renier le moyen âge sous prétexte de re- 
monter à un christianisme primitif dont ils n'ont 
jamais pu fixer les enseignements ? Ont-ils prouvé la 



— 519 — 

diviaité de leur mission? La Chartreuse de Saint- 
Hugues répond encore à ces questions en évoquant 
la mémoire des martyrs torturés avec tant de cruauté 
par les chefs de la réforme anglicane. Une doctrine 
qui ne put s'établir qu'en immolant les hommes les 
plus vertueux, en inspirant la terreur à tous les gens 
de bien, en fermant les monastères, en pillant les 
églises, en faisant peser un joug de fer sur tout un 
royaume, une telle doctrine ne saurait prétendre sé- 
rieusement à représenter TÉvangile qui s'est répan- 
du par d 'autres moyens et qui inspire d'autres actions. 

Mais il n'est pas nécessaire d'insister sur ce sujet, 
il vaut mieux tourner nos regards vers les espérances 
que suggère l'apparition des Chartreux en Angle- 
terre, après trois siècles de proscription et d'exil. 

L'un des faits les plus consolants de l'histoire de 
l'Église au XIX"* siècle, est assurément le mouvement 
religieux qui ramène l'Angleterre au catholicisme. 
Ce n'est pas sans raison qu'on a cherché l'origine de 
ce retour dans les heureuses impressions laissées 
par lé clergé français, banni pendant la Révolution 
et accueilli avec la plus généreuse hospitalité sur le 
sol britannique. Beaucoup de préjugés tombèrent 
en présence de la noble attitude des exilés, de leur 
patience, de leur courage, dé leurs vertus chré- 
tiennes, de leur culte si différent de celui que la ca- 
lomnie leur attribuait. Dieu récompensa la charité 
dont ils furent entourés en faisant lever sur leurs pas 
de nombreux germes de conversion qu'on vit enfin 
éclore et s'épanouir avec une magnificence inatten- 
due. Les catholiques se multiplièrent au point de 
compter leur nombre par millions, et parmi eux 
surgirent de grands évoques, d'éloquents écrivains, 



— 520 — 

des apôtres pleins de zèle, qui ont honoré et honorent 
encore la renaissance de TÉglise d'Angleterre par 
les travaux les plus remarquables et les plus féconds. 

Toutefois ce serait une illusion de croire que leur 
œuvre est fort près de se consommer et qu'elle abou- 
tira facilement à la conversion en masse de la ma- 
jorité du peuple anglais qui reste attaché aux diverses 
sectes protestantes ou livré à Tincrédulité. Pour pré- 
parer cette conversion si désirée et pour encourager 
les efforts de ceux qui doivent en être les ouvriers 
les plus actifs, il semble que la Providence ait ré- 
servé à la fin de notre siècle une seconde impulsion 
analogue à celle qui avait servi de point de départ 
au mouvement catholique dont nous parlons. L'An- 
gleterre a de nouveau ouvert son sein aux proscrits 
du libéralisme révolutionnaire. De nombreuses com- 
munautés religieuses, expulsées en France ou mena- 
cées de l'être, ont reçu l'accueil le plus bienveillant 
au delà de la Manche. Elles payent leur dette de 
reconnaissance par des bienfaits que les pauvres 
savent apprécier, mais surtout par des prières que 
le ciel écoute et par des exemples auxquels les pro- 
testants ne se rendent pas les moins attentifs. 

Les Chartreux, malgré leur petit nombre et leur 
solitude, exercent une influence que plus d'un trait 
signifîcatifa déjà manifestée. Une émotion très vive 
saisit les dissidents qui visitent leur monastère. On 
voit même des ministres anglicans fondre en larmes, 
et se mettre à genoux devant le vénérable prieur 
pour lui demander sa bénédiction et ses prières ^ 

* Voir la Préface de la nouvelle édition de VHistoria mar- 
tyrum anglorum. 



— 521 — 

Que saint Hugues de Lincoln, en union avec les 
bienheureux martyrs chartreux, confirme ces pré- 
sages et qu'il obtienne aux religieux, placés sous sa 
protection, de réaliser par son imitation le vœu ex- 
primé dans Toraison de sa fête * : « Ejm exempla 
nos provocent, et virtutes illustrent. Que ses exem- 
ples nous provoquent ; et que ses vertus nous éclai- 
rent. » 

saint Évoque chartreux, laissez-nous, en termi- 
nant le trop pâle récit de vos actions, laissez-nous 
vous supplier de faire vibrer vous-même dans tous les 
cœurs riiéroïque défi que nous portent vos exemples, 
défi adressé non seulement aux Chartreux qui ne 
sauraient trouver, après leur Père saint Bruno, un 
modèle plus parfait de Tespritde leur vocation, mais 
aussi à tous les religieux, à tous les défenseurs de 
rÉglise, à tous les chrétiens, à tous les hommes 
capables de comprendre et d'aimer la beauté mo- 
rale. Oh ! nous avons surtout besoin de saints comme 
vous, et nous vous demandons de nous obtenir spé- 
cialement la vertu qui manque le plus à notre siècle : 
la foi; cette foi vive et ardente qui opère des pro- 
diges et qui convertit les nations entières ; cette foi 
active qui resplendit dans les âmes décidées « à prati- 
quer la vérité pour arriver à la lumière (Joan. m) ; » 
cette foi pleine qui se rattache fortement au succes- 
seur de Pierre, chargé de confirmer ses frères et de 



* Voici cette oraison telle qu'elle se trouve dans le Missel 
et le Bréviaire de l'Ordre des Chartreux (17 nov.) : Deusqui 
beatum Hugonem,CJonfessorem tuum atque Pontificem, emi- 
nentia raeritorum et claritate signorum excellenter ornasti, 
concède propitius, ut ejus exempla nos provocent et virtutes 
illustrent. Per Dominum, etc. 



— 522 — 

guider Tunivers dans les pâturages du divin Pas- 
teur ; enfin, cette foi absolument sincère et loyale qui 
ne recule devant aucun sacrifice pour accomplir les 
prescriptions de votre chevaleresque et magnanime 
cartel : « Charité au cœur, vérité sur les lèvres, pu- 
reté dans le corps : sans ces conditions, nous ne mé- 
ritons pas notre beau nom, nous ne sommes pas* des 
chrétiens. » 



FIN. 



APPENDICE 



ÉCLAIRCISSEMENTS CHRONOLOGIQUES. 

Après Dom Le Couteulx, le savant auteur des Anna- 
les de rOrdre des Chartreux, nous avons adopté, pour 
les principales époques de la vie de saint Hugues de 
Lincoln, les dates suivantes : Naissance, 1140 ; Entrée 
en Chartreuse, versll63; Départ pour rAngleterre,1180; 
Consécration épiscopale, 1 1 86 ; Mort, 1 200. Cette dernière 
date ne peut être contestée, mais on a essayé de prou- 
ver que les autres devaient être corrigées. Nous dirons 
seulement quelques mots des objections faites sur la 
date de la naissance et sur celle de la consécration épis- 
copale. 

l"* Date de la naissance. — L'éditeur anglais de la Ma- 
gna Vita (Préface, XVII) soutient qu'il faut placer cette 
date vers H3S, et non pas en 1140. D'après lui, Surius 
et les historiens qui l'ont suivi, n'ont pas trouvé l'âge 
de saint Hugues dans la Vie écrite par son contempo- 
rain, mais ont donné le sens de sexagenario à l'expres- 
sion senario employée dans une phrase allégorique de 
l'ancienne biographie. 

Il est vrai qu'on ne lit pas dans l'édition anglaise de 
la Magna Vita : « Saint Hugues est mort à soixante ans. » 
Mais consultons le manuscrit du même ouvrage qui a 



— 524 — 

été reproduit par D. Le Couteulx dans ses Annales (t. III, 
p. 2i2). On y lit textuellement : « Anno igitur gratiae 
millesimo ducentesimo, B. Martini octavarum die sexto, 
brevi intervallo post solis occasum, veri Solis imitator, 
Martini amator, Lincolniensis lucerna, Hugo sexagena- 
riuSj annis Pontificatus sui ter quinis quinquaginta oc- 
to diebus exactis, luci hujus sœculi valefaciens, Solem 
adiit qui nescit occasum. Stnario quippe vitœ hujus 
laboriosse viriliter exacto, requies illum aeternalis sab- 
bâti veraciter excipiebat, octava beata? resurrectionis fé- 
liciter munerandum. d 

Il faut conclure de ce passage que si les manuscrits 
consultés pour l'édition anglaise gardent le silence sur 
Tàge de saint Hugues, le manuscrit dont s*est servi Su- 
rins, et celui qui a été copié dans les Annales de l'Ordre 
des Chartreux, contiennent expressément cette indica- 
tion si précieuse pour la chronologie de notre Saint. En 
relisant les deux phrases latinescîtées plus haut, on voit 
que lallégorie des six jours (senario)^ image de la vie 
présente, a été suggérée à l'ancien biographe par Tàgc 
même qu'il avait déterminé auparavant, en même temps 
que par la coïncidence du sixième jour de Toctave de 
saintMartin. Le savant éditeur anglais n'aurait pas jugé 
autrement,croyons-nous,s*il avait connu le texte inséré 
dans les Annales de D. Le Couteulx. 

2"* Date de la consécration épiscopale. — L'auteur 
de la Magna Vita affirmant, comme nous venons de le 
voir, que l'épiscopat de saint Hugues a duré <c quinze 
ans et cinquante-huit jours », fixe par là-même à 1 183, 
sa consécration épiscopale. On trouve à la fin de l'abré- 
gé reproduit dans la Bibliothèque ascétique de Pez (t. X), 
etdanslaPatrologiede Migne (t. 453 col. 939) une disser- 
tation qui défend cette dernière date en faisant valoir 
quatre textes concordants du chapelain de saint Hugues. 
Il n'est guère possible de supposer que celui-ci ait eu 
une autre opinion, et qu'il faille attribuer à une er- 



— 525 — 

reur de copiste les chiffres donnés dans sa biographie. 

Mais, malgré son autorité qui mérite une grande es- 
time, nous ne pouvons le suivre en ce point. Il a, en 
effet, contre lui, les affirmations très nettes des chroni- 
queurs contemporains de saint Hugues, qui fixent unani- 
mement au 21 Septembre 1186 la consécration épiscopale 
du bienheureux évêque de Lincoln. Ainsi se prononcent 
Roger de Hoveden, Tabbé Benoît, Raoul de Dicelo, Ger- 
vais de Gantorbéry, suivis par Matthieu Paris, Roger de 
Wendover, puis par Baronius et parles historiens plus 
modernes de TÉglise. Devant ce concert de témoignages, 
nous comprenons que Dom Le Gouteulx se soit aussi 
rallié à la date de 1186, et nous avons pris le même parti. 
On trouve dans la Préface de Téditeur anglais de la 
Magna Vita une réponse solide à la dissertation dont il 
est question ci-dessus. 

Nous regrettons pourtant de n'avoir pas d'explication 
satisfaisante sur les causes qui ont pu induire en er- 
reur notre ancien biographe, si bien renseigné dans 
les autres parties de son récit. Nous souhaitons que la 
découverte de nouveaux documents permette de mieux 
éclaircir cette difficulté et aussi de fixer avec plus de 
précision quelques dates de la vie de notre Saint. 



IL 



LÀ FAMILLE ET LE CHATEAU D AVALON. 



Les noms du père et de la mère de saint Hugues sont 
expressément donnés par la Vita Metrica, Mais il est 
plus difRcile de remonter jusqu'aux ancêtres de Tévé- 
que de Lincoln. En nous servant des chartes publiées 
dans le Carlulaire de Domina, et des notes si savantes 
qui accompagnent ce travail, nous avons dressé un es- 
sai d'arbre généalogique que nous soumettons à l'examen 
des érudits. Le voici sous toutes réserves : 

Guillaume d'Avalon (miles) et Elmenda. 

Romestang d'Âvalon et Vaidrade. 

Guillaume d'Avalon et Anna (de Theys ?) 

Pierre. Guillaume. Saint Hugues. 

La famille d*Avalon s'éteignit dans le commencement 
du seizième siècle par deux frères, Gilles et Pierre. On 
remarque parmi ses membres, après saint Hugues et 
ses frères, Guillaume et Bernon d'Avalon qui vivaient 
en 1259 ; Guillaume d'Avalon, prieur de la Chartreuse 
de Durbon en 1301 ; Lancelot et Pierre d'Avalon, fils de 
Pierre et de Philippe Alleman, qui suivirent, en 1309, 
l'empereur Albert en Italie. 

Le château d'Avalon fut rangé au nombre des châ- 
teaux delphinaux, au moins dès le quatorzième siècle. 
L'inventaire des archives de la Chambre des comptes 
de Grenoble, indique les dépendances de ce château, 
d'après une enquête qui remonte au 4 mars 1339. On y 
voit qu'après information faite par les commissaires 



— 527 — 

du Dauphin^ « il appert que la terre d'Avalon consistait 
en un château et donjon rond appelé d'Avalon, au mi- 
lieu duquel il y avait une très belle tour ronde. » Suit 
Tétatdes revenus du château. « Plus dépendait dudit 
château en toute propriété une forêt appelée de Coyse, 
qui avait deux lieues de circuit ; plus un autre bois ap- 
pelé SaiTas de Bréda, d'une lieue de circuit ; plus, une 
montagne appelée de Brame-Farine. Les noms des 
nobles liges et feudataires sont de suite au nombre de 
42, dont 7 avaient maison-forte, savoir Bertrand Leuzon, 
Berthe de Guers, Antoine de Guers, Guillaume de Bar- 
donnenche, Bertet de Clarfais, Jacques de la Mastre, et 
Pierre Champet de Chaley. Il y avait aussi plusieurs 
autres nobles feudataires non résidants, au nombre de 
29, desquels Reymond de Saint- Pierre avait maison 
forte. » 

La description du châteaud'Avalon fut insérée au long 
dans le registre coté designatio castrorum delphtnalium. 
Bien que cette seigneurie ait acquis probablement plus 
d'étendue et d'importance en devenant la propriété du 
Dauphin, on peut cependant se faire quelque idée de son 
état antérieur d'après les renseignements que nous ve- 
nons de donner, et en se souvenant des indications de 
la Magna Vita. 

Voir Crozet, Description topographique, historique et statis- 
tique des cantons de l*Isère. — G, Rivoire de la Bâtie, Armoriai 
du Dauphiné. 



III. 



LETTRE DES RELIGIEUX DE LA GRANDE-CHARTREUSE AU 
ROI D ANGLETERRE, HENRI II. 

Ilenrico régi AnglisR Fratres Gartusiae. 

ExccUentissimo, et in Christi visceribus amplectendo 
Régi Anglorum strenuissimo, Fratres Cartusiae utinam 
paupercs spiritu, sic in praesenti seculo regnare ut in 
futuro valeat coronari. 

CumS. Job sederet quasi rex circumstante exercitu, 
erat tamen mœrentium consolator. Rex regum et Do- 
minus dominantium aperuit manum suam, et habenas 
Régi multipiiciter dilatavit. Oportel ergo utsemperan- 
te ocuios vestros habeatis iliam terribilem Sacrosanctas 
Scripturae comminationem, qua dicitur: a Potentes 
potenter tormenta patientur^ et fortioribus fortior inslat 
cruciatus (Sap. ix,) ; » et iilud Psalmists : « Terribili 
et ei qui aufert spiritum Principum, terribili apud Reges 
terrœ (Ps. lxxv). » Divulgatum est ab Oriente usque in 
Occidentem, quod Ecclesias regni vestri întolerabiliter 
affligitis, et oxigitis ab eis inaudita qusedam et incon- 
sueta, quae, si quaesierint, quœrere tamen non debuis- 
sent antiqui Reges. Potest autem fieri ut in tempore 
vestro, quoniam multam contulit vobis Deus sapientiam, 
tanta afflictio utcumque tolerari possit, sed forsitan 
post decessum vestrum taies regnaturi sunt qui devo- 
rabunt Ecclesiam totoore, etindurati cum Pbaraone di- 
cenl : « Nescio Dominum, et Israël nondimiltam. (Exod. 
v). » Parcite quaesumus, parcite dignitati vestrae, par- 



— 529 — 

cite nobllitati, parcite generi, parcite et famoso nomini 
vestro. Et qui plenus et potentissimus estis, formam 
compressionis futuris non dimittatis ; mœrorem cl 
aerumnam sanctae Ecclesise, quae fcre ubique conculca- 
tur, démenti oculo respicite, et regia consolatione eam 
fovere ac tueri indesinenter et infatigabilîter studete. 

Annales Ord. Cartus. t. II, p. 276. 



3'» 



IV. 



t^'ONDATIOiN DE LÀ CHARTREUSE DE WITHAM. 

Henricus, Dei gratia rex Angliae, dux Nortmanniae et 
Aquitanîae et Cornes Andegaviae, Archiepiscopis, Epi- 
scopis, etc. salutem. 

Sciatis me pro anima mea et antecessorum et succes- 
sorum meorum, construxisse Domum in honorem B. 
Mariae et beati Joannis Baptistse et omnium Sanctorum 
in dominio meo de Witheam, de Ordine Cartusi», ut 
sil mea et hœredum meorum Dominica domus et elee- 
mosyna; etconcessisseeidemDomui etFralribus ibidem 
Deo servientibus, et dédisse in liberam et perpeluam 
eleemosynam ad sustentationem eorum, totam terram 
infra subscriptos limites, quietam et ab omni servitio 
liberam. In primis a parte septentrionali, etc.. 

Quare volo et firmiter praecipio quod supra dicta Do- 
mus mea de Witheam et Fratres Ordinis Cartusiae in ea 
Deo servientes, omnia praedicta habeant et teneant iu 
libéra et perpétua eleemosyna, ita bene et in pace, li- 
bère et quiète, intègre et plenarie et honorifice, cum 
omnibus libertatibus, sicut ea unquam liberius tenui, et 
cumliberis consuetudinibus suis, tamde Priore eligendo 
quam dealiis consuetudinibus quas habet Domus Cartu- 
sise, in bosco, in pratis et pascuis, in aquis et molen- 
dinis, in vivariis et stagnis, et piscariis et maricis, in 
viis et semitis, et in omnibus aliis locis et aliis rébus 
ad ea pertinentibus ; libéra et quieta de geldis, et dane- 
geldis, et hidagiis et scutagiis, et operationibus castel- 



— 531 — 

lorum et pontium et parcorum et fossarum eldomorum. 
De Iheoloneo vero et passagio et paagio, et pontagio et 
lestagio, et de omni servitio et consuetudine et omni 
quaestu pecuniario ad me pertinente, sint iiberi et quie- 
ti per totam terram meam, tam citra mare quam ultra 
mare. Prohibeo etiam ne Forestarii vel eorum ministri 
atiquam eis molestiam faciant infra limites suos, nec 
ingredientibus vel egredientibus per eos. Si quis autem 
contra banc piam donationem meam venire, vel eam in 
aliquo perturbare seu diminuera praesumpserit, iram 
omnipotentis Dei et meam maledictionem incurrat, nisi 
ad condignam satisfactionem venerit. Omnibus vero 
misericorditer eam amplectentibus et in pace foventi- 
bus, sit pax et rémunéra tio ab aiterno Pâtre in secula 
seculorum. Amen. 

Testibus Hugone Dunhelmensi, Gaufrido Eliensi, 
Joanne Norwicensi, Reginaldo Bathoniensi Episcopis, 
Joanne iilio meo, et multis aliis. 

Annales Ord. Cartus. t. II, p. 457. 



V. 



CHARTE DE DONATION DU ROI HENRI H EN FAVEUR DE LA 
GRANDE-CHARTREUSE. 

II. Del gratiarex Anglias, et dux Normannise et Âqui- 
tanise et cornes Andegavi, Archiepiscopis, Episcopis, 
Abbatibus, Comitibus, Baronibus, Justitiariis, Yice-co- 
mitibus, et omnibus Baillîvis, et fidelibus suis, salutem. 

Sciatis me pro salute mea et antecessorum et succes- 
sorum, dédisse in perpetuam eieemosynam, et prassenti 
Charta mea confirmasse, Deo et Priori et Fratribus de 
Chartosa quinquaginta marcas argenti habendas annua- 
tim deScaccariomeo AngliaB, et recipiendas singulisan- 
nis ad idem Scaccarium meum duobus terminis : vide- 
licet XX V marcas in termino Paschœ, et in termino festi 
S. Michaelis XXV marcas. Quare volo, et firmiter praeci- 
pio,quod idem Prior et Fratres de Chartosa illas quinqua- 
ginta marcas habeant in libéra et perpétua eleemosyna, 
et singulis eas recipiant praenotatis terminis ad praedi- 
ctum Scaccarium meum ; itaquod nullus eos inde distur- 
bare praesumat. Et si quis de hœredibus meis vel aliquis 
alius, banc eleemosynam meam infringere praesumpse- 
rit, maledictionem OmnipotentisDeictmeamincurrat. 

Testibus Waltero Rothomagensi archiepiscopo, H. Ba- 
jocensi,etJ. Ebroicensi episcopis, H. Gonventriae electo, 
Roberto archidiacono de Notingeham, Willelmo de Hu- 
metis constabulario, Richardo de Humetis filio suo, 
Willelmo filio Rud. senescallo Normanniae, Secr. de 
Quenci, Hugone de Creissi, Rogerio de Stutevilla, Al- 
vcredo de Sancto Martino apud Cassaris Burgum. 

Annales Ord. Cartus. t. III, p. 23. 



VI. 

CHARTE CONFIRMATIVE DU ROI RICHARD CŒUR DE LION, 

Rie. Dei gratia rex Angliae, etc., etc. 

Sciatis nos pro salute nostra et antecessorum et suc- 
cessorum nostrorum concessisse, et praesenti Charta 
confirmasse, Deo et Priori et Fratribus de Chartosa 50 
marcas argenti recipiendas singulis annis ad Scaccarium 
nostrum Anglise etc. ; quas Dominus rex Henricus, pa- 
ter noster, eis dédit, et confirmavit ad eosdem terminos 
percipiendas. Quare volumus et firmiter pracipimus 
quod idem Prior et Fratres de Chartosa habeantin per- 
pétua et libéra eleemosyna quinquaginta marcas argen- 
ti, etc. 

Testibus W. archiepiscopo Rothomag., G. Winto- 
niensi episcopo, Willelmo fiiio Rud. senescallo Nor- 
manniae, Willelmo de Humetz constabulario. Datum 
per manum Joannis de Alencon, archidiaconi Lexo- 
viensis, vicecancellarii ; i8 die Martii, apud Rolhoma- 
gum, regni nostri anno primo. 

Annales Ord. Cartus. t. III, p. 93. 



vu. 

SAINT HUGUES ET LA CATHÉDRALE DE LINCOLN. 



Pontificis vero pontem facit ad Paradisum 
Provida religio, provisio religiosa ; 
iGdificare Sion in simplicitate laborans, 
Non in sanguinibus. Et mira construit arte 
Ecclesiœ cathedralis opus : quod in œdificando 
Non solum concedit opes, operamque suorum 
Sed proprii sudoris opem ; lapidesque fréquenter 
Excisos fert in calatho, calcemque tenacem. 
Débilitas claudi, baculis suffulta duobus, 
Illius ofBcium calathi sortitur, inesse 
Omen ei credens : successiveque duorum 
Indignatur opem baculorum. Rectificatque 
Curvum, quœ rectos solet incurvare diœta. 
O gregis egregius, non mercenarius immo 
Pastor? Ut ecclesiœ perhibet structura novella. 
Mater nempe Sion dejecta jacebat et arcta, 
Errans, ignarajanguens, anus, acris, egena, 
Vilis, turpis : Hugo dejectam sublevat, arctam 
Ampliat, errantem régit, ignaram docet, œgram 
Sanat, anum rénovât, acrem dulcorat, egenam 
Fecundat, vilem décorât, turpemque décorât. 
Funditus obruitur moles vêtus, et nova surgit ; 
Surgentisque status formam crucis exprimit aptam. 
Très intégrales partes labor arduus unit : 
Nam fundamenti moles soHdissima surgit 
A centro, paries supportât in aéra tectum. 
Sic fundamentum terrœ sepelitur in alvo, 
Sed paries tectumque patent, ausuque superbo 
Evolat ad nubes paries, ad sidéra tectum. 



— 535 — 

Materiœ pretio studium bene competit artis. 
Nam quasi pennatis avibus testudo locuta ; 
Latas expandens alas, similisque volanti, 
Nubes offendit, solidis innisa columnis. * 

Viscosusque liquor lapides conglutinat albos, 
Quos manus artificis omnes excidit ad unguem. 
Et paries ex congerie constructus eorum, 
Hoc quasi dedignans, mentitur continuare 
Contiguas partes ; non esse videtur ab arte, 
Quin a natura ; non res unita, sed una. 
Altéra fulcit opus lapidum pretiosa nigrorum 
Materies, non sic uno contenta colore, 
Non tôt laxa poris, sed crebro sidère fulgens, 
Et rigido compacta situ ; nulloque doniari 
Dignatur ferro, nisi quando domatur ab arte ; 
Quando superficies nimiis laxatur arenœ 
Pulsibus, et solidum forti penetratur aceto. 
Inspectus lapis iste potest suspendere mentes, 
Ambiguas utrum jaspis marmorve sit ; at si, 
Jaspis, hebes jaspis ; si marmor, nobile marmor. 
Inde columnellœ, quse sex cinxere columnas, 
Ut videanturibi quamdamcelebrarechoream. 
Exterior faciès, nascente politior ungue, 
Clara repercussis opponit visibus astra ; 
Nam tôt ibi pinxit varias fortuna figuras, 
Ut si picturam similem laborare laboret 
Ars conata diu, naturam vix imitetur. 
Sic junctura decens série disponit honesta 
Mille columnellas ibi : quœ rigidœ, pretiosœ, 
Fulgentes, opus ecclesiee totale rigore 
Perpétuant, pretio ditant, fulgore serenant. 
Ipsarum siquidem status est procerus et altus, 
Cultus sincerus et splendidus, ordo venustus 
Et geometricus, décor aptus et utilis, usus 
Gratus et eximius, rigor inconsumptus et acer. 
Splendida prœtendit ocuiis œnigmata duplex 
Pompa fenestrarum ; cives inscripta supernœ 
Urbis, et arma quibus Stygium domuere tyrannum. 
Majoresque duœ, tanquam duo lumina ; quorum 



— 536 — 

Orbiculare jubar, fines aquilonis et austri 

Respiciens, gemina premit omnes luce fenestras ; 

Illœ conferri possunt vulgaribus astris ; 

Hœc duo 8unt, unum quasi sol, aliud quasi luna. 

Sic caput ecclesiœ duo candelabra serenant, 

Vivis et variis imitata coloribus irim ; 

Non imitata quidem, sed prœcellentia; nam sol 

Quando repercutitur in nubibus, efficit irim ; 

Illa duo sine sole micant, sine nube coruscant. 

Vita metrica (circa annum 1220 conscripta) Sancti 
Hugonis episcopi LiDcolniensis, v. 833-909. 



VIII. 

LETTRES DE SAINT HUGUES EN FAVEUR DE SON 
CHAPITRE. 

Hugo, Dei gratia Lincolniensis episcopus, omnibus 
archidiaconis et eorum officialibus per diœcesim Lîn- 
colniensem constitutis, salutem et Dei benedictionem. 

Gum cura et soUicitudo Lincolniensis Ecclesise, quam 
Deo authore regendam suscepiraus, nos admodum in- 
vitent ea quœ hactenus minus bene fuerint ordinata in 
meliorem statum redigere, canonicorum ibidem Deo 
jugiter famulantium commodo imposterum profuturo 
invigilare tenemur. Movemur siquidem, nec illud clau- 
sis oculis de csetero prseterire possumus, quod etiam 
vos movere deberet et non movemini, ad quos specialius 
pertinet cura et soUicitudo Ecclesise Lincolniensis, quod 
cum tantam habeat filiorum muititudinem, ipsi eam con-* 
temnunt, ut saltem eam semelin anno, secundum con- 
suetudinem Ecclesiae nostrœ, quae in aliis Ecclesiis 
episcopalibus celebris habetur, eam in propria persona, 
velde suis facultatibus condignas oblationes mittendo, 
negligant visitare. Quod quidem ex negligentia cleri- 
corum, potius quam laicorum simplicitate, novimus 
accidisse. Quocirca universitati vestrae authoritate qua 
fungimurpraecipimus, quatenus decanis, personis, pres^ 
byteris, per nostram diœcesim constitutis, in virtute 
obedientise injungatis, ut in singulis parochiis singuli 
capellani fidèles sibi commissos ad hoc sufficienter au- 
thoritate nostra inducant, quod de singulis domibus 
aiiqui in festo Pentecostes ad locum consuetum et 



— 538 — 

processionibus destinatum singulis annis satagant con- 
venire, oblationes condignas in remissionem peccato- 
rum suorum, et in signum obedientiae et recordationis 
matris suse Lincolniensis Ecclesiae offerentes. Jubeatis 
etiam ut singuli decani personis presbyteris sibi com- 
missis authoritate nostra prxcipiant, quatenus unlversi 
attenta sollicitudine provideant, ut, nominibus paro- 
chianorum suorum seorsum notatis decanis cum cle- 
ricis nostris in Pentecoste ad hoc destinandis, sciant per 
nominum annota tiones fideliter respondere, qui secun- 
du m mandatum nostrum ut filii obedientcs vel venerint 
vel miserint, et qui mandatum nostrum transgredientes 
venire vel mittere neglexerunt. 

Hugo, Dei gratia Lincolniensis episcopus, dilectis 
in Christo filiis, decano et capitulo Lincolniensis Eccle- 
sise, salutem et Dei benedietionem. 

Quia fervens habemus desiderium, ut ad honorera 
Dei, et beatœ Yirginis gcnitricis ejus Mariai, in Eccle- 
sia Lincolniensi débita celebritate singulis quibusque 
temporibus, prout decet, divina cciebrentur; ad id 
conipetenter et commode prosequendum, canonicorum 
et vicariorum ibi residentium utilitati prospicere cupi- 
entes, tibi decano et canonicis residentibus, et si decanus 
fuerit absens, tibi subdiacono et canonicis residentiam 
facientibus, hanc potcstatem indulgemus; ut nostra 
authoritate licitum sit vobis coercere omnes canonicos 
qui non faciunt residentiam, per detentionem prœben- 
dae suœ, ut idoneos vicarios loco suo constituant et 
de communi consilio canonicorum residentium eis ho- 
nestam et sufficientem sustentationem provideant. Prae- 
terea vobis etiam hanc facimus indulgentiam, ut om- 
nes injustos detentores communae vestrae, et omnes qui 
vel hominibus vel possession! bu s, ad eamdem commu- 
nam pertinentibus, injuriam, molestiam, vel gravamen 
intulerint, liberum sit vobis ecclesiastica censura coer- 



— 539 — 

cere et in eos usque ad condignam satisfactionem ca- 
nonicam justUiam exercere. Salvo in omnibus jure 
episcopi, et ejus potestate. Nec liceat archidiaconis, de- 
canis, vel aliis officialibus Lincolniensis episcopatus, 
excommunicatos aut interdictos a vobis absolvere^ citra 
mandatum episcopi vel vesiri. PraBcipimus autem ut 
sententia, qus a vobis lata fuerit, per archidiaconos vel 
diaconos, seu alios episcopatus officiales, executioni 
mandetur. 

Opéra Girald. Gambrens. t. VII, Append. E. 



IX. 



CONSTITUTIONS DONNÉES PAR SAINT HUGUES AUX RELI- 
GIEUSES DE COTUN. 

Omnibus Christi fidelibus ad quos praesens scripium 
pervenerit, Hugo, Deî gratia Lincolniensis episcopus, 
salutem in Domino. 

Cum ad congregationem ancillarum Christi de Cotun, 
causa visitationis ex officii nostri debito faciendas acce- 
deremus, ad ea qude didicinius ibidem corrigenda, re- 
medium studuimus adhibere. Advertentes igitur mulii- 
tudinem monialium ampliorem quam sustinere valeant 
domus illius facultatcs, habitare, statuimus, cum con- 
sensu magisiri, priorissae, et conventus, quod congre- 
gatio monialium, de caetero, trigintarium numerum 
non excédât, sororum numerus sub denario conclu- 
datur, duodecim fratres conversi ad officia ruralia sint 
ibidem exercenda. Magister capellanus, cum duobus ca- 
pellanis tantum, ad divina deputentur adimplenda. 
Nulli vero reb'gionis habitus in eadem domo tribuatur, 
donec minutus fuerit praesens conventus ad numerum 
praetaxatum, nisi propter manifestam domus utilitatem, 
et hoc ex speciali licentia diœcesani. Sigillum domus 
sub custodia magistri, priorissa» et monialium ad hoc 
communiter electaB, cujus religio fuerit^ et discretio 
approbata, sub clavi triplici reservetur, nec aliquod 
scriptum inde signetur, sine conscientia totius capituli, 
vel majoris, vel sanioris partis ejusdem. Redditus om- 
nes, proventus quicumque, singulis annis redigantur in 
scriptum, quod priorissae et subpriorissa^, et caeteris qua- 



— 541 — 

tuor de melioribus et prudentioribus, a toto capitulo, vel 
majori et saniori parte communiter electis, tradatur cus- 
todiendum. Magister et procuratores domus, totam 
pecuniam domus in denariis vel hujusmodi ex qnacum- 
que causa domui suaî provenientem cum coram eis- 
dem sex numerata fuerit, sub sigillo magistri signatam 
ipsis tradent, quam ea^dem ad negotia domus expe- 
dienda, quoties necesse fuerit, et quantum opus fuerit, 
sub fidelitestimonio, tam magistri quam aliorum sine 
difficultate liberabunt, et residuum sigillo magistri si- 
gnatum iterato reponent. Singulis autem mensibus eae- 
dem sex computum audient de simplicibus ejusdem 
domus expensis. Etquoniam abdicatio proprietatis pro- 
fessioni religiosorum est annexa, firmiter inhibuimus, 
ne qua, vel quis in eadem domo, post susceptum reli- 
gionis habitum aliquid proprium habere praesumat, sed 
sint eis omnia communia. Ëodem etiam pane tam mo- 
niales, capellani, fratres et sorores, quam hospites 
vescantur, et potum habeant eumdem ; excepto quod 
iniirmorum necessitati, prout opportunum fuerit, deli- 
catius provideatur. Quia vero per frequentiam saecu- 
larium quies religiosorum turbari solet, prohibuimus, 
ne vir vel mulier recipiatur in habitu sseculari mcfram 
facturus in domo memorata, nisi forsan hospitalitatis 
gratia quis ibi pernoctaverit. Item ne quis vel qua, sîve 
saecularis, sive religiosae professionis aliunde veniens, 
cum sola moniali solus vel sola loquatur, sed honesto 
testimonio, tali, quod sinistra careat suspicione, et cum 
licentia, secundum regulam suam ab his quœ prssunt, ^ 
obtenta. Praeterea, quia religiosis, et praesertim in sexu 
muliebri, discurrere, vel vagari modis omnibus est in- 
honestum, constituimus ne soror, vel monialis, apud 
grangiam moretur, causa nutrimentorum animalium, 
vel aliqua qualibet occasione. Moniales etiam, causa 
visitandi proximos aut parentes, nullatenus extra mit- 
tantur, ex earum sola voluntate vel levi qualibet occa- 



— 542 — 

sione, nec tandem ullo modo, sine magisiri et priorissae 
licentia speciali, et maximaac cognitanecessitate. Quia 
simoniaca pravitas plures in errores et interitum ad- 
duxit, animarum saluti providere volentes, districte 
prohibuimus, ne vir vel mulier, pro pecunia vel re 
qualibet temporal! recipiatur unquam ibidem ex pacto. 
Sub anathematis interminatione praecipientes quod om- 
nia prstermissa salubriter a nobis constituta firmiter 
ab omnibus utriusque sexus in eadem domo serventur 
in perpetuum. 

Monasticon Anglic. I, 924, edit. 1682. 
Migne, Patrol. lat. t. CLUI^col. 1113. 



BEATI HUGONIS DIPLOMATA. 

(Apud Migne, Patrol. lat. t. CLIII, col. 1115 et seqq.) 
A. Charta donatorum concessiones recitans et confirmans. 
(Monastic. Angl. t. III, pag. 84, edit. 1673; t. I, pag. 84, edit. 
1682.) 

Universis Christi fidelibus ad quos praesens scriptura 
pervenerit, Hugo, Dei gratia Lincolniensis episcopus, 
salutem in Domino. 

Quoniam ea quse ad sustentationem pauperum Christi 
divino instinctu collatasunt bénéficia, ne malignantium 
possint reténtari perversitate, episcopalis auctoritatis 
suffragio tenemur communire, ad universitatis vestrae 
notitiam volumus pervenire, nos rata huic et prsesenti 
soripto confirmare Deo et Ecclesiae S. Joannis Evange- 
listse hospitalis de Brakeley, et fratribus ibidem Deo 
servientibus, bénéficia omnia quae eis a Christi fideli- 
bus fuerint divino instinctu collata, et eorum usibus 
deputata, de quibus, ut ad omnium notitiam possint 
pervenire, propriis vocabulis censuimus annotare. 

Inspectis igitur chartis quas habent prœdicti fratres 
ex dono bouse mémorise comitis de Legircestre Roberti 
senioris, et filii ejus comitis de Legircestre, Roberti 
scilicet junioris, imprimis ratam habemus et confirma- 
mus fundationem Ecclesiae Sancti Joannis apostoli et 
evangelistae hospitalis de Brakeley, et eamdem eccle- 
siam cum eodem hospitali, sicut in chartis praedictorum 
patronorum, quas vidimus, exprimuntur, liberam et 
quietam ab omni subjectione esse statuimus. Salomoni 
vero praedicti hospitalis magistro, et successoribus 



— 544 — 

ejus et fratribus in ipso hospitali commorantibus ad 
sacerdotii gradum provectîs concedimus, ut, ad hono- 
rem Dei, et pro salute fundatorum et omnium fidelium, 
dîvina in ipsa capella célèbrent mysteria; ita tamen 
quod parochiali ecclesia aliquo casu vacante, liceat 
praedictis fratribus, exclusis excommunicatis et inter- 
' dictis, submissa voce divina officia celebrare ; venera- 
bili pâtre et domino beat» mémorise A. tertio, summo 
pontîfice, super bis auctoritate patrante, sicut in privi- 
legio ejusdem Patris eis collato inspeximus. 

Sepulturam quoque pauperum et hospitum qui in 
ipso hospitali decesserint vei eorum qui in extrema vo- 
luntate in territorio hospitalis se devoverint, sine vici- 
narum ecclesiarum injuria liberam esse sancimus. Etc. 
etc.. 

B. Charta domini Hugonis episcopi et capituli Lincolniensis de 
duabus partibus ecclesiœ de Corby. (Monast. Anglic. U I, p. 881, 
éd. 1673). 

... Noverit universitas vestra, nos de assensu et vo- 
luntate dilectorum in Christo filiorum Willielmi decani 
et capituli nostri Lincolnise, divinse pietalis intuitu, 
dédisse et concessisse dilectis filiabus in Christo, mo- 
nialibus Sancti Michaelis extra burgum Stauneforde, 
duas partes ecclesiœ de Corby, etc.. 

C. Charta Hugonis Lincolniensis episcopi donatorum concessio- 
nés monasterio S. Oswaldi de Bardeney recitans et confirmans. 
(Monast. Angl. t. I, p. 850, éd. 1673). 

... Religiosorum virorum justis petitionibus episco- 
palis auctoritas sollicite débet suffragari, ne bénéficia 
eis canonice collata malignantium inquietationibus ali- 
quatenus perturbentur, aut importunis vexationibus 
alienentur. Proinde dilectis filiis nostris abbati et mo- 
nachis de Bardeney, in monasterio S. Oswaldi divina 
gratia congregatis, omnes res et possessiones eorum in 



— 545 — 

terris, in hominibus, in ecclesiis, in decimis et in cse- 
teris rébus, quse in praBsentiarum juste et canonicepos- 
sident, et authentica scripta habent, episcopaii aucto- 
ritate confirmamus et prœsentis scripti munimine 
roboramus. Etc. etc.. 

D. Charta confirmationis donationum per Hugonem Lincolnien- 
sem episcopum pro ecclesia Sancti Andreœ Northamptonœ (Mo- 
nast. Angl. t. I, p. 681, éd. 1673 et 1682). 

... Nostrum est justis petitionibus aequîescere et 
quidquid possumus auxilii filiis sanctse Ecclesiae imper- 
tiri ; unde et fratribus nostris monachis EcclesisB Sancti 
Andreae de Northampton speciali auctoritate qua fungi- 
mur confirmamus, scilicet ecclesiam Omnium Sancto- 
rum de Northampton^ cum omnibus pertinentiis suis ; 
et ecclesiam Sancti JEgidii, etc. etc. 

E. Confirmatio Hugonis episcopi Lincolniensîs de ecclesia de 
Waldcne (Monast. Angl. t. I, p. 819, éd. 1673). 

... Noverit universitas vestra nos pietatis intuitu con- 
cessisse et prsesenti charta confiimasse canonicis ordi- 
nis de Semplingham apud Malton Domino servientibus, 
ecclesiam de Waldene, etc. 

F. Confirmatio sancti Hugonis Lincolniensis episcopi ecclesiarum 
de Thorneberg et Dodeford monachis Luffeldensis monasterii (Mo- 
nast. Angl. t. I, p. 522, éd. 1682). 

G. Charta Hugonis Lincolniensis episcopi de conflrmatione do- 
nationis Rodulfi de Abi ad abbatiam construendam apud Grene- 
feild (Monast. Angl. 1. 1, p. 881, éd. 1682). 



XI. 



LEtTRE DU PAPE INNOCENT III A SAINT HUGUES DE 
LINCOLN. 

Lincolnien. etËlien. episcopis et abbati Sancti Ed- 
mundi. 

Inter venerabilem fratrem nostrum archiepiscopum 
et praedecessores ejus ex una parte ac dilectos iilios 
priores et monachos Cantuarien. ex altéra, super qui- 
busdam capellis, quas ipsi archiepiscopi laborarunt In 
pra>judicium partis alterius, sicut monachi propone- 
baiit, jamdudum grandis et gravis quaestio puUulavit, 
pro qua prœdecessores nostros et nosipsos saepîus opor- 
tuit apostolicas litteras destinare. Yerum cum in ipso 
negotio auctoritate litterarum nostrarum usque adeo 
processum sit ut capella de Lamhee diruta sit penitus 
et consumpta, prœfatus archiepiscopus prsedecessorum 
suorum volens laudabile propositum adimplere, capel- 
lam ad honorera gloriosorum martyrum Stephani et 
Thomae, in qua canonicos praibendarios instituerel, de 
novo fundare volebat de nostra licentia speciali, quod 
sibi per nuntios et procuratores suos de communi ju- 
re competere asserebat^ contradictione partis alterius 
non obstante, cujus indemnitati per idoneamet suffici- 
entemcautionempoteratprovideri. Sedneque per démo- 
litionem capellae prœfatse de Lamhee suum dicebat desi- 
derium retardandum ; cujus opus ea potissimum ratione 
fuerat condemnatum, quod post denuntiationem novî 
operis, inhibitionem praedecessorum nostrorum et appel- 
lationemadsedemapost.interpositam,fueratatteiitatum. 

Cœterum pro monachis fuit propositum ex adverso 



— 547 — 

quod cum mandatum nostrum ad ipsum archiepisco- 
pum et vos directum circa exeniorum Ecclesiarum et 
alîorum restitutionem adhuc non fuerit adimpletum 
nec sopitum scandalum ex ea causa subortum, nec 
constaret adhuc de praBJudicio in posterum auferendo, 
eadem contradictionis causa durante, non erat praefati 
archiepiscopi petitio admittenda. 

Cum autem hœc et similia fuissent utrinque in no- 
stro auditorio allegata, nos volentes utrique partium 
pastorali soUicitudine providere, de communi fratrum 
nostrorum consilio causam eamdem sub ea forma vobis 
duximus committendam, ut ante omnia inter ipsos 
amicabiliter coinponere laboretis. Quod si forte desuper 
datum non fuerit, vos, facta prius restitutione plenaria 
monachis memoratis eorum qua^. ob banc causam fuere 
subtracta, inquiratis super bis quse prsemisimus, remo- 
to appellationis obstaculo, plenius veritatem ; et si de 
partium voluntate processerit, ad diffmitivam senten- 
tiam procedatis, facientes quod decreveritis per censu- 
ram ecclesiasticam a partibus inviolabiliter observari. 
Alioquin, gesta omnia in scriptis fideliter redigentes, 
ad nos ea sub littcrarum vestrarum testimonio trans- 
mittatis, diem assignantes partibus competentem, quo 
recepturse sententiam nostro se conspectui repraîsen- 
tent ; ad quem si qua earum venire contempserit, nos 
nihilominus in causa ipsa, quantum de jurepoterimus, 
procedemus. Ad hsec, volumus et mandamus ut ad lo- 
cum ipsum pariter accedentes, super statu Gantuarien. 
Ecclesise tam interiori quam exteriori inquiratis, appel- 
latione remota, plenius veritatem : et quidquid super 
his inveneritis nobis fideliter intimetis ; ut per relatio- 
nem vestram certiores effccti quod statuendum fuerit 
statuamus. NuUis litteris obstantibus praeter assensum 
partium, etc. Quod si omnes, etc., duo, etc. 

Datum Laterani, xm kal. Junii. 

Migne, Patrol. lat. t. CCXIV, col. 608. 



XII. 



UN PÈLERINAGE AUX RELIQUES DE SAINT ANTOINE^ 
EN 1200. 

Eremita noster, suos cupiens coeremitas invisere, 
congruo satis ordine nobilem illum eremitarum prin- 
cipem, beatum dico Aatonium, orationis gratia primo 
studutt in suo quo celeberrime colitur oratorio expetere; 
et postmodum Ghristi militum cohortes, hujus instar 
ducis eximii observantes vastissimas eremi stationes 
adiré. Divertit itaque dierum trium itinere a via quae 
ducebat Cartusiam, ad montem u tique Dei ; venitque 
ad montem Antonii, ubi ignea lux incendii gehennalis, 
dum visibiliter extinguitur, quodam velut naturae suae 
invisibili praejudicio assidue cancellatur. Ibi uno intui- 
tu non miraculum unum, aut duo, immo non centena, 
sed innumera perspeximus miracula, omnibus ubicun- 
que a nobis antea visis miraculis plus stupenda. Vidi- 
mus enim juvenes et virgines, senes cum junioribus, 
per sanctum Dei Antonium salvatos ab igné sacro, se- 
miustis carnibus, consumptisque ossibus, variisque 
mutilatos artuum compagibus, ita in dimidiis viventes 
corporibus, ut quasi intégra viderentur incolumitate 
gaudentes. Goncurritur siquidem a totis mundi finibus, 
a quibusque laborantibus hoc malo, quo nullum déte- 
nus, ad hune locum, quo beat! Antonii cineres sacra- 
tissimi tunica Pauii primi eremitae adhuc obvoluti ser- 
vantur : qui omnes fere infra diem septimam divinitus 
curantur. Nam si quis sub hoc dierum spatio corporis 
sanitatem non recipit, a corporis colluvione salubrius, 



— 549 — 

ut pie prœsumitur, morte intercedente confestim exce- 
dit ; tantique patron! sufTragio, quem fide non ficta 
expetiit, ad perennis vitœ sospitatem attingit. 

Est autem in ipsis miracuiis hoc insignius miracu- 
lum. Igné namque restincto in membris patientium, 
caro et cutis, vel artus quisque, quos morbus vorax 
sensim depascendo exederit, minime quidem restau- 
rantur. Verum, quod est mirabilius, nudatis ossibus 
quae truci incendio superfuerint, sanitas et soliditas ci- 
catricibus ipsis residui corporis tanta confertur, ut vi- 
deas plurimos in omni setate et sexu utroque, brachiis 
jam usque ad cubitos, aut lacertis usque ad humeros 
absumptis, similiter et tibiis usque ad genua, vel cru- 
ribus usque ad renés aut inguina exustis funditus et 
abrasis, tanquam sanissimos multa aiacritate pollere. 
Adeo virtus sancti perditarum in eis partium damna 
retentarum firmitate compensât, ut nec viscerum tene- 
ritudo intima, cum ipsis interdum costarum obicibus 
cute spoliata et carnibus, frigoris aut alterius molestise 
injuria de facili pulsetur : permanentibus in mirum pla- 
garum vestigiis praeter doloremvulnerati, ad honorem 
medici, et testimonium morbi; cunctis inspicientibus, 
ad materiam timoris, necnon et incitamentum devo- 
tionis. 

Perlatus est autem insatiabilis hic solitudinis ama- 
tor et inhabitator a Constantinopoli ad illius deserti 
regiones, circa id temporis quo viri doctissimi, et quod 
pluris est, in sancta religione praecenentissimi, magi- 
ster Bruno cum coUega suo Landuino et aliis quinque 
electissimis, ad spirituale tirocinium commilitonibus 
eorum, in montibus vicinis sacra Gartusiensis Ordinis 
fundamenta jacere sunt aggressi. Qui more suo haere- 
ticorum contubernia perhorrescens, maumeticolas fu- 
giendo dilectam olim deseruerat Ëgyptum, urbemque 
memoratam quo se transferri permiserat multa insi- 
gnium miraculorum gloria aliquot annis decoraverat. 



— 550 — 

Sed ncque in istls tamen beneplacîlum erat ei, in qui- 
bus fermentum non uniforme, sed error plurimorum 
totam pêne massam corruperat. Gongratulans vero va- 
lut subitœ cuidam rcsuscitationi inolitœ sibi conversa- 
tionis, perferri sedisposuit in partes illorum, quos etiam 
specialius, in unitate Catholicae matris Ecclesife, ederc 
novit pascha Dominum in azymis sinceritatis et verita- 
tis. Verum ne languidis ope suo indigentibus aut ipse 
deesset, aut soUtarie degentibus ex confluentium mul- 
titudine importunus existeret, non praesentiam sui sed 
viciniam dilectis sibi accolis eremi condonavit ; favoris 
tamen et amoris vitœ quondam suae professoribus exi- 
mium prserogavit indicium, dum suas peculiariter reli- 
quias viro reverendissimo priori Cartusiaî Guigoni lan- 
gendas et exosculandas induisit. A quo ipsas transponi 
etiam, ac in novam, quam idem vir de tas^eis compe- 
gerat tabellis, reponi voluit capsam, et solerti devotione 
recondi. Theca namque vêtus, in qua diutius quieverunt 
ossa beata, non tam vetustate quam longa terra mari- 
que gestatione dissuta fuerat et conquassata. Auro 
autem vel argento, aut métallo quolibet, seu lapide 
pretioso contegi, ornari, sive coUigari, cistam suam 
nunquam permisit; nec clavus in ea de materia hujus- 
modi potuit infigi, ut vel ad momentum inhœreret : 
adeo ambitionis in eo odium, et paupertatis inolitus 
amor hodieque persévérât. 

Ad hujus itaque sacratissiman aram Hugo noster, 
episcopus quidem officio sed eremita proposito, divina 
quam devotissime celebravit. Thecam sane, tam ins- 
stimabilis thesauri consciam, eminus trabi suppositam 
vidimus, nec prope altare promincntem, sed parieti 
adhaerentem, et praeter morem sacrorum scriniorum 
quasi cujusdam abditi latibula foventem. 

Debilis ergo votis patrono tanto solutis, cum et xe- 
nodochium ipsius loci visitasset, et in solatia victua- 
lium pecunlam custodibus largiri prsBcepisset; grandis 



— 551 — ^ 

quippe debilium multitudo, quos ante curationem mor- 
bus variis membris privavit, ibidem consistit; Gratia- 
Dopolitn proficisci instituit. Inde namquô. ad Cartu- 
siam, per ardua montium et aspera rupium, iter ex- 
peditius et locorum natura et commeantium frequentia 
patefecit. Inspeximus quoque arces et castella, secus 
viam qua itur ad sanctum Antonium, fulmine cum do- 
minis suis pessundata, eo quod peregrinis ejus injuriœ 
fuissent in eis illatae. Obtinet namque praBcipuus hic 
morum et sanclitatis Helyae successor prserogativam 
pari ter virtutis sui decessoris. More siquidem Helyse, 
vèrbo ci tins in contumaces ignem dejicit ad vindictam, 
quem in supplicibus extinguit ad medelam. 

Subtrahere possemus copiam exemplorum, nijudi- 
cium mœreretur lectoris de frequentiori excessu digres- 
sionum. Hcec tamen vel succincte de virtutibus Sancti, 
cunctis qui post ipsum floruerunt sanctis semper imi- 
tandi, idcirco memoravimus, quia magnalium quae 
quotidie operatur, mémorise posterorum nihil, ut ibidem 
accepimus; a quoquamstyli bénéficie destinatur. Quod 
in tantum displicuit Hugoni nostro, ut ei potius quam 
Antonio nos arbitremur prsestare obsequium, ista iti- 
neris sui occasione breviter perstringendo. 

Magna Vita S. Hugonis episcopi Lincolniensis, 1. V. c. x^inet xiv. 



XIII. 

LETTRE d'hONORIUS III AU CARDINAL ETIENNE LANGTON, 

ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY, A l'ÉVÊQUE DE 

COVENTRY ET A l'aBBÉ DES FONTAINES. 



HoDorius, etc. Gratias agîmus gratiarum omnium 
Largitori, quod sicut ex vestris, fratres Archiepiscope 
ac Episcope, ac venerabilis fratris nostri... Eboracen. 
Archiepiscopi, nec non aliorum omnium Episcoporum 
Angliœ litteris fuit expositum coram nobis, gratiam et 
gloriam dans Dominus, tanta sanctae mémorise Hugo- 
nem Lincolnien. episcopum praevenit et subsecutus est 
gratia, ut multas per eum in vita ipsius virtutes di- 
gnaretur mirabiliter operari; et nunc diebus istis tanta 
eum clarificavit gloria ut, ad dandam scientiam primse 
stolaB beats immortalitatis ipsius, sepulchrum ubi cor- 
pus quiescit, ejusdem stola tandem beatificandum se- 
cunda divinis faciat coruscare miraculis : ita quod ejus 
inter alios Sanctos non invocari suifragia sit indignum, 
eum lucerna super candelabrum sit ponenda ut omnes 
qui sunt in domo ipsius gaudeant beneficio claritatis. 
Quare nobis fuit humiiiter supplicatum, ut eum San- 
ctorum calalogo faceremus adscribi, vel saltem super 
praemissis inquiri diligentius veritatem. 

Licet igitur tôt et tantorum testimoniis plenam fidem 
nos deceat adhibere, volentes tamen in tam arduo facto 
eum oipni maturitate procedere, discretioni vestrae 
per Apostolica scripta mandamus, quatenus tam super 
vita praedicti sancli, quam miraculis ante mortem et 



— 553 — 

post mortem, necnon aliis hujusmodi negotii circum- 
stantiis, inquiratis diligentius verUatem, et quse inve- 
neritis nobis fidcliter rescribatis, ut per vestram rela- 
tionem instructi procedamus exînde, prout secundum 
Deum viderimus procedendum. Quod si non omnes, 
duo vestrum, etc. Datum Romae apud S. Petrum, y kal. 
Maii, Pont, nostri anno tertio. 

Raynaldi, Annales Ecclesiast. t. XX, p. 419. 



XIV. 



EXAMEN DES MIRACLES DE SAINT HUGUES. 



Quot vero, circa tumulum sua fata gementes, 
Prœter naturœ cursum sanaverit œgros» 
Quot Deus in populo miracula fecerit ejus 
Intuitu, quee mens, quœ lingua retexere posset? 
Atquia certa minus fluitant communia, causa 
Exempli breviter de multis pauca notabo; 
Examen quorum celebravit Honorius ipse 
Papa, paterque patpum. per primatem regionis 
Hujus, et abbatem de Fontibus, ad faciendam 
Inde fidem. Nullus nisi juratus, nisi certus 
Aecessit testis et idoneus : et prius aurem 
Inquisitores, quam testes signa, negarunt. 
Sic igitur de tam multis tam pauca notantes, 
Transmisere brevi contexta volumine Papœ : 
Sed nihil est intertextum de staminé fnlsi. 
Pauca quidem de tôt scripsere, videlicet ista : 
Squinaria quater, una vice fistula guita, 
Très paralytici, très contracti, duo muti, 
Et duo gibbosi, puer unus mortuus, unus 
Yctoricus, vir pleureticus, mulier sine partu, 
Quatuor hydropici, totidem cœci, furiosi 
Ter terni, precibus sancti sanantur Hugonis. 
His igitur certo notis examine signis, 
Sedis apostolicœ decreto connumeratus 
Est in catalogo sanctorum : scilicet idem 
Ut titulis cœlum, virtutibus impleat orbem. 
Christus eum cœlo sancivit, Honorius orbi. 

Vita Metrica S. Hugonis Lincoln, v. 1231-1257. 



XV. 

DÉCRET DE CANONISATION. 

Honorius, cpiscopus, servus servorum Dei dilectis 
filiis universis Ghristi iidelibus, praBsentem paginât» 
inspecturis, salutem el Apostolicam benedictionem. 

Divinae dignatio pietatis, Sanctos et Electos suos in 
cœlesiis regni fa^licitate locatos, adhuc in terra mira- 
culorum coruscatione clarificat; ut fidelium per hoc 
excitata devolio eorum suiïragia digna veneratione de- 
poscant. Cum igilur sanctae recordationis Hugonem 
Lincolniensem episcopum, quem sicut nobis plcnaric 
constat, divini muneris largitas tam in vita, quam etiam 
post vestem mortalitatis exutam, insignium miraculo- 
rum multitudine illustravit, Sanctorum catalogo ad- 
scripsimus, universitatem vestram monemus et ex- 
hortamur in Domino, quatenus apud Dcum ejus pa- 
trocinia dévote imploretis. Ad haec statuentes ut die 
depositioDÎs ipsius, ejusdem festivitas annis singulis 
dévote de caetero celebretur. 

Data Viterbii, xni calcndas Martii, Pontiiicatus no- 
8tri an. 5. 

Annales Ord. Cartus. t. ni, p. 451. 



XVI. 

AUTRE BULLE d'hONORIUS III ADRESSÉE AU DIOCÈSE DE 
LINCOLN. 

Honorius episcopus, servus servorum Dei, veDerabi- 
li fratri episcopo et dilectis filiis, capitulo, clero, et po- 
pulo Lincolniensi, salutcm et apostolicam benedictio- 
nem. 

a Non repulit Dominus plebem suam, » nec eam 
expertem gratiae suae reliquit aut gloriœ. Qui terminos 
gentium sccundum numerum Angelorum suorum Ic- 
gitur statuisse. Quinimo, licet electi dicantur paur.i 
respectu multîtudinis vocatorum, certum est tamen 
quod ex tanto fidelium numéro eligitur maxima mulli- 
tudo. Unde prophetae, conquerenti se solum esse reli- 
ctum , aliis interemptis , responsum est a Domino : 
a Reliqui mihi septem millia virorum, qui ante Baal 
genua non curvaverunt. » Et beatus evangelista Joannes 
cum revelatum sibi numerum signatorum ex duodecîm 
tribubus conspexisset, vidit turbam magnam, quae dî- 
numerari non poterat, amîctam stolis candidis, et tenen- 
tem palmas in manibus coram Deo, Porro justus et 
misericors Dominus fidèles suos, quos praedcstinavit ad 
yItam,omnes quidem coronans in patria, quosdameo- 
rum, secundum multitudinem dîvitiarum sapientiae ac 
misericordiae suœ, glorificavit in via, ut frigescentem 
jam in pluribus caritatis igniculumaccendatmirabilium 
novitate suorum, et pravitatem confundat haereticam, 
dum, adcatholicorum tumulos faciens miracula radiare, 
ostendit per gloriam post exitum vilse hujus illis exhi- 



— 557 — 

bitam, eos tenuisse dum viverent fidem rectam. Ipso 
igitur pisB recordationis Hugonem Lincolnicnsem epi- 
scopum, quem in vita sua non solum vîrtutibus sed 
etiam signorum ostensionibus illustra verat, faciente 
post obitum crebrioribus miraculis coruscare, vos, fra- 
ter episcope, et filii capitulum ejusdem, per apostoli- 
cam sedem ascribi sanctorum catalogo instanti devo- 
tione ac devota instantia postulastis. Cum autem vestra 
petitio diu fuisset necessaria maturitate repuisa, |eo 
quod,cum hujusmodijudiciumdivinum sit potius quam 
humanum, reformidat mortalîs inPirmitas judicare de 
illis, qui, veste mortalitatis exuta, cum Christo cre- 
duntur vivere ac regnare, demum vobis propter mîra- 
culorum frequentiam pctitionem praedictam humiliter 
replicantibus, nos, ne ministerium nostrum divinae 
dignationi mirificanti sanctum suum subtrahere vide- 
remur, venerabili fratri nostro Stephano Cantuariensi 
archiepiscopo, sanctse Romanaî Ecclesise Cardinali, et 
dilecto filio abbati de Fontibus, dedimus in mandatis, 
ut cum opéra pietatis in vita et miraculorum signa post 
mortem ad hoc quod quis reputetur sanctus in mili- 
tanti Ëcclesia requirantur, licet ad sanctitatem fidelis 
animae opéra sola suificiant in Ëcclesia triumphanti, 
quaererent super utriusque sollicite veritatem, et quod 
invenirent curarent nobis fideliter intimare, quatenus 
per eorum relationem instructi procederemus in nego- 
tio prout nobis Dominus inspiraret. Qui, juxta mandati 
nostri tenorem, primo de illius conversatione ac vila, 
et deinde de miraculis, inquisitîonem facientes per tes- 
tes omni exceptione majores et astrictos juramenti vin- 
culo diligentem, invenerunt ipsum sanctse convei*sa- 
tionis odore aliis praefuisse dum viveret, et insignium 
miraculorum mullitudine in vita et post obitum cla- 
ruisse. Quse, quia pro sua multitudine non possent sub 
brevitate narrari, praesenli paginse non duximus in- 
serenda; melius sstimantes scripturœ gloriosam ejus 



— 558 — 

historiam universam relinquere, quam paucis auctorl- 
tatem bullae nostrae appositione praestando, eam relîquis 
quodammodo derogare. Ipsîs autem miracuHs, qu» 
inquisitores praedicti nobis sub sigillîs suis prout in 
mandalis acceperant Iransmiserunt, examinatis per re- 
nerabilem fratrem nostrum P. Sablen. episeopam dili- 
genter, ea demum in auditorio nostro fecimus solemniter 
recitari. Et cum sanctitatem morum, et signorum vir- 
tutem, ad favorem petitionis jam dicte concurrere vi- 
deremus, divinum et humanum secuti judicium, de di- 
vina misericordia et ejusdemsancti merilis confidentes, 
ipsum, de fratrum nostrorum et episcoporumqui apud 
apostolicam sedem erant consilio, sanclorum catalogo 
duximus ascribendum ; statuentes ut in die deposi- 
tionis ejusdem festivitas annis singulis dévote celebre- 
tur. Quocirca universitati vestras per apostolica scripta 
mandamus, quatenus ejusdem sancti memoriam cum 
celebritale débita vénérantes, ejus apud Deumsuffragia 
humiliter imploretis. 

Datum Yiterbii, xiu kai. Martii, pontificalus nostri 
anno quarto. 

Opéra Girald. Camb. t. VII, Append. I, p. 243. 



XVII. 

EXTRAITS DES MARTYROLOGES. 

Martyrologe Romain, — « En Angleterre, saint Hu- 
gues, évêque, qui de TOrdre dés Chartreux fut appelé 
au gouvernement de TÉglise de Lincoln. Après s'être 
illustré par de nombreux miracles, il mourut sainte- 
ment. » 

Martyrologe d'Usuard, annoté par Greven'. — « En 
Angleterre et dans la cité de Lincoln, Hugues, évéque 
et confesseur. Cet homme très saint, de procureur de la 
Grande-Chartreuse devint prieur de la maison de Wi- 
tham, puis, à cause de ses rares vertus, fut nommé au 
siège de Lincoln. De même qu'il avait été un moine 
parfait, il fut un pasteur d'une admirable vigilance. Il 
fut, entre tous ses contemporains, le plus indomptable 
champion des libertés de TEglise. Il mourut en paix 
Tan du Seigneur 1200; et il fut solennellement inscrit 
au Catalogue des Saints. » 

* Dom Hermann Grevenus, chartreux de Cologne, a donné avec 
des notes, Tune des meilleures éditions du Martyrologe d^Usuard. 
Elle parut en 1515 et 1521. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Préface i. — xvi 

LIVRE PREMIER 

DEPUIS LÀ NAISSANCE DE SAINT HUGUES 
jusqu'à son élection au SIÈGE DE LINCOLN 

H40-H86. 
CHAPITRE L 

naissance et PREVIBRES années de SAINT HUGUES. 

Le château d*Avalon. — Deux héros dauphinois. — Carac- 
tère et vertus des parents de saint Hugues. — Première 
éducation. — Un foyer chrétien. — Échos du dehors : les 
croisés et les moines. — Anecdote locale. — Hugues commen- 
ce à étudier. — Il perd sa mère à huit ans. — Il suit son 
père au couvent de Villard-Benoît Page 1 

36 



— 562 — 
CHAPITRE II. 

HUGUES AU PRIEURÉ DE VILLARD-BENOtT. 

Les chanoines réguliers de Villard-Benolt. — L'aurore de 
la vie d'un saint. — L'oblation du petit Hugues. — Une 
école monastique au XII" siècle : son maître, ses élèves, 
son programme d'étude, son esprit chrétien. — Vertus du 
jeune chanoine. — Il est chargé de soigner son vieux 
père. — Bénédictions qui récompensent son dévouement fi- 
lial Page 15 

CHAPITRE III. 

PRÉDICATION ET MINISTÈRE PAROISSIAL. 

Hugues est ordonné diacre. — Il prêche dans Téglise de 
Villard-Benolt. — L'éloquence sacrée, d'après saint Augus- 
tin. — Succès du jeune prédicateur, qui devient ensuite 
prieur et curé de Saint-Maximin. — Heureux résultats de 
son administration et de son ministère. — Il fait cesser un 
grand scandale. — Il se sent attiré vers une vie plus par- 
faite. — Laso]itude,d*après saint Bruno. — Hugues obtient 
de visiter avec son prieur la Grande-Chartreuse. Page 28 

CHAPITRE IV. 

LA GBANDE-CHARTREUSE. 

Le désert de Chartreuse et ses solitaires. — Hugues est 
ravi de ce spectacle. — Il visite le monsistère. — Il en admire 
la riche bibliothèque. — Esprit des Chartreux. — Le 
prieur Dom Basile. — Réponse faite au postulant. — Hu- 
gues persiste dans son dessein. — Opposition du prieur 
de Villard-Benolt. — Serment demandé et prêté. — An- 
goisses du jeune chanoine. — La grâce l'éclairé et il re- 
part pour la Chartreuse. — Ses sentiments à l'égard de 
ceux dont il se sépare Page 39 



— 563 — 
CHAPITRE V. 

DIX ANS DE CELLULE. 

1163-1173. 

Hugues est admis comme novice à la Grande-Chartreuse. — 
Aspect de sa cellule. — Son genre de vie. — La prière 
mentale et vocale : TOffice divin. — La mortification ré- 
glée par Tobéissance. — Le travail intellectuel et manuel : 
transcription des livres. — Tentations et consolations du 
solitaire. — Profession : Vœux de stabilité, d'obéissance 
et de conversion des mœurs Page 51 

CHAPITRE VI. 

HUGUES EST ORDONNE PRÊTRE. — SES RAPPORTS AVEC SAINT PIERRE 
DE TA R ENTAI SE. 

Les entretiens des Chartreux